Parti Communiste International
 
 
ALGERIE, HIER ET AUJOURD’HUI

(«à suivre - Sommaire - à suivre»)

 



I. 2. D - Les perspectives marxistes au XIX ème siècle - les thèses de l’I.C. sur la question nationale et coloniale
 

La dissolution du communisme primitif

Dans Programme Communiste n°15, nous retracions ainsi les perspectives marxistes dès le XIX ème siècle. Une lettre du 9-10-1886 d’Engels à Bernstein, même si elle se réfère à une possession turque située à l’autre extrémité de l’Empire. Cette lettre nous permet de déduire qu’en Algérie, comme chez d’autres peuples soumis à la domination turque, les institutions gentilices auraient pu devenir un point de jonction avec le communisme moderne, si elles avaient survécu jusqu’à la révolution socialiste européenne.

«Les Bulgares se comportent jusqu’à présent d’une manière admirable (sur le champ de bataille: guerre russo-turque). Ils le doivent au fait qu’ils sont restés si longtemps sous la domination des Turcs, qui leur ont tranquillement laissé leurs vieux restes de l’institution gentilice (c’est-à-dire communautaire) et n’ont entravé que le développement des éléments bourgeois grâce aux confiscations réalisées par les pachas. Les Serbes, par contre, qui, depuis 80 ans sont libérés des Turcs ont assisté à la ruine de leurs institutions gentilices par la bureaucratie formée à l’autrichienne et par la législation: c’est pourquoi ils seront inévitablement battus par les Bulgares. Un développement bourgeois de 60 ans, qui ne les mènerait à rien, rendrait les Bulgares aussi vulnérables que les Serbes actuels. Pour les Bulgares, comme pour nous, il eût été infiniment préférable qu’ils soient restés Turcs jusqu’à la révolution socialiste européenne: les institutions gentilices eussent donné un fameux point de jonction à un développement ultérieur communiste tout comme le "mir" russe, que nous voyons se disloquer maintenant sous nos yeux».

Cette perspective de révolution prolétarienne occidentale ne s’étant pas réalisée, il reste celle posée par le marxisme dès 1853 pour l’Inde. Puisque l’Algérie ne pourra pas bénéficier du communisme instauré par la classe prolétarienne, elle «bénéficiera» des apports du capitalisme.

Voici ce qu’écrit Marx en 1853: «Or, aussi triste qu’il soit du point de vue des sentiments humains de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses se dissoudre, se désagréger en éléments constitutifs et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance traditionnelle, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave des règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique. Nous ne devons pas oublier l’exemple des barbares qui, accrochés égoïstement à leur misérable lopin de terre, observaient avec calme la ruine des empires, les cruautés sans nom, le massacre de la population des grandes villes, n’y prêtant pas plus attention qu’aux phénomènes naturels, eux-mêmes victimes de tout agresseur qui daignait les remarquer. Nous ne devons pas oublier que cette vie végétative, stagnante, indigne, que ce genre d’existence passif déchaînait d’autre part, par contrecoup, des forces de destruction aveugles et sauvages, et faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures au lieu d’en faire le roi des circonstances, qu’elles faisaient d’un état social en développement spontané une fatalité toute-puissante, origine d’un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l’homme, maître de la nature, tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala, la vache. Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects et agissait d’une façon stupide pour atteindre ses buts. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie. Sinon, quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution» ("Les résultats futurs de la domination britannique aux Indes", NYT du 22-7-1853 dans "Les sociétés précapitalistes" p176).

Comme, d’une part, la colonisation française a largement détruites les vestiges communistes et que d’autres part, la Révolution communiste attendue au lendemain de la première guerre mondiale a tardé jusqu’à aujourd’hui, c’est la perspective posée dès 1853 par le marxisme pour l’Inde qui se présente à l’heure actuelle devant l’Algérie: «Les Indiens ne récolteront pas les fruits des nouveaux éléments sociaux que la bourgeoisie britannique a diffusés dans leur pays avant qu’en Grande Bretagne même le prolétariat industriel n’ait chassé du pouvoir les classes dominantes ou que les Indiens ne soient devenus assez forts pour secouer une fois pour toutes le joug britannique» ("Les résultats futurs de la domination britannique aux Indes").

Et encore Marx: «L’Inde ne pouvait échapper au destin d’être conquise, et toute son histoire, si histoire il y a, est celle des conquêtes successives qu’elle a subies. La société indienne n’a pas d’histoire du tout, du moins pas d’histoire connue. Ce que nous appelons son histoire n’est que l’histoire des envahisseurs successifs qui fondèrent leurs empires sur la base passive de cette société immuable et sans résistance. La question n’est pas de savoir si les Anglais avaient le droit de conquérir l’Inde, mais si nous devons préférer l’Inde conquise par les Turcs, par les Persans, par les Russes à l’Inde conquise par les Britanniques. L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde: l’une destructrice, l’autre régénératrice -- l’annihilation de la vieille société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie. Arabes, Turcs, Tatars, Mogols, qui envahirent successivement l’Inde, furent bientôt " hindouisés ", les conquérants barbares, étant, par une loi éternelle de l’histoire, conquis eux-mêmes par la civilisation supérieure de leurs sujets. Les Britanniques étaient les premiers conquérants supérieurs et par conséquent inaccessibles à la civilisation hindoue. Ils la détruisirent en détruisant les communautés indigènes, en extirpant l’industrie indigène, et en nivelant tout ce qui était grand et élevé dans la société indigène. L’histoire de leur domination en Inde ne rapporte guère autre chose outre cette destruction. L’perce à peine au travers d’un monceau de ruines. Elle a néanmoins commencé» ("Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde», NYDT du 8-8-1853 dans "Les sociétés précapitalistes " p 178) (8).
 

Les positions marxistes sur la question nationale et coloniale

Reprenons avec Programma Comunista n°20-21 de 1959, le travail élaboré dans P.C. n°11.

«L’histoire de ces dernières quarante années en Algérie doit partir, pour nous, du formidable "phare" (punto fermo) de la prévision marxiste établie par Engels dans une lettre à Kautsky du 12-9-1882 dont le fil conducteur sera repris par les thèses coloniales du II Congrès de l’I.C., en 1920.

«Dans cette lettre, après avoir attaqué avec une violence inflexible le conservatisme de la classe ouvrière britannique, ou du moins de son aristocratie nourrie au grand banquet impérialiste ("Il n’y a pas de parti prolétarien ici, il n’y a que des conservateurs et des libéraux-nationaux et les ouvriers mangent eux aussi avec ardeur leur part du monopole des colonies et du marché mondial de l’Angleterre"), Engels aborde le problème de l’indépendance des pays extra-européens, qu’il classe en deux catégories bien distinctes qui correspondent à deux perspectives générales diverses: «A mon avis, toutes les colonies proprement dites, c’est-à-dire les pays habités par une population européenne, Canada, Cap, Australie, deviendront indépendants» – c’est-à-dire des appendices bourgeois de la mère patrie, nés de la transplantation dans des territoires extra-européens de fractions avancées de la bourgeoisie naissante métropolitaine, accompliront naturellement, malgré les inévitables «douleurs de l’accouchement», le passage à l’Etat national indépendant – "Par contre, les colonies habitées par les indigènes, telles l’Inde, l’Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles, devront être prises en charge provisoirement par le prolétariat et conduites aussi rapidement que possible à l’indépendance". Engels nous dit pourtant qu’il y a "une solution meilleure pour nous": "Les Indes feront peut-être leur révolution –-c’est même probable» et «la même chose pourrait bien se produire ailleurs encore, par exemple en Algérie et en Egypte".

«Engels insiste vivement sur le fait que le prolétariat victorieux ne mènera pas de guerres coloniales: «Nous avons suffisament à faire chez nous en Europe et en Amérique». Et nous devons faire confiance au potentiel révolutionnaire des pays à "demi-civilisés" (l’histoire a amplement justifié ces prévisions). Il affirme, par contre, qu’il serait oiseux d’énumérer les phases sociales et politiques que ces pays devront traverser après la révolution lorsqu’ils recevront l’aide fraternelle des pays d’Europe et d’Amérique du Nord pour accéder à l’organisation socialiste».

Engels affirme que c’est le prolétariat révolutionnaire qui fera des pays coloniaux «de couleur» des Etats indépendants. Et nous verrons que le prolétariat algérien, sitôt l’Internationale debout, en 1919, a été prêt à assumer cette tâche et à travailler à la «solution la meilleure pour nous» au côté du prolétariat révolutionnaire des métropoles (…) Si les colonies de peuplement sont dès le départ une sorte de prolongement de la métropole, dont elles reprennent les classes sociales et la division du travail –-souvent ultramoderne -- il en va tout autrement des colonies de couleur. L’impérialisme s’attaque aux modes de production et aux structures sociales existants et les désagrège. Les impérialistes, maîtres du pouvoir politique et des affaires, s’efforcent d’empêcher la formation de rivaux indigènes en ces domaines: ils tolèrent tout au plus des auxiliaires serviles qu’ils recrutent de préférence dans les couches réactionnaires (féodaux, propriétaires fonciers, caïds, etc.).

Aussi la bourgeoisie indigène, ainsi réduite à l’impuissance, est-elle le plus souvent timorée et effrayée par cette masse énorme des paysans expropriés et affamés, prêts à se lancer dans le combat anti-impérialiste et révolutionnaire (9).

Au le prolétariat qui, si faible soit-il numériquement, est pourtant très important par rapport à cette bourgeoisie (puisqu’il est exploité également par les capitalistes européens) est bien placé, proche comme il est de la masse pauvre, pour prendre la tête d’un mouvement révolutionnaire.

Il a fallu que les vieilles formes sociales et économiques aient le temps de se décomposer et que puissent mûrir les formes économiques et sociales modernes, pour que la question nationale se résolve dans ces colonies.

Aussi ces mouvement n’ont-ils, en général, éclaté qu’après la dernière guerre et ces bourgeoisies se sont-elles bardées d’un appareil énorme de sécurité: bureaucrates, militaires et policiers.

Entre les mouvements nationaux démocratiques et anti-impérialistes dirigés par la bourgeoisie indigène et le mouvement dirigé par le prolétariat indigène, il y a incompatibilité de but et il faut que l’une des deux classes triomphe de l’autre pour atteindre le sien. C’est ce point fondamental qui explique l’importance qu’auront les alliances conclues au cours de la lutte anti-impérialiste des colonies.

Lorsqu’Engels entrevoyait, dès 1882, la possibilité de la révolution notamment pour les Indes, l’Egypte et l’Algérie, c’était en fonction de deux données fondamentales. Un rapport de forces favorable au prolétariat mondial justifiait l’hypothèse d’une révolution socialiste en Europe et en Amérique du Nord de sorte que l’interprétation qui suit, et que Marx avait donnée en 1850 de la situation européenne, apparaissait maintenant comme valable sur le plan mondial: «Si les travailleurs allemands ne peuvent s’emparer du pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans passer par tout un développement révolutionnaire d’une assez longue durée, ils ont du moins cette fois la certitude que le premier acte du drame révolutionnaire coïncide avec le triomphe direct de leur propre classe en France et s’en trouve accéléré» (Adresse du Conseil Central de la Ligue Communiste, signé Engels et Marx).

C’est la même idée qu’exprime le Premier Congrès de l’I.C. de 1919: «Dès à présent, dans les colonies les plus développées, la lutte n’est plus seulement engagée sous le seul étendard de l’affranchissement national(bourgeois), elle prend tout de suite un caractère social; plus ou moins nettement accusé. Si l’Europe capitaliste a entraîné malgré elle les parties les plus arriérées du monde dans le tourbillon des relations capitalistes, l’Europe socialiste à son tour viendra secourir les colonies libérées avec sa technique, son organisation, son influence morale, afin de hâter leur passage à la vie économique régulièrement organisée par le socialisme. Esclaves coloniaux d’Afrique et d’Asie: l’heure de la dictature prolétarienne en Europe sonnera pour vous comme l’heure de votre émancipation!».

La seconde prémisse est que l’érosion des rapports productifs et sociaux existants dans les colonies provoquera par ricochet l’insurrection armée des indigènes expropriés et opprimés, et que le prolétariat colonial, poussé à l’avant garde du mouvement anti-impérialiste, portera dans le vif de la guerre commune contre l’oppression ses propres aspirations finales, nécessairement différentes de celles des masses petites-bourgeoises et démocratiques, et le poids d’une organisation de parti décidée «à rendre la révolution permanente jusqu’à que toutes les classes plus ou moins possédantes ne soient chassées du pouvoir», comme devait faire et aurait dû faire le prolétariat des pays européens où la révolution bourgeoise attendait encore d’être accomplie, selon l’Adresse de Marx et Engels de 1850. Dans cette Adresse, Marx et Engels écrivent au sujet de l’organisation du Parti révolutionnaire: «L’attitude du parti ouvrier révolutionnaire vis-à-vis de la démocratie petite-bourgeoise est la suivante: il marche avec elle contre la fraction dont il poursuit la chute; il combat sur tous les points où elle poursuit ses buts à elle»... «Pour qu’il puisse constituer une menace pour ce parti qui trahira les travailleurs dès la première heure de la victoire et le contrer énergiquement, il faut que les ouvriers soient armés et organisés». Loin d’inciter le prolétariat à s’enrôler sous la bannière de la bourgeoisie (dans les pays où la révolution bourgeoise n’est pas encore faite), Marx et Engels le poussent à revendiquer l’autonomie politique et organisationnelle du prolétariat.

Le deuxième congrès de l’I.C. reprend entièrement les thèses de Marx et déclare dans les thèses supplémentaires sur les questions nationales et coloniales: «Il existe dans les pays opprimés deux mouvements, qui, chaque jour, se séparent de plus en plus: le premier est le mouvement bourgeois démocratique nationaliste qui a un programme d’indépendance politique et d’ordre bourgeois; l’autre est celui des paysans et des ouvriers ignorants et pauvres pour leur émancipation de toute espèce d’exploitation. Le premier tente de diriger le second et y a souvent réussi dans une certaine mesure. Mais l’I.C. et les partis adhérents doivent combattre cette tendance et chercher à développer les sentiments de classe indépendante dans les masses ouvrières des colonies. Le premier pas de la révolution dans les colonies doit être l’abbattement du capitalisme étranger; mais la tâche la plus importante est la création d’une organisation communiste des paysans et des ouvriers pour les conduire à la révolution et à la république des soviets (…) L’I.C. doit entrer en relations temporaires et former aussi des unions avec les mouvements révolutionnaires dans les colonies et les pays arriérés, sans toutefois jamais fusionner avec eux, et en conservant toujours le caractère indépendant de mouvement prolétarien même dans sa forme embryonnaire».
 
 
 
 
 

I. 2. E - Les bases économico-sociales du conflit algérien du XX ème siècle
 

Dans Programme Communiste n°5 de décembre 1958(l’article est paru aussi dans Programma n°12-1958), nous développions ainsi la question agraire algérienne, avec des données d’une brochure éditée en 1955 par le gouvernement général d’Algérie. «La superficie totale de l’Algérie est de 2 205 000 Km² en incluant les Territoires du Sud, c’est-à-dire d’Aïn Sefra (Colomb Béchar), Ghardaïa (Laghouat) et les Oasis sahariennes (Ouargla), rattachés à l’Algérie au début du siècle. La superficie de l’Algérie du Nord seule est de 210 000 Km², soit 21 000 000 ha (...) Ces 21 000 000 ha nourrissent une population totale de 8 450 000 habitants. 850 000 Européens (1/10 du total environ) y exploitent environ 2 000 000 ha (soit 1/10 de la superficie)».

Mais qu’en était-il précisément ? «En matière agraire, c’est un chiffre de 20 963 580 ha qui, en 1863, a servi de base à l’application du sénatus-consulte impérial sur la répartition de la terre. On sait que la base de la législation actuelle dans ce domaine date de cette époque. Sur ce total (10): — 5 550 835 ha étaient sans valeur pour l’agriculture et déclarés appartenir au domaine public — 4.575.117 ha appartenaient à l’Etat qui se les réserva en faveur de la colonisation officielle, puis privée — 4 458 805 ha appartenaient aux communes, dont seuls 223 000 ha environ propres à l’agriculture devaient être affermés à des fellahs (...) — La propriété privée était enfin réputée s’élever à 11 384 120 ha, dont environ 6 800 000 ha constituaient les terres arables, et 4 584 120 ha représentaient des pacages et des boisements».

Pour établir maintenant, face à cette répartition de la propriété juridique, la répartition en terres improductives, zones forestières, et terres utilisables pour l’agriculture, nous citerons une autre étude, "Aspects et réalités de l’Algérie agricole", éditée à Alger en 1955 par des membres d’une école d’agriculture. Terres improductives: appartenant au domaine public 550 000 ha, aux communes 4 235 000 ha, a l’Etat 715 000 ha, total 5 500 000 ha. Zones forestières: appartenant à des exploitations privées 485 000 ha, de l’Etat 2 157 000 ha, communales: 358 000 ha, total: 3 000 000 ha. Terres utilisées pour l’agriculture: parcours et pâturages 5 700 000 ha, terres arables 6 800 000 ha, total: 12 500 000 ha (soit 60% de la partie habitable) (11). On retrouve le même chiffre en 1830, et l’on peut penser que dans l’Algérie contemporaine ce chiffre n’a pas beaucoup changé tout en diminuant certainement.

* * *

Ce qui a changé durant l’époque coloniale, c’est la forme et la répartition de la propriété. Sous la domination turque, 4,5 millions d’hectares était la propriété de l’Etat, 3 millions appartenaient en propriété privée aux berbères et 5 millions étaient la propriété des clans arabes. Sous la domination française, les terres du Grand Turc seront transférées à l’Etat français et une partie redistribuée aux colons. Peu avant l’indépendance 1/10 des terres appartenaient aux colons. La population européenne représentait alors 1/10 de la population totale.

L’évolution de la superficie de la propriété privée européenne est de 115 000 ha en 1850, 765 000 en 1870, 1 635 000 en 1890, 2 317 000 ha en 1917, 3 028 000 en 1945. [Dans Programme Communiste n°20, nous écrivions que la propriété européenne couvrait dans l’agriculture en 1954 3 028 000 ha dont 2 818 000 de terres agricoles et 210 000 ha de forêts.

Sur les 4 575 000 ha que l’Etat s’est approprié, grâce à des fictions juridiques, au détriment des associations familiales kabyles et des terres collectives des tribus, si l’on déduit 715 000 ha de terres improductives et les 2 157 000 ha de zones forestières encore en sa possession aujourd’hui, il ressort que 1 700 000 ha ont été cédés par l’Etat à des colons. En particulier, plus de 15% des zones forestières, 485 000 ha sur 3 millions, sont propriété privée (par exemple, une société française possède à elle-seule 50 000 ha de chênes lièges en Kabylie).

Toute la population européenne, active ou non, vivant de l’agriculture était en 1954 de 93 000 personnes; elle se montait en 1911 à 221 230 et en 1948 à 123 000 personnes; au début du siècle, elle représentait plus du tiers de l’ensemble de la population européenne: aujourd’hui, elle n’en constitue pas le dixième. Pourtant, la propriété européenne s’est accrue de plus de 50% depuis 60 ans, passant de 1 846 000 à 2 726 700 ha. Elle a ainsi atteint le maximum d’extension et de concentration, car elle occupe maintenant toutes les terres propres à son mode de culture et a comprimé, au-delà de ce qui est supportable, l’agriculture algérienne archaïque.

Ainsi les colons s’accaparent les zones agricoles les plus productives et les grands domaines implantés sur les terres fertiles. Ils orientent la production vers l’exportation tandis que les paysans algériens se trouvent rejetés vers les zones arides de l’intérieur ou forcés de vendre leur force de travail dans les nouvelles exploitations (salariat, métayage). Les lois se sont par conséquent attaquées à l’indivision de la terre qui devient un bien négociable, un article de commerce, ce qui entraîne une altération des liens communautaires et une détérioration des conditions de vie des paysans. Le développement de ce capitalisme agraire aboutit à une forte concentration de la propriété de la terre entre les mains d’une bourgeoisie essentiellement européenne pour 80% des terres. A la veille de l’indépendance, 22 000 exploitants européens disposent de 2 700 000 ha soit près d’un quart des terres agricoles totales, et 40% des surfaces effectivement cultivées. Une minorité de gros colons contrôlent l’essentiel de ces terres. Ce secteur contribue à lui-seul pour 65% de la production agricole du pays. 630 000 exploitants algériens pour 7 340 000 ha de terres souvent très pauvres, ceci montre l’inégalité sociale: 122 ha par exploitation coloniale, 12 ha pour les propriétaires algériens.

Ces terres d’Etat arrachées aux indigènes et remises à des colons, qu’en est-il advenu ? Pour défricher ou enrichir leurs terres, les colons ont brûlé des forêts entières. L’Encyclopédie Britannique de 1911 fait état à ce propos d’un rapport du Consulat anglais à Alger en 1902 qui évaluait à près de 6 millions d’arbres détruits les dégâts causés par les colons. A cause du manque de forêts, la sécheresse s’est étendue et approfondie sur de vastes territoires et, en 1949, les indigènes perdirent près de 3 millions de têtes de bétail. En s’appropriant des pacages (des bois et des forêts), l’Etat a sapé les bases de l’élevage au profit d’une colonisation qui a échoué en grande partie, car les cultures qu’on a voulu introduire ou bien ne se sont pas acclimatées, ou bien les conditions climatiques n’ont pas permis la rentabilité capitaliste que les colons espéraient

Ansi précipitant partout le processus d’érosion du sol (13): "Chaque jour qui passe, écrit M.Dumont, l’Algérie a en moyenne 100 ha de terre en moins" (14). Non seulement la politique de construction de grands barrages réservoirs est freinée par la "terrible menace de l’envasement" (on calcule qu’un barrage doit être totalement amorti en 50 ans, puisqu’au bout de ce délai il est entièrement envasé, ce qui oblige à une agriculture intensive qui dégrade le sol d’une façon le plus souvent irrémédiable en économie mercantile), mais encore elle ne profite en rien à l’énorme secteur de la petite agriculture indigène.

Avec l’extension et la concentration de la propriété foncière, la mécanisation avait fait des progrès spectaculaires. Entre 1939 et 1955, le nombre des moissonneuses-batteuses a augmenté de plus de 7 fois; celui des tracteurs de près de 4 fois. Cette situation se répercute évidemment sur la main-d’khamessat (métayage à 1/5) a diminué rapidement, mais le salariat agricole n’augmente pas pour autant. En 1911, on dénombrait 207 707 salariés de plus de 15 ans. En 1951, le nombre des travailleurs agricoles permanents était de 171 232 dont 8 000 Européens, surtout ingénieurs et maîtrise; il passait à 112 000 en 1954 et 459 000 non permanents.

* * *

Nous reprenons l’article déjà cité de "Programme C." n° 15 (juin 1961) complété par "Programma Comunista" n° 7 de 1961. Les causes du conflit algérien résident dans les transformations apportées par le capitalisme français à la structure de la propriété foncière héritée de la domination turque, des débuts de la colonisation jusqu’à la veille de l’insurrection de 1954. Bien que le mode de production soit essentiellement différent, les données montrent que le capitalisme n’a pas supplanté partout la propriété locale archaïque, qui subsiste dans des zones immenses sous des formes dégénérées et moribondes. Mais, à peine victorieuse, l’agriculture capitaliste elle-même décline, comme le montreront les chiffres sur la production agricole.

Le domaine de la propriété privée s’est généralisé et a pris, du moins dans les grandes exploitations européennes et musulmanes, un caractère pleinement capitaliste: ce n’est pas seulement la terre, les instruments de production, les produits qui sont devenus des marchandises, mais la force de travail elle-même. Sous la domination turque il y avait un large et florissant secteur de propriété communautaire, "formidable pont vers le communisme supérieur"; sous la domination française celui-ci est ruiné: la propriété capitaliste a donné naissance à son fossoyeur, le prolétariat. D’où la situation "explosive" de l’Algérie d’aujourd’hui.

Les statistiques officielles distinguent entre entreprise européenne et entreprise musulmane: nous, en partant du critère courant qui considère capitalistes toutes les entreprises agricoles de plus de 50 ha, distinguerons entre secteur capitaliste – dans lequel nous mettrons côte à côte européens et musulmans – et secteur précapitaliste. Une solution politique correspondant à ce schéma est arrivée en Tunisie et au Maroc, dans lesquels la grande propriété foncière capitaliste des européens est restée intacte à côté de celle des musulmans. Elle pourrait être vue favorablement, au sein du FLN, par les représentants de la grande propriété musulmane et de l’industrie alimentaire et extractive qui y est liée. Mais observons tout de suite que le poids des paysans pauvres (les éléments radicaux du FLN) n’est pas négligeable. En Tunisie et au Maroc, la solution de compromis a été possible parce que la propriété communautaire – qui joue maintenant un rôle réactionnaire de stabilisation de la paysannerie, analogue à celui de la propriété privée parcellaire de l’Europe occidentale – était moins dissoute qu’en Algérie. Paradoxalement, c’est la nombreuse colonisation européenne, en s’appropriant les meilleures terres musulmanes, qui a contribué à la solution explosive propre à l’Algérie en comparaison aux deux autres territoires nord-africains: voici le secret d’un pays dans lequel la lutte anti-impérialiste a pris la forme la plus violente et sera sans aucun doute décisive.

Voici le tableau dont les données sont fournies par les statistiques officielles:

Entreprises agricoles superficies en milliers d’ha
               Non-musulmane Musulmane  Total
Moins de 1 ha           0,8     37,2     38,0
De 1 à 10 ha           21,8   1341,3   1363,1
De 10 à 50 ha         135,3   3185,8   3321,1
De 50 à 100 ha        186,9   1096,1   1 283,0
Plus de 100 ha       2381,9   1688,8   4 070,7
                    ——————   ——————  ———————
Total                2726,7   7349,2  10075,9

Dans P.C. n° 5, nous formulions:

Les principaux secteurs de la production agricole (en 1955)(ha)
                           Musulmans  Européens
Terres au repos ou jachère 1 800 000    650 000
Céréales d’été et d’hiver  2 670 000    910 000
Légumes secs                  80 500     42 000
Vignoble                      42 000    356 000
Agrumes                        4 000     29 000
Arbres fruitiers             164 000     35 000
Cultures maraîchères          28 000     27 000
Cultures fourragères          96 500    103 000




Nous devons compléter ce tableau par les données suivantes:

1. Un dixième seulement de la superficie plantée de vignes appartient aux musulmans.

2 0910 000 ha de céréales cultivés rationnellement par les européens produisent plus de 8 millions de quintaux (la moitié est constituée de blé tendre destiné à l’exportation), alors que 2 0670 000 ha surtout cultivés traditionnellement (en blé dur destiné à l’auto-consommation familiale) ne parviennent à produire que 11 à 12 millions de quintau.

3. Le capitalisme agricole s’est concentré en majeure partie sur la vigne, les agrumes et les arbres fruitiers (sur une valeur de production agricole de 142 milliards, 50 proviennent de la vigne, 16,5 des agrumes et cultures maraîchères, et 20 milliards des arbres fruitiers). Si les officiels ont pu calculer la valeur de la production agricole, c’est la partie commercialisée de celle-ci qui a été prise en considération. Seule une estimation approximative de l’auto-consommation des agriculteurs (20 milliards en 1953) a été réalisée par le rapport Maspetiol en 1955. Cette auto-consommation n’a pu porter évidemment que sur les céréales et sur une faible part des fruits et légumes.

L’évolution du vignoble algérien est à noter: 1850, 810 ha; 1905, 162 000 ha; 1930, 221 000 ha; 1955, 400 000 ha. Entre 1929 et 1931, près de 250 000 ha ont été plantés en vignes à la hâte. La concentration du vignoble est à retenir: dans la plaine de la Mitidja près d’Alger, en 1930, plus de la moitié de la surface totale plantée de vignes est occupée par des propriétés de plus de 100 ha. Dans l’arrondissement d’Oran, en 1929, 130 vignobles de plus de 100 ha couvraient 42,7% de la surface totale complantée. Pour les agrumes, contre 4 000 ha plantés en 1913, plus de 30 000 le sont en 1952. Notons aussi que la quasi totalité du vin (en 1953, sur 18 millions d’hectolitre, 2 millions étaient consommés sur place) est exportée vers la France.

* * *

La population arabe était passée de 3 millions en 1830 à 7,7 millions en 1955. Tenant compte du faible niveau technique des exploitations agricoles des fellahs, la production de céréales était passée d’environ 1,6 millions de tonnes en 1886 à 1,2 millions de tonnes. Dans le même temps, la production par tête était passée de 500 kg à 155 kg. Il en résulta que les fellahs et une bonne partie de la population musulmane des villes crevaient de faim. [Aujourd’hui, 2001, la population a atteint 29 millions et la production de céréales par tête est tombée en 1992 à 138 kg]. Par conséquent la terre algérienne dans les conditions de production actuelle ne peut nourrir sa population et le pays importe la majeure partie des denrées.

Dans les secteurs de base de l’alimentation, la production agricole par tête d’habitant entre 1911, 1938, 1953 a diminué de façon catastrophique.

PRODUCTIONS (en milliers de q., huile en millions d’hl)
                      1911          1938          1953
                  total kg/hab. total kg/hab. total Kg/hab.
Blé(dur et tendre) 9080  163     9560  132    11360  119,2
Orge               9680  174     7220   99,8   7907   83,0
Pommes de terre     437    7,9          10,6   2442   25,8
Maïs                140    2,5    142    2,0    124    1,3
Légumes secs        392    7      332    4,6    579    6,0
Dattes                     8,8          12,2   1019   10,7
Huile d’olive       179    3,2    174    2,4    289    3,0






La même baisse s’est produite dans le cheptel dont l’élevage est essentiellement l’affaire des algériens.
 La décadence de l’agriculture est, comme on le sait, un phénomène typique de l’économie capitaliste, aggravée ici par le taux élevé d’augmentation démographique de la population algérienne (aujourd’hui calculé à 28 pour mille, trois fois celui des européens en Algérie)».

* * *

 La population musulmane, elle a doublé en un demi siècle (1886: 3 300 000 et 1948: 7 600 000). C’est l’augmentation de la population rurale de 3,5 millions à 5,7 millions qui est à retenir (en 1954, on parlait de un million de chômeurs ruraux!). L’excédent de la population rurale, poussé par la misère et la faim (la production totale de grains par tête d’habitant musulman s’effondre, de plus de 5 quintaux à moins de 2 quintaux entre 1872 et 1948. En 1871, l’Agérie consacre 1 ha par habitant à la culture des céréales, en 1960, 0,31 ha. Au début du siècle, on compte 1,84 mouton par habitant, 0,60 en 1960. Dès les années 1930 l’agriculture algérienne est incapable de nourrir et d’occuper tous les algériens), subissant un chômage partiel ou total, végète à la campagne, s’entasse dans les bidonvilles de la côte (Constantine a vu sa population tripler en 50 ans, Oran sextupler, Alger septupler), ou émigre en France (les algériens en France représentent en moyenne 13 à 15 % de la population mâle adulte; pour la Grande et la Petite Kabylie, la proportion d’émigrants atteint souvent 35 et même 50%).

Les algériens expropriés affluent dans les bidonvilles et concurrencent les ouvriers européens qui sont privilégiés, car ils ont des "droits" que n’ont pas les algériens. La concurrence tant en France qu’en Algérie entre les travailleurs européens et l’immense armée constituée par les expropriés algériens de la terre aggrave les conflits entre les deux communautés. Dans ce pays, où toute la race, toute la nation oppresseuse apparaît donc comme la classe privilégiée, la lutte de classe revêt fatalement la forme d’une lutte raciale et nationale.

 Les statistiques mettent en évidence une population musulmane active de 3,2 millions, soit 2,1 millions d’hommes et 1,1 million de femmes. Sur cette population active musulmane, l’agriculture – dont on sait qu’elle doit nourrir 5,7 millions d’individus – occupe 2,8 millions de personnes, dont 1,7 millions d’hommes et un million de femmes. Puisque seuls environ 550 000 sont fellahs (propriétaires exploitants) sur un total de 1 700 000 chefs de famille, on peut être certain de compter plus d’un million et demi de journaliers agricoles, hommes et femmes, qui sont parqués dans les exploitations européennes des plaines à vin, agrumes et cultures maraîchères.

Avec l’extension et la concentration de la propriété foncière, la mécanisation avait fait des progrès spectaculaires. Entre 1939 et 1955, le nombre des moissonneuses-batteuses a augmenté de plus de 7 fois (…) celui des tracteurs de près de 4 fois (…) Cette situation se répercute évidemment sur la main-d’khamessat (métayage à 1/5) a diminué rapidement, mais le salariat agricole n’augmente pas pour autant (…) En gros, le secteur capitaliste (y compris aussi les petites entreprises des arbres fruitiers européennes à culture intensive) comprend 5 500 000 ha et le secteur précapitaliste 4 550 000. Ainsi le type capitaliste domine le type traditionnel musulman.

* * *

Dans les villes, s’entassent près de 1,5 million de musulmans, dont le quart seulement sont artisans, le reste étant constitué par un pur prolétariat, essentiellement confiné aux activités de man

A la base de l’économie urbaine, se trouvait l’artisanat, qui bien que moribond, faisait encore vivre dans les années 50, dans des villes comme Alger et Tlemcen, 1/3 de la population. A côté s’était développée une industrie légère de transformation, qui voyait la coexistence de l’atelier familial et artisanal, et de la petite et moyenne et grande entreprise de salariés. Cette industrie comprenait l’industrie alimentaire, du cuir, de la laine, et aussi après la seconde guerre mondiale, du coton, en plus de l’alfa pour les papeteries et l’industrie du liège; y appartenaient également les industries vinicoles aux débouchés européens.

Le troisième secteur, celui de l’industrie lourde, se caractérisait par son étroitesse tant qualitative que quantitative. Insuffisance notoire des infrastructures économiques: régime hydraulique, équipement énergétique, voies de communication, notamment le réseau ferré qui se réduisait à une seule voie le long de la côte, etc. Prédominance des industries extractives sur les industries de transformation, manque presque total des industries de bases comme la métallurgie et la chimie, etc. A l’inverse l’industrie hautement spéculative du bâtiment était hyperdéveloppée. De ce fait durant la période coloniale de nombreuses villes furent construites.

 Les statistiques de 1954 indiquent que les ouvriers ne dépassaient pas 250 000 dont 59 000 européens et 191 000 algériens. En ajoutant à ce chiffre les employés du commerce et les employés d’industrie, on arrive à un total de 330 000 salariés, ce qui ne correspondait même pas au tiers de la population qui souffrait donc du chômage. Pour absorber la surpopulation relative, il aurait fallu que l’emploi dans l’industrie et le bâtiment augmente de plus de quatre fois, et dans ce but les investissements auraient dû augmenter de plus de 10 fois. La production minière algérienne (minerai de fer, phosphate) est presque entièrement exportée à l’état brut, comme le montrent clairement les chiffres suivants (1953): minerai de fer: production 3.372 milliers de tonnes dont 3.211 pour l’exportation; phosphates: production 603 milliers de tonnes dont 561 pour l’exportation (…) La part de l’industrie au sein du PIB passera de 10,9% en 1880 à 14% en 1930, 26% en 1955.

Au sujet du commerce extérieur de l’Algérie, dont on trouvera ci-dessous l’évolution depuis la conquête, on sait que depuis 1835 les marchandises française entrent librement en Algérie et qu’à partir de 1867 la totalité des marchandises algériennes exportées en France n’y paient aucun droit d’entrée. Dès 1892, à la suite de l’élévation du tarif des douanes en France, on constate la disparition presque complète du commerce de l’Algérie avec d’autres pays que la France (12).

* * *

La situation de l’Algérie en 1955 ("le Monde" du 24-30 nov. ’55) est ainsi dépeinte: «La partie moderne du pays est fondée sur les européens (1 million) et 800 000 musulmans se sont agrégés au système. Cet ensemble forme un cinquième de la population pour assurer commerce, industrie, transport, professions libérales, agriculture d’exportation (vigne, agrumes, maraîchages), administration. Les autres soit plus de 7 millions continuent à vivre à peu près comme avant en circuit fermé (ils consomment ce qu’ils produisent). Un million d’hommes algériens est sans emploi: 800 000 dans le bled, 100 000 en ville, 100 000 en métropole. Le chômage tend à s’aggraver à cause de l’accroissement de la population (le taux de mortalité a diminué à cause des progrès non de l’hygiène mais de la médecine, des Français en Algérie) et par la réduction brutale des travaux d’entretien réduits au minimum par les colons. Plus de la moitié des habitants de l’Algérie vivent dans des gourbis traditionnels à base de branchages et de terre séchée, ne parlant pas le Français. En ce qui concerne la situation industrielle, il y a 200 000 ouvriers algériens en Algérie et 200 000 en France. En Algérie, les trois quarts sont employés dans les entreprises de travaux publics et de bâtiment; les autres soit 50 000 sont partagés entre les mines et les industries légères de transformation.

«Côté agriculture, l’exode rural ne découle pas comme en France d’un besoin de main d’qui ne nourrit plus. Les européens ayant des intérêts dans l’agriculture sont dominants, politiquement et économiquement, mais ne forment qu’une petite minorité. La plupart des européens sont commerçants, employés, fonctionnaires, ouvriers, ou exercent des professions libérales. Les gros propriétaires comptent parmi eux un nombre appréciable de musulmans; chaque année depuis 10 ans, les musulmans ont racheté la terre appartenant aux européens.

«Il faut distinguer 2 agricultures: l’une utilise des procédés modernes et est orientée vers l’exportation en France continentale et n’apporte des ressources à la population que par les salaires qu’elle distribue; l’autre, traditionnelle dans ses méthodes, a pour but de satisfaire la consommation familiale. L’agriculture moderne a bénéficié depuis la guerre de travaux d’irrigation coûteux mais ils se sont révélés inutilisés: le volume de l’eau vendue et les superficies irriguées n’augmentent pas, alors que les périmètres irrigables s’accroissent chaque année. La plupart des progrès techniques ne s’accompagnent pas de mécanisation et donc de diminution de la main d’

Des projets de réforme agraire redeviennent d’actualité: exproprier les gros colons et distribuer les terres aux pauvres fellahs ? Mais sans effort d’éducation générale et technique, cette opération se traduirait par une régression économique.

«En 1950, la population active européenne occupée dans l’agriculture n’atteignait pas 130 000 personnes soit 14% des 900 000 européens présents en Algérie, tandis que celle musulmane s’élevait à 6 320 000 personnes. Les 130 000 européens (avec l’aide d’une main d’meilleures – tandis que 6 millions de musulmans cultivaient 30% des terres fertiles. En 1954, la surface moyenne de la propriété européenne était de 125 ha, celle musulmane 8-10 ha (en Kabylie, 36 ares!). Or pour assurer le minimum vital d’une famille, 20 ha dont 10 en jachères et parcours, sont nécessaires! Les 6 millions de terres fertiles possédées par plus de 6 millions d’agriculteurs musulmans devraient au moins doubler pour que la population passe de la misère noire à une pauvreté "décente" (Les conditions techniques ne peuvent de plus guère évoluer dans le cadre de la petite propriété). Il faudrait donc 6 millions d’ha (dont la moitié en pâturages) supplémentaires. Or la propriété européenne ne couvre que 3 millions d’ha de terres arables …! Et dans les accords d’Evian, le FLN promettait de respecter la propriété européenne! Heureusement que l’OAS a entraîné la panique parmi les européens en 1962 et qu’ils ont fui précipitamment!

«Au 1er janvier 1955, l’enseignement primaire comptait 480 000 élèves: 180 000 enfants européens de 5 à 14 ans, 300 000 enfants musulmans sur 2 400 000 du même âge soit 1 sur 8! Au recensement de 1948, un musulman sur 10 avait déclaré savoir parler le français. De plus les services publics sont tout à fait embryonnaires; le réseau routier est à larges mailles, l’équipement scolaire inférieur à 10% des besoins».

* * *

 «Si l’on étudie les données concernant les classes sociales (nombre de familles et d’individus, revenu par individu, rapport à la même catégorie en France: tableau publié dans P.C. n°15 p.56), on note que les catégories privilégiées de la colonie et leurs homologues indigènes sont ultra-riches. Leur intérêt est commun. Une très grande partie de la population algérienne ne rentre dans aucune classe définie, parce qu’elle a été privée de toute base économique d’existence par le capitalisme européen. C’est ce qui explique à la fois la violence de la révolte et la confusion de ses objectifs sociaux. Un prolétariat plus puissant, sous la conduite d’une Internationale révolutionnaire, aurait pu diriger la révolution devant laquelle la bourgeoisie
algérienne reculait.

Le futur Etat algérien ne pourra pas développer l’industrie au point d’absorber tout l’excédent de la population rurale que des statistiques bourgeoises évaluent à 780 000 hommes et qui ne fait qu’augmenter avec la régression du secteur agricole par rapport au secteur industriel qui caractérise tout développement capitaliste.

Aucun pays de l’aire arabe n’a jusqu’à présent résolu ce problème social de la surpopulation rurale qui, en Algérie, se posera avec toute son acuité précisément quand le problème national sera résolu. Et en 1961, comme en 1919, [comme en 2000], la seule perspective de libération effective reste celle que l’Internationale Communiste formula dès ses premiers Congrès: la libération des forces productrices de tous les pays des tenailles serrées par les Etats nationaux par l’union de tous les peuples avancés ou ex-colonisés et retardataires, dans une étroite collaboration économique conformément à un PLAN ECONOMIQUE COMMUN. Or le "plan économique commun", en politique, c’est la dictature universelle du prolétariat.

Jamais la bourgeoisie algérienne, formée surtout de propriétaires fonciers, ne serait entrée en lutte pour l’indépendance nationale sans la pression irrésistible des masses populaires. Trop d’intérêts économiques la liaient à la bourgeoisie française.Trop grande était sa peur devant la masse énorme des expropriés et du prolétariat nés de la colonisation dont elle s’accommodait. L’obtention de l’indépendance signifierait pour elle la nécessité de rétablir le calme par ses seuls moyens. Seule, il lui faudrait exercer la terreur, puiqu’en tant que classe privilégiée elle ne pourrait pas réaliser la réforme agraire indispensable pour rendre aux expropriés la terre, base de leur existence économique. Voilà pourquoi elle eut toujours tendance aux compromis, pourquoi le GPRA pactise avec l’impérialisme français.

Nous reprenons la conclusion de Programme Communiste n°5. L’Algérie n’a jamais pu se doter de formes d’organisation de la production susceptibles d’évoluer même tardivement vers des structures appelant l’Etat national comme au Maroc. La pétrification des formes sociales jusqu’au milieu du 19ème siècle nous aide à comprendre comment et pourquoi, sur cette terre ingrate, la conquête française s’est heurtée près d’un siècle durant à une résistance du communisme tribal.

Dans les années 50, notre parti affirmait que pour que la production agricole se maintienne au même niveau et plus que la croissance de la population, il fallait d’importants investissements du capital financier international. Il fallait ainsi construire de grandes digues, des systèmes d’irrigation et réaliser des travaux de drainage. Le nouveau pouvoir sorti de la guerre d’indépendance devait être confronté au même dilemme que le pouvoir colonial de 1830: immobiliser des investissements importants dans le secteur agricole, avec peu de revenus, ou investir dans l’industrie, en sacrifiant l’agriculture, mais avec une rotation du capital plus rapide et des revenus plus hauts. Au contraire nous avons prévu que l’Algérie n’arriverait pas à résoudre le problème du chômage et à sortir de la monoindustrie fournisseuse de matière première, et que l’agriculture serait sacrifiée sur l’autel du développement de l’industrie. De ce fait l’on pouvait prévoir que l’Algérie deviendrait une poudrière en Afrique.

Différentes considérations nous ont amené à ce jugement. Premièrement l’Algérie, petit pays aux ressources humaines et naturelles (en dehors du pétrole et du gaz) limitées, est un pays pauvre avec des infrastructures peu développées. Il ne peut s’industrialiser sans d’importants investissements provenant du capital financier international. Or les coûts de production dans un pays sous développé, du fait de l’absence d’infrastructures et de main d’dans un pays développé. Le seul avantage, mais qui ne contrebalance pas ces défauts, est le faible coût de la main d’qualifiée. De fait aucun investissement ne sera fait par le capital financier international, sauf dans l’industrice pétrolière, le seul secteur qui intéresse et qui rapporte.  Tous les prêts, que feront les grands Etats impérialistes, comme la France, les Etats Unis ou l’impérialisme italien qui commercera aussi avec l’Algérie, ne seront pas des investissements de capitaux dans l’industrie mais de simples prêts pour écouler leurs marchandises.

Une autre considération est que l’on ne pouvait avoir d’industrialisation de l’Algérie sans réforme agraire radicale. Cette réforme agraire révolutionnaire aurait permis, en stimulant la production agricole, de créer un marché national avec l’enrichissement des fellahs. Or sur ce point l’on pouvait avoir de sérieux doutes sur les capacités de la révolution algérienne à engager une telle réforme. La bourgeoisie algérienne bien que numériquement faible n’était pas négligeable, surtout la bourgeoisie agraire. Les fermes musulmanes de 50 ha à plus de 500 ha représentaient presque 28% des terres de l’ensemble des exploitations agricoles, et si l’on considère les seules exploitations musulmanes, l’on passe à près de 37%. Cette bourgeosie algérienne qui, sous la pression des masses, devait prendre la tête de la révolution après le refus catégorique de tout compromis de la part de la bourgeoisie française, manifesta immédiatement sa peur des insurgés et ses réticences à mettre en question les rapports dans l’agriculture où elle avait elle-même beaucoup d’intérêts.

On pouvait donc prévoir dès les années 60 que l’Algérie resterait surtout un pays mono-industrialisé, avec le pétrole et le gaz et un peu d’acier, et un fournisseur de matières premières et de main d’surtout européens, parmi lesquels la France. Et qu’elle aurait été contrainte à importer une masse toujours plus grande de produits agricoles et industriels.

(«à suivre - Sommaire - à suivre»)
 NOTES

8. Citons un article d’Engels de mi-janvier 1848 publié dans The Northern Star n°535 et qui commente ainsi la fin de la lutte de l’émir Abd-El-Khader en 1847 contre le régime bourgeois français. «Upon the whole it is, in our opinion, very fortunate, that the Arabian chief has been taken. The struggle of the Bedouins was a hopeless one, and though the manner in which brutal soldiers, like Bugeaud, have carried on the war is highly blameable, the conquest of Algeria is an important and fortunate fact for the progress of civilisation. The piracies of the Barbaresque states, never interfered with by the English government as long as they did not disturb their ships, could not be put down but by the conquest of one of these states. And the conquest of Algeria has already forced the Beys of Tunis and Tripoli, and even the Emperor of Morocco, to enter upon the road of civilisation. They were obliged to find other employment for their people than piracy, and other means of filling their exchequer than tributes paid to them by the smaller states of Europe. And if we may regret that the liberty of the Bedouins of the desert has been destroyed, we must not forget that these same Bedouins were a nation of robbers, – whose principal means of living consisted of making excursions either upon each other, or upon the settled villagers, taking what they found, slaughtering all those who resisted, and selling the remaining prisoners as slaves. All these nations of free barbarians look very proud, noble and glorious at a distance, but only come near them and you will find that they, as well as the more civilised nations, are ruled by the lust of gain, and only employ ruder and more cruel means. And after all, the modern bourgeois, with civilisation, industry, order, and at least relative enlightenment following him, is preferable to the feudal lord or to the marauding robber, with the barbarian state of society to which they belong». (Collected Work, Vol. 6).

9. A ce sujet, Fehrat Abas déclarait en 1934 ces phrases caractéristiques: «Le plus grand danger qui nous menace, nous qui voulons collaborer avec le peuple français, c’est la révolte des fellahs qui sont prêts à prendre les armes. Le seul moyen de nous sauver de cela, c’est de permettre l’accession des fellahs à la petite propriété en lui facilitant le rachat des terres».

10. Cf "La paysannerie musulmane" de A.Guellati de 1955.

11. Pour avoir un point de comparaison, les superficies agricoles représentent en Italie et en Angleterre 18 millions d’ha et en France 39 millions d’ha en 1955.

12.   "L’Algérie dans l’impasse" de Sylvain Wismer (éditions Spartacus de 1948) nous apprend que la charte du colonialisme français ou "monopole du pavillon" stipule qu’en ce qui concerne l’Algérie, toutes les personnes et tous les objets en provenance ou à destination de la métropole doivent obligatoirement emprunter des vaisseaux battant pavillon français. Or le fret français est le plus cher du monde. En conséquence les prix des denrées importées se trouvent déjà artificiellement majorés et ceux exportés sont dévalués au départ pour affronter les marchés métropolitains. De plus une surtaxe douanière est appliquée dans les ports français métropolitains pour toutes les marchandises de provenance algérienne se trouvant ainsi défavorisées par rapport aux marchandises provenant d’autres pays. Paysannerie et prolétariat algérien sont soumis à ce chef à une surexploitation exagérée du fait de l’impérialisme métropolitain. [Soulignons que ce fait sera la base du mécontentement grandissant des bourgeois "colons" vis à vis de ceux métropolitains!]
En ce qui concerne la situation agraire, seuls les "européens" produisent pour l’exportation des céréales. Le vignoble, 1/15 ème des sols arables, est presque essentiellement européen (9/10ème). Il n’y a comme exportation indigène importante que celle des figues en Kabylie et de la viande sur pied. En un mot, l’agriculture indigène est figée et seule l’agriculture "européenne" est commercialisée. La population est de 7 130 000 habitants sur 210 000 Km² (7,3 pour 2 338 000 Km²) dont 975 000 européens et assimilés (Juifs autochtones). La répartition entre les villes et les campagnes est dans le rapport global de 1 à 7 avec 406 000 musulmans et 656 000 européens dans les villes, 318 000 européens et 5 854 000 musulmans dans les campagnes.

13.  Dans Programma Communista n°7 de 1961, il était noté: «Les terres les meilleures du littoral, destinées aux cultures de vignes, agrumes, produits ortofruticoles, et toutes les cultures industrielles (alfa, sucre, etc.) sont dans les mains des Européens».

14.  L’érosion est le produit non tant de conditions naturelles défavorables que de la destruction de l’agriculture traditionnelle bien adaptée à ces conditions par l’agriculture capitaliste des colons. L’érosion a 2 causes principales: la première résulte des méthodes primitives des indigènes sur les terres qui leur ont été laissées, et surtout du fait que la colonisation, en les expropriant des terres fertiles, les a obligés à déboiser et à défricher des terres de plus en plus élevées en altitude ; la seconde est la conséquence de l’exploitation forcenée, dans les vignes surtout, en vue d’un rendement immédiat (les rendements dans les vignobles d‘Oran et de Bône s’abaissent jusqu’à n’être plus maintenant que de 15 hl à l’ha au lieu de 80 hl - Cf. P.C. n°5). Si le reboisement est le principal moyen de lutte contre l’érosion des sols, comment rendre à la forêt un domaine livré à la culture par l’âpreté capitaliste sans chasser le capitaliste ?