Parti Communiste International
Août 2012
LA CRISE DE SURPRODUCTION DU CAPITAL EMPORTE DANS SA TOURMENTE LES ENTREPRISES, LES BANQUES ET LES ÉTATS : LE CAS GREC

 

LES ANNÉES D’EUPHORIE

En Novembre 2009 le Pasok, parti de centre gauche, arrivé au gouvernement fit l’étonné en découvrant les finances désastreuses laissées par le gouvernement de droite secoué par les scandales : le déficit budgétaire n’était plus d’environ 6% du PIB, comme le laissait croire le gouvernement précédent, mais de 12,7% ! Avec une dette de 129% du PIB, le Pasok et avec lui les marchés financiers, c’est-à-dire les banques européennes et américaines, les compagnies d’assurance, les hedge funds, etc, se rendent compte que l’État grec est en état de faillite virtuelle. Aussi ces derniers rechignent-ils à prêter de l’argent, même à court terme, bien que la Grèce fasse partie d’un vaste ensemble économique, l’Union Européenne. Les taux d’intérêts se mettent à grimper en flèche jusqu’à plus de 7% !

Papandréou appelle alors au secours ses «frères européens», en particulier les représentants des bourgeoisies française et allemande. Merkel fait la sourde oreille et répond par un Nein. Et pourtant de 2000 à 2007 les banques françaises, allemandes et américaines se pressaient pour acheter des obligations grecques et pour prêter à son secteur privé. C’étaient les années d’euphorie qui faisaient suite à la crise internationale de 2001-2002 qui avait vu, entre autre, l’État argentin tomber en faillite et imposer à ses créanciers une restructuration de la dette avec une importante décote (66%) touchant durement des milliers de petits épargnants.

Les années 2000-2007 n’ont pas été florissantes pour l’industrie européenne et nord américaine. Ainsi la croissance annuelle moyenne a été de 1% pour les États-Unis, de 0,5% pour la France et de 0,47% pour le Japon. Quant à l’Angleterre et à l’Italie leur croissance, c’est-à-dire en fait leur décroissance, a été respectivement de -0,6% et de -0,2% par an. Seule l’Allemagne a tiré son épingle du jeu avec un petit 2,3%.

Qu’à cela ne tienne, nos bourgeois se sont lancés à corps perdu dans la délocalisation et la sous-traitance en Asie et en particulier en Chine, abaissant ainsi les coûts de production – ce qui permet à des sociétés comme Apple, qui ne produit plus rien mais sous-traite tout, de faire de fabuleux profits de l’ordre de 40% – et dans la spéculation effrénée en tout genre, tant sur les matières premières (pétrole, métaux, produit agricole, etc...) que dans l’immobilier (un vieux classique) que sur les prêts. On inventait des produits financiers de plus en plus raffinés et complexes, comme les subprimemortgages.

Alors, on n’était pas regardant dans les prêts, on prêtait à tout va. Tout était bon pour faire de l’argent. Il faut préciser que la spéculation, contrairement à ce que laissent croire nos bourgeois, ne crée aucune richesse : c’est un jeu de dupe, où l’on transfère de la richesse déjà produite d’une poche à l’autre. La spéculation repose sur les mêmes principes que le racket organisé par la maffia. Cette dernière utilise la force pour s’accaparer des richesses qui se trouvent dans les mains d’autrui, alors que les spéculateurs utilisent la puissance du capital financier et la protection de l’État pour estamper la population.

A ce propos il est intéressant de lire ce que pense la chancelière Angela Merkel des subprime morgage : «Nous constatons que les opérations de titrisation qui se sont développées de façon très dynamique au cours des dernières années ont certes contribué à financer le développement de nos économies, mais ont, dans le même temps, transféré des risques bancaires sur de très nombreux acteurs économiques. Chacun constate que les porteurs finaux de ces risques sont très mal identifiés aujourd’hui et que cette méconnaissance est, en elle-même, un facteur d’instabilité» (Les Échos, 20 août 2007).

Ce que cette représentante de la grande bourgeoisie allemande appelle «financer le développement de nos économies» n’est rien d’autre que le développement du parasitisme et exprime le caractère hautement parasitaire et l’état de putréfaction avancée dans lequel se trouve le capitalisme contemporain au stade impérialiste.

 

LE RÉVEIL

Mais revenons à la Grèce. Pour qui savait lire, l’économie grecque montrait de nombreux signes de défaillance. Et nous ne ferons pas l’injure aux banquiers et aux assureurs de laisser croire qu’ils étaient des incapables et ne savaient pas les lire. Le solde commercial de la Grèce était constamment déficitaire et il s’aggravait d’année en année : il est passé en 1999 de -19 milliards de dollars à -66 milliards en 2008. Il se résorbe lentement depuis à cause de la dramatique récession que subit la Grèce. Ce déficit commercial n’était pas compensé par des entrées de capitaux ou par les rentrées d’argent dues au tourisme. Au contraire le déficit de la balance des payements prenait une tournure de plus en plus catastrophique. De presque 10 milliards de dollars en 2000, le déficit de la balance des payements s’accroît régulièrement pour atteindre 51 milliards en 2008 ! Ce qui rapporté au PIB correspond à -7,73% en 2000 et à -15% en 2008 !

Solde commercial de la Grèce en milliards de dollars.source OCDE


GRÈCE - BALANCE DES PAYEMENTS (CNUCED)
  1980
1990
2000
2005
2006
2007
2008
2009
2010
2011
En milliards de dollars
-2,21
-3,54
-9,82
-18,23
-29,57
-44,59
-51,31
-35,91
-30,90
-29,68
En % du PIB -4,04%
-3,75%
-7,73%
-7,59%
-11,28%
-14,62%
-15,04%
-11,16%
-10,26%
-13,80%

 

Mais le PIB, qui est loin d’être une mesure fiable du développement économique et de la prospérité d’un pays, progressait alors au rythme annuel moyen de 4,2%. Ce qui était supérieur à bien des États d’Europe de l’Ouest ou d’Amérique du Nord. Dans l’ambiance d’euphorie d’alors et avec cet appât du gain qui taraude tous nos bourgeois, on se précipitait pour prêter à la Grèce, que ce soit aux entreprises ou à l’État. Et nos bourgeois ne pouvaient, ou ne voulaient pas croire qu’une nouvelle crise de surproduction allait arriver.

Et cependant fin 2008, avec une régularité d’horloge la Crise frappa de nouveau. Le tocsin fut sonné et les États appelés à la rescousse pour sauver le système financier et soutenir les entreprises, notamment en investissant dans de grands travaux. Au «moins d’État possible» se substitua le «capitalisme d’État», qui n’avait cependant jamais disparu. Les banques centrales ouvrirent en grand le robinet du crédit en abaissant les taux d’intérêt et les États déjà endettés, s’endettèrent encore plus pour sauver le capitalisme et éviter une récession avec déflation comme en 1929. Des milliers de milliards de dollars furent alors engloutis, tant en Europe, aux États-Unis, qu’en Chine.

Des États, qui jusqu’alors étaient très peu endettés, comme l’État islandais, irlandais, espagnol, se retrouvèrent en état de banqueroute. Étranglés entre d’énormes emprunts pour renflouer les banques et stimuler l’économie, et une diminution brutale de rentrées d’impôts à cause de la grave récession, ils se trouvèrent en faillite ou sur le point de l’être. La Grèce était déjà lourdement endettée tant au niveau public que privé et ses banques se retrouvaient avec une montagne de créances dont 50 milliards d’obligations de l’État grec. Créances dont une bonne partie est peu solvable 1. Ce fut l’explosion.
 

ORIGINE DE LA CRISE

A partir des données d’Eurostat, nous avons tracé des courbes représentant le niveau d’endettement public de ces pays en pourcentage de leur Produit Intérieur Brut (PIB). On peut remarquer que l’Islande, l’Irlande, l’Espagne et le Portugal avaient des niveaux d’endettement faibles, moins de 40% avant la crise. Mieux même, l’Espagne et l’Irlande s’étaient engagés depuis plusieurs années dans un processus de réduction de leur dette. Seule l’Italie et la Grèce se détachent de l’ensemble avec un niveau d’endettement déjà très élevé avant la crise de fin 2008 : 107% pour la Grèce et 103% pour l’Italie.

Dettes publiques en pourcentage du PIB



On peut noter comment les courbes s’infléchissent nettement vers le haut à partir de la crise. Il n’y a que l’Italie, qui s’est engagée dans un processus de réduction de son déficit budgétaire depuis le début des années 2000, qui arrivera à éviter un dérapage de sa dette, mais au prix d’une stagnation et d’une forte récession de sa production industrielle durant la crise. En fait l’Italie est en récession depuis le début des années 2000 : -17,8% en 2011 par rapport à l’indice de l’année 2000.

Il faut bien comprendre que la crise financière de la Grèce et des autres États comme l’Argentine, l’Islande, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et l’Italie, est le produit de la crise du capitalisme mondial, crise dont l’origine ne se trouve pas dans la sphère de la circulation et en particulier dans celle financière, comme le croient les économistes bourgeois, mais dans la production ; la crise a son origine au cœur même de l’accumulation du capital, là où l’on produit la valeur, c’est-à-dire dans la production industrielle et agricole lorsque cette dernière est de nature capitaliste !

Cette crise a pour origine la baisse tendancielle du taux de profit qui se traduit par une décroissance des rythmes d’accumulation du capital dans l’industrie. Ce qui ressort nettement dans le tableau ci-dessous.
 

CYCLES D’ACCUMULATION DU CAPITAL
Incrément de la production industrielle
 
1950-1973
1973-2007
ANGLETERRE
3,0%
0,4%
ÈTATS-UNIS
3,9%
2,4%
FRANCE
6,2%
1,3%
ALLEMAGNE
7,2%
1,8%
ITALIE
7,2%
1,2%
RUSSIE
8,2%
-1,2%
JAPON
8,8%
1,9%
CHINE
12,7%
11,0%
CORÈE DU SUD
17,6%
8,0%

Normalement un cycle d’accumulation est délimité par deux maxima ; on part d’un maximum pour rejoindre le maximum suivant. Dans ce tableau, comme année de départ, on a pris la première année d’après guerre où le maximum d’avant guerre a été rejoint ou dépassé. Ce n’est pas toujours 1950 ; suivant les pays cela peut être 1951, voire 1953. De même pour 1973, pour certains pays, comme la France et l’Italie le maximum est 1974. Pour simplifier la présentation du tableau on a indiqué dans l’entête les mêmes dates de départ et d’arrivée, mais bien entendu pour les calculs l’on a pris les bonnes années. Les pays ont été classés par ordre d’ancienneté du capitalisme. En fait les États-Unis auraient dû être classés après l’Allemagne. Mais les destructions massives de la seconde guerre mondiale ont rajeuni la composition organique du capital de l’Allemagne et de la France. Comme on peut s’en rendre compte, plus le capitalisme est jeune, plus le rythme de croissance, et donc l’accumulation du capital est élevé. Avec le temps ces rythmes diminuent pour tendre vers zéro. Les deux périodes différentes qui indiquent des incréments très différents correspondent à deux cycles moyens différentes de l’accumulation du capital. La première période, 1950-1973, est celle qui suit les destructions massives de la deuxième guerre mondiale qui ont permis au capitalisme mondial de sortir de la crise de 1929 et de recommencer un nouveau cycle d’accumulation. Ce cycle d’accumulation, qui se caractérise par des crises de surproduction locales, de faible ampleur et de courte durée, essentiellement concentrées aux États-Unis et en Angleterre, s’est terminée avec la crise de 1974-75. A partir de 1973 on entre dans une période où s’alternent de courtes périodes (7 à 10 ans, voire moins) d’accumulation à un rythme faible et des crises de surproduction internationales, de forte ampleur et de durée plus longues.

Cette faible accumulation du capital suivie de crise fait que la rentrée des impôts devient insuffisante. Ce qui est encore aggravé par les mesures d’économies politiques prises par la bourgeoisie. Afin de tenter de contrebalancer la baisse tendancielle du taux de profit et pousser la bourgeoisie à investir, les États se mettent à réduire les impôts des grandes entreprises, à peu taxer le capital, à réduire les impôts directs de la grande bourgeoisie et à multiplier les niches fiscales en leur faveur. Tout cela combiné aux crises de surproduction fait que tous les État s’endettent depuis 1973, jusqu’à atteindre aujourd’hui des sommets faramineux. En même temps ce déficit des États permet d’absorber une partie non négligeable de la surproduction. Autrement le capitalisme aurait déjà connu son 1929 durant cette période.

Mais l’État n’est pas le seul à s’endetter sous l’effet de la crise ; les entreprises, les organismes financiers et les ménages s’endettent et bien souvent les dettes privées dépassent largement celles publiques. Nous rapportons ici un ensemble de courbes représentant l’endettement aux États-Unis. Ces courbes ont été réalisées à partir des données de la FED. Il y manque l’endettement des organismes financiers. Nous y ajoutons un tableau représentant l’endettement des différents pays en pourcentage du PIB pour l’année 2010. Ce tableau a été composé à partir des données de «The Economist». On se rendra compte que les pays les plus endettés ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

Dettes publiques et privées des USA



D’après le tableau l’endettement total du Japon était en 2010 de 471% de son PIB ! Celui de l’Angleterre de 466%, l’Espagne de 366% ! etc... En Grèce, comme dans tous les autres pays, l’État, les entreprises, les ménages, le système financier se sont endettés. Nous n’avons pas le détail de cet endettement, il y manque celui des entreprises financières et nous n’avons que l’endettement global des entreprises non financières et des familles que nous avons réparti à égalité, ce qui dans la réalité doit être sûrement différent. Mais comme on peut le voir la Grèce n’est pas le pays le plus endetté. Ce qui différencie des nations comme la Grèce, l’Islande, l’Irlande ou l’Espagne de pays comme le Japon, le Royaume-Uni, les États-Unis ou la France c’est que ces derniers sont de grands États impérialistes, même si ils sont sur le déclin et n’ont plus la puissance d’antan. On peut cependant se rendre compte que la situation de l’Espagne, eu égard à son poids économique et international, est grave : un endettement égal à 366% du PIB !
 
 

 DETTE PUBLIQUE ET PRIVÉ - 2010
% du PIB - The Economist
       État      Entreprises
non
financières 
 Familles   Système 
 financier 
    Total    
JAPON 191% 90% 85% 105% 471%
ANGLETERRE 66% 100% 100% 200% 466%
ESPAGNE 57% 144% 85% 80% 366%
CORÈE DU SUD 22% 120% 70% 110% 332%
FRANCE 82% 110% 40% 90% 322%
ITALIE 110% 80% 45% 80% 315%
SUISSE 34% 80% 110% 90% 314%
ÈTATS-UNIS 66% 80% 100% 50% 296%
ALLEMAGNE 71% 70% 65% 65% 286%
GRÈCE 145% 63% 63%   270%
CANADA 64% 55% 90% 50% 259%
CHINE 33% 98% 7% 20% 158%
BRÉSIL 67% 27% 28% 20% 142%
INDE 67% 38% 14% 10% 129%
RUSSIE 4% 40% 9% 18% 71%

 

LA BOURGEOISIE ET LES IMPÔTS

Pour expliquer la faillite de l’État grec certains ont alors accusé les grecs (évidemment pour les journalistes et les bourgeois les classes n’existent pas. On met pêle-mêle l’ouvrier et le bourgeois ; alors que ce dernier vit sur le dos du premier et détient la propriété des moyens de production et du produit du travail, tandis que l’ouvrier ne vit que de son travail. Les anti-américains raisonnent de la même façon, ils ne distinguent pas entre la grande bourgeoisie industrielle et financière qui détermine la politique internationale des États-Unis et l’ouvrier qui trime pour gagner son pain et n’a aucune influence, ni sur l’économie politique, ni sur la diplomatie de «son» pays.) de vivre au-dessus de leur moyens, de refuser de payer les impôts, d’où le déficit de l’État. On connaît la sortie de la présidente du FMI, Christine Lagarde, appelant «les grecs à payer leurs impôts», qui a exprimé ce que pense une bonne partie de la bourgeoisie européenne. De telle sortie en dit long sur le niveau d’imbécillité de la classe dominante et son ignominie.

D’après Nicolas Lekkas, qui se trouvait à la tête du contrôle fiscal sous le gouvernement de Papandreou, et qui a été interviewé par «Les Échos» du 21-11-2011, l’évasion fiscale en Grèce s’élèverait entre 40 et 50 milliards d’euros par an. Ce chiffre semble nettement exagéré au regard du volume du PIB. D’autres sources indiquent entre 10 et 15 milliards par an, voire 20 milliards. Ce qui dans tous les cas reste énorme pour un PIB de 230 milliards d’euros. Toujours dans le même article l’on apprend que :

     «On estime entre 150 et 200 milliards d’euros les actifs de Grecs fortunés gérés par les banques suisses. La Grèce négocie actuellement avec les autorités helvétiques un accord fiscal calqué sur ceux de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Un accord qui préserverait le secret bancaire de la Confédération en échange de la collecte de l’impôt sur les fortunes des Grecs placées en Suisse par le fisc local». Et Nicolas Lekkas de conclure : «Personne ne paie les impôts en Grèce. Nous avons établi une première liste de 720 personnes physiques qui ont envoyé à l’étranger plus de 1 million d’euros chacune. Certaines d’entre elles ont exporté jusqu’à 150 millions d’euros», estime Nicolas Lekkas. «Et ce, grâce aux données fournies par notre banque centrale. Depuis 2010, nous avons accès aux comptes bancaires».
Or qui ne paient pas ses impôts ? Dans tous les pays les travailleurs salariés paient leurs impôts. Non seulement ils n’ont pas les moyens de déposer dans les coffres des banques suisses des millions d’euros, mais de plus leurs revenus sont directement déclarés au fisc. Ceux qui ne payent pas leurs impôts ce sont les bourgeois : la bourgeoisie industrielle, financière ou terrienne, les professions libérales, certains gros agriculteurs, etc... On a ainsi appris que les médecins du quartier de kolonaki, le plus riche d’Athène, déclaraient un revenu annuel «proche du salaire minimum des ouvriers.
     «En 2008, les membres des professions libérales (médecins, avocats, architectes) déclaraient un revenu annuel de 10 493 euros, les hommes d’affaires et les traders de 13 236 euros en moyenne, tandis que celui des salariés et des retraités se montait à 16 123 euros. Pour le fisc, les plus riches sont les ouvriers, les employés et les retraités» (Niels Kadritzke, Le Monde diplomatique, mars 2010).
Mais dans quel pays la bourgeoisie paye t-elle ses impôts ? En France, comme dans tous les autres pays depuis la crise de 1974-1975, avec une accélération depuis 2000, les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de baisser l’imposition directe des hauts revenus : de 60% environ le prélèvement sur la dernière tranche d’imposition est passé à 41%. A cela s’ajoute les nombreuses niches fiscales qui font que le taux d’imposition de la grande bourgeoisie est bien inférieur à ce 41%. Aux États-Unis, l’un des États les plus égalitaires avec le Royaume-Uni entre 1945 et 1975, la dernière tranche, qui était de 70% avant 1981, est passée aujourd’hui à 30%. Toutes ces largesses n’ont pas empêché l’évasion fiscale, bien souvent avec la complicité de l’administration qui sait "fermer les yeux". Ainsi l’évasion fiscale aux États-Unis serait de 330 milliards de dollars par an, en Angleterre de 97 milliards de livres et en France de 40 à 50 milliards d’euros !

Et les réductions d’impôts et les cadeaux fiscaux ne s’arrêtent pas là. Ces monopoles que sont les très grandes entreprises comme Danone, Carrefour, Total, BP, Shell, etc, payent très peu d’impôts et très peu de TVA. Toute une gamme de possibilités leur est offerte, qui va des nombreuses niches fiscales jusqu’aux paradis fiscaux contrôlés par 4 grandes banques internationales qui ont pignon sur rue dans toutes les grandes capitales.
     «Si l’impôt sur les sociétés est officiellement de 33,3%, la réalité est tout autre. Selon une étude du trésor, le taux moyen implicite − calculé à partir de l’excédent net d’exploitation − est de 27,5% pour l’ensemble des entreprises. Mais en prenant en compte la taille, tout change : le taux d’imposition sur les sociétés pour les petites entreprises s’élève à 39,5%, tandis que pour les grandes entreprises, il tombe à 18,6%. Mais cela n’est encore qu’une  moyenne. Car les différences s’agrandissent dès que l’on attaque le dernier décile, celui du CAC 40. Comme pour les grandes fortunes, le système fiscal français semble se montrer très accommodant à l’égard du CAC 40, lui aménageant à loisir les règles d’exemption et les facilités de tout ordre pour échapper à l’impôt.
     Selon le rapport de la Commission des finances, les entreprises du CAC 40 ont acquitté 13,5 milliards d’euros d’impôts sur les sociétés en cumulé entre 2007 et 2009. Une fois déduits les avantages des crédits d’impôt divers (report des déficits antérieurs, soutien à l’emploi, etc.), le solde tombe à 10 milliards d’euros en trois ans. Ce chiffre est à rapprocher de celui des bénéfices annoncés. Sur la même période, les entreprises du CAC 40 ont réalisé plus de 230 milliards d’euros de bénéfices cumulés» (Médiapart, du 6 Juillet 2010).
Non seulement la Grèce n’est pas le seul pays où la bourgeoisie ne paye pas ses impôts et qui connaît une importante évasion fiscale avec la complicité de l’État, qui n’est rien d’autre que le représentant des intérêts de la bourgeoisie, mais surtout le drame que connaît la Grèce ne se résume pas à une question d’impôts. Dans tous les grands pays, les États, les entreprises financières et non financières et les familles sont archis endettés. Et c’est un processus qui ne fait que s’aggraver depuis la crise de 74-75, pour atteindre aujourd’hui un sommet vertigineux. Les banques du Royaume-Uni, par exemple, sont endettées à hauteur de 200% du PIB !

Il n’y a que deux solutions pour résoudre ce problème : annuler toutes les dettes – ce qui suppose la révolution communiste – ou une troisième guerre mondiale.
 

L’ENGAGEMENT DES BANQUES

Le gouvernement grec annonçait en 2009 un déficit budgétaire de 6% du PIB, à la même époque le gouvernement français publiait un déficit de 7,5%. Donc la Grèce était alors dans la moyenne des États. Seulement, comme on l’apprendra plus tard d’après un article du New York Times, Goldman Sachs 2 aurait aidé la Grèce à «maquiller» ses comptes, et aurait joué un rôle de conseil le jusqu’en 2009. Quand Papandreou arriva à la tête du gouvernement en octobre 2009, devant l’énormité de la situation, il décida de rendre public les comptes : un déficit abyssal de 12,7% et une dette publique de 298 milliards d’euros, soit 112,6% du PIB !

On connaît la suite : les taux d’intérêts ont monté en flèche, dépassant les 7% sur les emprunts à 10 ans, rendant tout refinancement sur le marché impossible. Après bien des atermoiements, des tensions entre le gouvernement allemand et français, ce dernier allant jusqu’à menacer de quitter la zone euro, si rien n’était fait, il a fallu se résigner à intervenir, la Grèce risquant de se trouver en cessation de payement, ce qui aurait pu entraîner un vrai tsunami financier.

Qu’elle était la situation à ce moment la ? On l’a vu, du côté de la Grèce on avait un déficit budgétaire de 12,7% du PIB et une dette privée et publique respectivement d’environ 284 et 300 milliards d’euro. Quelle était l’exposition des banques auprès de la Grèce ? Nous n’avons pas les chiffres pour 2009, mais «Les Échos» du 10 mai 2011 nous la donne en milliards de dollars pour le troisième trimestre 2010 :
 

 FRANCE 
ALLEMAGNE
ÉTATS-UNIS
ANGLETERRE
 ITALIE 
92 M$
69M$
43M$
20M$
7M$

La situation des banques n’a pas forcément empiré depuis 2009, car ce sont les États avec le FMI, et dans une moindre mesure la BCE qui ont pris le relais. Elle s’était même améliorée pour une partie d’entre elles, comme les banques allemandes qui ont refilé à la BCE une partie des obligations d’État grec qu’elles détenaient. Il faut cependant prendre avec précaution ces chiffres, car les banquiers – et encore – sont les seuls à connaître la situation réelle des banques. La découverte récemment par la bourgeoisie espagnole et par la bourgeoisie européenne de l’État financier réel des établissements espagnoles en est encore un exemple. Il faudrait 80 milliards d’euros pour les renflouer, alors qu’il y a quelques mois seulement, les Stress Tests organisés par l’Europe n’avaient rien décelé et les avaient au contraire déclarées sains. Exactement comme pour les banques irlandaises qui avaient été déclarées solvables par une série de stress tests et qui quelque mois après tombaient en faillite ! Ah ces bourgeois, ils nous feront toujours rire.

Sur la fiabilité des informations données par les banques, voici ce qu’écrivait un journaliste de «Mediapart» dans l’édition du 16 Juin 2011 en se référant aux déclarations de la BNP et de la Société Générale sur leur engagements auprès de l’État grec : «Ces chiffres ne semblent guère en rapport avec le risque souligné par Moody’s. Ils ne correspondent pas non plus avec les statistiques publiées par la banque des règlements internationaux qui parle d’une exposition de 15 milliards d’euros pour les banques françaises. Faut-il en déduire que plus de 7 milliards d’obligations souveraines sont portés par des banques mineures ? A moins que les titres n’aient été retirés des bilans bancaires pour rejoindre des assurances vies ou autres produits financiers «sûrs», vendus aux clients ?

Cette opacité des chiffres sur l’engagement réel des banques se retrouve partout, y compris en ce qui concerne la BCE. Selon certains, le risque grec pour la Banque centrale européenne s’élève à 45 milliards d’euros. Le Wall Street Journal parle de plus de 120 milliards d’euros. Qui croire ? Cette situation traduit un état de fait. En dépit de la crise, de toutes les promesses de régulation et de contrôle, le système bancaire européen reste une «boîte noire». Personne, y compris à la BCE, ne semble vraiment savoir où il en est».

Effectivement le système bancaire et de façon plus général le système financier est une boîte noire et il le restera en dépit de tous les effets d’annonce des hommes politiques. En résumé, en s’en tenant à ces chiffres et à quelques autres fournis par la presse, les banques européennes détenaient à la mi 2011, 162 milliards d’euro de dettes grecques, dont 52 milliards d’obligations d’État. Là dessus les banques françaises et allemandes en détenaient plus de 85% ou 70% si l’on se rapporte à l’ensemble des banques, américaines comprises.

Et comme on le voit les banques françaises étaient plus lourdement engagées que celles allemandes et peut-être plus que ces chiffres ne le disent. On comprend donc la nervosité de Sarkozy. Il faut préciser qu’un certain nombre de banques françaises et il en est sûrement de même pour les banques allemandes, contrôlent une partie des banques grecques et de ce fait elles détiennent indirectement une partie des 50 milliards d’obligations de l’État grec détenues par les banques en Grèce.

Finalement sous la pression des faits, la Merkel cède et un plan de soutien de 110 milliards d’euro est concocté. Mais il y a des conditions et les Grecs devront payer (le milliardaire comme l’ouvrier ; le milliardaire financera la soupe populaire et l’ouvrier suera sang et eau pour rembourser la dette et entretenir le milliardaire), la dessus tout le monde est d’accord, la BCE, comme le gouvernement français. Ce dernier d’ailleurs se fait de l’argent, comme les autres gouvernements, en prêtant à la Grèce : l’État français a prêté 9 milliards d’euros en 2011, ce qui lui a rapporté 300 millions d’euros, et les intérêts du premier trimestre 2012 ont déjà fait entrer 69 millions dans les caisses.

Les mesures se déclinent en 3 parties :

    Privatisation des entreprises publiques, ce qui est l’occasion pour les multinationales françaises, allemandes, anglaises, etc, de faire main basse sur les joyaux de l’économie grec : Aéroport d’Athène (Fraport AG a déjà déclaré son intérêt et serait prêt à acheter 55% des parts), les télécommunications grecques (TLC, pour lesquels Deutsche Telekom pourrait acheter 40%), la banque postale, la société de gestion des ports d’Athène et de Salonique, la compagnie des eaux, etc...

    Une attaque frontale et féroce du prolétariat : réforme de la retraite pour la porter à 65 ans et baisse des retraites versées. Renvoie de 30 000 fonctionnaires en leur accordant 60% de leur revenu et suppression de 15000 postes dans la fonction publique. Réduction de la masse salariale dans le secteur privé de 25% et notamment réduction du salaire minimum de 22% et de 32% pour les moins de 25 ans. Tout en privatisant les services publics ou en réduisant notablement leur voilure. Ce qui signifie une augmentation du prix de l’électricité, du gaz, des transports, des soins, etc...

    Une attaque contre la petite bourgeoisie sous la forme de déréglementations et de libéralisation de 136 professions, allant des taxis aux centres de beauté. La libéralisation du marché conduit inéluctablement à la concentration du capital et donc à la prolétarisation des petits bourgeois et à la formation de monopoles. Ce qui pour nous marxistes est un progrès et va dans le sens de la révolution. Cependant cela ne nous empêche pas de dénoncer la méthode bestiale utilisé par le capitalisme pour socialiser cette couche sociale.

Rapidement, à la suite de nombreux économistes bourgeois, les gouvernements vont se rendre compte que la Grèce ne pourra jamais rembourser ses dettes. Tout le problème va être de savoir quelles mesures prendre pour éviter une contagion aux autres pays au bord de la cessation de payement et un effondrement du système bancaire européen.

Deux attitudes vont s’opposer : le gouvernement allemand optera pour une restructuration de la dette grecque et donc une diminution de la valeur des titres détenus par les banques avec échange de ces titres dévalorisés contre d’autres à plus longue échéance. La BCE soutenue par le gouvernement français s’y opposera fermement. La BCE détient dans ses coffres pour 47 milliards d’obligations grecques qu’elle a racheté sur le marché secondaire à une valeur plus basse (40 milliards d’euros) afin de soulager les banques. D’ailleurs ce rachat d’obligations sur le marché secondaire – il s’agit du marché où les divers organismes financiers revendent des titres qu’ils ont auparavant achetés auprès des emprunteurs – a été présenté comme une aide pour soulager les États en difficulté.

Bien que non négligeables ces 47 milliards, qu’elle a acheté 40, ne sont pas la principale raison à cette opposition acharnée à toute dévaluation. La peur qui tenaillait les dirigeants de la BCE, comme du gouvernement français, avait pour origine la crainte qu’une faillite partielle de l’État grec ne mette à mal des pays comme l’Espagne et l’Italie, en faisant monter les taux d’intérêts rendant l’accès au marché de plus en plus difficile pour ces États et par ricochet n’entraîne la faillite d’une partie du système bancaire européen et donc des banques françaises et allemandes lourdement engagées dans des prêts à ces pays.

Voici sur ce sujet le commentaire de Martin Feldstein, ancien conseiller économique de Reagan et professeur d’économie à Harvard, au journal «Les Échos» du 3 octobre 2011, que nous reportons ici presque in extenso, car intéressant et confirmant notre point de vue.

     «Face à une situation apparemment inextricable, la Grèce n’a qu’une issue possible : se déclarer en défaut de paiement. Et en suivant cette voie, elle devrait déprécier d’au moins 50% le principal de cette dette. Le plan actuel de réduction de 20% de la valeur des obligations détenues par le privé n’est qu’un des premiers pas vers ce résultat.
     «En sortant de l’euro, la Grèce pourra remettre en circulation une monnaie dévaluée afin de stimuler la demande et parvenir ainsi à un excédent commercial. Les marchés savent parfaitement que la Grèce, déjà insolvable, entrera un jour ou l’autre en défaillance. Pourquoi donc la France et l’Allemagne s’efforcent- elles autant d’empêcher ou, plus exactement, de retarder l’inévitable ? Deux raisons s’imposent.
     «En premier lieu, les banques et les autres institutions financières en Allemagne et en France sont lourdement exposées à la dette de l’État grec, soit directement, soit par des prêts accordés à des banques en Grèce et d’autres pays de la zone euro. En retardant ainsi la date du défaut, les établissements financiers en France et en Allemagne gagnent du temps pour renforcer leurs fonds propres, réduire leurs engagements auprès des banques grecques et céder leurs obligations grecques à la Banque centrale européenne.
     «Le risque de contagion d’une défaillance de l’État grec sur les défauts souverains des autres États et sur la déstabilisation de leurs systèmes bancaires, notamment en Espagne et en Italie, constitue la deuxième raison, plus importante encore, pour laquelle l’alliance franco-allemande se débattent pour retarder l’échéance.
     «Un défaut de l’une de ces grandes économies aurait des conséquences désastreuses pour les banques et autres institutions financières en France et en Allemagne. Les dirigeants politiques européens espèrent donc démontrer que si la Grèce peut éviter le défaut, la situation de l’Italie et de l’Espagne est viable.
     «Mais si, dans les semaines qui viennent, rien n’est fait pour empêcher la Grèce de se déclarer en défaut, les marchés financiers verront certainement comme plus probable la défaillance de l’Espagne et de l’Italie. Les taux d’intérêt que ces États devraient alors payer sur le marché monteraient en flèche et leurs dettes nationales progresseraient rapidement, les rendant ainsi effectivement insolvables. En retardant de deux ans la défaillance de la Grèce, les responsables politiques de l’Europe veulent donner le temps à l’Espagne et à l’Italie de démontrer la viabilité de leur situation financière».
Donc au lieu d’affronter le problème, ce que les bourgeoisies européennes ont cherché à faire, c’est de gagner du temps en espérant pouvoir rendre leurs banques plus solides et capables d’affronter le défaut de la Grèce et surtout éviter toute contagion à l’Espagne et à l’Italie. Ce faisant ils ont probablement aggravé la situation.
 

COMMENT SAUVER LES BANQUES

Un regard sur l’histogramme ci-dessous est intéressant à maints égards, car il montre la quantité de créances détenues par les différentes banques vis à vis de trois pays débiteurs en quasi état de cessation de payement. Il aurait fallu ajouter l’Espagne pour voir toute l’ampleur du risque. Ces pays ne peuvent plus se refinancer sur le marché, ils doivent recourir au fond européen de solidarité financière (FESF).
 
 

Exposition des banques aux dettes grecques, irlandaises et portugaise, fin 2010

D’après le journal «Mediapart» du 01/01/2011, «Un seul chiffre : fin 2009, les créances des banques européennes à l’égard de l’Irlande, de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne représentaient pas moins de 14% du PIB de l’Union». Ce qui représente un montant considérable et explique les frayeurs de la BCE. Comme on peut le constater sur l’histogramme les créances en Europe sont surtout concentrées sur les banques allemandes, anglaises et françaises. Or rien que 10% du PIB de la France correspond à 193 milliards d’euros. Une paille !

Les Banques possèdent très peu de fond propre en monnaie sonnante et trébuchante, entre 2 et 3% environ, tout le reste est constitué de titres de toutes sortes ; obligations, actions, lettres de change, etc, qui dans le fond ne sont rien d’autre que des créances. Que par suite d’une crise, les entreprises, sur lesquelles sont détenus ces titres, fassent faillite, que les actions s’effondrent, que les ménages ne puissent plus honorer leurs dettes et pire que des États tombent en faillite et c’est tout ce château de cartes qui s’écroule.

Les banques les plus engagées sont d’abord les banques allemandes et anglaises, presque à parité avec respectivement 249 et 243 milliards de dollars, viennent ensuite les américaines avec 193 milliards, puis les banques françaises (153 milliards) et enfin les banques espagnoles qui elles aussi sont lourdement engagées, alors qu’elles ont par ailleurs des créances insolvables dans l’immobilier pour au moins 80 milliards d’euros. C’est pourquoi nous mettons l’Espagne sur la même pente que la Grèce et l’Irlande. L’Espagne est sûrement dans une situation pire que celle du Portugal.

Un autre élément intéressant à constater est que le déficit publique sur lequel on fait grand cas est faible au regard du déficit total qui comprend les déficits privés. L’ensemble du déficit publique de ces trois pays détenus par les banques se monte à 92 milliards de dollars, alors que le déficit total équivaut à 1022 milliards de dollars. Ce qui par soustraction donne 930 milliards pour le déficit privé ! Le ratio est de 1 pour 10. La dette privée est le plus souvent largement supérieure à la dette publique. Toutefois la dette publique est surtout détenues par les compagnies d’assurance et les fonds de pension. Si l’on se réfère aux données fournies par Eurostat, le rapport est de 1 pour 2, mais si l’on pouvait ajouter l’endettement des organismes financiers alors le rapport serait sûrement à 1 à 3.

Nous reportons ici un ensemble de courbes représentant l’endettement privé, malheureusement sans l’endettement des organismes financiers.

Dettes privées en pourcentage du PIB

 
 
Si l’on compare ces courbes avec celle sur l’endettement public l’on peut tout de suite voir le changement d’échelle : celle de l’endettement public va de 0 à 180%, alors pour l’endettement privé l’échelle va jusqu’à 350%. Les plus endettés sont l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. L’endettement de l’Italie et de la Grèce correspond grosso modo à la moitié des trois autres. La crise a provoqué une nette aggravation de l’endettement privé en Irlande (l’endettement passe de 189% en 2007 à 293% en 2010), par contre pour les autres il n’y a pas vraiment de changement significatif, sinon que par suite de la récession, depuis 2009 l’endettement tend à suivre une ligne horizontale, mais il ne décroît pas pour autant. Il y a une exception dans ce tableau, l’endettement privé grec est inférieur à celui public : on a eu parité pour les deux années de crises maximum, 2008 et 2009, mais ensuite l’endettement public explose littéralement. Voici les chiffres :
 
GRÈCE : ENDETTEMENT EN POURCENTAGE DU PIB

1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011
Endettement Publique 94,0 103,4 103,7 101,7 97,4 98,6 100,0 106,1 107,4 113,0 129,4 145,0 165,3
Endettement Privé 49,3 58,0 64,8 68,1 71,8 78,3 89,9 97,7 107,2 119,0 122,4 125,2 125,0

Ce qui compte ce n’est pas tant le taux d’endettement que la capacité à rembourser. L’État argentin lorsqu’il s’est déclaré en faillite avait un taux d’endettement tout juste égale à 30% de son PIB et l’Espagne aujourd’hui a une dette publique de presque 70%, mais qui pourrait atteindre 79% à la fin 2012. La dette de la France par exemple avoisine les 86% et dépassera sûrement les 90% fin 2012 ! La capacité à rembourser est déterminée par la puissance économique du pays, sa balance commerciale et sa balance des payements et pour l’État par son équilibre budgétaire. Or pour la Grèce, comme pour l’Espagne, le déficit budgétaire était considérable et reste important. A l’inverse l’Italie a un endettement public considérable, mais un déficit budgétaire faible, 3,9% du PIB en 2011, contre un peu plus de 5% pour la France par exemple.

Un autre élément à prendre en compte qui différencie le secteur public du privé est que ce dernier voit généralement son endettement diminuer durant les récessions par suite de la faillite des entreprises et leur liquidation judiciaire. Les avoirs et les biens sont alors saisis pour payer les créanciers. Pour les familles, lorsqu’elles ne peuvent plus payer leurs biens sont saisis et leurs revenus automatiquement ponctionnés, par suite elles peuvent se retrouver à la rue. A l’inverse on ne peut pas saisir les États.

Si un État comme la Grèce se déclare en cessation de payement et retourne à la monnaie nationale, il n’y aura pas seulement défaut sur les obligations publiques, mais les traites privées, alors remboursées, si elles le sont, dans une monnaie nationale dévaluée de 50 à 70%, le seront aussi de facto. Ce qui explique les peurs de la bourgeoisie européenne qui se trouve embarquée dans une machine infernale, celle de la crise du capitalisme européen et mondial, qui parti de la production avec la baisse tendancielle du taux de profit touche maintenant le capital financier.

Or si des pans entiers du système bancaire européen s’effondre c’est tout le capitalisme dans son ensemble qui s’écroule : l’accumulation du capital ne peut pas se réaliser sans le système du crédit. Sans le crédit la production tournerait court car personne n’aurait les moyens de paiement suffisants : ni le capitaliste qui doit anticiper les salaires et l’achat des matières premières, avant même d’avoir reçu le prix de vente des marchandises produites lors du cycle précédent, ni le commerçant qui doit acheter ses marchandises avant de les avoir vendues, etc... On arriverait vite en situation de surproduction, la production s’arrêterait et tout le système serait paralysé.

Un autre point à souligner pour compléter ce tableau et comprendre le fil des évènements : la BCE et le gouvernement français n’étaient pas les seules à s’opposer à toute déclaration partielle de défaut de payement de la Grèce. Le gouvernement grec lui-même s’y opposait mordicus, car comme on l’a souligné les banques grecques sont lourdement engagées dans les prêts à l’État à hauteur de 50 milliards d’euros. La bourgeoisie grecque préfère essorer la population et au premier chef le prolétariat, plutôt que de voir la ruine de son système financier et avec lui la paralysie de tout son mode de production.

A la fin de l’année 2011, il devenait évident pour tout le monde que la situation devenait incontrôlable : de 300 milliards d’euro, la dette grecque atteignait alors 350 milliards et l’on arrivait allégrement vers 150% du PIB !

Sous la pression des évènements la BCE, le gouvernement français et le gouvernement grec durent se rendent à l’évidence et accepter le point de vue de la Merkel. Avec des arrangements, sans déclarer l’État grec en faillite et sans contrainte apparente sur les prêteurs privés, une réduction de la dette grecque taillée sur mesure pour tirer les banques européennes, au premier chef celles françaises et allemandes, de ce mauvais pas, fut organisée. Du côté allemand on présenta cette décote des obligations comme une punition des financiers pour avoir prêté imprudemment.
 

LA SOLUTION : SOCIALISER LES DETTES

Après des mois de négociations entre les différents gouvernements, la BCE et le FMI, puis avec les organismes financiers détenant la dette de l’État grec, la «réduction» de la dette grecque fut organisée en février 2012. Nous ne connaissons pas les détails du marchandage, ni du mode de calcul utilisé, en outre les informations en provenance de la presse sont assez contradictoires. Cependant en nous en tenant aux données d’Eurostat et aux quelques informations qui semblent sûres fournis par la presse, nous pouvons dresser un tableau assez proche de la réalité.

Nous savons d’après Eurostat qu’au début de l’année 2012 la dette publique s’élevait à 355 milliards d’euros, que d’autre part la BCE détenait des titres pour une valeur d’origine de 47 milliards, c’est ce qui revient le plus souvent dans la presse, que sur les 110 milliards promis par l’Europe, seuls 73 milliards avaient été utilisés. Ce qui fait qu’en soustrayant des 355 milliards, la valeur des titres détenus par la BCE et la somme avancée par le FESF (Fond Européen de Stabilité Financière), nous obtenons 235 milliards d’euros de titres détenus par les organismes privés. Sur cette somme a été appliquée une dévalorisation de 53,5 %, ce qui donne une dévalorisation de 126 milliards et ramène la valeur des obligations à 109 milliards, mais qui serait de 107 milliards d’après la presse, ou du moins d’après ce qui est le plus souvent cité. La BCE, pour sa part, accepte généreusement que les obligations de 47 milliards qu’elle détient soient échangées au prix qu’elle a payé, soit 40 milliards, mais pas question de décote sur cette dernière somme. Ce qui ramène la dette à 220 milliards d’euros.

Nous résumons tout cela dans un tableau qui montre la décomposition de la dette entre les différents organismes avant et après l’opération.
 

DÉCOMPOSITION DE LA DETTE EN MILLIARDS
 
DETTE
BCE
FESF
PRIVÉ
Avant
355
47
73
235
Après
220
40
73
107

Dans le tableau suivant nous indiquons ce que nous savons de la répartition de la dette privée.
 

RÉPARTION DE LA DETTE GRECQUE PRIVÉE EN MILLIARDS D’EUROS
Banques européennes
Banques grecques
Autres organismes grecs
Autres
52
50
30
103

Les «Autres organismes grecs» concernent essentiellement les fonds de pension qui détiennent pour 21 milliards d’obligations. La décote n’est pas sans leur poser de problèmes et deux fonds de pensions minoritaires ont refusé de participer aux négociations. Par «Autres» nous entendons les compagnies d’assurance, les fonds de pensions, les banques Nord-Américaines et les hedge funds (fonds spéculatifs). Dans un article de presse l’on pouvait lire que les compagnies d’assurance européennes en détiendraient pour 20 milliards d’euros. Qu’en est-il réellement, impossible de le savoir.

Après l’opération la Grèce se retrouve avec une dette «réduite» de 220 milliards, mais comme à cette somme vient s’ajouter 130 d’un nouveau prêt de la part de l’Europe, on retourne à la case départ :

220 + 130 = 350 !

Donc la Grèce se retrouve aussi endettée qu’auparavant après l’opération. Alors quel est l’intérêt de cette restructuration ? C’est très clair, transférer le risque du privé sur le public. En cas de défaut de la Grèce le risque sera réduit pour les banques et ce sont les États européens qui supporteront les frais, c’est-à-dire en dernière analyse le prolétariat européen. C’est ce qu’ils appellent socialiser la dette. C’est ce qu’ils ont fait en Irlande et en Espagne où ils ont transféré tout ou partie des dettes des banques dans le domaine public. D’où la brutale augmentation de la dette de ces États.

Voici l’analyse que faisait le journal «Les Échos» d’orientation libérale dans un article d’Isabelle Couet du 12 mars 2012 : «Le succès de l’opération d’effacement de dette entre Athènes et ses créanciers privés va placer les prêteurs officiels en première ligne. "La dette grecque va passer des mains du privé au public, à savoir le FMI, l’Union européenne, le Fonds de stabilité européen (FESF), et la Banque centrale européenne", explique Ioannis Sokos, chez BNP Paribas. Selon lui, la part de la dette détenue par le secteur officiel va augmenter à 75 % début 2015 (quand le nouveau plan d’aide prendra fin) contre 35 % aujourd’hui (juste avant l’échange de titres). Le FESF sera de loin le premier créancier d’Athènes, avec une exposition de 167 milliards d’euros. Les nouveaux emprunts d’État grecs remis aujourd’hui aux investisseurs ne représenteront, eux, que 18 % de la dette en 2015».

C’est assez clair, le but de l’opération était bien de transférer le poids de la dette grecque et donc le risque sur les «épaules» des États et donc en dernière analyse sur celle du prolétariat, à qui on présentera la facture en cas de défaut.
 

RESTRUCTURATION OU PILLAGE ?

Mais ce n’est pas tout, il y a bien des remarques à faire sur cette opération. Premièrement en échange de leurs anciennes obligations dévaluées, les banques, etc.., ont reçu pour 30 milliards d’obligations à court terme du FSEF et le reste (soit 107 milliards moins 30) 77 milliards sous forme de nouvelles obligations grecque à 30 ans d’échéance dont les intérêts seront versés suivant ce protocole 3 : les 3 premières années les préteurs recevront 2 % d’intérêts, puis les 5 années suivant 3 % et 4,3 % durant les 22 années restantes, ce qui nous donne, si tout ce montage tient la route, ce qui est loin d’être le cas comme on le verra :
 
77M€ x 0,02 pendant 3 ans = 4,62M€
77M€ x 0,03 pendant 5 ans = 11,55M€
77M€ x 0,043 pendant 22 ans = 72,84M€
TOTAL = 89,01M€

Au bout de 30 ans l’État grec aura versé 89 M€, soit plus que l’emprunt de départ, qui bien entendu au bout des trente ans devra lui aussi être remboursé. D’où coût total de l’opération : 166M€ ! Mais l’éreintage de l’État grec et les magouilles ne s’arrêtent pas la.

A quoi vont servir les 130 milliards de prêts supplémentaires ? 5 milliards vont être utilisés pour payer des intérêts en suspens. 30 milliards seront directement verser au FESF pour les 30 milliards de titres qu’il a donnés en échange des ancienne obligations, mais dans ce cas ce n’est plus 130 milliards qui ont été effacés mais seulement100. Ensuite 23 milliards seront versés directement aux banques pour leur recapitalisation, qui pourra être porté à 50 milliards. Ce qui fait qu’au lieu des 50 milliards d’avant la restructuration qu’il devait aux banques, c’est avec 75 milliards que l’État grec se retrouve : les 25 résultant de la décote qu’il doit toujours aux banques grecques, plus maintenant 50 qu’il doit au FESF. Reste donc 45 milliards pour tenir d’après le plan jusqu’en 2015, où grâce à ce remède de cheval, par miracle le patient sera guéri.

D’après les données d’Eurostat l’État grec depuis la crise de 2009 réduit régulièrement son déficit budgétaire primaire, c’est-à-dire le déficit avant l’ajout des intérêts à payer, mais par contre les intérêts, eux, augmentent. Ci dessous nous avons mis en tableau les données depuis 2007.
 

DÉFICIT DU BUDGET DE L’ÉTAT GREC EN MILLIARDS D’EUROS
 
2007
2008
2009
2010
2011
Déficit primaire
-4,467
-11,149
-24,651
-11,658
-3,788
Intérêts
-10,680
-11,940
-11,920
-13,210
-16,000
Déficit total
-15,151
-23,086
-36,566
-24,463
-19,788

 

Les intérêts à rembourser sont passés progressivement de presque 12 milliards en 2009 à 16 milliards en 2011, tandis que le déficit primaire a baissé de 24 milliards à 3,7. Ce qui fait que le déficit total, suite à l’augmentation des intérêts à verser, reste important, même si le déficit primaire diminue et tend vers zéro. Pire avec la contraction du PIB due à la récession le déficit rapporté à ce même PIB non seulement reste important mais peut augmenter.

Un point intéressant à connaître concerne le refinancement des banques. L’État grec en échanges des 50 milliards d’euro qu’il versera aux banques recevra des actions, il deviendra donc actionnaire des banques qu’il aura recapitalisées, mais ces actions seront des actions ordinaires, c’est-à-dire que l’État grec n’aura pas son mot à dire sur les banques grecques pour lesquelles il se sera lourdement endetté !

Nos bourgeois de la Troïka pourront toujours dire que l’État recevra des intérêts sur ces actions, cependant c’est bien lui qui se sera endetté de 50 milliards pour renflouer ces fameuses banques et c’est évidemment le prolétariat grec qui payera la facture.

Il faut souligner que le gouvernement grec est d’accord avec toutes ces magouilles et que le renflouement des banques était la condition sine qua non pour qu’il accepte la «restructuration».
 

ESSORER LE PROLÉTARIAT ET LA PETITE BOURGEOISIE GRECS POUR GAGNER DU TEMPS

En conclusion sur la restructuration de la dette grecque organisée par l’Europe, voici ce que dit Mitu gulati, professeur de droit, qui a posé les bases de l’effacement de la dette de la Grèce et qui a été interviewé par «Les Échos» du 29 Mai 2012 :
     «Vous avez été à l’origine du projet de restructuration de la dette grecque en avril 2010. Quel jugement portez-vous sur sa mise en oeuvre ?
     «Lee Buccheit et les équipes du cabinet Cleary Gottlieb et de la banque Lazard, qui ont conseillé Athènes sur cette opération, ont fait un travail remarquable. On peut en revanche regretter qu’il ait fallu autant de temps pour prendre conscience de la nécessité de restructurer la dette grecque. Il aurait fallu que le processus soit lancé dès la mi-2010. Je reste persuadé que les marchés auraient pu comprendre qu’une telle opération à ce moment là pouvait éviter une aggravation de la crise dans la zone euro. Surtout, cela aurait épargné des dépenses supplémentaires aux gouvernements de la zone euro et aurait exigé moins d’efforts d’austérité des Grecs. Mais la BCE était totalement opposée à l’idée d’une restructuration, par crainte d’une contagion. Avec le recul, on peut plutôt penser que c’est ce refus d’agir suffisamment tôt qui a été à l’origine de la contagion. Autre facteur aggravant : le gouvernement grec n’a manifestement eu aucun contrôle sur le processus. Or, d’ordinaire, quand un pays traverse une crise aussi grave, il décide d’arrêter de rembourser ses créanciers et ensuite entame une négociation. De cette manière, les créanciers ont intérêt à conclure rapidement un accord, pour pouvoir être payés. Dans le cas de la Grèce, c’est le contraire qui s’est passé. La Grèce négociait, tout en continuant de rembourser les investisseurs, qui avaient donc intérêt à faire traîner les discussions. Pour Athènes, cela a représenté un coût d’environ 60 à 80 milliards d’euros. Le gouvernement aurait pu mieux utiliser cet argent aujourd’hui. Par ailleurs, l’idée selon laquelle il fallait que les investisseurs participent «volontairement» à l’effacement de dette idée défendue pendant des mois par les dirigeants européens n’avait pas de sens, car comment être certain qu’une banque qui en acceptait le principe, apporterait réellement ses titres à l’échange, alors qu’elle pouvait aussi bien les vendre avant à un hedge fund ?».
Voila comment la Grèce s’est fait arnaquer par la Troïka. 60 à 80 milliards d’euro rien que ça ! La soi-disant aide de l’Europe et du FMI peut se résumer ainsi : pillage, arnaque et attaque bestiale du prolétariat et de la petite bourgeoisie grecque. L’Europe soutient la Grèce, comme la corde soutient le pendu.

Est-ce que ces mesures draconiennes vont permettre à la Grèce finalement de s’en sortir ? Même pas ! Le seul résultat de ces mesures d’austérité est une aggravation de la récession et par voie de conséquence une augmentation du déficit, et de faire plonger dans la misère toute une partie de la population grecque. Le plan de la Troïka est totalement irréaliste et ils le savent.

Voici ce qu’en pensent des économistes qui sont pourtant des représentants du libéralisme. Isabelle Couet, «Les Échos» du 12/03/2012 : «La probabilité d’un effort supplémentaire des créanciers d’Athènes dans quelques années est forte. A cet égard, la publication du PIB, vendredi, était un triste présage. L’activité s’est contractée de 7,5 % en 2011... alors que dans son premier rapport, la troïka (UE, FMI et BCE) avait prévu une contraction de 2,6 %. «Les estimations de croissance retenues à moyen terme sont trop optimistes, tranche Jacques Cailloux, chez RBS. Nous prévoyons une croissance de 2,5 % à partir de 2015, alors que la troïka table sur 4 %». Autre hypothèse irréaliste selon l’économiste : la balance primaire (balance budgétaire hors intérêts de la dette). «Le scénario d’un excédent primaire moyen de 4,5 % entre 2014 et 2020 ne tient pas». Sans une nouvelle aide, le niveau d’endettement par rapport au PIB atteindra 160 % en 2020, d’après Jacques Cailloux».

Et encore l’interview de Jacques Cailloux chef économiste de «Royal Bank of Scotland» par «Les Échos» du 22/02/2012 : «De plus, les hypothèses avancées par la troïka concernant la trajectoire de la dette souveraine grecque m’apparaissent trop optimistes. J’ajouterai à cela que la mise en place d’un véritable "plan Marshall" avec, par exemple, 100 milliards d’euros d’investissements productifs dans le pays aurait permis de résoudre plus rapidement les problèmes économiques du pays. Concrètement, l’accord de l’Eurogroupe permet seulement de gagner du temps et d’éviter un défaut désordonné du pays.
     «A vos yeux, il n’est donc pas assuré que la dette grecque puisse revenir au niveau de 120 % du PIB en 2020 comme le prévoit l’accord ?
     «Effectivement. Le scénario de base de la troïka prévoit entre 2014 et 2019 un taux de croissance du PIB grec proche de 3 % chaque année. Ce qui me semble bien trop optimiste. Par ailleurs, ce scénario de base prend en compte le dégagement, sur la même période, d’un surplus budgétaire primaire supérieur à 4 points de PIB. Une performance difficile à réaliser en période d’austérité budgétaire et d’ajustement structurel. A cela s’ajoute que le gouvernement prévoit d’abaisser de 10 points de pourcentage les dépenses publiques structurelles alors que, sur les trois dernières années, elles n’ont pratiquement pas varié et se situent à ce jour légèrement au-dessus de 42 % du PIB du pays».

Et cet article de Jean Marc Vittori toujours dans «Les Échos» du 22/02/2012 : «la dette publique grecque est allégée à peine d’un gros quart. Elle reste trop importante par rapport aux moyens du pays. Ensuite, il faudra plus d’argent que prévu pour recapitaliser les banques grecques, tandis que les privatisations, elles, rapporteront encore moins que le chiffre déjà revu à la baisse. Enfin, la croissance ne revient toujours pas en Grèce. Les experts de la Commission prévoient désormais son retour en 2014 après une chute de l’activité bien plus sévère que prévu. L’hypothèse de 3 % de croissance à partir de 2015 paraît irréaliste. La troïka des créanciers publics (Union, FMI et BCE) l’explique clairement dans son rapport confidentiel : il y a une "tension fondamentale" non résolue entre la réduction du déficit public et l’amélioration de la compétitivité du pays. Car cette amélioration passe par une baisse des salaires et des prix qui fera fatalement grimper le poids de la dette rapportée au PIB.
     «Dans ces conditions, il est tentant de conclure à l’inutilité de ces sauvetages qui ne marchent jamais. Rien ne serait plus faux. Car, dans ce processus long, douloureux et chaotique, l’Europe gagne une matière inestimable : le temps. Le temps pour les prêteurs du privé de se faire à la perspective de perdre pratiquement tout l’argent imprudemment investi en Grèce. Le temps pour les banques d’amortir le choc en accumulant trimestre après trimestre les provisions sur leurs prêts helléniques».

Sous estimation de la gravité de la crise, surestimation de la croissance entre 2014 et 2020 et des possibilités d’avoir un excédent primaire afin de rembourser la dette, tout cela ne tient pas debout, toutes ces souffrances que l’on veut imposer à la population grecque, pourquoi en fin de compte ? Pour gagner du temps et éviter une explosion du système financier européen ? Mais dans tous les cas ils ne pourront pas l’éviter.
 

RENDRE LE PROLÉTARIAT TAILLABLE ET CORVÉABLE À MERCI

Pour se rendre compte de la gravité de la récession en Grèce il suffit de regarder les chiffres de la productions industrielle en face. Ci-dessous nous rapportons la courbe représentant les incréments de la production industrielle depuis 2000. Courbe que nous avons pu tracer à partir des indices de la production industrielle donnée par l’ONU.

Incréments annuels de la production industrielle grec : 2001 - 2011

 
 
De ces indices il en ressort que la production industrielle, par rapport au maximum de 2007, était en 2009 inférieure de 13%, puis de 25% en 2011 et l’on peut prévoir qu’elle sera inférieure de 34% en 2012. La chute dramatique de la production industrielle se traduit évidement dans le PIB, même si les dés son en partie pipés par ce type de comptabilité.

Incrément annuel du PIB sur 1999 - 2010 (en dollars constant 2005)

La Grèce n’es pas seule dans une situation désastreuse, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande connaissent la même situation. Par rapport au maximum de 2007 au Portugal la production industrielle a chuté de 13% en 2009, et après une remonté en 2010 elle est de nouveau à -13% en 2011. Une projection de la tendance donne -15% pour 2012. En Espagne la situation est bien plus grave et très proche ce celle de la Grèce : 2009 -22%, 2011 -23% et 2012 sûrement -25%. En Irlande la situation au premier abord semble meilleur : 2009 -6,6%, 2011 +0,6% et pour 2012 la projection donne +0,5%.

En outre, en Espagne, en Irlande et au Portugal, à côté d’un endettement public qui ne fait que croître, malgré tous les tours de vis, on a un endettement privé considérable : en Espagne les dernières données que nous avons qui datent de 2010 indiquent un taux d’endettement privé de 224% du PIB. Pour le Portugal nous avons le même taux. Quant à l’Irlande en 2010 on monte à 293%. Vertigineux !

Quant au chômage il atteint presque 25% de la population active en Espagne et plus de 22% en Grèce.

Devant cette situation catastrophique, quelle est la solution de la bourgeoisie européenne ? Augmenter la compétitivité en pressurant le prolétariat. Il s’agit pour eux de donner plus de flexibilité au «marché du travail» – et oui les travailleurs se vendent – en permettant aux patrons de licencier sans indemnité ou avec des indemnités limitées et sans possibilité de recours devant la justice et en généralisant le contrat à duré déterminée. C’est-à-dire que les travailleurs doivent être taillable et corvéable à merci ; on les embauche quand on a besoin et lorsque l’activité diminue on licencie.

C’est ce qui existe déjà pour une partie du prolétariat, mais ces travailleurs précaires ne constituent pour le moment qu’environ 10% à 20% des salariés. Il s’agit pour la bourgeoisie et ses laquais d’étendre ce principe, si possible, à l’ensemble des travailleurs, c’est d’après ce qu’ils disent une question de «justice». A ce titre pour eux, la Grèce, le Portugal et l’Espagne, où l’on essaye d’appliquer cette politique économique, constituent un laboratoire d’essai. De nombreux articles traitent de la flexibilité du marché du travail, de la nécessité de casser les rigidités, etc. c’est ce que réclame à corps et à cris la BCE et Mme Merckel lorsqu’elle dit que l’on peut relancer l’économie simplement en restructurant le marché du travail.

Pour confirmer qu’il s’agit bien de leur intention nous reportons un extrait d’un économiste qui exprime exactement ce que pensent les dirigeants européens. Il s’agit de l’article, «Emploi : c’est maintenant qu’il faut agir», écrit par Éric le Boucher que l’on peut trouver sur Slate.fr. Dans cet article après avoir évoqué la nécessité de développer l’éducation pour avoir une main-d’œuvre qualifié, il en vient à traiter de l’existence d’un marché du travail dual :

     «Marché "dual"
     «Le second volet porte sur le marché du travail lui-même. Dans beaucoup de pays européens, en particulier au sud, le marché du travail sépare encore trop les emplois stables et les emplois instables, ce qui a pour effet "d’aggraver les inégalités produites dans le système scolaire", comme le relèvent justement quatre économistes spécialisés sur les questions du travail dans leur ouvrage, "La machine à trier : comment la France divise sa jeunesse".
     «Cette coupure d’un marché du travail «dual» est injuste et inefficace. La rupture d’un CDI 4 étant toujours complexe d’un point de vue juridique, les entreprises continuent de faire appel aux CDD 5 pour faire face aux fluctuations de leur activité.
     «Beaucoup de personnes, dont les jeunes, «tournent» ainsi sur des CDD de plus en plus courts et s’inscrivent à Pôle emploi entre deux. L’OCDE constate : "Dans dix pays, la proportion des emplois temporaires se situe entre 10 et 25% avec une proportion élevée de jeunes et de femmes. Avant la crise, en France et surtout en Espagne, près de 55% des salarié jeunes (15- 24 ans) avaient un contrat à durée déterminée ou travaillaient pour une agence de travail temporaire".
     «Le recours aux CDD gonfle ainsi les chiffres du chômage et, accessoirement, les dépenses d’assurance chômage», soulignent les quatre économistes, qui sont favorables à un contrat unique de travail.
     «La crise des dettes qui prive les gouvernements de moyens et leur interdit d’ouvrir sans compter les caisses d’allocations chômage rend encore plus nécessaire ces réformes structurelles de l’éducation et du marché du travail».
La société bourgeoise n’a plut les moyens de financer une masse de chômeurs de plus en plus nombreux et pour relancer l’accumulation du capital il faut remonter le taux de profit afin de contrebalancer l’inévitable baisse tendancielle de ce même taux. Pour cela il n’y a pas trente six solution, il n’y en a qu’une : augmenter le taux de plus-value en baissant les salaires, diminuer les coûts de licenciement afin de licencier lorsque c’est nécessaire et embaucher lorsque l’entreprise a besoin de main-d’œuvre. Et remplacer les accords de branche par des accords au niveau de l’entreprise.

L’appel à la croissance de Monti et Cameron en février 2012 s’inscrit en droite ligne dans ces mesures de politiques économiques : Les Écho du 21/02/2012 : «A dix jours d’un nouveau sommet européen des chefs d’État et de gouvernement, certains pays entendent sortir du tempo dicté par le tandem franco-allemand. Le Premier ministre britannique, David Cameron, son homologue italien, Mario Monti, et dix autres dirigeants européens ont ainsi envoyé une lettre au président de l’UE, Herman Van Rompuy, et au président de la Commission, José Manuel Barroso, pour réclamer des mesures renforçant la croissance en Europe. Les recettes proposées sont plutôt libérales : réduire les aides d’État pour soutenir les banques, assouplir drastiquement le marché du travail ou libéraliser totalement le secteur de l’énergie d’ici à 2014. Paris et Berlin auraient refusé de se joindre à l’initiative».

Si Paris et Berlin n’ont pas voulu se joindre au duo, ce n’est pas à cause d’un désaccord sur les mesures présentées, mais parce que dans ce panier de crabes qu’est l’union européenne tout est question de rapport de force.

Toujours dans Les Échos du 29 mai 2012 l’on pouvait lire : «L’Allemagne souhaite proposer à ses partenaires de réformer leur marché du travail, en assouplissant les règles de licenciement et en favorisant les emplois faiblement qualifiés par un abaissement des charges qui pèsent sur eux. Berlin souhaite aussi exporter son modèle éducatif dual, qui favorise l’apprentissage et protège ainsi les jeunes du chômage de masse observé en Espagne, par exemple». Il s’agit des propositions de la chancelière Angela Merkel pour la relance de l’économie.

C’est assez claire ! Depuis 1974 le capitalisme en est à sa quatrième récession mondiale et ces porcs de bourgeois sont prêts à tout pour sauver leur système économique et leur privilèges de classe. Aujourd’hui ils n’hésitent pas à pousser cyniquement dans la misère de larges couches du prolétariat grec, espagnol, portugais et irlandais, demain ce sera au tour du prolétariat italien, français et allemand.
 
 

QUE VIENNE LA RÉVOLUTION

De nombreux sacrifices sont demandés au prolétariat de ces pays au nom d’une future reprise. Même si une reprise économique devait venir, ce qui semble très improbable, elle serait de courte durée. Les cycles sont de 7 à 10 ans et parfois plus courts, de 5 ans seulement. Le dernier cycle s’est terminée en 2007, le cycle actuel se terminera vers 2014-2017, mais peut-être plus tôt.

Comme nous l’avons indiqué au début de cet article la croissance de la production industrielle a été très faible entre 2000 et 2007, voire même négative pour l’Angleterre et l’Italie. Et aujourd’hui après la faible reprise de 2010-2011 l’on est loin du maximum atteint en 2007 (2000 pour l’Angleterre et l’Italie). De ce fait on peut s’attendre à la venue d’une nouvelle récession sans qu’il y est de véritable reprise économique entre temps.

L’Europe est officiellement de nouveau en récession, et à l’échelle mondiale l’on assiste à un net ralentissement de l’accumulation du capital, signe de la venue d’une nouvelle crise de surproduction avec une grave crise du capital financier.

A quoi servent donc ces sacrifices ? Les États espagnol et Irlandais, qui avaient profité du cycle précédent pour se désendetter, se retrouvent lourdement endettés et dans une situation de quasi faillite. La crise qui va venir, et qui viendra cette fois avec beaucoup de probabilité de Chine, sera terrible. Cette fois-ci les États ne pourront plus recourir à l’endettement pour l’éviter.

La bourgeoisie veut vous faire suer sang et eau pour sauver son mode de production, mais quel intérêt avez vous à vous sacrifier, à vivre comme des chiens pour conserver ce mode de production qui repose sur l’exploitation du travail salarié et qui n’a survécu jusqu’à nos jours que grâce à deux guerres mondiales.

Le capitalisme a rempli son rôle historique : développer les bases économiques de la société communiste en substituant à la production parcellaire de la petite bourgeoisie (petits paysans et artisans) la production collective et centraliser de la grande industrie.

Arrivé au stade impérialiste le capitalisme est entré en putréfaction et ne peut survivre qu’au travers des guerres mondiales qui permettent, après de terribles destructions et massacres, de recommencer un nouveau cycle. Le cycle des 30 «glorieuses» est définitivement terminé et l’on s’achemine vers un nouvel affrontement mondial dont les prodromes s’annoncent déjà au Moyen et en Extrême Orient.

Les travailleurs salariés constituent aujourd’hui la grande majorité de la population active. Cependant de larges couches sont «embourgeoisés» par la possession de réserves qui leurs donnent un esprit petit bourgeois et les rendent hésitants et incapables de solidarité dans la lutte. C’est cet état qui est la base de la stabilité sociale.

Messieurs les bourgeois vous êtes prêts à les faire suer sang et eau, à leur arracher leur réserve, très bien, mais alors attendez-vous à ce qu’ils vous fassent la peau, comme les sans culottes en leur temps avec l’aristocratie.

Le capitalisme a rempli son rôle historique en socialisant les forces productives, cette fonction accomplie il est devenu un mode de production obsolète et réactionnaire qui tire l’humanité en arrière, l’abrutit et détruit la nature. Tel Cronos qui dévorait ses fils, il ne peut se maintenir qu’au travers de terribles guerres mondiales, détruisant les forces productives : destruction massive de capital constant et de capital variable 6, afin de pouvoir recommencer un long cycle d’accumulation. La bourgeoisie dont le sort est lié à ce mode de production est devenue une classe non seulement réactionnaire, mais parasitaire et totalement inutile.

Le Prolétariat, qui vit de son travail et non pas sur le dos des autres, fait fonctionner toute la société et produit toutes les richesses. Il n’a rien à perdre sinon ses chaînes !

Entendez-vous camarades grecs et espagnols ou d’ailleurs ? Il n’y a pas d’autre alternative que la révolution, toute autre position n’est que fumisterie !
 
 


1 - Pour venir au secours des banques grecques, la BCE (Banque Centrale Européenne) a échangé leurs meilleurs titres contre des liquidités. Ce qui fait qu’aujourd’hui les banques grecques se retrouvent avec une quantité gigantesque de titres dont la valeur est douteuse et une dette de 106 milliards d’euros envers la BCE, qu’elles ne pourront jamais rembourser.

2 - Il paraît que la pratique de cette banque d’affaire, ce qui a provoqué une levée de boucliers aux États-Unis, est d’inciter ses clients à parier à mauvais escient pour ensuite profiter de leur perte. Dans le cynique et l’odieux la bourgeoisie ne connaît pas de limite.

3 - Ici une chose importante à savoir   : lorsqu’un État ou une entreprise émet sur le marché une obligation pour une durée déterminée, ce que l’emprunteur verse chaque année, durant toute la durée de l’emprunt, ce sont les intérêts, le capital est remboursé en une fois à la fin.

4 - Contrat à durée indéterminée. Il s’agit d’un contrat qui n’a pas de limite dans le temps et qui ne peut être rompu par l’employeur que dans certaines conditions définies par le code du travail, comme la faute professionnelle, qui doit être démontrée, ou lors d’un licenciement économique avec indemnités.

5 - Contrat à durée déterminée. C’est tout le contraire du premier. Il s’agit d’un contrat à durée limitée dans le temps, de quelques heures à plusieurs mois, au bout duquel le contrat cesse automatiquement et l’ouvrier se retrouve au chômage.

6 - Dans la théorie marxiste, le capital constant correspond à la valeur des matière première et à l’usure des machines consommé durant le procès de production, et le capital variable représente les salaires versés aux ouvrier. La destruction du capital variable signifie donc le massacre du Prolétariat.