Parti Communiste International Corps unitaire et invariant des Thèses du Parti

Parti Communiste Internationale

THÈSES SUPPLÉMENTAIRES SUR LA TACHE HISTORIQUE, L’ACTION ET LA STRUCTURE DU PARTI COMMUNISTE MONDIAL

1966


"Thèses de Milan" ainsi nommées car présentées à la réunion générale du Parti à Milan les 2-3 avril 1966. Paru dans "Il Programma Comunista", n° 7 de 1966. Publiées en français dans le fascicule "En défense de la continuité du programme communiste", 1987.



1- Les thèses de Naples revendiquent la continuité des positions qui, depuis plus d’un demi-siècle, constituent le patrimoine de la Gauche communiste. Ce n’est pas en consultant des articles de codes ou de règlements que l’on parviendra jamais à comprendre ces positions et à les appliquer naturellement et spontanément ; cette application ne peut pas non plus être garantie par des scrutins d’assemblées, ou pis, de collèges ou de tribunaux appelés à trancher les questions soulevées par des éléments moins éclairés ; la pratique à laquelle nous tendions depuis toujours, et que nous avons enfin adoptée, est tout autre. Le difficile travail que nous accomplissons pour atteindre ces résultats ne peut aboutir si nous n’utilisons pas le vaste matériel historique tiré de l’expérience vivante du mouvement révolutionnaire au cours des différents cycles de sa longue lutte, matériel que nous avons assidûment travaillé à ordonner et à diffuser collectivement, aussi bien avant qu’après la publication des thèses.

2- Le petit mouvement actuel se rend parfaitement compte que dans la phase historique bien grise que nous traversons, il est très difficile d’utiliser, à une distance historique aussi grande, la leçon des grandes luttes passées, et non seulement des victoires éclatantes, mais aussi des défaites sanglantes et des replis sans gloire. Dans la vision correcte et non déformée de notre courant, ni la rigueur doctrinale, ni la profondeur de la critique historique ne suffisent à forger le programme révolutionnaire, car celui-ci puise sa lymphe vitale dans la liaison avec les masses en révolte, aux époques où elles sont irrésistiblement poussées à combattre. Ce lien dialectique est particulièrement difficile à établir aujourd’hui, alors que le caractère mou de la crise du capitalisme sénile et l’ignominie croissante des courants opportunistes ont étouffé et éteint la poussée des masses. Tout en reconnaissant que l’influence du parti est limitée, nous devons sentir que nous préparons le véritable parti, à la fois sain et efficace, pour l’époque historique où les infamies de la société contemporaine pousseront à nouveau les masses insurgées à l’avant-garde de l’histoire ; et que leur élan pourrait une fois de plus échouer s’il manquait le parti, non pas pléthorique mais compact et puissant, qui est l’organe indispensable de la révolution. Aussi douloureuses soient-elles, nous devons surmonter les contradictions de cette période en tirant la leçon dialectique des amères désillusions du passé et en signalant avec courage les dangers que la Gauche avait reconnus et dénoncés dès leur apparition, et toutes les formes insidieuses sous lesquelles la terrible infection opportuniste s’est présentée au cours de l’histoire.

3- A cette fin, nous développerons plus profondément encore notre travail de présentation critique des batailles passées et des réactions réitérées de la gauche marxiste et révolutionnaire aux vagues historiques de déviationnisme et de désarroi qui, depuis plus d’un siècle se sont trouvées sur le chemin de la révolution prolétarienne. C’est en nous référant à ces phases où existaient les conditions d’une ardente lutte de classe, mais où manqua le facteur de la théorie et de la stratégie révolutionnaires, et surtout en retraçant l’histoire des événements qui perdirent la Troisième Internationale alors qu’on croyait le point de non-retour dépassé pour toujours, et en rappelant les positions critiques prises par la Gauche pour conjurer le danger grandissant et le désastre qui, malheureusement, s’ensuivit. Nous pourrons dégager des enseignements qui ne peuvent ni ne veulent être des recettes de succès, mais une mise en garde sévère pour surmonter les faiblesses et nous défendre des dangers et des pièges où l’histoire a si souvent fait tomber des forces qui semblaient pourtant dévouées à la cause de l’avancée révolutionnaire.


4- Les brèves illustrations que nous donnerons ici ne doivent pas être comprises comme une allusion directe à des erreurs ou à des difficultés pouvant menacer notre travail actuel, mais comme une contribution de plus à la transmission de l’expérience des générations passées. Cette expérience s’est constituée dans une phase où il y avait déjà une excellente restauration de la juste doctrine (dictature prolétarienne en Russie, œuvre de Lénine et des bolcheviks dans le domaine théorique ; fondation de la Troisième Internationale dans le domaine pratique) et où d’autre part, en Italie comme dans le monde entier, la lutte révolutionnaire des partis communistes battait son plein, avec une large participation des masses. Ces résultats jouent aujourd’hui avec un fort « décalage » historique et chronologique, mais leur correcte utilisation reste une nécessité vitale pour le présent comme pour l’avenir, dont nous savons avec certitude qu’il sera plus fécond que le présent.


5- Une des caractéristiques fondamentales du phénomène que Lénine a appelé, après Marx et Engels, opportunisme, et qu’il n’a cessé de combattre impitoyablement, est de préférer une voie plus courte, plus commode et moins ardue, à la voie longue, difficile et hérissée d’obstacles qui est la seule où il puisse y avoir pleine et entière convergence entre l’affirmation de nos principes et de notre programme, c’est-à-dire de nos buts suprêmes, et l’action pratique immédiate et directe dans la situation réelle du moment. Lénine avait raison lorsqu’il disait qu’on ne pouvait pas, pour soutenir la proposition tactique de renoncer dès cette époque (fin de la Première Guerre mondiale) à l’action électorale et parlementaire, utiliser comme argument l’extrême difficulté d’une action communiste et révolutionnaire au parlement, car l’insurrection armée puis le contrôle de la longue et complexe transformation économique du monde social arraché par la violence au capitalisme sont à coup sûr plus difficiles encore. Quant à nous, nous montrions que les préférences pour l’emploi de la méthode démocratique s’expliquaient de toute évidence par la tendance à préférer les rites commodes de l’action légale aux tragiques difficultés de l’action illégale, et qu’une telle pratique ne manquerait pas de faire retomber tout le mouvement communiste dans la fatale erreur social-démocrate dont on n’était sorti qu’au prix d’efforts héroïques. Comme Lénine, nous savions que l’opportunisme n’est pas une tare de nature morale ou éthique, mais qu’il correspond (comme Marx et Engels le disaient déjà pour l’Angleterre de la fin du XIX siècle) à la prédominance dans les rangs ouvriers de positions propres aux couches intermédiaires petites-bourgeoises et plus ou moins consciemment inspirées par les idées-mères de la classe dominante, c’est-à-dire par ses intérêts sociaux. La puissante et généreuse position de Lénine sur l’action parlementaire comme élément pour la destruction violente du système bourgeois et de l’appareil démocratique lui-même et pour son remplacement par la dictature prolétarienne, allait faire place sous nos yeux à l’assujettissement des députés prolétariens aux pires influences des faiblesses petites-bourgeoises, qui aboutissent au reniement du communisme et à la trahison, voire même au passage à l’ennemi par vénalité.

De cette confirmation obtenue à une échelle historique immense (même si une généralisation aussi vaste peut sembler ne pas être contenue à la lettre dans l’enseignement de Lénine, qui comme nous a eté à l’école de l’histoire) nous tirons la leçon que le parti doit éviter toute décision et tout choix qui pourraient être dictés par le désir d’obtenir de bons résultats par un travail et un sacrifice moindres. Un tel désir peut sembler innocent, mais il traduit la tendance des petits-bourgeois à la paresse et obéit à l’influence de la règle fondamentale du capitalisme, qui est d’obtenir le maximum de profit pour le minimum de frais.


6- Tel qu’il est apparu dans la Deuxième Internationale et tel qu’il triomphe aujourd’hui après la faillite plus désastreuse encore de la Troisième, le phénomène opportuniste présente un autre aspect régulier et constant, qui est d’allier la pire déviation par rapport aux principes du parti à une admiration ostentatoire pour les textes classiques, pour l’enseignement et l’œuvre des grands maîtres et des grands chefs. C’est une caractéristique constante de l’hypocrisie petite-bourgeoise que d’applaudir servilement la puissance du chef victorieux, la grandeur des textes d’illustres auteurs, l’éloquence de l’orateur disert, pour tomber ensuite, dans la pratique, dans les déviations les plus méprisables et les plus contradictoires. C’est pourquoi un corps de thèses ne sert à rien si ceux qui l’accueillent avec un enthousiasme de type littéraire ne réussissent pas ensuite, dans l’action pratique, à en saisir l’esprit et à le respecter, et s’ils s’efforcent d’en masquer la transgression par une adhésion ostentatoire, mais platonique, au texte théorique.


7- L’histoire de la Troisième Internationale comporte une autre leçon (que la Gauche mit souvent en évidence à l’époque par ses critiques et qu’on peut retrouver dans nos textes) : celle de la vanité de la « terreur idéologique ». Alors que la diffusion de notre doctrine se fait par la rencontre de celle-ci avec les forces réelles en ébullition dans le milieu social, cette méthode désastreuse consistait à vouloir remplacer ce processus naturel par une catéchisation forcée des éléments récalcitrants et égarés, soit pour des raisons plus fortes que les hommes et que le parti, soit pour des raisons tenant à une imparfaite évolution du parti lui-même, en les humiliant et en les mortifiant publiquement dans des congrès, sous les yeux mêmes de l’ennemi de classe, même quand ils avaient représenté notre parti et dirigé notre action dans des épisodes de portée politique et historique. Imitant la méthode fidéiste et piétiste de la pénitence et du mea culpa, on prit l’habitude de contraindre ces éléments à une confession publique de leur erreurs, en les plaçant le plus souvent devant l’alternative de retrouver ou de perdre une position importante dans les rouages de l’organisation. Ce moyen vraiment philistin et digne de la morale bourgeoise n’a jamais amendé aucun membre du parti ni protégé celui-ci contre les menaces de dégénérescence. Dans le parti révolutionnaire, en plein développement vers la victoire, l’obéissance est spontanée et totale mais non aveugle ni forcée, la discipline centrale, comme le montrent les thèses, et la documentation présentée à l’appui équivaut à une harmonie parfaite entre les fonctions et les actions de la base et du centre et ne peut pas être remplacée par l’exercice bureaucratique d’un volontarisme anti-marxiste.

L’importance de ce point pour la juste compréhension du centralisme organique se déduit du souvenir terrible des confessions auxquelles furent contraints de grands chefs révolutionnaires, assassinées ensuite dans les purges de Staline, et de ces inutiles autocritiques auxquelles ils durent se soumettre sous peine d’être expulsés du parti et diffamés comme traîtres : infamies et absurdités que la méthode non moins bigote et non moins bourgeoise de les réhabilitations n’effacera jamais. L’abus croissant de pareilles méthodes ne fait que marquer la progression triomphale de la dernière vague de l’opportunisme, la plus terrible de toutes.


8- De par la nécessité mème de son action organique et pour réussir à avoir une fonction collective qui dépasse et élimine tout personnalisme et tout individualisme, le parti doit répartir ses membres entre les diverses fonctions et activités qui constituent sa vie. La succession des camarades à ces tâches est un fait naturel qui ne peut obéir à des règles semblables à celles des carrières des bureaucraties bourgeoises. Dans le parti il n’y a pas de concours pour se disputer des positions plus ou moins brillantes ou plus ou moins en vue : nous devons tendre à rejoindre organiquement ce qui n’est pas une imitation de la division bourgeoise du travail, mais une adaptation naturelle à sa fonction de cet organe complexe et structuré qu’est le parti.

Nous savons bien que la dialectique historique amène tout organisme de lutte à perfectionner ses moyens d’attaque en employant les techniques de l’ennemi. Nous en déduisons que dans la phase de la lutte armée, les communistes auront un encadrement militaire avec une organisation hiérarchique précise et unitaire qui assurera les meilleurs résultats à l’action commune. Mais cette vérité ne doit pas être calquée inutilement pour toutes les activités, même non militaires, du parti. La voie par laquelle les directives sont transmises doit être unique, mais cette leçon de la bureaucratie bourgeoise ne doit pas nous faire oublier de quelle façon cette règle se corrompt et dégénère même lorsque ce sont des associations ouvrières qui l’adoptent. La nature organique du parti n’exige nullement que chaque camarade voie la personnification de la forme du parti dans tel ou tel camarade spécifiquement désigné pour transmettre des dispositions venues d’en haut. Cette transmission entre les différentes molécules composant l’organe-parti se fait toujours dans les deux sens ; et la dynamique de chaque unité s’intègre dans la dynamique historique de l’ensemble. Abuser sans raison vitale des formalisme d’organisation a toujours été et sera toujours un défaut stupide et suspect et un danger.


9- Le capitalisme, forme historique de production qui mystifie et dissimule le monopole d’une classe minoritaire derrière le mythe du droit de tous les hommes à la propriété privée, a eu besoin de grands noms d’une notoriété croissante pour désigner les articulations de ses structures et les étapes de son évolution, devenu aujourd’hui une involution. Au cours du long cycle bourgeois, dont l’histoire sinistre pèse comme un joug sur nos épaules de rebelles, c’était au départ l’homme le plus capable et le plus fort qui obtenait la plus grande notoriété et visait le pouvoir suprême ; aujourd’hui où le philistinisme petit-bourgeois domine, le plus vil et le plus faible peut devenir un personnage grâce aux sales méthodes publicitaires.

Notre parti, dont la tâche est si difficile, fait actuellement tous les efforts pour se libérer à tout jamais de la vague de trahison qu’on a cru pouvoir identifier à des noms d’hommes illustres, et pour rejeter définitivement la méthode qui consiste, pour atteindre ses objectifs et remporter des succès, à fabriquer une stupide notoriété en faisant de la publicité pour d’autres noms d’individus. Dans aucun des méandres de sa route, le parti ne doit manquer de la volonté et du courage de lutter pour ce résultat, qui anticipe véritablement l’histoire et la société de demain.