Parti Communiste International
Mars 1956
BREF RAPPEL HISTORIQUES DES CONDITIONS RUSSES ET DE LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE

 
 

Écrit en 1956, dans le cadre d’une réunion publique, ce texte traite des conditions historiques de la Russie du début du 20 ième siècle et de la Révolution d’Octobre. Les conditions de conservation du texte font que certains mots sont difficiles à lire. Dans ce cas au lieu de chercher à interpréter, on a remplacé la partie manquante du mot par des points suspension.
 

1.  Position très orthodoxe mais cependant peu commune.
2.  Aperçu très sommaire de notre interprétation.
3.  Quelques mots sur la méthode et les critères.
4.  Conditions de l’aire grand’slave.
5.  Praxis russe et mouvement prolétarien.
6.  Conclusion.

 

Le mois dernier le groupe a tenu une réunion élargie à quelques sympathisants et consacrée à la Révolution russe. Elle avait essentiellement pour but de condenser en un premier exposé la longue série d’articles que le parti a publiée sur cette question. Nous en donnerons ici un compte-rendu résumé qui n’a d’autre prétention que d’aider les auditeurs de la réunion à mieux s’y retrouver dans ce vaste sujet.

On se s’étonnera guère de constater que l’optimisme nuancé d’ironie qui a accueilli la nouvelle du pseudo "tournant" des dirigeants soviétiques ait prolongé ses échos jusque chez des adversaires de gauche du stalinisme qui ont voulu voir dans la condamnation officielle de l’oeuvre de Staline l’ouverture d’un "cours nouveau", favorable à l’action ouvrière et même prémisse d’un retour à l’orthodoxie léniniste.

En réalité, s’il est indéniable que les spectaculaires revirements des chefs du P.C. Russe démontrent leur difficulté croissante à concilier l’idéologie officielle avec les exigences et les impératifs de leur politique, s’il est probable que les "réajustements" de doctrine et de théorie qui s’imposent sans cesse entre l’une et les autres sont bien prêts d’arriver à la limite de la vraisemblance et des réserves de crédulité des masses, il est par ailleurs certain que les "réhabilitations" de quelques unes des victimes de la contre-révolution stalinienne ne sont en rien imputables à une modification du rapport des forces en faveur du prolétariat. L’attitude des chefs du Kremlin n’a rien de commun avec le désarroi d’un appareil qui serait aux prises avec la colère des masses, et les bourreaux de la révolution d’octobre peuvent au contraire se flatter de n’avoir rien encore à craindre de la vindicte prolétarienne. Ils peuvent même se permettre de révéler ouvertement les mauvais résultats de leur politique intérieure et extérieure, étaler cyniquement les tares indiscutablement capitalistes d’un système qui, bientôt, n’aura plus besoin d’un travestissement idéologique "socialiste". Dans ces conditions, la contrainte policière et le mécanisme bureaucratique peuvent sans risque se relâcher: si liberté et démocratie adviennent en Russie, ce ne sera et ne peut être que la réédition de celles que nous ne connaissons que trop bien et qui n’a qu’un seul et même contenu sous toutes les latitudes, la dictature du capital.

Que le démocrate impénitent qui se dissimule au coeur de tout syndicaliste, trotskyste, anarchiste ou autre "extrémiste" de la même trempe se réjouisse d’une telle évolution, cela n’a rien pour nous surprendre, mais nous confirme dans notre conviction qu’en face de toutes les fausses interprétations de la révolution russe, on ne poussera jamais trop loin le travail de clarification théorique.

La réalité historique et la nature exacte des forces politiques et des régimes sociaux ne sauraient indéfiniment être dissimulées ou travesties, les "déclarations" des chefs russes nous le démontrant. Mais il faut cependant constater que ce premier accroc dans le tissu de camouflage et de falsification que constituent l’histoire et la position officielles russes n’a engendré, pour l’instant, qu’une confusion plus grande: il y a loin encore de ces "révélations" à petites doses à l’édification brutale des masses quant au rôle joué par les renégats du marxisme et de la révolution.

Cet état de chose exige de nous plus de rigueur encore dans notre effort de délimitation. La cadence des évènements spectaculaires s’accentue: pas plus qu’hier, nous ne sommes soucieux d’en suivre le rythme ou de nous tenir au niveau des réactions qu’à tort ou à raison on pourrait en attendre, mais nous devons nous convaincre que l’interprétation et l’exposition de notre position du parti sur ce que nous avons coutume d’appeler la "question russe" sont plus que jamais portées au centre de notre travail.
 
 

    1.  Position très orthodoxe mais cependant peu commune

Il ne fait pas de doute que l’oeuvre de mystification générale menée par le stalinisme (et nous entendons par là toute la politique des partis nationaux-communistes, et non pas seulement celle qu’on impute au seul Staline) et qui tend à présenter l’actuelle Russie comme un pays socialiste, ne laisse pas de bénéficier d’une appréciable contribution de la part de la grande presse et de la littérature bourgeoises.

Non seulement les acrobaties "doctrinales"des chefs du Kremlin sont prises comme argent comptant par les plus grands reporters des journaux à grand tirage – même lorsque les références aux classiques du marxisme contredisent carrément les arguments invoquéa1 mais encore des ouvrages de vulgarisation scientifique émanant de professeurs réputés comme compétents en la matière recherchent les fondements et les critères du marxisme... chez Staline (dont il est vrai qu’on reconnaît aujourd’hui qu’il n’a à peu près rien écrit de ce qu’on lui attribuait il y a peu de mois encore) 2. Une telle unanimité, qui accorde aux renégats opportunistes l’auréole de l’orthodoxie marxiste et consacre, à l’usage de cette malheureuse "opinion publique", le mythe du "pays du socialisme", n’est pas étrangère à la persistance de l’emprise stalinienne sur les travailleurs car, quels que soient par ailleurs les jugements de valeur portés sur le régime russe, elle ancre dans les esprits cette idée du "socialisme russe" qui apparaît posée comme indiscutable et résiste à toutes les contradictions et reniements dont l’évolution des partis staliniens est chaque mois plus riche.

Aussi, bien que nous rejetions jusqu’à l’idée même d’énoncer une thèse "inédite" – et nous tenant au contraire sur la position marxiste la plus orthodoxe – affirmons-nous une position peu commune lorsque nous disons, non pas seulement que le régime actuel soviétique n’est pas socialiste, ce qui n’est pas idée absolument originale, mais qu’il n’a jamais été question, pour les marxistes authentiques, d’assigner à la révolution d’octobre la tâche d’instaurer le socialisme dans la seule Russie. Ce faisant nous ne nous délimitons pas seulement, en effet, de ceux qui font l’apologie du système stalinien, mais aussi de la plupart de ses adversaires, et, plus précisément encore, de ceux qui en critiquent la structure sociale tout en lui reconnaissant une base économique originale qui échapperait aux lois de la production pour le marché qui est caractéristique de la société capitaliste.

Ce n’est pas aujourd’hui notre objet d’étudier les positions des courants soit-disant "extrémistes" dont la condamnation du stalinisme n’est en réalité qu’un recours honteux à l’idéologie démocratique bourgeoise. Pour ces courants, l’attitude anti-ouvrière de la coterie qui tient en main le mouvement politique et syndical des masses est chose insupportable, mais ils n’ont pas d’autre arme pour le combattre que la mesquine recette de la "libre discussion" et de la "libre décision" des organismes de base. Pour eux, la théorie politique n’est qu’un élément accessoire, nécessaire pour donner une apparence de "contenu" à la "perspective", mais qu’on adapte à l’action, comme l’ont fait avec le plus d’éclat ces "communistes-libertaires" qui ont cru rompre avec l’anarchisme individualiste en se référant à un "matérialisme" de pacotille tout juste bon à leur permettre le front unique avec les premiers activistes venus. En bonne place de cette cohorte bruyante – sinon influente et suivie – se trouvent les divers résidus du trotskisme qui, en fait de théorie, continuent à parler de "socialisme" à propos de la structure économique de la Russie, même s’ils reconnaissent que le terme, du point de vue social, n’a plus de sens... Et aussi leurs derniers "sous-produits" qui admettent bien que l’économie russe est capitaliste, mais sous des formes "nouvelles", fondamentalement différentes de celles du capitalisme "occidental", et avec une structure sociale qui comporte un pouvoir ni prolétarien, ni bourgeois... "bureaucratique".

Pour faible que soit l’influence de ces tendances dans le camp ouvrier, elle y prolonge néanmoins les habitudes d’opportunisme et les pratiques de détestables activismes que la dégénérescence des partis ex-communistes y a propagées. Effet de la décomposition du mouvement, sans doute, plus que cause de l’actuelle stagnation, elle n’en constitue pas moins l’obstacle immédiat à tout effort de groupement et d’orientation classiste des énergies ouvrières, étant admis une fois pour toute que le passage du stalinisme dans le camp des forces de conservation sociales, que les révolutionnaires dénoncent en vain depuis des années et des années, ne deviendra évident pour les masses, et malgré l’essoufflement de la grande centrale opportuniste, que sous les coups de la reprise prolétarienne; question de maturation des conditions générales donc et non de volonté et d’effort propagandiste de notre part.

Ce ne serait donc pas un résultat négligeable si, en exposant notre interprétation de la révolution russe, nous parvenions à mettre en évidence le fonds idéologique, non prolétarien et non révolutionnaire, qui est commun aux adversaires de gauche du stalinisme, et si, en relevant la falsification que l’opportunisme stalinien a fait subir à la théorie aussi bien qu’à l’histoire, nous pouvions montrer le caractère négatif et néfaste de tous les prétendus "regroupements" et "redressements" qui, pour sauvegarder les conceptions volontaristes de ceux qui les préconisent, dénient le caractère impératif des conditions historiques et les principes rigoureux qu’on doit tirer de leur exacte appréciation.

Confondre le programme économique d’octobre avec la transformation socialiste russe – laquelle était conditionnée par la victoire de la révolution prolétarienne en Europe – est tout autant dangereux, pour la reconstruction des forces de classes que de croire au bluff effronté tendant à présenter le stakhanovisme et l’industrialisation à outrance comme le fin mot du socialisme. En effet, si on perd de vue les conditions réelles et les limites exactes de la transformation révolutionnaire de l’économie russe au moment où la direction en fut simultanément arrachée à l’autocratie et à la bourgeoisie, et si on se prive par là de cette donnée déterminante que constitue, pour la tactique, l’agitation et l’expérience politique, l’appréciation correcte du rapport entre possibilités russes et programme historique intégral du prolétariat, on laisse libre cours à l’improvisation et à l’innovation (avec sa conséquence inséparable la "consultation" démocratique), ce qui pour des gens qui se réclament du matérialisme dans l’histoire et du déterminisme dans l’économie, représente la pire des déchéances et le plus (...) de l’échec.

Revenant méthodiquement à la définition marxiste exacte des "conditions russes", et retrouvant patiemment en remontant le fil politique de l’acquis de notre courant, l’analyse et la "perspective" véritables du parti prolétarien en Russie, nous affirmons une position originale, quoique non inédite et rigoureusement orthodoxe, en ce sens qu’elle combat toutes les opinions formulées sur la révolution d’octobre, même celles qui croient découvrir des solutions "nouvelles" pour la lutte révolutionnaire, alors qu’elles ne savent même pas retrouver la réalité du passé et les causes de la défaite, et se châtrent ainsi de la grande faculté révolutionnaire donnée au seul parti du prolétariat: celle d’anticiper sur l’avenir. Il est bien clair que cette "originalité"ne nous confère ni droit ni mérites spéciaux, mais elle méritait cependant d’être relevée, ne serait-ce que pour prévenir ce préjugé que, dans une réunion précédente, nous appelions "préjugé de l’importance numérique" et que nous rencontrerons longtemps encore dans toutes nos tentatives de propagande ou d’élargissement.
 
 

    2.  Aperçu très sommaire de notre interprétation

La quasi-totalité des opinions répandues sur la nature sociale de la Russie actuelle ont donc ceci de commun qu’elles voient dans la structure et l’organisation productive russes, en particulier dans la planification, les preuves indiscutables d’une économie socialiste. Comme il est loisible de prouver, textes et références en mains que le programme économique de la révolution d’ Octobre n’avait encore rien de socialiste (ce sera l’objet de notre prochaine réunion, aujourd’hui nous nous bornerons à en donner les raisons historiques), parler maintenant d’économie socialiste pour la Russie, cela équivaut à admettre qu’il y a eu dans l’évolution de ce pays, et postérieurement à la révolution d’Octobre une modification profonde, une "coupure" qui aurait fait du capitalisme "contrôlé" et tendant au capitalisme d’ Etat, constituant le programme bolchevick, un système socialiste. Et c’est ici que toutes les thèses révisionnistes et toutes les falsifications se rejoignent, tant sur le plan de la définition théorique que sur celui de l’histoire: on travestit en "mesures socialistes" toutes les étapes d’évolution vers le capitalisme d’ Etat, on affirme qu’entre février et octobre 17 il y eut un changement radical dans la "perspective" du parti bolchevick et on couronne le tout par l’affirmation générale qu’une économie socialiste est concevable dans un pays arriéré, qu’elle était possible et projetée en Russie, qu’elle est aujourd’hui existante.

La réfutation de ces thèses erronées peut être entreprise de deux façons. On peut tout d’abord montrer que l’économie soviétique ne répond pas aux critères d’une économie socialiste, laquelle suppose la disparition des "catégories"fondamentales du capitalisme: salariat, circulation monétaire, comptabilité d’entreprise comme pivot de la production. Le XIX Congrès du P.C. Russe, qui a reconnu, par la bouche de Staline, l’existence du mercantilisme dans l’économie russe, ainsi que les conséquences inévitables de cet état de fait – c’est-à-dire la nécessité de "descendre" sur le marché international – nous fournit la preuve qu’il ne peut être question d’une différence de nature entre le système soviétique et le capitalisme "occidental". Constatation qui n’est certes pas amoindrie par le tout récent XX Congrès, lequel, bien que reniant Staline, s’engage plus à fond encore dans la réalisation de cette similitude, en voulant s’inspirer des méthodes commerciales occidentales et en en faisant l’apologie.

L’autre méthode consiste à reprendre intégralement l’historique de la position bolchevique, à montrer qu’elle ne visait nullement à une économie directement socialiste, mais devait pour y arriver attendre la révolution internationale. Il est évident que si les prémisses théoriques d’une telle position sont justifiées (ce qu’il nous incombe de démontrer dans cette première réunion) le seul fait que la révolution européenne ait échoué suffit à prouver que l’économie russe n’a pas pu évoluer dans un sens socialiste.

Nous appliquerons ici ce second procédé, tout autant pour calquer notre travail d’exposition sur le déroulement chronologique que pour nous délimiter sans équivoque des autres courants anti staliniens qui veulent bien admettre qu’il n’y ait plus de rapports de production socialistes en Russie, mais ne peuvent renoncer à croire qu’ils y aient précédemment existé.

Nous avons déjà dit qu’une telle conception représente pour nous une des plus graves et plus dangereuses déviations de la ligne marxiste parce qu’elle substitue à l’examen des fonctions réelles la "volonté" et la "conscience" des hommes. Lorsqu’on admet une pareille infraction à la méthode matérialiste, peu importe que la "conscience" déifiée soit celle de"l’homme de la base" ou celle du grand homme d’ Etat: par dessus des divergences qui relèvent davantage de la morale que des principes politiques, le mythe de la "spontanéité des masses" et le culte du "chef génial" se donnant la main.

Sans nier l’importance de la dénonciation, preuves à l’appui de la nature capitaliste de l’actuelle économie russe – dénonciation qui constitue la grande lutte et la grande "reconstruction" contre la deuxième vague historique de dégénérescence du mouvement prolétarien – nous donnerons pourtant, en considération de ce que nous avons dit à l’instant, la priorité à l’historique russe considéré dans ses relations avec l’analyse marxiste et avec les positions du parti bolchevick. C’est là en effet la tâche préalable qui coupe court aussi bien avec la décomposition de la 3ème Internationale qu’avec toutes les remises en cause de la doctrine par les divers "oppositionnels" au stalinisme.

Cependant, en une seule réunion, il n’est pas possible, même en résumant à l’extrême comme nous le faisons, d’exposer tout ce qu’il faut retenir de la révolution d’ Octobre, principalement en ce qui concerne la formation, le développement et la continuité de la position du parti du prolétariat. On devra donc se borner à en donner une idée générale avant d’entrer dans le détail de l’exposition. Mais même cette idée générale est déjà très vaste et englobe trois points essentiels: - 1er point: conformité de l’analyse marxiste avec l’évolution historique russe; - 2ème point: liaison rigoureuse entre cette analyse et la perspective générale du parti bolchevick; - 3ème point: homogénéité et justesse de l’action politique du parti. Pour traiter du dernier point il conviendra d’étudier en détail la question de la guerre impérialiste, celle de l’attitude des révolutionnaires et des points de divergence entre eux et les "conciliateurs". Mais aujourd’hui, ayant seulement à développer les conditions historiques et politiques de l’intervention prolétarienne dans un pays arriéré et la position du parti de classe dans une "double-révolution", nous nous en tiendrons, dans cette première réunion au programme bolchévick pour la Russie, sans ignorer ses liens étroits avec la situation internationale et l’attitude escomptée de la part du prolétariat européen, mais sans, cependant, attaquer ce dernier et important aspect de la révolution russe.

Il s’agit donc du programme et de la perspective des bolchevicks en face des autres partis russes. La position bolchevique s’est délimitée du menchevisme au cours d’une longue lutte fractionnelle que nous étudierons ultérieurement en détail. Nous verrons notamment que la délimitation sur le point crucial de "que sera la révolution russe? Quelle sera son issue?" trace la grande ligne de démarcation entre le marxisme révolutionnaire et l’opportunisme petit-bourgeois. Pour l’instant, tenons-nous-en à la seule ossature de la divergence: alors que les menchevicks, en accord en cela avec les socialistes révolutionnaire, tiraient argument de la nature historique bourgeoise de la révolution à faire en Russie, les bolchevicks mettaient en avant, comme condition de la possibilité même de la révolution, la "dictature démocratique" des ouvriers et des paysans; les mencheviks voulaient laisser le pouvoir à la bourgeoisie et se contenter d’un rôle d’opposition légale; les bolchevicks disaient «ou le prolétariat exerce sa dictature sur la bourgeoisie ou celle-ci, alliée à la réaction, écrasera la révolution». Mais la dictature à appliquer était cependant "démocratique" parce que comportant le pouvoir de deux classes: le prolétariat et la paysannerie, cette dernière étant pourtant "gardée à vue" par un système de représentation plus favorable aux ouvriers qu’aux paysans.

Contrairement à ce qu’affirme l’histoire officielle du P.C. russe, qui voit dans les évènements de février une révolution bourgeoise et dans l’insurrection d’octobre un brusque revirement des bolchevicks vers une perspective de révolution socialiste, la position des bolchevicks ne varia pas entre ces deux phases.

En réalité, en effet, d’une part la véritable position bolchevique eut toujours en vue le pouvoir politique du prolétariat allié à la paysannerie; d’autre part le jeu politique de la bourgeoisie – dissimulé, lorsque c’était le monarchiste Ilioukov qui tirait les ficelles des hommes de paille du fantoche gouvernement provisoire, ouvertement affirmé lorsque c’était Kérensky qui pourchassait les révolutionnaires et intriguait avec l’ Etat major – ne signifia jamais "révolution" mais bien contre-révolution.

Il faut comprendre l’histoire comme un mouvement dialectique et non enfermer les évènements dans des catégories rigides. En Russie, la bourgeoisie était contre la révolution bourgeoise, et c’est parce que le prolétariat était la seule force à pouvoir terminer la révolution, et que le parti bolchevick sut ne pas perdre de vue la perspective future de cette révolution: le socialisme, qu’il put, mesurant l’impuissance des autres forces politiques, même lorsqu’il s’agissait de réformes à contenu historique bourgeois, pousser la révolution bourgeoise antiféodale jusqu’à ses formes les plus extrêmes et les plus radicales 3, tâche indispensable pour le passage ultérieur au socialisme vers lequel il n’existait qu’un seul "pont":la nature dictatoriale et prolétarienne du pouvoir politique. (Un autre exemple de cette dialectique historique, on pourrait le retrouver en France, avec des résultats sociaux tout à fait opposés, dans la période qui s’étend de l’avènement de Napoléon III à la Commune de 1871. Les partis bourgeois étaient alors monarchistes mais divisés en partisans de deux dynasties; c’est cette dualité qui leur imposa, en face de la révolte du prolétariat de Paris, la forme moderne où se réalise le mieux la domination de classe de la bourgeoisie: la république parlementaire. La dialectique historique voulut que, même battu, le prolétariat dénoua l’imbroglio d’une classe bourgeoise anachroniquement royaliste.)

Dans une prochaine réunion, nous montrerons, en nous référant à notre matériel de parti, que cette question de la continuité de l’ (...) de position, entre février et octobre, de la part des bolchevicks, est certainement (...) comprises, même chez (...) révolutionnaires. Bornons nous à le souligner: il a été toujours question chez Lénine de prise du pouvoir par le prolétariat – donc de révolution prolétarienne et non bourgeoise – il n’a jamais été question d’instaurer directement en Russie une (...) socialiste, laquelle demeurait suspendue à la victoire de la révolution ouvrière en Europe.

Le but poursuivi par les bolchevicks ainsi très sommairement défini, il sera peut-être moins malaisé pour l’auditeur (surtout celui qui est peu familiarisé avec notre travail) de comprendre le sens général de ce que nous voulons démontrer: pourquoi le prolétariat dut s’atteler en Russie à des tâches qui ne sont pas historiquement ses propres tâches, pourquoi la grande garantie que posséda le parti de classe contre le risque de se perdre dans ces problèmes anachroniques, résidait dans la connaissance exacte des données historiques de la révolution russe, confrontées avec l’orthodoxie marxiste la plus rigoureuse. Ceci suffira sans doute à justifier notre préoccupation de commencer cette (...) de de la question russe par l’analyse de ces données historiques et parallèlement par le rappel des principes fondamentaux et de la théorie.
 
 

    3.  Quelques mots sur la méthode et les critères

Toutes les affirmations que nous avons faites resteraient lettre morte, du point de vue de la compréhension de notre position, si nous ne tentions pas, au moins, de résumer quels sont les critères d’analyse historique sur lesquels repose la construction et le programme de la fraction bolchevick. Il nous faudra donc répéter ici des notions très connues des camarades mais certainement peu familière à nos nouveaux auditeurs.

Il est bien certain que chaque fois que nous abordons une étape historique du mouvement, c’est pour en déduire des données et principes pour l’action à venir du prolétariat: nous ne faisons pas oeuvre d’histrion (même amateurs) mais de militants de parti. Et, si dans ce premier exposé nous insistons sur l’aspect historique de la "question russe", ce sera justement pour en dégager l’étroite connexion entre théorie et histoire d’une part, théorie et praxis politique de l’autre. Mais il nous faudra cependant rappeler quelques unes des (...)ions qui sont fondamentales de la conception matérialiste de l’histoire, et pour rendre l’exposition moins aride, nous opposerons la méthode et les critères marxistes aux diverses conceptions qui, en histoire et en politique, accordent à la volonté et à l’Individu la priorité sur le déterminisme économique et sur la portée objective de la lutte de classe.

Il sera plus pratique, pour ce faire, de nous concentrer sur une seule cible, et la doctrine anarchiste nous en offre une idéale parce qu’elle présente le double avantage d’être fondée sur une schématisation idéaliste tout en se réclamant toutefois, et elle a fait ses preuves sur ce terrain, de la lutte sociale et d’une opinion non-conformiste.

Cette délimitation nous intéresse d’autant plus qu’aujourd’hui les anarchistes tendent à abandonner l’individualisme intransigeant de leurs (...) et à rechercher l’efficience et le "réalisme" politique, ce qui nous a valu à la phase de la révolution d’octobre de connaître des "anarchistes-communistes" dont les positions et principes ont eu une indéniable répercussion dans les discussions et controverses des milieux d’avant garde pour lesquels (particulièrement entre les deux guerres et après la dernière) les "enseignements" de la dégénérescence russe (...), en permanence, à l’ordre du jour. Il n’est pas difficile de (...) à l’adresse de la politique du parti bolchevik devaient beaucoup à l’influence anarchiste et qu’aujourd’hui l’ensemble des conceptions les plus répandues sur la question russe tend à se fondre en une conception homogène dont le point central est la revendication "a posteriori" de la démocratie en Russie.

Dans notre prochaine réunion nous illustrerons ce point fondamental de démarcation politique entre marxistes et démocrates de tout genre en examinant les critiques formulées à l’adresse du pouvoir issu d’Octobre et sur le point particulièrement intéressant du point de vue qui nous occupe, celui du rapport "nécessité-liberté" sur le plan de la transformation sociale et économique. Un anarchiste russe, plus près des communistes (mais uniquement sur le plan: nécessité de l’organisation) reproche aux bolchevicks la lourdeur et les "fautes" de l’appareil politique-administratif, notamment sur le terrain des mesures économiques, concernant entre autres la production, l’organisation des transports, la planification, etc... Nous n’hésiterons pas à déclarer à ce propos que des "fautes" de ce genre étaient inévitables dans les conditions russes et qu’elles ne nous autorisent pas à retrancher quoi que ce soit de notre revendication intégrale de la position bolchevique, aussi longtemps qu’elle fut axée sur la poursuite de la révolution européenne et qu’elle s’orienta sans compromis, avec cohérence et netteté, dans ce sens.

Les matérialistes savent bien qu’ aussi longtemps que subsistent des catégories et fonctions économiques que le socialisme doit justement faire disparaître – division du travail, contraste ville/campagne, opposition travail manuel/intellectuel, etc... – la classe prolétarienne au pouvoir subit dialectiquement toutes les conséquences de cette période transitoire. Et lorsqu’il s’agit d’un pays arriéré où les prémisses économiques du socialisme ne sont pas encore remplies, ces conséquences sont encore plus impérieuses et lourdes de danger: l’Etat prolétarien brise la résistance des classes ex-possédantes mais doit aussi prendre en charge une tâche de "construction" qui n’est en rien socialiste car le socialisme ne se "construit" pas. Il faut une poigne de fer sur une économie non encore socialiste, un lourd appareil de contrôle: une bureaucratie. Or qui dit "bureaucratie" dit incohérence, irresponsabilité, abus et même extravagance. A cette situation, il n’existe qu’un seul remède: la rigueur et la force politique du parti de classe, elle est fonction de l’extension et du succès de la révolution internationale. La gestion économique du pouvoir d’Octobre n’a pas échappé à cette règle: l’essentiel lorsqu’on la soumet à la critique, c’est de déterminer ce qu’il fallait subir, ce qu’il était possible de faire. On l’examinera ultérieurement phase par phase, en constatant que les conceptions marxistes et. anarchistes, un moment parallèles dans la tâche pratique de destruction du tsarisme, ne cessèrent ensuite de se tourner le dos. Mais nous y reviendrons et pour l’instant, il ne s’agit encore dans cette opposition de doctrine, que de répéter quelques généralités.

On connaît la polémique d’Engels contre Dühring. Ce dernier voyait dans la violence la cause première de l’exploitation économique. De même les anarchistes placent au centre de l’évolution historique le conflit entre "l’autorité" et la "liberté": c’est l’oppression qui devient ainsi le point de départ de la misère sociale; si on détruit l’Etat qui incarne cette oppression, tous les contrastes disparaissent par les vertus de la "libre organisation". De là sont nées toute une variété d’écoles:fédéralistes, syndicalistes, etc... qui ont pour caractéristique commune d’ignorer que contrastes et conflits d’intérêts subsistent encore après la destruction de l’ Etat capitaliste (laquelle n’est d’ailleurs possible, comme Lénine l’a longuement développé dans L’Etat et la Révolution et dans sa polémique contre Kautky que par la dictature, donc avec un nouvel Etat).

Cette trame de la conception anarchiste expliquera leur comportement au lendemain d’octobre 17. Mais ici, puisqu’avec la révolution russe nous avons à faire à une double-révolution, antiféodale et anti-capitaliste, et qu’il nous faut d’autre part combattre une doctrine qui se prétend plus radicale et plus révolutionnaire que le marxisme, nous insisterons surtout sur ce point que les anarchistes ne peuvent, en réalité, aller au-delà de la revendication historique bourgeoise; (...) autre sujet que la révolution bourgeoise-type – celle de 1789-92 – saurait donc mieux convenir à la confrontation des deux doctrines.

La grande révolution française affronta une résistance acharnée des vieilles classes féodales et de la monarchie absolue; elle dut lutter contre la coalition des dynasties européennes patronnée par la très capitaliste Angleterre, et prendre, sur tous les plans les positions et les mesures les plus radicales: pousser la critique théorique jusqu’à la démolition de la religion (ce que la révolution anglaise de Cromwell n’avait pas fait) – avoir recours à la terreur et à la dictature de "salut public"; deux précédents qui exercèrent une influence certaine sur l’expérience révolutionnaire et la formation politique de la classe ouvrière.

Mais pour que cette expérience révolutionnaire prenne chez les prolétaires les caractères propres à leur classe et à la révolution à (...) ir – la révolution socialiste – il a fallu de terribles expériences. Cette rupture complète avec l’idéologie de 1789-93, que les ouvriers parisiens firent dans la pratique, les anarchistes ont été incapables de la faire dans la théorie. En constatant la flagrante contradiction entre la réalité de la société bourgeoise et la devise qui, dérisoirement, figure encore au fronton des édifices publics, ils ont continué, au lieu de critiquer la formulation à l’épreuve de ses résultats, à critiquer les résultats en se revendiquant de la formulation. Le contraste est saisissant avec la position marxiste: «On nepeut juger une époque de révolution sur la conscience qu’elle a d’elle-même» dit L’Introduction à la critique de l’ Economie politique. Or c’est bien ainsi que font les anarchistes, car l’idéologie de "liberté" qu’ils persistent à revendiquer n’est pas autre chose que le produit et la "conscience" de l’époque de la grande révolution française. Criant, a posteriori à la trahison de cette révolution, ils reprennent à leur compte les illusions de ceux qui la firent.

La grande levée sociale de 1789 ne pouvait déboucher ailleurs que dans la production mercantile génératrice de l’exploitation capitaliste et dans l’épanouissement de la démocratie bourgeoise, force adéquate à la spoliation de la force de travail. Mais pour briser une forme sociale dominant encore un continent, une "révolution de palais" n’aurait pas suffis; la révolution française dut mettre en branle toutes les couches de la population, y compris la combative "plèbe" qui s’efforça de donner à la lutte un caractère égalitaire et "niveleur" (le fait qu’un tel événement ait une portée toute différente des mots d’ordre avancés et obtienne des résultats non-conformes, à la longue, aux intérêts de ceux qui ont combattu, n’est pas le produit d’un calcul machiavélique des futurs bénéficiaires, mais bien un aboutissement objectif dont il faut rechercher les causes dans les lois de succession des modes de production).

Par ailleurs, comme la production mercantile qui se développait dans l’ombre de la structure féodale aggravait les conditions misérables des travailleurs de la ville et de la campagne, le mouvement devait prendre un caractère général; à cette base de contraste social, se joignit ce que les auteurs de manuels scolaires appellent un mouvement d’idées – expression imparfaite, mais qui recouvre des facteurs réels. Les élites de la bourgeoisie réagissaient (Plhekanov l’explique brillamment dans L’art et la vie sociale) contre le mode de vie parasitaire et le luxe insultant de la Cour, à travers la reproduction du style pompeux et l’engouement naïf pour la vie champêtre et le mythe du "bon sauvage". Parallèlement se manifestaient des précurseurs du socialisme utopique tandis qu’une authentique anticipation communiste roulera sous la guillotine avec la tête de Babeuf.

Tout ceci explique que la révolution bourgeoise de 1789 se présente sous un large drapeau idéologique avec des formulations généreuses mais qui ne pouvaient être intégralement réalisées. En parlant de cette revendication du "peuple" de Paris, Marx écrit que «la phrase débordait le contenu» c’est-à-dire que le mot d’ordre d’égalité dépassait les possibilités de la transformation sociale en cours (contrairement à 1848 où le prolétariat exprimait ses propres revendications de classe, mais de façon extrêmement confuse (la formulation du "droit au travail") et toujours sous l’influence de l’idéologie de 1789: à ce moment-la «le contenu dépassait la phrase» (Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte).

Une révolution ne débouche donc pas dans n’importe quel mode de production. L’intuitive revendication égalitaire de la plèbe devait obligatoirement épouser la revendication d’égalité politique posée par la bourgeoisie parce que les privilèges sociaux de l’ancien régime découlait du rang social de leurs détenteurs et des termes de droit qui les consacraient, ils ne pouvaient donc disparaître qu’avec la destruction de toute cette structure. Mais il est anti-historique de vouloir "après-coup" conférer à cette destruction un contenu et des possibilités autres que ceux qu’elle avait réellement et surtout des aptitudes "communistes". De "l’intention" égalitaire introduite par l’élément plébéien de la révolution, il restera surtout la valeur expérimentale de la phase terroriste. Mais celle-ci n’en fut pas moins au service d’une revendication historiquement bourgeoise et reposant sur un concept métaphysique de "droit". On connaît son contenu final: libération de la force de travail au profit de la nouvelle forme productive. Etape historique nécessaire que les révolutions populaires ultérieures pouvaient prétendre raccourcir ou surmonter (par une double victoire successive du prolétariat sur le féodalisme et la bourgeoisie et qui couperait court au pouvoir capitaliste et à ses suites) mais non escamoter. La grande révolution française devait, elle, en subir intégralement le cours, les privilèges fondés sur le sang laissant la place à de nouveaux privilèges basés sur le monopole des moyens de production; liberté: pour les riches, d’acheter la force de travail source de plus-value, liberté de la vendre pour les pauvres, pour ceux qui ne peuvent plus l’utiliser à leur profit, faute du capital devenu nécessaire avec le développement de la technique productive.

Pour qu’une autre révolution fut possible, il ne suffisait pas que des individus plus clairvoyants entrevissent les tares de la nouvelles forme sociale, il fallait que surgisse la nouvelle classe révolutionnaire dont le développement était lié lui-même au développement du capitalisme dont les conditions venaient à peine d’être créées. Si l’école qui prétendait fonder le socialisme avant que se manifeste l’effective action de masse d’une puissante classe, fut, pour cette raison, appelée utopiste, la conception anarchiste ne mérite pas cette appellation – qui confère au moins le prestige de l’anticipation – car elle représente au contraire une réminiscence, une vieille illusion entretenue et ravivée. En définitive elle n’est en rien "utopique" comme le lui objecte l’opinion petit-bourgeoise, pour qui tout ce qui sort du cadre étroit de l’horizon journalier est irréalisable. Elle va au contraire à rebours de l’histoire parce qu’elle introduit "rétrospectivement" dans la révolution bourgeoise des possibilités communistes et égalitaires, pour la réalisation desquelles les bases historiques et sociales font défaut, et ensuite, lorsque ces conditions sont réunies, elle continue à revendiquer la formule indélébilement bourgeoise de liberté alors que l’abandon de cette formulation – au profit de celle de la dictature du prolétariat – est la première des conditions subjectives de la nouvelle révolution et qu’elle seule consigne, dans la théorie et le programme, que la classe ouvrière s’érige en facteur social et historique indépendant.

Radicalement opposée à la conception anarchiste sur la signification du mot "liberté", la position marxiste en diffère fondamentalement dans l’interprétation générale du mouvement historique. La révolte sociale, dans son acception, n’est plus dès lors, le produit de la volonté des hommes mais elle exprime essentiellement le conflit des forces productives avec la superstructure politique et sociale: «A un certain degré de leur évolution, les forces matérielles de la société entrent en contradiction avec les conditions de production existantes, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les conditions de la propriété qui ont régi jusqu’alors le domaine de leur action. En face du développement des forces productives, ces conditions opèrent alors un revirement en brisant les chaînes des vieilles forces. C’est une phase de révolution sociale» (Introduction à la Critique de l’ Economie politique).

Sans doute ce sont des hommes qui se battent et non des choses, des "rapports"; mais ils se battent dans des conditions déterminées par les conditions de leur vie matérielle à leur tour définies par le mode de production: «Ce n’est pas la conscience de l’homme qui détermine sa façon d’être, mais au contraire son être social qui détermine sa conscience» (...). La confusion entre les possibilités historiques réelles d’une situation et d’une période et la formulation qu’adopte le mouvement, peut s’expliquer sur cette même base, car les conditions matérielles dans une phase donnée ne se limitent pas à celles qu’engendre le mode dominant de production, de même la force sociale en révolte ne se limite pas à la catégorie sociale qui est directement en conflit avec ce mode; ces conditions matérielles englobent l’ensemble des conditions présentes et léguées par le passé, et l’ensemble des couches sociales qui dominent la forme de production. Ainsi à la fin de la phase féodaliste, la revendication communiste existe déjà, mais dans la forme la plus simpliste, celle que lui a légué le passé: la forme égalitaire. Elle se manifeste comme critique de l’appropriation fondée sur le mode mercantile et sur l’exploitation terrienne; elle trouve une idéalisation dans la nostalgie de l’état primitif; elle se trouve présente AVANT qu’existent les conditions de sa réalisation et, très vite, les "utopistes" arrivent après les "philosophes".

Formulations naïves et utopiques ne disparaissent que lorsque s’affirment les deux bases matérielles d’une nouvelle société: – un développement des forces productives qui rend inutile d’abord, nuisible ensuite, la forme mercantile; – une classe révolutionnaire radicale: «une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas une classe de la société bourgeoise» c’est-à-dire une classe sans cesse et obligatoirement engendrée par le capitalisme comme condition de sa propre existence, mais qui est la négation même de la société bourgeoise en ce qu’elle ne peut se libérer de sa misère propre qu’en libérant l’humanité de toute misère.

Ces deux conditions impliquent le plein développement de la société capitaliste qui ruine le petit producteur, crée le prolétariat, développe et concentre les forces productives par le travail associé, la généralisation du salariat, l’accumulation conséquente de capital, l’élargissement extraordinaire des bases productives. Avec l’apparition de ces deux conditions il devient évident que la revendication égalitaire est inconsistante et ne peut avoir d’autre contenu, lorsqu’elle est formulée sur la base idéologique de la "liberté", que l’inégalité sociale, car elle aspire en effet à l’échange des équivalents c’est-à-dire à la forme même qui permet l’accumulation de la richesse à un pôle de la société, la misère à l’autre.

Revendiquer dès lors la "liberté", c’est revendiquer le mode d’exploitation capitaliste; et lorsque cette revendication s’accompagne d’une attitude anti-conformiste et même d’une action violente, comme chez les anarchistes, cela se résout par cette contradiction insurmontable qui a voué l’anarchisme à sa stérilité sociale et historique et qui s’explique essentiellement par le fait qu’il n’a pas dépassé le stade de la revendication historique bourgeoise. Impasse théorique qui prend toute son importance lorsque surgit une révolution populaire dans un pays arriéré et dont le sort, même pour le succès de la liquidation de l’ancien mode, dépend des réponses aux questions: quel sera le drapeau de cette révolution, quelle sera la classe qui en prendra la direction, quelle sera la forme du pouvoir?

En Russie comme ailleurs (et ce sera une des tâches de la bataille théorique du marxisme de démontrer cette identité), le socialisme ne pourra se faire qu’APRES la révolution antiféodale: le parti prolétarien inscrira donc à son programme une REVOLUTION DEMOCRATIQUE donc bourgeoise. Mais le problème de la stratégie prolétarienne se pose toujours dans l’examen des conditions d’ensemble dans une "aire" historico-géographique donnée. A un certain degré de développement du capitalisme dans une aire déterminée, l’éviction du féodalisme et le libre épanouissement de la production moderne peut se faire sans révolution radicale, populaire (exemples du Portugal et de la Turquie en Europe). Le capitalisme s’étend ainsi sans révolution démocratique à fond, c’est-à-dire sans participation des masses populaires avec leurs revendications propres, sans complète suppression des privilèges anachroniques, sans suffrage universel et ses conséquences pratiques d’organisation de la classe ouvrière, sans "épuration" enfin du conflit social qui demeure obscurci par des revendications de réformes pro-capitalistes.

La Russie du XIX siècle effectue partiellement cette évolution: la réforme de 1861 libère des forces productives mais sans contre partie historique classique d’amélioration des masses paysannes, d’évolution intellectuelle et de diffusion massive de la culture bourgeoise et d’intervention des masses pauvres dans la vie politique. La contre-partie sociale et politique de cette évolution, c’est la SOLIDARISATION entre grand capital et féodalisme, entre bourgeoisie et autocratie et, dans ce pays où le prolétariat représente une masse considérable et où la révolution s’avèrera bientôt inéluctable, se posera le problème: révolution pour le prolétariat ou prolétariat pour la révolution?

La réponse à cette question, dont nous allons tout de suite examiner les données, constituera à la fois le renouement du mouvement politique prolétarien avec la ligne marxiste galvaudée par la dégénérescence de l’organisation internationale, le fondement du parti bolchevick, la GRANDE CHANCE DE LA REVOLUTION PROLETARIENNE. Mais pour en aborder sérieusement l’examen, il faut bannir de notre méthode tout recours aux "slogans" hérités de la généreuse période romantique de la lutte sociale, toutes les solutions qui ne reposent que sur l’usage des mots à majuscules qu’affectionnent toujours les anarchistes vrais ou honteux qui alimentent la critique rétrospective de la révolution d’Octobre et dont la seule présence justifiait cette digression sur les critères et méthodes respectives du marxisme et de l’anarchie.
 
 

    4.  Conditions de l’aire grand’slave

Le parti prolétarien eut, en Russie, à combattre deux déviations extrêmes: celle qui voulait "sauter" le capitalisme en partant des survivances communautaires de la société russe; et celle qui voulait subir le pouvoir de la bourgeoisie à la suite de la nécessaire révolution anti-féodale.

Pour retracer la genèse de la position exacte, qui fut celle des bolchevicks et à laquelle est imputable le succès de la révolution d’Octobre, on peut se borner à l’étude des deux facteurs qui, sur le plan historique et social, donnèrent à la Russie moderne son originalité: 1° l’absence d’une bourgeoisie jouant un rôle révolutionnaire; 2° la survivance de structures communautaire dans les campagnes. Ce sont là deux caractéristiques qui s’expliquent directement par l’influence des conditions naturelles de l’aire grand’slave sur le développement historique russe.

Tout d’abord la configuration de la grande plaine russe, qui va s’élargissant vers l’Est augmentant toujours la distance entre les mers, qui est privée de massifs montagneux et qui est soumise à un climat très rigoureux et "continental", a pour conséquence, pour la plus grande partie du pays, une faible fertilité du sol: au nord de la relativement étroite bande de terres riches (tchernoziom) s’étend la vaste forêt (qui ne sera pas sans jouer un rôle historique puisque servant de refuge aux Grands russiens au moment de l’invasion mongole qui dévasta la riche Russie méridionale de Kiev), tandis qu’au sud commence la steppe. Cette ingratitude du sol influa sur les conditions de "sédentarisation", perpétrant les continuelles migrations de races, posant comme condition de la vie sédentaire la formation précoce d’un pouvoir militaire central.

Ensuite la proximité des vastes steppes semi-désertiques eut pour effet, durant tout le moyen-âge et jusqu’à la phase moderne, le "déversement" du surplus de population des peuplades nomades dont le flux devint un élément déterminant avec l’occupation mongole qui bouleversa le développement historique de la Russie d’Europe et la marqua de son empreinte, jusque dans ses cours sociales et politiques.

On ne peut relever ici dans le détail l’influence de ces conditions naturelles sur l’histoire russe, on se bornera à indiquer le sens général de l’évolution historique dans ce pays et d’en citer quelques principales étapes. Le développement de l’économie et le perfectionnement des formes politiques s’y effectuèrent en retard par rapport à l’Europe occidentale et, dans une certaine mesure, en sens inverse. C’est ainsi, par exemple, que le servage s’y est instauré fort tard et comme conséquence principale du développement du mercantilisme. A cause de ce retard, les mêmes causes qui, à l’ouest ont provoqué la liquidation du féodalisme (c’est-à-dire la renaissance de la vie urbaine, le développement de la bourgeoisie communale, les exigences et intérêts du pouvoir central monarchique) sont au contraire, en Russie, à l’origine de la généralisation de la servitude et de sa confirmation par l’autorité autocratique.

Pour relever les causes de ce retard le moyen le plus pratique consiste à comparer les deux "cours", celui de l’Europe occidentale et celui de l’aire slave.

Nous ne pourrons ici résumer toute l’oeuvre d’Engels sur la succession des différentes phases du communisme primitif à la civilisation en passant par la barbarie; nous nous bornerons à en utiliser quelques données et jalonner le processus en Europe occidentale.

La forme antique-classique, qui comporte une classe libre dominant une masse d’esclaves comme élément essentiel des forces productives, se dissout, avec le déclin de la production esclavagiste et la dislocation de l’État central sous les coups des invasions barbares, dans le féodalisme où la classe armée et détentrice du sol, fonde sa domination sur un système de servitude personnelle, assurant la protection des serfs, lesquels, en échange lui doivent une partie du produit de leur travail (en temps: corvée, ou en nature).

La lutte des serfs contre les seigneurs et leur fuite dans les villes alimente la reformation des centres urbains, à laquelle la reprise progressive des échanges commerciaux donne une forte impulsion. Le brillant mouvement des communes dans l’Europe méridionale et la guerre des paysans en Allemagne marquent des étapes importantes dans le développement de la bourgeoisie, lui donnent sa tradition historique, de même que les luttes religieuses et le mouvement de la Réforme. Toutes les généralités connues et que nous n’énumérerons pas, soulignent seulement que la monarchie qui appuie à plusieurs reprises la lutte des bourgeois des communes se sert de cet élément de désintégration de la suprématie des barons et avance ainsi considérablement la tâche qu’il sera donné d’achever à la seule révolution bourgeoise; la destruction des derniers rapports féodaux (le servage ayant déjà depuis longtemps reculé au profit de la rente en argent) et la création de l’ État national.

Comparant cette évolution qui, bien que couvrant plusieurs siècles, apparaît rapide, eu égard à la lenteur du processus dans l’aire slave et à la quasi-stagnation de l’aire asiatique, qui n’est sortie de sa torpeur qu’à l’aube de ce siècle, une explication se révèle nécessaire si on admet que l’histoire n’est pas un produit du hasard mais découle de la conjonction de diverses conditions naturelles, économiques et sociales qui, si elle fait défaut, condamne d’immenses pays, quelquefois pourvus de considérables ressources, à l’immobilité et à la misère endémique. Cette explication, nous l’emprunterons à Engels.

Le grand centre historique/géographique de l’ Europe pré-barbare, ne pouvait, parvenu au déclin de son système de production, trouver en son propre sein les forces sociales aptes à révolutionner le mode esclavagiste de production: la plus grande partie de la force de travail était formé d’esclaves dont la seule perspective était le passage dans les rangs des classes parasites: l’affranchissement. Le travail, fut-il libre, gardait aux yeux de tous la marque d’infamie que lui avait donnée l’esclavage 4.
Cette force sociale révolutionnaire devait venir de l’extérieur: ce fut le «libre paysan allemand» (Engels) parce qu’il n’avait pas été avili par l’esclavage antique, ni sombré dans l’esclavage asiatique (qu’on verra plus loin être source d’immobilité pour des siècles). Sa force résidait dans le fait qu’il était encore tout proche de la constitution gentilice. Du libre paysan allemand au serf en lutte contre le seigneur, au citadin organisé en guilde, corporation et se dissociant à son tour en bourgeois cultivé, producteur véritable ou négociant, intellectuel ou fonctionnaire, et en plèbe insatisfaite, déjà rejetée par le système étroit de la corporation médiévale et qui montera sur les barricades, un lien historique s’établit qu’alimentent: les conditions naturelles de prospérité et de productivité, les échanges commerciaux et culturels, la tendance à l’unification territoriale et plus tard le mouvement philosophique et scientifique lié à l’activité industrielle et commerciale.

Dans l’aire grand’slave, à l’exception de la partie méridionale, sous influence byzantine et qui atteindra son apogée avec la Russie de Kiev, on ne trouve rien de commun avec cet épanouissement des pays de la bordure atlantique. Les conditions naturelles que nous avons évoquées se manifestent par les migrations et les guerres incessantes, l’asservissement de populations entières, le (...) d’esclaves alimentant jusqu’au Moyen âge les marchés de l’ Empire romain d’ Orient. Le christianisme n’extirpera qu’incomplètement l’esclavagisme, y substituant le système des corvéables, lesquels sont souvent recrutés parmi les hommes libres, par privilège d’Etat et par les bons soins de la Sainte Eglise; à côté des corvéables et des esclaves qui subsistent vit une masse d’hommes libres mais extrêmement misérables à la merci de leurs créanciers. Toutes ces catégories se résoudront dans le servage sous la poussée des forces économiques (à l’intérieur: usure et spoliation du petit paysan, renforcement des privilèges seigneuriaux par l’intervention de l’ Etat; à l’extérieur: influence du commerce et de l’exportation des céréales).

La voie classique du féodalisme dans laquelle s’engageait la Russie médiévale est brutalement interrompue par les invasions tartares; la structure qui en résultera sera féodale parce que fondée sur la servitude personnelle, la parcellisation de la terre, l’éparpillement des forces productives et les îlots de production-consommation, mais au lieu de la dispersion des pouvoirs, de la mosaïque d’ Etats caractéristiques du féodalisme "occidental", on trouve en Russie la rapide mise aux pas de la noblesse, la centralisation despotique du pouvoir, un régime d’acier sur toute la population. L’inexistence de ces centres-refuges où les serfs en fuite venaient grossir le nombre de citadins et augmenter l’armée sociale de la future bourgeoisie, privera le mouvement bourgeois russe de ces "boutiquiers" et plébéiens qui jouèrent un rôle important dans les révolutions occidentales. Le féodalisme russe est "étatique" et la noblesse et la monarchie s’avèreront très tôt solidaires contre la masse et la nation.

Retraçons brièvement les étapes principales de processus d’évolution de la Russie moyenâgeuse. Grâce à l’occupation tartare, les princes de Moscou, sacrés grands-ducs par les Mongols, s’assureront la prédominance sur les autres princes, corrompront les khans de la Horde d’Or après s’être fait leurs auxiliaires contre le peuple russe (percevant les impôts pour leur compte et fuyant l’asiatique lorsqu’ils furent en guerre contre lui, pensant le moment venu de s’en émanciper) [voir les textes de Marx cités dans les Notes du "Travail de groupe"]. Sous Yvan le Terrible, les grands féodaux sont soumis par force ou par ruse au pouvoir du monarque: la noblesse héréditaire est dépouillée au profit d’une nouvelle noblesse militaire, laquelle détient les fiefs à titre viager et en récompense des services rendus. ( (...) détenteurs de fiefs sont prélevés dans les cours des grands vassaux pour occuper les terres enlevées à la République de Novgorod). Le noble devient le fonctionnaire et courtisan.

Cette domestication de la noblesse finit par se répercuter sur la situation des paysans: la caisse de l’ Etat étant alimentée par l’impôt dont le responsable est le seigneur, toutes les charges des entreprises militaires de l’Etat retombent sur les épaules des paysans (1 million d’hommes de guerre sous Yvan le Terrible). Le paysan endetté jusqu’au cou tombe sous la dépendance totale de son seigneur créancier.

Ce sont les réactions mêmes de la classe paysanne contre la situation qui lui est faite qui précipitent son asservissement officiel; les corvéables fuient les terres et cette main d’oeuvre gratuite se raréfie. Les gros propriétaires font des offres plus alléchantes pour la conserver; la petite noblesse, dont la principale ressource réside dans cette main d’oeuvre qui ne coûte rien se trouve menacée de ruine. Or c’est elle qui fournit le réservoir de la cavalerie de l’ Etat. Pour la sauver en se sauvant lui-même, l’ Etat décide de fixer définitivement le paysan au sol. (En Europe occidentale une identique raréfaction de la force de travail servile avait produit des résultats tout contraires, faisant reculer le servage au profit des contrats en argent).

Au cours des XVII et XVIII siècles, au fur et à mesure que se développe le commerce et que la Russie accroît ses exportations, les liens juridiques se renforcent qui lient le paysan à la fois à la terre et au seigneur. Enfin de compte, avec Pierre le Grand et Catherine, tous les paysans et les employés au service d’une autre personne deviennent officiellement des serfs. Ainsi la Russie aborde la phase d’épanouissement du mercantilisme avec une structure arriérée et traverse sous cette forme la phase d’accumulation primitive.

Ce retard historique pèsera d’un très lourd poids dans la formation du facteur révolutionnaire bourgeois qui ne se manifestera que d’une façon très brève et sans lendemain; les premières tentatives de lutte contre l’autocratie seront individuelles, sans grand écho. Elles auront été précédées d’une longue période d’apathie, de torpeur effrayante qui ne disparaîtra qu’avec la naissance du prolétariat. Et celui-ci qui, en occident apparaît très vite après la révolution bourgeoise, ne se dégage en Russie que très laborieusement, un siècle après les grandes révolutions européennes.

Le second facteur historique – la survivance en Russie de formes communautaires primitives – exerce surtout son influence sur l’orientation des formations politiques révolutionnaires et sur les théories qu’elles développent, en particulier celle qui prétend "sauter le capitalisme". Cette thèse occasionna de longues polémiques entre les Russes "populistes", comme on les a appelés plus tard, et les marxistes, notamment Engels. De la polémique de ce dernier contre Tsakoff, nous ne reporterons ici que le strict essentiel.

La thèse de Tsakoff invoquait, d’une part, l’absence d’une classe plébéienne (boutiquiers, petits artisans), l’importance alors dérisoire du prolétariat, d’autre part la présence de structures communautaires dans les campagnes (le "mir") pour en déduire que la révolution russe ne serait pas faite par le prolétariat industriel mais par la paysannerie qui, mettant à profit son organisation propre, réaliserait une sorte de "socialisme de la terre".

Cette thèse ne fut pas rejetée par les marxistes sans examen sérieux, du moins en tant que levain d’une poussée révolutionnaire. Ultérieurement, ils prirent notamment en considération l’existence, dans certaines régions russes, de deux caractéristiques primitives communistes: le travail en commun du sol, la répartition du produit par tête. Mais si ces conditions entretenaient (comme chez les Cosaques) une disposition anti-individualiste, favorable à une future organisation collective du sol – à la condition qu’elle survive jusqu’à l’introduction du machinisme agricole – elles étaient, par ailleurs, en voie de disparition.

A vingt années de distance, Engels posa l’écourtement de la phase capitaliste en Russie comme possible, à la condition sur survienne la révolution ouvrière en Europe occidentale. A défaut de celle-ci, la Russie ne pouvait éviter de suivre son sort: «la transformation d’une grande partie de ses paysans en prolétaires».

Par ailleurs Engels relevait que la théorie selon laquelle une forme de communisme primitif se fonde directement dans le socialisme moderne ne s’était jamais vérifiée. Partout ces formes se sont dissoutes dans la propriété parcellaire individuelle (et le plus souvent sous la pression même des paysans intéressés). La thèse populiste entrait en contradiction avec le rôle que le développement historique assigne à chacune des classes nées dans le processus de croissance des forces productives. Seul le prolétariat, classe universelle et négation de la société bourgeoise, peut mener à terme la révolution socialiste. L’idéologie échafaudée par Tsakoff sur la forme-type d’organisation communautaire russe, le "mir", et qui affirme que le paysan russe était «bien plus prêt du socialisme que le prolétaire de l’occident bourgeois et corrompu» n’a pas de fondement: le paysans a son horizon borné au village, sa seule expérience du restant de la société, il la doit à la guerre; le prolétaire, par contre, est toujours mis en présence d’un processus de production en continuelle révolution; il s’avère ainsi apte à poser des revendications générales, historiques.

Nous verrons plus loin les conséquences de cette théorie populiste sur le développement du mouvement révolutionnaire en Russie. Relevons pour l’instant que cette thèse a été valorisée d’une façon inattendue par la dégénérescence stalinienne dont la révision programmatique prétend aligner de nouveau le prolétariat sur la paysannerie et étiqueter socialisme le système de la production parcellaire sous forme coopérative. Le prolétariat peut et doit, dans les pays arriérés, aider à la lutte des petits producteurs et résoudre bourgeoisement (encore qu’il prend garde à ne pas détruire les vastes complexes agricoles déjà existants) la question agraire, mais cela n’est pas le socialisme et ce n’est pas sur cette base, DANS LES PAYS DEVELOPPES, que s’établira la tactique du prolétariat.
 
 

    5.  Praxis russe et mouvement prolétarien

Avec la diffusion des idées libérales occidentales et à la suite de la longue série de campagnes militaires napoléoniennes, de timides velléités politiques se manifesteront en Russie en faveur de la modernisation et de la "démocratisation" du vieil empire tsariste. Mais à cause des deux raisons historiques que nous avons relevées, le mouvement qui prétendra lutter contre l’autocratie sera débile et sans solides bases sociales.

Cet élément anti-tsariste ne représente pas, en effet, une classe au sens exact du mot. Il trouve ses partisans au sein de minorités cultivées de la noblesse, de l’armée, des intellectuels, en un mot "l’intelligentzia" (dont le terme a été créé pour le désigner). Cette intelligentzia réagira souvent dans un sens hostile au capitalisme, se défiant de l’occident "pourri", trouvant son idéal dans le populisme, mais demeurant toujours coupé des masses en dépit de la volonté "d’aller au peuple". Bien vite le mouvement libéral prendra une attitude servile envers l’autocratie et, sur la fin du siècle, lorsque commencera à s’affirmer le parti prolétarien, l’éventail des forces politiques s’établira de la façon suivante à peu près exclusivement favorable à la monarchie: l’extrême droite, "l’Union du peuple russe" représente l’autocratie et les nobles; elle est pan-russe, raciste, liée à la propriété foncière, au clergé, à la haute bureaucratie et aux "Cents Noirs". Toujours à droite, les nationalistes avec un programme identique. Au centre, les "octobristes", partisans d’une constitution plus large (propriétaires fonciers bourgeois, industriels capitalistes) pour la liberté en parole, mais dans la pratique déchaînés contre les ouvriers. Plus à gauche, les "Cadets", parti de la "liberté du peuple", mais, dès la première Douma, se compromettant définitivement avec la droite. A gauche, enfin, divers populistes, puis les socialistes-révolutionnaires et, très peu nombreux, les sociaux-démocrates.

En somme, la représentation politique offre une majorité formée de partis réactionnaires, un centre lâche et veule qui, dans ses revendications, ne va même pas jusqu’au suffrage universel, et enfin une gauche qui, à part quelques sociaux-démocrates, est infestée d’illusions populistes et petit-bourgeoises.

Le parti du prolétariat aura à combattre toutes ces formations et à les démasquer. S’il pourra le faire, c’est parce qu’il se délimitera des forces petit-bourgeoises (dénombrées suivant la définition qu’en donne Marx dans Le 18 Brumaire) en revivant pour son compte la critique classique, déjà effectuée dans le Manifeste, à l’égard des "faux socialismes". En Russie, le socialisme féodal a son représentant en la personne du pope Gapone qui mènera la foule au massacre en lui voulant faire implorer le tsar. Quant au populisme, qui veut substituer au capitalisme un mode de production plus arriéré, et arrêter sa marche dans les campagnes, c’est lui qui personnifie le socialisme petit-bourgeois. Si le parti du prolétariat trouvera également les formes pratiques de cette "efficience" politique et cette solidité organisationnelle sous un régime de fer – deux qualités qui ne cessent d’épater les bourgeois – c’est parce qu’il a su, auparavant, faire la critique de toutes les déviations libérales et notamment extirper la corruption bourgeoise qui, dans la social-démocratie, se dissimulait sous le respect de la "démocratie pure" (Kautsky) et de la "liberté de la science" (la révision néo-kantienne).

Ainsi le parti prolétarien russe se dégage donc sur le plan théorique et doctrinal AVANT de conquérir les masses. Cette caractéristique n’a rien perdu de son importance aujourd’hui, où les grands partis de masse ne cessent de bloquer le prolétariat avec les forces influencées par la petite bourgeoisie ou dirigées par les opportunistes chevronnés, et cela sous couvert d’"unité" et d’"efficacité", et au moment où les troupes infimes de l’"avant-garde" sont infestées d’existentialistes qui prétendent suppléer par l’agitation et la propagande aux conditions défavorables du rapport des forces et camoufler sous des "perspectives" creuses leur manque total de bases théoriques. La formation du parti prolétarien n’est pas "bloc" mais sélection. Ceci est la conséquence même du développement de la société capitaliste: la classe ouvrière ne peut pas ne se manifester, mais il lui faut sans cesse se dégager des influences de la bourgeoisie. Grâce à son parti, le prolétariat russe aura cet atout qu’il combattra les tares du système bourgeois avant que celui-ci soit en voie d’instauration et cette chose n’est certainement pas étrangère à la rapidité avec laquelle il fera l’expérience de ce que valent, au pouvoir, les démagogues de la petite bourgeoisie et de l’opportunisme ouvrier qui vient se fondre avec eux. Dans cette édification, l’apport de Lénine est écrasant car il ne cessa jamais de combattre sur ce terrain et, avec éclat; en 1905, lorsqu’il s’agissait de décider qui, de la monarchie ou du peuple en armes devrait convoquer la Constituante, il fustigeait sans égard la bêtise des illusions petit-bourgeoises, disant: «Nous n’avons pas encore de parlement, mais nous avons déjà le crétinisme parlementaire».

Quelques points de repères, dans l’évolution du mouvement ouvrier russe, devront ici suffire pour retracer les principales étapes de l’histoire du parti bolchevick.

Vers 1870-80, les conditions de vie et de travail des ouvriers russes sont effroyables; elles rappellent la terrible époque (...) en Angleterre, qu’ Engels a décrite, comportant des journées de 12 à 14 heures, le travail insalubre pour les femmes et les enfants en bas âge. Et ceci n’est pas sans rapport avec le fait que les premiers établissements industriels, en Russie, fonctionnaient sur la base du servage (Pierre le Grand). Les luttes éclatent, répétant tout d’abord les destructions de machines par les grévistes (comme cela se fit, bien plus tôt à Lyon en 1881), puis les mouvements s’organisent et apparaissent les organisations de défense: 1875 dans le nord, 1878 dans le sud.

En 1900, la Russie compte 1/6 de la population active dans l’industrie, soit 4 millions (peut-être la moitié du chiffre du prolétariat français actuel?). En 1917, ce chiffre passe à 10 millions. Relevons que, par rapport à la population globale (140 millions) les prolétaires représentent moins d’un dizième. Ce 1/1O suffit à entraîner toute la population laborieuse: nous sommes loin de la fameuse thèse stalinienne de la "conquête de la majorité". Que faudrait-il dire alors des possibilités de "mobilisation" des masses en occident où le "taux" prolétarien atteint 50%!

Jusque vers 1875, le mouvement révolutionnaire en Russie demeure dominé par les tendances anarchisantes bakounistes et terroristes (on sait que le "netchaevisme" envisageait tous les moyens: le mensonge, les intrigues, le chantage; il lui fallait «avancer à toute vapeur à travers la boue». Cette tendance finit par être désavouée par Bakounine lui-même). Comme le relève Trotsky, on comprend que Marx (...) ciait peu de voir la direction de l’ Association Internationale passer aux mains de tels aventuristes, et la déplaça à New York.

Au nihilisme succède le terrorisme populiste qui continue les attentats à cadence rapide mais voudrait cependant créer les mouvement de masse à la campagne. Il n’y réussit pas et, pendant ce temps, sans bruit, quelquefois sous les sarcasmes des populistes ("La mère du peuple"), le marxisme se diffuse: (...) le "Capital" est traduit (le Manifeste l’avait été en 1860), tandis que le populisme se scinde en deux tendances, l’une légale, l’autre terroriste, quelques membres de la première tendance évoluent, à la suite de Plhekhanov, qui méritera le nom de «père du marxisme russe».

1883 à Genève, formation du premier mouvement socialiste russe: le groupe de "L’émancipation du travail" (Phlekhanov, Vera Szdoulicth, Axelrod). Plhlekhanov fait l’implacable procès du populisme.

1898 à Minsk:premier congrès du parti social-démocrate russe. Cette appellation si violemment critiquée par Marx lorsque les partis occidentaux l’avaient adoptée au moment de la scission avec les bakouninistes, gardait un sens véritable dans le Russie où se posait la tâche de la double révolution antiféodale et anti-capitaliste. Effectivement le parti russe fut le seul, en tant que parti de la social-démocratie, à savoir dépasser l’objectif démocratique et mériter le retour au véritable nom du parti du prolétariat, celui de parti communiste.

De 1883 à 1898, quinze années s’écoulent d’édification théorique-doctrinale. 7 ans plus tard, en 1905, le parti affronte la pleine lutte révolutionnaire. Douze années encore d’attente et de lutte fractionnelle pour le vrai marxisme et 1917 voit la victoire intégrale: au total 34 années qui contiennent tous les enseignements possibles pour les méthodes d’action et d’organisation communistes et la voie de la révolution mondiale.

Pour examiner de plus près les principales luttes menées, surtout par Lénine, pour la réhabilitation doctrinale contre les déviations opportunistes, il nous faudra y consacrer la plus grande partie de notre prochaine réunion. Nous nous en tiendrons aujourd’hui à la critique du populisme et du rôle de la paysannerie, parce que ce point se rattache plus directement aux conditions historiques que nous avons sommairement examinées.

L’abîme de divergence entre le marxisme et le populisme ne réside pas essentiellement dans la question du terrorisme: les marxistes ne rejettent pas l’usage de la terreur d’un point de vue moral. Mais ce qui sépare irrémédiablement les deux écoles, c’est que les populistes voient dans les actes de terrorisme le moyen de suppléer à l’absence de mouvement de masses, le geste des "héros" étant supposé modifier le rapport des forces. (En Europe occidentale nous avons eu une conception assez proche avec le syndicalisme sorelien et son mythe de la violence comme source d’ébranlement des masses et, aujourd’hui encore le syndicaliste impénitent (...) ouzon affirme (Etudes matérialistes, 1953) que le terrorisme arabe a créé la lutte de masse contre le colonialisme).

Cette croyance anti-matérialiste constitue un obstacle à la formation du parti; effectivement lorsque ses conditions viennent à exister en Russie, avec le développement industriel interne, les populistes sont contre, arguant que la situation légale de l’organisation la condamne à la seule activité réformiste et servile à l’égard du pouvoir. L’histoire fera justice de cette accusation: «ce n’est pas le parti qui a lancé les bombes qui a fait la révolution» constatera Trotsky. Effectivement ce n’est pas "l’exemple" qui dynamise les masses mais le laborieux travail d’organisation qui soude les revendications et préoccupations immédiates des prolétaires à la théorie et au programme du parti.

Entre populistes et marxistes, la divergence est également fondamentale en ce qui concerne les caractéristiques de la révolution à venir et les capacités révolutionnaires de la classe paysanne.

Nous avons expliqué qu’une révolution n’accouchait pas de n’importe quel mode de production. Les marxistes russes disaient notamment par la bouche de Lénine (Deux tactiques) que la révolution anti-féodale et capitaliste était nécessaire en Russie pour liquider le passé, créer les deux prémisses historiques du socialisme: un prolétariat imposant, une économie développée. Les populistes les accusaient de désirer les ignominies de la production bourgeoise et de viser à la décomposition réformiste.

Or, dans cette question, il ne s’agit pas de volonté; la mercantilisation de l’économie rurale et la prolétarisation des paysans – par la réforme bâtarde de 1861 – sont en cours. Il s’agit plutôt de définir les meilleures conditions de préparation des forces révolutionnaires. «Le risque d’embourgeoisement de la sociale-démocratie n’est pas subjectif mais objectif», Lénine, Deux tactiques). Indiscutablement ces conditions n’existent que dans la forme démocratique bourgeoise. Non pas, comme le pensent les opportunistes (et encore aujourd’hui les staliniens et autres anti-fascistes) parce qu’elle améliore les conditions de vie des ouvriers – au contraire, selon l’acception marxiste de la misère, elle aggrave celles-ci – mais parce qu’elle pose dans toute leur pureté les contrastes insurmontables de classe et met face à face les deux protagonistes modernes de la lutte historique: le prolétariat et le capitalisme. Dans la Russie moderne, ces contrastes s’amplifient au fur et à mesure du développement de la production capitaliste et avant que la forme féodale soit extirpée, leur violence provoquera la crise sociale consécutive à la participation de la Russie tsariste à la guerre et fera céder le "chaînon faible" de l’impérialisme démontrant par là que les marxistes avaient raison de souhaiter le capitalisme en Russie: ILS VOYAIENT PLUS LOIN.

Et, dans cette perspective qui escompte ne pas s’arrêter à la révolution démocratique bourgeoise, que représente la paysannerie, enfant chérie des populistes? Le rôle que, respectivement, marxistes et populistes lui assignent, prolonge la polémique d’ Engels contre Tsakoff.

La réforme de 1861 a fait des riches et des pauvres. Les pauvres, ce sont les propriétaires parcellaires misérables et les salariés agricoles affamés. Les plus mauvaises terres ont été laissées aux petits paysans; ils ont perdu tout droit sur les forêts et doivent acheter le bois dans un pays où il constitue le seul combustible et le principal matériau de construction. En certains lieux, ô ironie, le serf "libéré" doit acquitter en travail la terre qu’il a achetée à son seigneur. Mais la plupart de ces déshérités fuient littéralement la terre et forment cette immense armée de prolétaires agricoles qui parcourent des kilomètres à la recherche de deux ou trois mois de travail, se rendant sur d’immenses marchés où la discussion du contrat est très brève: certains "pomietchiks" se bornent à tâter la besace de l’ouvrier; si elle est vide, le marché est conclu: le salarié ne sera pas exigeant!

Ceux que la réforme a enrichis, ce sont les "koulacks", cette bourgeoisie rurale dont les petits et moyens paysans se méfieront lors des révoltes de 1917, s’efforçant de les empêcher d’acquérir, en accord avec les nobles déchus, la terre dont ils veulent se débarrasser. Ainsi disparaissent les fameuses vertus "collectivistes" traditionnelles du paysan russe: les uns deviennent gros propriétaires, entrepreneurs capitalistes du sol, les autres petits producteurs parcellaires ou salariés agricoles. Les premiers sont solidaires de la contre-révolution, les seconds aspirent à la propriété avec toute l’étroitesse de vue, la "barbarie" que cela comporte; quant aux derniers, c’est dans les rangs du prolétariat qu’ils prendront place. La paysannerie, en tant que classe attachée au sol, n’a évolué que dans un sens bourgeois. Ceci est parfaitement conforme aux définitions que le marxisme a données de la paysannerie: une classe liée aux formes de production les plus arriérées, aux horizons étroits et sordides; une classe qui peut participer à des révolutions mais non les diriger.

Le populisme subit son évolution logique devenant ouvertement un parti petit-bourgeois qui fait l’apologie de la réforme bourgeoise capitaliste de 1861: il déçoit les masses misérables de la campagne qui n’auront, à mesure qu’elles feront l’expérience des conciliateurs, après février ’17, d’autre espoir que les bolcheviks. Ces derniers, parce qu’ils savent que la révolution à faire est antiféodale, qu’elle n’instaurera pas directement une économie socialiste, mais une économie encore capitaliste mais contrôlée par la dictature des ouvriers et paysans, parce qu’ils savent que la seule classe capable de terminer une révolution populaire est le prolétariat, peuvent EUX SEULS ET TOUT DE SUITE satisfaire aux revendications non socialistes des paysans. C’est de cette façon, et non par de machiavéliques manoeuvres qu’ils conquerront les masses sans rompre, et en plein accord avec l’analyse marxiste.
 
 

    6.  Conclusion

Les conditions historiques russes que nous avons sommairement évoquées peuvent se résumer ainsi: – un pays qui n’a pas fait sa révolution bourgeoise et où la bourgeoisie en tant que facteur révolutionnaire fait défaut; – une paysannerie dont l’état de misère s’est aggravé avec la réforme agraire de 1861 (on doit distinguer entre les réformes agraires révolutionnaires: nuit du 4 août 1789, et les réformes capitalistes "pourries", uniquement favorables à la bourgeoisie: Russie 1861) et une paysannerie qui a perdu ses qualités anti-individualistes héritées des structures communautaires primitives, sources de tant d’espoir de la part des socialistes "romantiques"; – un prolétariat fortement centralisé, sans droit et possibilités légales d’organisation, mais toujours au premier rang des luttes; – un parti prolétarien marxiste, numériquement peu important encore mais fortement établi en doctrine et théorie, ayant "épuré" toutes les déviations classiques du mouvement ouvrier international et, ayant tout récemment rompu, par sa scission avec les menchevicks, avec les déviations opportunistes de la 2ème Internationale.

Lorsqu’après des siècles d’apathie, une période de terrorisme sans écho parmi les masses, celles-ci se mettent en mouvement, la question de la révolution anti-féodale n’est plus à débattre, quant à sa nécessité; elle est un fait, quoique le grand marxiste sur la voie du déclin, Phlekhanov, ait déclaré à propos de 1905: «Il ne fallait pas prendre les armes». La question qui se pose est quelles seront la portée et les limites de cette révolution?

Après la ruine des illusions populistes et des espoirs, non-fondés, d’un "socialisme de la terre" russe, il est prouvé que la révolution russe à venir ne peut prétendre instaurer directement une économie socialiste; celle-ci suppose en effet une amplification préalable de l’appareil productif et des échanges, l’existence d’un marché intérieur. La révolution devra accomplir des tâches historiquement dévolues à la bourgeoisie: moderniser l’économie, c’est-à-dire transformer des moyens de production en capital. MAIS CECI N’EST PAS TACHE ECONOMIQUE SOCIALISTE, C’EST PUR CAPITALISME. La révolution russe sera-t-elle donc une révolution capitaliste?

Pas du tout. Une révolution capitaliste est une révolution où c’est la bourgeoisie qui prend le pouvoir nationalement et internationalement. Dans la Russie de février 1917, le caractère capitaliste du pouvoir se marquait, sur ce dernier point, par l’étroite collaboration avec les ambassades françaises et anglaises, la pleine solidarité avec les ministres "socialistes" d’union sacrée (voyage de E.Thomas en 1917).

Or les conditions historiques que nous avons énumérées exigeaient qu’en Russie les tâches historiques bourgeoises fussent accomplies SANS et CONTRE la bourgeoisie, nationalement et internationalement. Durant la période de février à octobre, la dualité entre les deux forces historiques, prolétariat et bourgeoisie, se manifeste, même si elle est imparfaitement encore sentie par ouvriers et militants, sur la question de la guerre, c’est-à-dire sur la question de l’attitude en face du capitalisme international. Toutes les autres revendications tournent autour de ce point central qui est le grand point de friction entre les classes.

Une révolution purement bourgeoise, démocratique et conséquente – et par suite qui opposerait à la guerre impérialiste le programme "paix sans annexion ni indemnités" est incompatible avec les intérêts de la bourgeoisie russe et internationale. L’alternative n’est donc pas "révolution bourgeoise" ou "révolution prolétarienne" mais: REVOLUTION PROLETARIENNE ou pas de révolution du tout.

Dans ce pays "en retard", le contraste de classe s’exprime par deux revendications: – LA TERRE aux paysans ; LA PAIX pour toute (...)ation. Le gouvernement provisoire, par ce qu’il était dominé par des partis petit-bourgeois et sert de paravent au jeu du capitalisme russe et de l’impérialisme, ne peut accorder ni l’un ni l’autre. Il ne peut pas donner la terre, ne sachant pas s’opposer à la noblesse terrienne et se laissant manoeuvrer par la grosse bourgeoisie rurale. Il ne peut pas davantage donner la paix parce qu’il dépend des subsides alliés et parce que la bourgeoisie qui le manoeuvre compte fort bien sur la rapine de la guerre impérialiste pour se renflouer, tandis qu’il est toujours redevable à la France de la dette de 10 milliards de francs-or.

Pour que ces revendications puissent être satisfaites, il faudra la prise du pouvoir par le prolétariat, c’est-à-dire la "double révolution", tentée en vain en Allemagne de 1848. Double révolution donc que la révolution russe, parce que liquidant à la fois la bourgeoisie et ses tâches historiques, MAIS REVOLUTION SOCIALISTE non pas parce qu’instaurant une économie socialiste encore impossible, mais parce que: portant au pouvoir le prolétariat (dictature sur la bourgeoisie), brisant l’union sacrée impérialiste (appel au défaitisme révolutionnaire dans tous les camps), renouant avec la doctrine et la tradition du marxisme révolutionnaire en fondant la nouvelle Internationale.

Comment triompha la position bolchevik et fut gagnée la révolution d’octobre, comment la révolution internationale ne survint pas et isola l’ Etat ouvrier qui dégénéra, pourquoi enfin un tel échec n’infirme pas mais confirme et renforce la théorie marxiste, c’est ce que nous étudierons dans nos prochaines réunions.
 


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1.   A la lecture des journaux bourgeois, il apparaît que la chronique des "chiens crevés" y est traitée avec beaucoup plus de sérieux que les questions politiques. On y voit commenté, par exemple, avec le plus grand sérieux, le discours de Kroushev dans lequel celui-ci cite un passage de Lénine où il est envisagé des conditions différentes de dictature du prolétariat pour la révolution socialiste et où le secrétaire général du P.C. Russe en déduit que la démocratie représente une voie possible pour cette révolution. Personne, parmi les grands "spécialistes" du journalisme n’a relevé la contradiction entre la référence et les conclusions du discours. C’est se moquer du lecteur, fut-il bourgeois.

2.   Alquiès La dialectique, Editions "Que sais-je?".

3.   Relevons au passage, après avoir laissé s’apaiser une vieille et stérile polémique, que la terminologie nous a joué un bien vilain tour lorsque nous avons voulu, en une formule raccourcie et "de combat", résumer le contenu économique des premières mesures de la révolution d’ Octobre. Nous avons voulu revendiquer et défendre une expression alors fort contestée dans les abords immédiats du groupe en France: l’expression italienne "rivoluzione borghese sino a fondo". Littéralement cette expression peut avoir deux acceptions: certains ont voulu la comprendre comme "révolution bourgeoise jusqu’au bout", c’est-à-dire transformation capitaliste poussée jusqu’à son extrême développement (et, dans le cas de la Russie, jusqu’au paroxysme de l’industrialisation: c’est la voie sur laquelle s’est engagée la Russie stalinienne). Nous avons, nous pensé traduire correctement dans le sens général du matériel du parti en lui donnant la signification suivante: révolution bourgeoise à fond, c’est-à-dire poussée jusqu’à ses formes les plus radicales, par exemple la nationalisation du sol qui, tout en relevant du mode bourgeois de production, n’a jamais été atteinte par la bourgeoisie au cours de sa phase d’apogée.

4.   Pour toute cette question, on ne reproduira pas ici ce qui fut développé à la réunion et qui se trouve dans les Notes du "Travail de groupe" de mars 1956.