Parti Communiste International
 
 
ALGERIE, HIER ET AUJOURD’HUI

(«à suivre - Sommaire - à suivre»)





III. BILAN ET PERSPECTIVES MARXISTES
       DE L’INSURRECTION ALGERIENNE
 
 

Avec ses revendications de démocratie, de liberté et d’égalité, la nature petite bourgeoise du FLN lui font rejeter avec effroi de faire appel à la force de classe pour imposer à l’impérialisme par la violence leurs revendications de liberté et d’égalité. En France tous nos partis démocrates, de la droite à la gauche (socialiste et stalinienne) ont condamné le terrorisme algérien, et "c’est-à-dire à une négociation qui liait les mains des insurgés !

Or les directives de la III I.C. avaient été fort claires: tout mouvement anti-impérialiste suit "forcément" le chemin des "révolutions manquées" s’il reste sous une direction nationaliste et bourgeoise, et ce ne sont pas les promesses du FLN d’instaurer "le paradis sur terre" pour les classes algériennes pauvres dans l’Algérie indépendante qui pourront certes, nous marxistes, nous en dissuader. Mais jamais la IIIème Internationale n’a tiré de cette position programmatique la conclusion que les communistes des pays colonisés (et à plus forte raison des métropoles colonialistes !) devaient se résigner à la domination impérialiste, et s’opposer à la lutte armée. Ce que l’Internationale demandait aux partis adhérents, c’était de COMBATTRE «la tendance du mouvement bourgeois démocratique nationaliste ayant un programme d’indépendance nationale et d’ordre bourgeois» à diriger «celui des ouvriers et paysans ignorants et pauvres pour leur émancipation de toute espèce d’exploitation» et de «chercher à développer les sentiments de classe indépendante dans les masses ouvrières des colonies». Cette tâche incombait naturellement aux communistes des pays colonisés qui avaient par ailleurs le devoir de soutenir tout mouvement national-révolutionnaire se plaçant sur le terrain de la lutte armée. Quant aux communistes des pays colonialistes, ils devaient bien entendu combattre leur propre impérialisme, «les intérêts de la classe ouvrière et sa lutte contre le capitalisme exigeant qu’une riposte soit infligée à la politique nationaliste de la bourgeoisie». Ces positions classiques n’ont absolument rien à voir avec celles du PCA, du PCF et encore moins du FLN !

Rappelons que le PCF, parmi tant d’autres traîtrises, participait au gouvernement bourgeois en 1945-48, gouvernement qui réprima sauvagement les émeutes de la faim de Constantine en mai 1945, ou qu’il votait les pouvoirs spéciaux pour la répression en Algérie en 1956 (27).
 
 
 
 

III. 1 - LA QUESTION AGRAIRE EST LE N
 

Voici de larges extraits de l’article publié dans Programme Communiste n°10-1960 (p.40-58) intitulé "La longue impasse algérienne" et qui nous fournit une formidable analyse du processus de "paix" en cours, et des "craintes" que nous avions et qui se sont révélées bien trop justes !

«Panorama d’aujourd’hui. En novembre 1954 éclatait en Algérie la première révolte anti-impérialiste généralisée que ce pays ait connue en plus d’un siècle de colonisation française, en dépit de son insoumission profonde. Il aura fallu cinq ans, mois pour mois, avant qu’une issue se dessine, qu’un compromis semble s’amorcer dans cette lutte qui ne devait avoir cesse ni trève jusqu’à l’obtention de l’indépendance politique complète, ou jusqu’à la défaite totale. De toutes parts, on célèbre la paix qui se prépare et dont la promesse semble satisfaire toutes les classes et tous les courants, à l’exception des ultras qui la redoutent, fanatiquement attachés qu’ils sont au maintien intégral de leur ancien mode de vie et bien décidés à ne faire aucune concession entamant leurs privilèges de conquête.

«Dans une société divisée en classes, quand l’unanimité se fait sur quelque chose, on peut être certain que la classe dominée s’abuse, qu’il existe quelque part un gigantesque malentendu. Bien sûr, on connaît toutes les raisons que les classes non-possédantes ont de préférer la paix à la guerre. Cependant, toute paix ne signifie pas la suppression des contradictions aiguës qui ont rendu la guerre inévitable. Lorsqu’il s’agit d’une guerre sociale – la guerre d’Algérie en est une – le prolétariat, seule classe émancipatrice de la société, a le devoir de se demander d’où sort cette paix qu’on lui vante, et où elle mène.

«Jusqu’à la déclaration présidentielle du 16 septembre, la position officielle de la bourgeoisie française dans la question algérienne était bien nette: la paix ne peut venir que de la pacification complète du pays, c’est-à-dire de l’écrasement des rebelles. Toute rencontre ou négociation avec les représentants des rebelles étaient exclues. La victoire militaire remportée, il y aurait eu on ne sait quelle consultation politique. Le 16 septembre, le général a lancé solennellement le principe de l’auto-détermination. Le 10 novembre, il a invité ouvertement les chefs FLN à une rencontre sans discussion politique pour un cessez-le-feu. Ceux-ci n’ont pas répondu si défavorablement. Tout le changement est là. (...) Qu’est-ce que tout cela signifie?

«Du point de vue politique, l’auto-détermination est une formule d’union nationale s’il en fût, puisqu’elle se concilie, du moins dans l’abstrait, avec toutes les "solutions" depuis longtemps dans l’air, de l’indépendance à l’intégration. Dans le domaine des "principes", cependant, elle exprime au moins un doute à l’égard de la thèse bien connue des ultras: l’Algérie, c’est la France.

«Dès lors que cette vieille thèse n’a plus les faveurs du pouvoir, est-il besoin de s’y attarder? Sans doute. Le temps n’est pas si lointain où en haut lieu on en faisait une question de principe, et donc de police. Chose tout de même fort curieuse: supposons en effet qu’en 1954, c’est-à-dire exactement cent soixante et onze ans après la victoire des Américains dans leur lutte d’indépendance contre la vieille Angleterre, quelqu’un se soit tout d’un coup avisé de dire: "George III avait raison et Washington tort: l’Amérique, c’est l’Angleterre !", tout le monde l’aurait pris pour un fou. Pourtant, il n’est nul besoin d’être marxiste pour remarquer que l’aire géo-humaine à laquelle appartient le territoire algérien est au moins aussi nettement distincte de celle de la France que l’Amérique du nord l’était de l’Angleterre, en dépit de la moindre distance. Il doit être permis d’aller jusqu’à dire... que du point de vue de son peuplement, elle l’est incomparablement plus: les insurgés américains étaient de souche européenne (les indiens ne comptaient pas, ils avaient été décimés); dans ce cas-ci, les rebelles sont des arabo-kabyles que ni leur histoire, ni leur organisation sociale au moment de la conquête, ni leurs coutumes, ni leur langue ne prédestinaient certes "par nature" à former une seule et même nation avec les Français ! Circonstance non négligeable, au moment de la révolte, ils étaient huit fois plus nombreux que les Français de souche installé chez eux.

«On voit donc la portée du principe d’auto-détermmination dans le domaine des "principes": nous voici remonté (par la grâce du général, croient les naïfs) des abîmes où l’impérialisme avait fait tomber la démocratie bourgeoise française jusqu’au niveau – tout théorique ! – du...général La Fayette, qui n’était même pas un jacobin ! En 1959, c’est tout autre chose qu’un exploit, et encore moins une audace. En fait, le principe en question ne marque aucun progrès sur la reconnaissance vague d’une "personnalité" algérienne. Avant le général, bien d’autres avaient eu ce très banal mérite démocratique: cela ne les empêchait pas d’être des partisans forcenés de la "pacification". A l’époque impérialiste, le simple dépoussiérage des plus antiques valeurs démocratiques de la bourgeoisie coûte des prix exorbitants. Pour la dernière concession à l’évidence que... "L’Amérique ce n’est pas l’Angleterre": 145 000 maquisards algériens; 13 000 "pacificateurs" français et près de 14 000 civils tant français que musulmans. C’est la statistique des morts communiquée par le général...

«Ceci dit, pour la bourgeoisie, les principes sont une chose, et la politique réelle en est une autre. Quel est le sens politique réel de l’auto-détermination? Il ressort clairement tant des déclaratins présidentielles que des commentaires explicatifs du délégué général Delouvrier à l’usage des ultras: «Déposez D’ABORD les armes. Ensuite, après une préparation de QUELQUES ANNEES, vous VOTEREZ. Tout le monde, Y COMPRIS LE FLN, pourra participer à la compagne électorale. Vous direz si vous voulez que l’Algérie accomplisse son destin avec ou sans la France. Puis, comme vous AUREZ CHOISI d’être avec la France, on vous demandera si vous voulez être administrés comme les départements français (l’intégration, dont tant de bourgeois murmurent qu’elle coûterait bien cher !), ou bien selon tel statut précis qui AURA ETE ETABLI D’ICI LA, sous contrôle du gouvernement».

«Laissons de côté la question des moyens dont tout Etat moderne dispose pour obtenir précisément le vote conforme à ses désirs: il suffit d’un bon démocrate et, parfois, d’un communiste français, pour développer cet argument en long et en large, avec références algériennes à l’appui. L’essentiel n’est pas là, pour un marxiste véritable. L’essentiel, c’est que le gouvernement, qui ne souhaite nullement accorder l’indépendance, compte PRECISEMENT sur le passage de l’action ARMEE à la propagande ELECTORALE pour user le courant indépendantiste: quel plus bel hommage pouvait-il être rendu à la méthode NON LEGALITAIRE, NON PACIFIQUE de lutte politique et sociale? Tant qu’il reste sur le terrain du combat armé, le FLN est irréductible: sa force, il la puise dans l’exaspération des masses spoliées et misérables du pays, qui apparaît quasiment inépuisable. Dès qu’il descend sur le terrain de la compétition pacifique, par contre, IL EST PERDU, car il est incapable d’assortir sa revendicatin d’indépendance POLITIQUE d’aucun programme SOCIAL, pour cette bonne raison que son indépendantisme est purement bourgeois. Dans le mouvement armé, le principal rôle revient aux pauvres et aux ignorants: ce sont toujours ceux-là qui fournissent les effectifs des rébellions, et qui donnent leur vie sans compter pour les causes qu’ils croient libératrices, avec un "fanatisme" aveugle. Dans la compétition pacifique, ils ne trouvent plus leur emploi. Le rôle principal passe aux gens instruits et éduqués, à ceux qui savent parler, et qui sont aussi pour des résultats "pratiques" et "concrets". Mais entre un parti nationaliste réduit à sa seule couche intellectuelle et bourgeoise "praticienne", pressé d’ailleurs d’être "raisonnable" par toutes les puissances du monde, de l’Amérique ploutocratique à la Russie "socialiste", de la France impériale à la Tunisie et au Maroc "libérés"; entre ce parti fatalement minoritaire mais que, surtout, son abandon des armes aura dépouillé de son auréole d’héroïsme, d’une part, et la France de l’autre, c’est-à-dire le pouvoir consacré par la routine et la peur, mais parlant un langage "nouveau", prodiguant les promesses, n’est-ce pas encore la seconde que la massse amorphe, timorée, indécise que contient toute société, même dans les pires crises, a mille propabilités de choisir? C’est en tout cas l’espoir que le général a exprimé en invitant les Arabes à fonder le Grand Parti du Progrès Algérien. Même présidentiel, un simple espoir n’interdit nullement à l’armée de jouer un rôle moins purement... politique.

«Toute cette perspective est en somme parfaitement "marxiste", dans ce sens qu’elle table sur le pourrissement très réel que le rapport national et international des forces de CLASSE impose à la situation algérienne: le prolétariat ne réagit pas, nulle part. Quant au FLN, organe de la rébellion, s’il représentait une force authentiquement révolutionnaire, personne ne se fût avisé de lui proposer de participer à la campagne du référendum, n’eût voulu courir le risque d’une puissante agitation sociale. Personne, pas même l’improvisateur inspiré que la dissolution totale des forces de classe a mis à la tête de l’Etat bourgeois, et qui vient d’administrer à l’opposition captivée la preuve qu’on peut être général, et cependant capable de manier la fiction démocratique avec l’art le plus consommé. Pourtant, il serait encore beaucoup plus facile de supposer une pareille imprudence à notre vieille bourgeoisie très rouée que de concevoir un parti réellement révolutionnaire qui, lorsqu’on lui demande sa propre peau, répond: "Je te la donnerai si tu m’accordes des GARANTIES DEMOCRATIQUES". C’est pourtant là tout le contenu du désaccord entre le général qui veut un accord purement technique, militaire pour un cessez-le-feu, et le GPRA qui veut une discussion politique "pour s’assurer que le référendum sera sincère !" Gageons que les rudes maquisards algériens qui ont toujours témoigné d’un mépris si justifié pour le bulletin de vote et les parlotes parlementaires n’ont pas apprécié cette énorme sottise de leurs "ministres" ! Mais dans l’impossibilité de CLASSE (ce sont surtout des paysans) où ils se sont trouvés de se donner un parti propre, et l’impossibilité historique où s’est trouvé le prolétariat algérien de les guider, que leur reste-t-il d’autre qu’à se laisser trahir par l’inguérissable lâcheté bourgeoise? Par ailleurs, est-ce la mince intelligentsia coloniale d’Algérie qui pouvait faire mentir, en pleine époque impérialiste de surcroît, toutes les leçons de l’histoire sur le rôle de la bourgeoisie dans les révolutions populaires? Il n’y a rien à reprendre à la réponse du GPRA: elle est conforme à sa nature politique et de classe !

«Au lendemain de la déclaration du 16 septembre, les communistes français affirmaient que l’auto-détermination n’était qu’une manà laquelle ils n’étaient eux-mêmes "convertis" que de fraîche date, et avec quelle restriction ! Il faut rappeler ici que pendant des décades (28) ils avaient refusé de reconnaître le mouvement national algérien sous le beau prétexte, d’ailleurs emprunté aux bourgeois, qu’il n’avait jamais existé DANS LE PASSE une nation algérienne. Les masses algériennes misérables et frustes se dressaient contre l’impérialisme qui avait détruit leur société, mais les tenait à l’écart de la société capitaliste qu’il avait introduite chez elles. Elles croyaient que le moyen d’échapper à leur déchéance séculaire, à cette "clochardisation" dénoncée même par les observateurs bourgeois était de se séparer de la France et de se donner un Etat national? Halte-là, leur répondaient les communistes: avez-vous jamais eu un Etat national? En somme, pour ces "marxistes", faute de pouvoir présenter quelques Remus et Romulus kabyles, quelque Périclès arabe, un succédané local de monarchie capétienne ou un Mikado algérien, les Arabes d’Algérie n’auraient eu aucun DROIT de se séparer et de se constituer en nation ! Ne pouvant justifer d’un "développement national normal" auquel aussi bien la nature que l’histoire, qui fut celle d’une série de colonisations, avaient fait obstacle, ils devaient se résigner à jamais à la domination impérialiste ! Telle est la conclusion de cuistre à laquelle aboutit le démocratisme des Thorez et Cie, sans parler du marxisme qui doit être tenu à mille lieues des élucubrations de ces valets vulgaires de la bourgeoisie: une conclusion toute pleine de la suffisance que donnent aux peuples riches et évolués leurs traditions nationales qui, finalement, ne sont pourtant rien d’autre que la douloureuse histoire de l’oppression des classes inférieures par toute une succession de formes d’Etats historiques ! Pauvres algériens, qui en fait de tradition nationale, ne pouvaient revendiquer que leurs continuelles révoltes contre tant d’envahisseurs successifs ! Toute leur infortune venait de ce que, fixés dans une nature hostile, ils avaient gardé leur organisation tribale beaucoup plus longtemps qu’aucun peuple d’Europe, et ceci dans toute la zone intérieure, traditionnellement opposée à la zone côtière plus évoluée. Or, l’organisation tribale ignore TOUTE FORME D’ETAT DE CLASSE distincte, et sans Etat, il n’y a pas de nation possible !

«Dignes représentants d’un prolétariat que sa participation séculaire au grand banquet colonialiste a marqué des mêmes tares que la classe ouvrière anglaise, dont l’embourgeoisement faisait le désespoir de Marx et d’Engels au siècle dernier, les communistes ne sont revenus de cette "erreur" grossière que lorsqu’ils n’ont plus pu faire autrement. Ce tournant leur a-t-il permis de s’aviser d’un simple fait d’histoire? Lorsque les treize colonies anglaises d’Amérique se révoltèrent, en 1776, contre le roi et le Parlement d’Albion, elles n’avaient, elles non plus, aucune "tradition nationale propre", en dépit d’une structure sociale qui ne s’opposait pas à la formation d’un Etat; et c’est précisément DE LA REVOLTE ET PAR LA REVOLTE QUE LA NOUVELLE NATION NAQUIT ! Quoiqu’il en soit, nos opportunistes pourront d’autant moins se laver de la nouvelle tache dont leur position bassement bourgeoise les a salis, qu’ils viennent de ravaler jusqu’à la critique extraordinairemnt timorée qu’ils avaient d’abord fait de l’auto-détermination. Ce qui, au lendemain du 16 septembre, était dénoncé comme une manaprès la sensationnelle déclaration par laquelle M. Krouchtchev reconnaissait les liens qui unissent... l’impérialisme français au pétrole saharien, et les colons européens aux bonnes terres algériennes, un fait capital (le retour à... La Fayette) et un pas en avant vers la paix souhaitée par tous. Tel fut l’effet miraculeux de l’intervention hative de M. Thorez. Quel rapport ce PACIFISME absolu, cette adhésion au LEGALISME démocratique de l’auto-détermination, faisant suite au refus obstiné de reconnaître aux insurgés le DROIT A LA SEPARATION – quel rapport toutes ces positions d’un parti qui quoique "ouvrier", se dit lui-même parti de LA GRANDEUR FRANCAISE ont-elles avec les positions du mouvement prolétarien international sur la question coloniale?
 
 
 

III. 1. A - Le prolétariat face à la bourgeoisie impérialiste
 

«Dans la question coloniale, comme dans toute question intéressant les rapports internationaux de l’Etat capitaliste, la guerre impérialiste en premier lieu, «le nationalisme bourgeois et l’internationalisme prolétarien sont deux mots d’ordre irréductiblement opposés qui correspondent aux deux grands camps de classe du monde capitaliste et qui traduisent deux politiques ou plus encore deux conceptions du monde». C’est Lénine qui l’a écrit, et on ne peut pas être plus clair.

«Pour que ces deux politiques, ces deux conceptions du monde, qui correspondent à l’existence objective de deux classes aux but opposés, s’affrontent dans une lutte réelle, encore faut-il que les masses ouvrières aient été éduquées dans la conscience de leurs intérêts de classe, éducation qui est l’affaire d’un grand nombre de générations, et que l’influence des classes dominantes remet en question dans toutes les grandes crises historiques.

«Les raisons de classe qui font que la bourgeoisie française est impérialiste, qu’elle n’entend pas renoncer à sa domination sur l’Algérie, quitte à faire certaines concessions, sont bien claires: l’Algérie représente sa dernière chance de jouer un rôle dans le concert des grandes nations. Elle a d’abord une importance "stratégique classique": c’est une garantie du maintien de la présence française non seulement au Maghreb, mais aussi en Afrique noire. Du point de vue de la stratégie moderne, ensuite, la bourgeoisie doit absolument maintenir sa souveraineté sur le Sahara pour pouvoir procéder aux essais d’armes nucléaires dont la possession peut lui donner une certaine indépendance à l’égard des alliés anglo-saxons: déjà le Maroc et l’Afrique noire protestent qu’on leur empoisonne l’atmosphère, et les déclarations rassurantes de M. Jules Moch peuvent d’autant moins les convaincre que celui-ci s’illustra naguère à la Commission de Désarmement en dénonçant fougueusement les effets nocifs de telles expériences, pour l’espèce.

«Enfin et surtout, l’Algérie a pour la bourgeoisie française une importance économique: c’est un marché pour les produits manufacturés; c’est un fournisseur de matières premières: le Sahara produit du pétrole, cette manne inespérée qui a fait délirer d’enthousiasme tous nos super-productivistes, et il contiendrait d’importants gisements de minerais très utiles à l’industrie moderne. Ces ressources nouvelles sont indispensables à la modernisation de l’économie longtemps parasitaire de la France, dont la bourgeoisie entend faire une grande puissance industrielle, capable de soutenir la compétition sur le marché mondial. Ceci explique d’ailleurs qu’elle désire aussi sincèrement la paix en Algérie, que le maintien de sa domination: les dépenses causées par la guerre réduisent les investissements nécessaires à cette modernisation de l’équipement industriel de la France. C’est là un thème parfaitement bourgeois que les communistes français reprennent avec un zèle particulier, et auquel ils ajoutent l’inévitable argument réformiste que leur inspire leur bas nationalisme "populaire": c’est la guerre qui empêche le subventionnement des industries françaises menacées de disparition par la faute du Marché Commun.

«Les raisons de classe du prolétariat de ne pas suivre la bourgeoisie impérialiste et l’opportunisme "communiste" dans ces voies sont tout aussi claires théoriquement, bien que trente ans de dénaturation du communisme marxiste les aient complètement fait oublier aux ouvriers. (...) [Notre revue rappelle les principes généraux affirmés par Lénine et l’I.C.].

«Le devoir de pratiquer une politique permettant l’union et la solidarité des ouvriers de tous les pays devient particulièrement impérieux, JUSTEMENT quand il s’agit d’ouvriers de PAYS ARRIERES. Les prolétaires français ignoreraient-ils qu’en Algérie, sur 8 millions d’Arabes et de Kabyles, on compte près de 568 000 ouvriers agricoles, plus de 330 000 salariés urbains et plus de 113 000 malheureux chassés de leurs villlages par la faim, mais qui sont réduits au chômage dans les villes algériennes où la "civilisation" ne leur offre pas d’emplois? Ils ne peuvent en tous cas ignorer les ouvriers arabes expatriés qui travaillent à leurs côtés dans les usines françaises. Quelles que soient les différences de croyances et de coutumes qui les en séparent, à qui doit aller leur solidarité, du POINT DE VUE DE LA LUTTE POUR LE SOCIALISME? A leur propre bourgeoisie en quête d’une grandeur dont ils sont les premiers à faire les frais? Ou pas plutôt à leurs frères de classe déshérités?

«A supposer qu’ils aient quelque chose à apprendre aux ouvriers coloniaux, une leur égard (on pourrait rétorquer que, pour l’instant, c’est la leur propre qui est entièrement à faire, puisqu’ils sont sous la coupe des pires opportunistes et ennemis du socialisme), encore faut-il que les CONDITIONS INDISPENSABLES à une telle garanties. Voici comment, en 1920, l’Internationale Communiste les définissait: "L’oppression séculaire des petites nations et des colonies par les puissances impérialistes a fait naître chez les masses laborieuses des pays opprimés NON SEULEMENT UN SENTIMENT DE RANCUNE envers les nations qui oppriment en général, mais encore un sentiment de DEFIANCE A L’EGARD DU PROLETARIAT DES PAYS OPPRESSEURS... D’où le DEVOIR pour le prolétariat conscient de se montrer particulièrement CIRCONSPECT envers les survivances du sentiment national des pays opprimés depuis un temps très long, et aussi de CONSENTIR A CERTAINES CONCESSIONS UTILES EN VUE DE HATER LA DISPARITION DE CES PREJUGES ET DE CETTE MEFIANCE". "LA VICTOIRE SUR LE CAPITALISME est conditionnée par la BONNE VOLONTE D’ENTENTE du prolétariat d’abord, et ensuite des masses laborieuses de tous les pays et de toutes les nations" (Thèses nationales et coloniales, par. 10).

«Pratiquement, il n’est nullement exclu que l’Algérie finisse par obtenir une indépendance politique plus ou moins formelle, d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas le danger que même cela ne se réalise pas qui est grave. Ce qui est grave, c’est que le prolétariat français ait perdu, au cours de ces cinq ans de guerre, la plus belle, la plus magnifique occasion de "dissiper la méfiance" des exploités d’Algérie à son égard. Cela ne peut profiter qu’à l’inconsistante bourgeoisie nationale algérienne qui semble, si l’on en croit l’indice de la constitution du GPRA, organisme dont le caractère est rien moins que populaire, être parvenue à contrôler le mouvement insurrectionnel, et qui se prépare à le trahir par les "transactions" dont parlait Lénine.

«Surtout, comment ne pas voir que non seulement les rapports entre ouvriers français et coloniaux, mais tout le climat politique étouffant et sordide de l’Europe et du monde, eussent été transformés, si le prolétariat avait rempli ses devoirs internationalistes à l’égard des prolétaires et des exploités d’Algérie, avec tous ses moyens traditionnels de classe?

«Une action prolétarienne décidée contre l’impérialisme français aurait largement débordé les frontières de la France: elle aurait été un exemple magnifique pour les prolétariats de toute l’Europe. C’eût été un formidable pas en avant dans la dispersion de tous ces miasmes de chauvinisme HERITES DE LA DERNIERE GUERRE IMPERIALISTE et qui doivent disparaître, de toutes façons, si l’on veut que le mouvement socialiste renaisse. C’est cette occasion unique d’ébranler la réaction profonde qui affecte les masses ouvrières du monde entier que notre prolétariat a donc manquée, grâce à son chauvinisme larvé, grâce à la trahison des opportunistes. Ceux-ci ont beau jeu de parler des lenteurs de l’histoire: il n’y a pas d’autres "lenteurs" que celles du prolétariat à comprendre ses propres intérêts de classe, à se dégager de sa subordination A LA POLITIQUE NATIONALISTE DE LA BOURGEOISIE. Voilà ce qu’il s’agit AVANT TOUT de comprendre !
 
 
 

III. 1. B - Le prolétariat devant le mouvement national-révolutionnaire
 

(Cfr. "Programme Communiste" et "Il Programma Comunista", 1958/1962).

La défaillance du prolétariat français dans la lutte nécessaire contre l’impérialisme et, d’un point de vue plus large, la disparition de l’I.C. depuis de longues décades auront pour effet, en Algérie, la défaite du mouvement national-révolutionnaire. En effet, que la domination coloniale reste intacte, ou qu’il se constitue une république algérienne de type plus ou moins bourguibien, dans les deux cas que nous considérons à dessein, cela signifiera la défaite de l’insurrection actuelle à laquelle la mince bourgeoisie algérienne s’est ralliée tardivement, mais qui plonge ses racines dans les violentes contradictions sociales provoquées par l’implantation du capitalisme français au sein de l’ancienne société arabe.
 

Ces contradictions se présentent sous un double aspect. Dans le domaine agraire, c’est l’expropriation partielle de la population autochtone par les colons français. Dans l’industrie, c’est le caractère unilatéral du développement, qui a toujours été soumis aux besoins de l’économie française: comme tous les pays sous domination coloniale ouverte ou masquée, l’Algérie est avant tout un fournisseur de matières premières (fer, phosphates, zinc, plomb); l’industrie de transformation est quasiment inexistante.

Elles se sont additionnées de façon à rendre intenable la situation et à provoquer une révolte, qui, derrière ses revendications nationales, est une révolte sociale. Bouleversant profondément l’agriculture autochtone, l’introduction de la grande culture capitaliste européenne a provoqué la formation d’une surpopulation rurale qui a reflué dans les villes où le développement indigent de l’industrie ne lui a pas permis de trouver d’emploi. L’émigration, avec tous ses aspects profondément négatifs, en particulier la surexploitation à laquelle elle a donné lieu en France, et la concurrence entre ouvriers qui en est résultée, pour le plus grand dommage de l’unité prolétarienne, encore et toujours, n’a pu qu’éponger superficiellement cet exode rural. Quant aux plans d’industrialisation du pays dans le cadre de la domination française, non seulement ils sont encore à l’état de projets, mais ils ne peuvent pas davantage absorber toute la surpopulation relative. (29)

Ce qui domine toute la situation, c’est le problème agraire. Sans solution révolutionnaire du problème agraire, tout le développement économique et social est condamné à des lenteurs extrêmes qui signifieront la misère et l’exil pour des générations entières d’algériens.

Quelle est donc la situation dans les campagnes algériennes?

Lors de la conquête, la surface exploitée à titre privé ou collectif tribal, était, selon Rosa Luxembourg ("L’accumulation du Capital" publié dans le n°5 de P.Communiste avec des compléments statistiques), de 9 millions et demi d’ha. Les chiffres que nous possédons à ce sujet pour la période actuelle varient considérablement selon les statistiques, qui, manifestement, ne considèrent pas toutes les mêmes catégories de sol. Mais comme ils varient entre plus de 10 millions et plus de 8 millions, c’est-à-dire non seulement au-dessus, mais au-dessous du chiffre d’avant la conquête, on est en droit de considérer qu’il y a eu déplacement de propriété, et non pas colonisation de terres nouvelles. Ceci dit, le chiffre donné pour la surface occupée par les exploitations européennes est assez stable: 2 720 000 ha dans une statistique de 1940, 2 552 000 dans une statistique de 1956. S’il n’y a pas eu colonisation de terres nouvelles (en fait, si elle a eu lieu, c’est par suite de l’expulsion des autochtones des meilleurs terres de la plaine et de leur refoulement dans les terres ingrates et d’exploitation difficile), cela signifie la soustraction de près d’UN QUART DES TERRES EXPLOITEES à une population RURALE considérablement augmentée en 50 ans. Si l’on considère maintenant uniquement les meilleurs terres (Sahel, Mitidja, plateaux d’Oran et Saint-Cloud-Mostaganem-Bône), on voit que ce sont les 76% des terres qui ont été arrachées (naturellement de façon hypocritement légale) aux occupants primitifs.

Une statistique de 1940 qui concerne le nombre d’exploitants et les surfaces exploitées par les européens et les Arabes dans cinq classes d’exploitation allant de 10 ha à plus de 500 ha permet de calculer la disposition moyenne de terre respectivement pour l’exploitant européen et l’exploitant arabe. Si on fait le calcul global, on trouve l’énorme disproportion de 14 ha par exploitant arabe, contre 106 ha pour l’exploitant européen. Si l’on exclut du calcul les plus grosses exploitations qui donnent naturellement l’avantage au groupe européen, la grosse propriété arabe ayant une extension bien inférieure, la disproportion diminue, mais reste notable: 11 ha à l’arabe, contre 29 ha à l’européen. Enfin, pour les deux catégories d’exploitations inférieures à 50 ha, la disposition varie encore presque du simple au double, selon qu’on considère l’exploitant arabe: 9 ha, ou l’européen 16 ha. Bien que grossier, ce procédé de la moyenne permet d’établir une chose: dans les campagnes arabes, la différenciation entre paysannerie pauvre et paysannerie aisée ou riche correspond assez exactement à la différence de race. Cela apparaîtra encore plus nettement si l’on considère que la situation du paysan ne dépend pas seulement de l’extension de sa terre, mais aussi de la technique utilisée et de la nature des sols. Tandis que toute l’agriculture européenne utilise une technique moderne (et bénéficie en outre des travaux d’art: barrages pour l’irrigation), seules les exploitations arabes de plus de 500 ha sont dans le même cas. Cela ne représente que 474 000 ha sur plus de 7 millions et demi exploités par les indigènes.

Les effets sociaux de cette expropriation légale ont été les suivants: une partie de la population rurale a été transformée en un prolétariat agricole misérable, qui a été maintenu dans l’ignorance et est resté sans défense syndicale face au patronat. Cette classe représente presque 570 000 individus. Une autre partie a déserté les campagnes pour aller dans les villes où elle a en partie trouvé des emplois salariés (on comptait plus de 330 000 salariés urbains en 1954), mais est, la plupart du temps, tombée dans un sous-prolétariat encore plus misérable que le prolétariat agricole, et qui excède certainement les 113 100 (!) chômeurs officiellement dénombrés. Pour cette couche complètement déracinée et réduite au désespoir, l’émigration constitue l’unique planche de salut: salut combien pitoyable quand on songe aux conditions de travail, de rémunération et de vie qui leur sont réservées par la bourgeoisie française... et le manque de solidarité syndicale et de classe des ouvriers.

Cependant, la grande majorité des paysans partiellement expropriés vit encore aujourd’hui dans les campagnes où, avec l’augmentation générale de la population, ils constituent, avec leurs familles, une masse humaine de plus de deux millions sept cent mille individus, en comptant les femmes et les enfants en âge de travailler.

La couche supérieure de cette paysannerie indigène est évaluée à 20 000 exploitants plus ou moins capitalistes, une autre statistique indiquant que les très gros propriétaires, ceux qui exploitent 500 ha et plus, ne sont pas plus de 600. La grande masse est formée de fellahs et de métayers, c’est-à-dire de petits paysans travaillant avec des méthodes rudimentaires. L’insuffisance de la terre, le bas rendement, le nombre de bouches à nourrir font que l’excédent que ces paysans peuvent porter au marché local pour se procurer les produits non alimentaires indispensables non seulement est toujours extrêmement réduit, mais dans bien des cas tout à fait inexistant; la plupart du temps, les besoins purement alimentaires eux-mêmes ne sont pas couverts. La sous-alimentation règne dans les campagnes arabes, en même temps que l’ignorance et la superstition.

Elle règne aussi dans les villes, du moins dans les classes pauvres. Mais là aussi, la couche "supérieure" de la société indigène est numériquement très réduite, puisqu’on y recense seulement un peu plus de 120 000 "chefs d’entreprise, artisans, commerçants et éléments des professions libérales" (auxquels il faut naturellement ajouter leurs familles), catégorie vague qui regroupe certainement les éléments de situations sociales très diverses, l’artisan étant souvent ruiné par la concurrence capitaliste et végétant dans une extrême médiocrité.

En résumé, la bourgeoisie arabe est faible. C’est surtout une bourgeoisie terrienne. Dans l’économie urbaine, elle n’occupe aucun poste clef. Dans cette classe, comme il est de règle pour tous les pays arriérés, un poids spécial revient à l’intelligentsia, qui, dans le cas de l’Algérie, a été formée dans les universités bourgeoises françaises et est pénétrée de démocratisme légalitaire. Même si elle était portée au pouvoir, elle resterait à ce point dépendante du capital financier français et international et donc des grands Etats bourgeois qu’elle ne saurait réaliser aucune réforme profonde susceptible de transformer rapidement la société algérienne actuelle.

Le prolétariat, lui, a ses principaux effectifs à la campagne; dans les villes, il est constitué par une main-d’traditionnellement peu éduquée politiquement, confinant souvent au sous-prolétariat et en tous cas peu susceptible de remplir les tâches d’éducation qui incombent au prolétariat urbain à l’égard du prolétariat rural. Ses forces vives sont saignées à blanc par l’émigration, qui le prive des éléments les plus audacieux et intelligents. Quant au prolétariat algérien émigré, il ne peut plus jouer de rôle décisif dans la lutte qui se déroule en Algérie.

La base de toute cette société, c’est une grand masse de petits paysans misérables et réduits au désespoir, qu’aucune éducation politique démocratique et bourgeoise, aucune considération diplomatique ne peuvent retenir ou freiner dans leur lutte.

Les caractéristiques du mouvement indépendantiste reflètent fidèlement cette structure sociale. La bourgeoisie n’a pas eu l’initiative de l’insurrection. Jusqu’au dernier moment, un de ses représentants typiques, M. Ferhat Abbas, non seulement se tenait fort loin du mouvement anti-impérialiste d’action directe, mais il niait la nation algérienne. Ce n’est que lorsque la révolte eût mûri dans les profondeurs du peuple que le parti bourgeois et légalitaire, l’Union Démocratique du Manifeste Algérien, rallia les insurrectionnalistes du CRUA (en même temps d’ailleurs que les chefs religieux, les Oulémas) pour former le FLN. Il aura fallu toute l’intransigeance de l’impérialisme français, enhardi par la passivité de son prolétariat, pour que les représentants de la bourgeoisie indigène soient catapultés dans le mouvement insurrectionnel.

Celui-ci ne s’appuie cependant pas non plus sur un mouvement du prolétariat urbain, agissant avec les moyens traditionnels de la classe ouvrière: la grève de masse et la manifestation de masse. Sa principale force lui vient de la guérilla paysanne (30), à laquelle les villes ont fourni des cadres quand elles se sont avisées qu’elles ne gagneraient jamais les masses rurales à une action purement légalitaire. C’est cette guérilla paysanne qui pendant cinq ans a tenu le front contre l’impérialisme; le terrorisme urbain, qui se relie à elle de cent façons que nous ignorons, n’a jamais joué qu’un rôle secondaire. Il aurait pu en être autrement si sa tentative de porter l’action jusque dans la métropole avait réussi: mais elle a échoué, ce qui prouve que le prolétariat émigré n’a pas opté en masse pour cette forme de lutte. Celle-ci est en effet caractéristique des pays à la structure sociale archaïque, c’est-à-dire où les classes sociales fondamentales ne sont pas encore suffisamment développées pour que la lutte sociale prenne son aspect moderne de lutte de masse. L’exemple classique en est la Russie de la seconde moitié du XIXème siècle où une intelligentsia minoritaire tenta, par la seule force de son exemple héroïque, d’entraîner les masses populaires encore plongées dans une torpeur séculaire à la lutte contre le tsarisme. En Algérie, l’initiative a dû venir de groupes de composition sociale très hétéroclite, où les prolétaires n’ont certainement pas été les moins décidés. Il n’empêche que ce n’est pas une forme de lutte prolétarienne, et il est compréhensible que les ouvriers algériens placés par l’émigration dans les conditions de la lutte de classe moderne ne lui ait pas apporté le renfort qu’on en avait peut-être attendu.

Le but de ce mouvement insurrectionnel considéré globalement est la constitution d’un Etat national. Cette revendication politique concentre actuellement sur elle les aspirations de toutes les classes de la société algérienne, ou plutôt de toutes les fractions de ces classes qui échappent à l’influence politique de l’impérialisme français. Elle n’a cependant pas le pouvoir de faire que ces aspirations soient identiques. Le mouvement marxiste extrêmement réduit d’aujourd’hui se doit de ne rien changer, à cet égard, à la position établie par l’I.C. dans ses Thèses coloniales classiques du IIème Congrès, en 1920: «Il existe dans les pays opprimés deux mouvements qui, chaque jour, se séparent de plus en plus. Le premier est le mouvement bourgeois démocratique nationaliste qui a un programme d’indépendance politique et d’ordre bourgeois. L’autre est celui des ouvriers et paysans ignorants et pauvres pour leur émancipation de toute espèce d’exploitation. Le premier tente de diriger le second, et y a souvent réussi dans une certaine mesure. Mais l’I.C. et les partis adhérents doivent COMBATTRE cette tendance et chercher à développer LES SENTIMENTS DE CLASSE INDEPENDANTE dans les masses ouvrières des colonies».

Nous avons vu qu’on ne peut considérer que deux classes en Algérie: la paysannerie pauvre et la bourgeoisie. Il est bien évident que leurs intérêts ne coïncident nullement. La bourgeoisie algérienne, qui est surtout une bourgeoisie TERRIENNE, ne peut pas réaliser la réforme agraire dont elle serait la première frappée. Or c’est elle qui parle par la voix de la tendance "modérée" du FLN qui voudrait instaurer une république de type tunisien, dont les extrémistes du mouvement nationaliste ne veulent pour rien au monde. Que reste-t-il? La paysannerie pauvre.

Toute réserve faite sur les conditions historiques différentes, il [le langage radical de la guérilla pauvre, si elle pouvait s’exprimer] s’apparente étroitement à celui de la révolution DOUBLE d’Octobre 1917 en Russie. Là, l’obstacle que le mouvement paysan en marche devait renverser, c’était la domination du propriétaire foncier mi-féodal, mi-bourgeois protégé par l’Etat tsariste; ici, il s’agit de la domination du colon européen protégé par les institutions politiques qui prétendaient maintenir de force l’Algérie dans le cadre de l’Union Française, et celle du capitaliste terrien arabe qui se réfugie peureusement sous leur ombre tutélaire. Mais le but est identique: c’est l’appropriation de la terre. Même si en réalité le langage de la guérilla paysanne n’est pas aussi net et clair, surtout pour qui ne veut pas l’entendre, qui oserait soutenir que les intérêts du socialisme exigent qu’il prenne fait et cause POUR les colons français, capitalistes moyens ou gros et POUR les capitalistes arabes de la terre CONTRE LES PAYSANS pauvres d’Algérie?

Or il semble qu’il existe dans le mouvement nationaliste algérien une tendance radicale qui tient ou a tenu ce langage. Si c’est elle qui prenait finalement le pouvoir, mais dans ce seul cas, la constitution de l’Etat national pourrait être l’arme politique de la réforme agraire radicale, d’une liquidation des tâches pré-socialistes en Algérie, c’est-à-dire, en termes marxistes, le déblaiement du terrain pour une lutte de classe moderne, une lutte de classe pour la dictature du prolétariat et pour le socialisme. Voilà ce que nos démocrates qui discourent des "jeunes patries nouvelles" se gardent bien de dire; voilà ce qu’oublient les "gauchistes" qui refusent d’appliquer la directive léniniste: "APPRECIER SOUS L’ANGLE DE LA LUTTE DE CLASSE DES OUVRIERS TOUTE REVENDICATION NATIONALE, TOUTE SEPARATION NATIONALE" et qui veulent " ustifier l’indépendance" uniquement par des "considérations intrinsèques", c’est-à-dire... par l’indépendance elle-même, autrement dit par un principe DEMOCRATIQUE abstrait parfaitement BOURGEOIS, sans rapport avec la lutte de classe réelle. (31)

Le prolétariat révolutionnaire est aussi éloigné d’une telle position que de la soumission à l’impérialisme métropolitain.
 
 
 

III. 1. C - Conclusion
 

En Russie, le seul mouvement bourgeois radical était celui des paysans pauvres. Il n’a pu vaincre en octobre 1917 que grâce à une circonstance capitale: le prolétariat socialiste s’est mis à sa tête. Le parti "paysan", c’est-à-dire les socialistes-révolutionnaires eux-mêmes ont pris position contre la révolution, la droite d’abord, mais même ensuite la gauche. S’il existe réellement, comme on peut le supposer, un tel parti "paysan" en Algérie dans la personne de la gauche du FLN, quelle sera son orientation, quel sera son sort? Il y a lieu d’abord de remarquer que cette tendance non seulement a accueilli dans le FLN des représentants typiques de la bourgeoisie, mais que depuis que le GPRA a été constitué, ce n’est plus elle qui parle, mais les représentants en question. Cela est parfaitement conforme à ce que l’on sait de la petite bourgeoisie, incapable de jouer un rôle indépendant dans la lutte sociale. Face aux offres "démocratiques" que la tendance bourgeoise du FLN ne manque naturellement pas d’accueillir avec un empressement qui n’est freiné que par la résistance certaine des maquis, cette tendance petite-bourgeoise paysanne est-elle susceptible de se maintenir sur le terrain purement insurrectionnel? Pour cela, il faudrait que l’insurrection ait quelque chance de vaincre. Cette chance peut lui venir uniquement du prolétariat (tout comme en Russie), et puisque le prolétariat d’Algérie est trop faible, uniquement de l’appui actif du prolétariat français. Mais (...) celui-ci ne donnera pas plus son appui demain qu’il ne l’a donné hier. Dans ces conditions, même la résistance la plus désespérée du maquis algérien au glissement du mouvement insurrectionaliste sur un terrain légalitaire et électoral ne saurait avoir pour résultat que de faire pencher la balance en faveur de l’indépendance de type tunisien plutôt qu’en faveur du maintien de la domination française: résultat disproportionné aux énergies révolutionnaires prodiguées en cinq ans de lutte, résultat misérable qui signifiera la ruine de tous les espoirs de réforme agraire radicale en Algérie.

La honte n’en reviendra pas au mouvement national-révolutionnaire auquel ses limites PETITES-BOURGEOISES et PAYSANNES de classe ne permettaient pas de faire plus. Elle reviendra au prolétariat français, et naturellement à tous les démocrates (ou pis "gauchistes") qui chantent les mérites "progressistes" ou... intrinsèques de la dictature de la bourgeoisie coloniale sur les classes pauvres et semi-bourgeoises des colonies.

Cette expérience cuisante puisse-t-elle faire comprendre à l’aile extrémiste du mouvement nationaliste algérien qu’il n’est, pour les pays soumis à la domination coloniale, de salut en dehors du mouvement révolutionnaire pour le socialisme ! Quant au prolétariat français qui s’est complètement détourné de ce mouvement depuis qu’il est sous la coupe des communistes d’inspiration russe, on peut intégralement lui appliquer ce raisonnement que faisait Marx pour la classe ouvrière anglaise dans ses rapports avec le mouvement d’indépendance de l’Irlande: «J’ai longtemps pensé qu’il serait possible de renverser le régime irlandais[NDR: c’est à dire la domination de l’Irlande par l’Angleterre] grâce aux progrès de la classe ouvrière anglaise. Une étude plus approfondie de la question m’a convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne pourra rien faire tant qu’elle ne sera pas débarrassée de l’Irlande. La réaction anglaise en Angleterre a ses racines dans l’asservissement de l’Irlande».

Il faut que le prolétariat de TOUTES LES NATIONS avancées et civilisées soit "débarassé" de toutes les colonies et semi-colonies du monde, car la réaction bourgeoise mondiale qui a causé la perte de la révolution prolétarienne russe, la seconde guerre impérialiste mondiale et la survie du Capital oppresseur jusqu’à aujourd’hui n’a pas eu d’autres racines que l’asservissement des immenses contrées d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du sud par l’impérialisme blanc. (32)
 
 
 
 
 
 
 

III. 2 - L’ECONOMIE URBAINE
 

A la réunion de Milan de juin 1962, un bilan complet de la situation algérienne d’alors fut élaboré par notre parti et publié dans Programma Comunista n°15 et 16 (août-septembre 1962) et dans Programme Communiste n° 20 et 21 (juillet-octobre 1962). Continuons donc avec P.C. n°21 «La "Révolution algérienne" est-elle une révolution?».

* * *

Si la colonisation a provoqué dans les campagnes algériennes une crise qui n’a été qu’empirant à mesure que s’accroissait la population, elle a également marqué d’une empreinte socialement désastreuse toute l’économie urbaine du pays.

A la base, on trouve un artisanat qui, dans des villes comme Alger et Tlemcen fait encore vivre – de plus en plus mal – un tiers de la population arabe, et qui, dans les campagnes, constitue une activité d’appoint; mais, en Algérie, la décadence de cet artisanat traditionnel approche de la ruine complète à la fois parce que sa clientèle autochtone et surtout paysanne s’appauvrit, se rabattant sur les articles de friperie, et parce qu’il doit subir la concurrence de la camelote d’origine indienne ou japonaise.

Entre ce secteur archaïque et moribond, encore organisé en corporations de type médiéval, qui est totalement arabe et le secteur capitaliste moderne totalement européen, il existe un secteur intermédiaire à un double titre: parce qu’il est à la fois arabe et européen, et parce qu’y coexistent, de façon certes non pacifique, l’atelier familial et artisanal et la petite, moyenne et même grande entreprise à salariés. Ce secteur est celui des industries légères de transformation des produits agricoles: industries alimentaires (les huileries et les minoteries sont les seules entreprises où l’on trouve parfois du capital arabe, à côté de petites entreprises familiales); industries du cuir, de la laine et même depuis la seconde guerre mondiale (et à la faveur de l’interruption des échanges avec la métropole) du coton; travail de l’alfa (papeteries) et du liège, qui sont cependant en majeure partie exportés. A ce secteur appartiennent quoiqu’entièrement européennes et capitalistes les industries vinicoles dont le débouché est évidemment européen, et les vastes entrepôts frigorifiques des grandes villes.

«Le troisième secteur – le secteur capitaliste et principalement ou même exclusivement "européen" – se caractérise à la fois par son indigence quantitative et son déséquilibre qualitatif résultant de sa dépendance à l’égard de l’économie de la métropole. Ce déséquilibre se résume comme suit: 1) insuffisance de l’infrastructure économique (aménagement hydraulique – équipement énergétique – voies de communication); 2) prédominance des industries extractives (développées cependant au-dessous des possibilités) sur les industries de transformation, les industries de base comme la métallurgie et la chimie faisant presque totalement défaut, tandis que le bâtiment, relativement développé, était strictement lié au secteur colonial du pays.

«La conséquence en est que dans le commerce extérieur du pays, la valeur de la tonne importée l’emporte de loin sur celle de la tonne exportée, puisqu’en 1955 elle s’élevait à 76 000 francs en moyenne contre 21 000 francs à la seconde composée surtout de matières premières et de produits semi-finis. Globalement, même déséquilibre: en 1958, les importations s’élevaient à 408 milliards de francs, alors que les exportations n’atteignaient pas la moitié de ce chiffre (202 milliards), le trafic se faisant respectivement à 90% et 89% dans la zone franc, par suite de la dépendance douanière à l’égard de la métropole».

Quelles sont les tâches qu’auraient dues affronter la soi-disant révolution algérienne pour réaliser toutes les belles promesses du FLN?
 
 
 
 
 

III. 3 - LES TACHES DE LA "REVOLUTION ALGERIENNE"
 

Continuons avec Programme Communiste n°21 p. 6 et Il Programma Comunista n°15-16.

«Dans les sept années de guerre de libération, la "révolution algérienne" a dit et répété: "Quand nous aurons l’indépendance politique, nous aurons aussi la liberté douanière, et nous pourrons échanger des produits sur un pied de parité avec les autres pays ". Cependant la liberté politique et douanière est une chose, l’égalité en est une autre. Sur le plan bourgeois, même les échanges les plus" libres "et de valeur la plus" juste "peuvent seulement consacrer la suprématie de celui qui a beaucoup à offrir sur celui qui a peu: c’est précisément pour cela que, dans le monde bourgeois, "liberté" et "égalité" des nations sont des paroles creuses, des mensonges de classe pour dissimuler la réalité de la domination de fait des nations développées sur celles sous développées, des grandes sur les petites.

«Bien entendu, malgré sa phraséologie démocratique, la "révolution algérienne" savait tout cela: elle a donc dit et répété que l’indépendance politique n’était pas, par elle-même, une fin en soi, et s’est présentée comme une révolution non purement politique mais économique et sociale; non une révolution d’une classe mais de toutes les classes, et à toutes avantageuse parce que, en plus d’être l’instrument de la réforme agraire, l’indépendance aurait été l’arme enfin conquise de l’industrialisation. Voyons donc les tâches qui l’occupent. Qu’elle doive les affronter non "librement", mais dans le rapport défavorable de forces héritées à la fois d’une longue servitude coloniale et de la prédominance mondiale absolue des forces du capital sur celui du prolétariat; qu’elle les résoudra d’un côté dans l’ambiance restreinte consentie par ces conditions et dans le sens d’un développement capitaliste, non "socialiste" de l’Algérie, dont, comme marxistes, nous ne pouvons nier ni la réalité ni l’utilité, mais dont nous avons le devoir de montrer les limites et de dénoncer les mensonges bourgeois.

«Le développement de l’infrastructure économique est une condition indispensable tant au développement de l’agriculture que de l’industrie algériennes. Ce qui intéresse surtout l’agriculture, c’est l’aménagement hydraulique; ce qui intéresse surtout l’industrie, c’est l’équipement énergétique et les voies de communication. Mais tout développement capitaliste (et notre thèse est que celui de l’Algérie le sera fatalement, tant que la révolution prolétarienne ne sera pas en mesure de s’affirmer dans le monde) ne favorise-t-il pas en premier lieu le développement industriel, laissant l’agriculture marcher à pas de tortue? (33)

«Dans une zone où, comme au Maghreb, "l’eau se manifeste par excès ou défaut", l’aménagement hydraulique signifie aussi bien le drainage que l’irrigation et la lutte contre l’érosion du sol. En Algérie, la colonisation a drainé les plaines de l’Habra et de la Macta, du Sig et de la Mitidja, mais c’est à elle seule que ces travaux ont profité – et il en sera ainsi sans un bouleversement complet de la propriété foncière qui s’annonce mal, puisque le pouvoir promet pour le futur un "Institut de la réforme agraire" (Sont–ce jamais les "instituts" qui ont fait les révolutions?). Ceci dit, dans la plaine de Bône, les travaux restent à achever.

«En ce qui concerne l’irrigation, outre les petits barrages construits sous le Second Empire en Oranie – Mitidja, et rapidement envasés, outre les trois barrages d’Oranie, du Chélif et du Constantinois (neuf au total, donc) édifiés à partir de 1926, huit nouveaux barrages ont été mis en chantier à partir de 1944. Mais comme c’était au compte du budget extraordinaire, tout allait très lentement et en 1957, il n’y avait encore que 100 000 ha irrigués sur près du double prévu. La "bataille de l’irrigation" reste donc en grande partie à conduire, avec cette préjudicielle qu’en économie mercantile et dans un pays sec, l’eau restera chère, tandis que la construction de nouveaux grands barrages (les petits ayant l’inconvénient de pousser à une agriculture intensive qui dégrade le sol, afin d’éviter qu’ils ne soient hors d’usage avant même d’avoir été amortis) posera à l’Etat indépendant le même problème qu’à l’Etat colonial: celui d’une très longue immobilisation de capital !

«Mais le problème le plus grave-et celui qui intéresse probablement surtout l’agriculture traditionnelle refoulée dans les régions montagneuses et qui a colonisé les versants avec une opiniâtreté et une imprudence que seule pouvait produire une exigence vitale – est celui de la lutte contre l’érosion. La débâcle du sol algérien (qui a été chiffrée à 100 ha de moins chaque jour) est le produit non tant de conditions naturelles défavorables que de la destruction de l’agriculture traditionnelle, bien adaptée à ces conditions, opérée par l’agriculture capitaliste des colons. Pour l’arrêter, il faudrait restaurer rien moins qu’un million d’ha tout d’abord, puis 100 000 ha par an (rappelons que la terre arable s’élève à un peu plus de 8,8 millions d’ha). Sous l’Etat colonial en dix années (1946-56), le Service de la Défense et Restauration des Sols n’est parvenu à traiter que 180 000, non point parce que c’était, précisément, un organe de l’Etat colonial, mais parce que de telles actions d’intérêt collectif se heurtent toujours aux barrières juridiques et plus encore aux contraintes économiques de l’économie privée. Si le reboisement est le moyen principal de lutte contre l’érosion du sol, comment restituer à la forêt un domaine livré à la culture par l’âpreté capitaliste, sans en chasser le capitaliste? Et, s’il est occupé par ceux que la colonisation a chassés de leurs terres ancestrales, comment le lui rendre sans priver ceux-ci de leur base d’existence déjà si maigre et précaire?

«En ce qui concerne l’équipement énergétique, c’est à juste titre que la "révolution algérienne" a amèrement reproché à la colonisation le maigre intérêt que, jusqu’à une date toute récente, elle lui a dédié. Toute économie nationale rêve d’énergie à bon marché et s’emploie à en baisser les prix, quoique par ailleurs (et pourquoi en irait-il autrement dans une Algérie indépendante?), une multitude d’intérêts oeuvrent en sens contraire, avec pour effet de les maintenir à un niveau artificiellement élevé. Mais précisément, l’économie algérienne n’était pas une économie nationale, mais coloniale. Sa consommation d’énergie électrique n’était encore, en 1960, que de 108 kwh par tête d’habitant, contre 800 en France. Pourtant, l’électricité était, de loin, la principale source d’énergie employée en Algérie, la production de charbon (Colomb-Béchar) ne dépassant pas 340 000 tonnes en 1956 (deux ans plus tard, elle tombait à moins de la moitié), et le pétrole étant jusqu’alors totalement exporté. Or l’électricité est chère en Algérie – un tiers plus chère qu’en métropole – du fait de la faible production. En outre, elle provient pour les 3/5 des usines thermiques alimentées en majeure partie par du charbon importé. Ceci explique donc la longue lutte des nationalistes algériens dans la question du Sahara, qui semblait leur promettre cette énergie bon marché indispensable à l’industrialisation non seulement sous forme de pétrole (28 millions de tonnes prévues pour 1963) mais aussi de gaz naturel (2 à 3 milliards de m3 par an en moyenne). Mais comment cette lutte s’est-elle conclue? Le FLN a obtenu la souveraineté politique de l’Algérie sur le Sahara, ce dont Ben Khedda s’est autorisé pour affirmer avec le plus bel aplomb que "les accords d’Evian étaient conformes aux buts de la Révolution" (nous verrons plus loin ce qu’il en est !), puisqu’ils reconnaissaient l’intégrité territoriale de l’Algérie et marquaient la renonciation de l’impérialisme français "à amputer notre pays de son Sahara". Mais la souveraineté politique – ou la "propriété" – sur le désert est une chose, et la souveraineté... économique sur le pétrole et le gaz en est une toute autre. Cette souveraineté appartient bien entendu aux propriétaires du pétrole, c’est-à-dire aux compagnies qui l’extraient, et dont l’Algérie indépendante n’a jamais rêvé de se passer. "Le droit du producteur à disposer librement de sa production", disent les accords, "s’exerce sous réserve des besoins de la consommation intérieure algérienne et du raffinage sur place", mais les déclarations de ce genre n’ont jamais empêché les conflits. Il est prévu que la raffinerie de pétrole d’Alger traitera 2 millions de tonnes de pétrole brut, ce qui sur 28 millions de tonnes prévues est une quantité fort modeste (et même sur les 15,6 millions de tonnes de 1961). Mais si les prétentions des algériens augmentent, que dira la France, que dira la Communauté qui a déjà calculé que le Sahara devait lui fournir 55,5% de "sa" production et que les réserves qu’il contient devaient représenter 70% de "ses" réserves?

En cas de conflit, toute "propriétaire" du désert qu’elle soit, l’Algérie sera d’autant plus mal placée qu’elle a le malheur d’être "cofondatrice avec la France d’un organisme technique auquel est confiée la mise en valeur du sous sol saharien", et qui a, entre autres, le droit "d’établir le tracé des nouvelles canalisations d’hydrocarbures jusqu’à la côte", et de donner" son avis sur les textes à caractère législatif ou réglementaire relatifs au régime concernant les minéraux ou le pétrole édictés par l’Algérie", ce qui représente un important contrôle de la France sur la politique pétrolière de l’Algérie d’autant plus que tous les droits précédemment accordés par la métropole aux sociétés exploitantes ont été reconnus par le FLN. Comble d’ironie, la participation de l’Algérie à "cet organisme technique paritaire de mise en valeur" lui coûtera une somme "non inférieure à 12% du produit de la fiscalité pétrolière" (34).

Et venons-en au développement des voies de communication sans lesquelles pas de circulation et donc pas de marché interne, c’est-à-dire pas d’économie nationale au sens propre. Le réseau routier algérien est dense autour des ports, des villes et grandes régions agricoles, mais insuffisant dans les montagnes et les steppes, tandis que celui ferroviaire se réduit à une grande ligne de liaison entre les trois pays du Maghreb, complétée par les tronc miniers pour le fer (Tebessa-Bône) et les gisements pétrolifères (Philippeville-Constantine-Biskra-Toggourt),et par la Nemours-Zoudj, qui dessert Colomb-Béchard en passant par le Maroc. Ce réseau strictement relié à l’économie coloniale doit être étendu. Pour l’ouverture de nouvelles lignes ferroviaires il faudrait d’importants capitaux, mais la construction de routes ce qui en Afrique se nomme l’ "investissement humain" (et en Chine "la levée en masse"), encadré ou non par l’ "armée populaire", peut très bien continuer des conditions... coloniales de travail, mais cela provoquera des bulletins de victoire pour la "voie arabe au socialisme". De toute façon, les récents débats sur les futures fonctions de l’ALN laissent présager une telle "solution" qui ressemble comme deux gouttes d’eau aux méthodes "fascistes" et "staliniennes" de développement de l’infrastructure économique.

Quelles que soient les formes et la rapidité de ce dernier, il conditionne en tous cas la grande révolution économique promise par le FLN aux insurgés, et qu’il définit comme "la transformation de l’économie coloniale en économie nationale indépendante". A part la démagogie de ce dernier qualificatif dans une époque où la circulation des capitaux et des marchandises est mondiale, la revendication a un sens bien précis que l’ "Ouvrier algérien", organe de l’UGTA, définissait ainsi: "Inclure le maximum de travail algérien dans les produits manufacturés sur place", revendication qui prend toute sa signification si on précise que, dans les 560 000 tonnes de phosphates extraits en Algérie, seul un peu plus de 100 000 étaient traités dans le pays en 1958 dans les trois usines de La Senia-Maison Carrée et Bône; que les minéraux de plomb et de zinc provenant de l’Ouarsenis, du Guergour et du bassin supérieur de l’oued Méllègue étaient entièrement exportés vers la France et la Belgique, de même que l’antimoine, le cuivre, le mercure (du reste produit en maigre quantité), et les pyrites de fer (en forte régression) des Babors et de Philippeville; et que non seulement la transformation des minéraux de fer était insignifiante, mais – puisque le fer n’intéressait plus la métropole – la même production de minéraux était tombée de plus de 3 millions de tonnes en 1938 à un peu plus de 2,3 millions en 1958, année où la production de fonte ne dépassait pas les 7200 tonnes, et celle de l’acier les 24,1 milliers de tonnes (2,4 kg par tête d’habitants !). Y compris les importations, l’Algérie n’utilisait que 18 kg d’acier pro capite, contre 200 en France.

A son tour, la chimie n’était représentée par aucune filiale des grands complexes métropolitains; fabriquant du sulfate de cuivre, acide sulfurique et des fertilisants: à côté de ceci, une seule verrerie pour tout le pays et un petit nombre d’usines mineures d’explosifs ! Les industries de construction, branche spéculative par excellence, étaient au contraire très développées, mais intéressaient seulement relativement le secteur traditionnel, condamné à des formes misérables et dépendait des importations pour un tiers du ciment nécessaire.

L’économie urbaine algérienne, dont les activités portuaires ont une importance disproportionnée par rapport aux activités industrielles, est également déséquilibrée. Il suffit de dire qu’en 1958, les entreprises avec plus de 500 ouvriers étaient à peine de 47; que le nombre des ouvriers urbains – selon une statistique de 1954 – ne dépassait pas les 250 000 dont 59 000 européens et moins de 191 000 algériens dont 73% de mandu commerce et les employés d’industrie, on arrive à un total de 330 000 salariés, c’est-à-dire même pas un tiers de la population algérienne qui souffre du chômage, de sous occupation ou de "mauvaise occupation" dans les campagnes et dans les villes, et moins encore si l’on considère que, étant donné la considérable augmentation démographique, la population masculine en âge de travailler a augmenté depuis 1954 de 400 000 unités, et la population non occupée, ou mal occupée, doit donc tourner autour du million et demi sans compter ceux que les derniers événements et la fuite des européens ont momentanément jeté sur le pavé.

Pour absorber la surpopulation relative, qu’on a estimée à la moitié des hommes en âge de travailler, il faudrait que l’emploi dans l’agriculture et l’industrie augmente de plus de 4 fois, et dans ce but les investissements devraient être multipliés par dix. Mais dans combien d’années sera-t-il possible – même dans les conditions politiques d’indépendance – d’obtenir un pareil résultat? Et, entre-temps, combien de nouvelles centaines de milliers d’hommes se seront-ils entassés sur le marché du travail? La réponse à cette question dépend de la situation économique mondiale, et en dernier lieu, des intérêts du grand capital financier international dont pas plus l’ensemble du Maghreb, avec ses 25 millions d’hommes, ne serait se rendre indépendant pour s’industrialiser derrière un rideau de fer, et dont à plus forte raison la seule Algérie ne saura se rendre indépendante. A titre purement indicatif, nous observons qu’en URSS (considérée conventionnellement comme la championne mondiale des rythmes rapides de développement), l’augmentation la plus spectaculaire des investissements qu’on ait enregistrée (inutile de le dire, lors de la période initiale de la "construction économique" du... capitalisme à la Staline 1928-32) a atteint non 900% mais à peine 315%, et pour avoir des investissement de 1928 multipliés par 9, on a dû attendre 1946, c’est-à-dire 18 années. La "voie arabe" au...capitalisme croit-elle pouvoir surpasser la "voie soviétique"? En réalité, seule une aide du prolétariat indépendante des lois mercantiles pourrait épargner à la classe ouvrière algérienne toute une phase historique de souffrance pour la construction d’une industrie moderne, et malheureusement les conditions d’une telle aide n’existent pas aujourd’hui – étant donné que la Russie a depuis longtemps cessé d’être socialiste pour ne pas avoir reçu cette même aide du prolétariat européen. Les choses étant ce qu’elles sont, que le FLN bourgeois ne vienne pas raconter aux paysans et ouvriers algériens que l’indépendance politique instaurera pour eux "le paradis sur terre"; surtout qu’il ne vienne pas raconter (par la bouche du pire démagogue du parti, Ben Bella) qu’il s’agit d’instaurer on ne sait quel socialisme original, de suivre on ne sait quelle voie "arabe" d’émancipation des opprimés et des exploités !»
 
 
 
 
 
 

III. 4 - LES ACCORDS D’EVIAN
                OU LA COLLABORATION DU FLN
                AVEC LA BOURGEOISIE FRANCAISE
 

Avec les accords d’Evian, la bourgeoisie française s’en tirait à très bon compte, puisque sous le couvert de l’indépendance nationale se cachait une dépendance économique telle qu’elle permettait toujours à la France de faire de l’Algérie une réserve de matières premières et un marché pour écouler ses propres marchandises. Avec une telle maladie congénitale, que pouvait-on espérer pour le développement économique de cette jeune nation. On pouvait déjà prévoir le pire, et c’est bien le pire qui est arrivé.

Dans Programme Communiste n°21 p.12 (que nous complèterons avec Programma Comunista n°16-17), nous écrivions: «L’éclatement de l’insurrection algérienne en 1954 a obligé le gouvernement français à examiner la situation sociale engendrée par la colonisation. Pour faire pièce au mouvement national révolutionnaire, le gouvernement général à Alger a élaboré en 1958 des "Perspectives économiques du développement décennal de l’économie de l’Algérie" qui ont fourni la base du fameux Plan de Constantine annoncé en octobre 1958. Ce plan en consentant de notables avantages aux investissements en Algérie, suscita l’intérêt de nombreuses sociétés françaises et étrangères, groupes industriels et banques; mais les sociétés pour l’expansion de l’Algérie constituées alors ne dépassèrent jamais le stade de leur constitution en attendant prudemment de savoir de quel côté allait souffler le vent. C’étaient les années où le FLN passait non seulement pour nationaliste mais pour "révolutionnaire". Ce n’est qu’après Evian – et en particulier pour avoir freiné le légitime mouvement de révolte des masses populaires algériennes contre l’O.A.S. qui, par le plastic et le poignardage, préparait au capitalisme des colons une place de choix dans l’Algérie nouvelle que la "révolution algérienne" (tous les textes depuis 1954 en témoignent !) ne lui avait jamais contestée – ce n’est qu’après cette scandaleuse compromission avec l’ennemi que le FLN fut proclamé universellement parti de sagesse et de justice !

Bien que le FLN ait alors déjoué la manfrançais en continuant à revendiquer l’indépendance politique totale, il n’est pas sans intérêt d’évaluer la portée économique et sociale du Plan de Constantine. En réalité, à moins que ne triomphe ce que l’hypocrite bourgeoisie mondiale dénonce comme l’ "anarchie algérienne" (c’est-à-dire l’éclatement d’une confuse lutte de classe que le "frontisme" politique officiel aura bien entendu toutes les peines à étouffer sans coups de force qui seront le meilleur démenti à l’existence d’un prétendu "intérêt national unique"), c’est toujours le plan de Constantine qui, selon les accords d’Evian eux-mêmes, constitue le programme de départ des inévitables transformations économiques.

Les nécessités sociales s’imposant avec une clarté évidente même aux pires ennemis de l’émancipation sociale, le plan reconnaissait d’une part la nécessité d’une réforme agraire, et d’autre part, celle d’une certaine industrialisation. En 5 ans, il devait fournir 400 000 postes emplois réguliers et distribuer 250 000 ha de terres nouvelles. Promesses déjà modestes, mais les réalisations le furent plus encore ! En effet, seulement 82 000 ha furent acquis (contre de fortes indemnités aux compagnies propriétaires) par la "Caisse d’Accession à la Propriété et à l’Exploitation rurales" ce qui, à condition de respecter la superficie minima de 25 ha par exploitation, ne permettait encore de caser que moins de 3300 familles, alors que les candidats à la réforme agraire sont au moins de un million ! Dans l’industrie, l’achèvement de la raffinerie de pétrole d’Alger, celui du complexe pétrochimique d’Arzew et du complexe sidérurgique de Bône, fourniront à peine 10 000 emplois. Quant à la mise en marche des 300 sociétés, qui avaient reçu l’agrément de la direction du Plan, en offrirait environ 24 000. On est donc loin non seulement des promesses mais des besoins.

A l’époque (L’Ouvrier Algérien du 1-2-58), le FLN opposait à ce plan " a révolution algérienne faite par le peuple des campagnes et des villes", qui constituerait "demain une Algérie pour le peuple, dans laquelle la résorption du chômage prévaudra sur la règle du profit maximum, dans laquelle le travailleur ne devra pas trembler chaque jour pour la vie des ses enfants et face à un futur incertain". Et il rejetait le plan en ces termes: "Faut-il préciser que cela [c’est-à-dire cette "révolution"] est diamétralement opposé au Plan de Constantine? Certes, on ne refuse pas a priori la collaboration de qui que se soit, mais on retient que, si le peuple algérien a pris les armes, il l’a fait pour qu’on l’écoute, qu’on lui reconnaisse le droit à l’existence. Et, au niveau économique comme pour tout le reste, il veut être traité comme un peuple majeur. On peut penser que nous sommes peu réalistes et que nous avons tort de refuser le "pont d’or" offert par De Gaulle. Mais nous avons notre idée sur ce "pont d’or", sur ses tenants et aboutissants. Nous savons bien où retournera en définitive cet or soi-disant dépensé en Algérie. C’est pourquoi nous sommes apparemment modestes, mais dans le fond, beaucoup plus ambitieux».

Aucun révolutionnaire ne peut certes reprocher au FLN de ne pas avoir voulu troquer l’indépendance politique contre le plat de lentilles représenté par le Plan de Constantine. Mais que signifie le passage suivant? «La coopération offerte par De Gaulle ne profiterait qu’aux capitalistes qui investiront en Algérie. Nous, nous édifierons un "capitalisme populaire" (en quelque sorte) qui profitera à tous. Telle est notre ambition, plus haute que toutes les réalisations brillantes qu’on nous promet». Mais c’est justement cette démagogie sociale (dont le syndicat ouvrier de tendance FLN devait nécessairement se faire l’écho) que le marxisme doit dénoncer. Les faits sont plus forts que n’importe quelle démagogie la plus séduisante soit-elle, et, avec les accords d’Evian (dont Ben Bella lui-même a récemment déclaré qu’ils resteraient la charte des relations entre la France et l’Algérie), les faits sont là !

Voyons un peu la critique que le FLN faisait de l’économie coloniale sommairement décrite plus haut, les moyens qu’il préconisait pour en sortir, et le compromis conclu finalement. El Moudjahid du 16-7-60 déclarait: «On comprend... l’intérêt des colonialistes français d’Algérie et leur opposition farouche à l’indépendance: ils réussissent (...) à faire supporter par le budget français les risques qu’ils endosseraient eux-mêmes s’ils investissaient en Algérie. Ils préfèrent rapatrier leurs profits plutôt que de faire courir de nouveaux risques à leurs capitaux en investissant dans des domaines "aventureux" (industrie). Cette évidence est amplement démontrée par le faible pourcentage des capitaux privés (69% de fonds publics ou assimilés contre 31% de capitaux privés). Cette évidence est soulignée si l’on compare la faibesse des fonds investis dans les sociétés nouvelles à celle des fonds investis dans des sociétés existantes plus rapidement rentables. Capital dans les sociétés créées: 1959... 73,4 millions de NF; augmentation de capital de sociétés déjà existantes: 1959...567 millions de NF. Ces sociétés anciennes garantissent des dividendes certains et des profits et ne demandent pas de longues immobilisations de capitaux, sauf dans le cas des investissements pétroliers, qui, eux, sont toujours rentables. Pourquoi les capitalistes d’Algérie refusent-ils d’investir leurs capitaux sur place et préfèrent-ils les placer à l’extérieur? Ce phénomène est lié à la structure économique des pays sous-développés. Il revient plus cher, et pour des profits moindres, d’y construire une usine de produits finis, par exemple, qu’en pays industrialisé. C’est en effet le faible niveau de vie [qui rend difficile la création d’un marché intérieur] d’une part; l’absence d’une infrastructure développée (réseau routier, énergie peu coûteuse) et d’une main d’peu productifs les investissements dans le secteur industriel. Il n’est donc pas étonnant que les capitaux fuient là où ils rapportent le plus, après s’être formés dans les secteurs du commerce et des biens fonciers».

Comment l’Algérie indépendante pourrait-elle échapper à ce cercle vicieux du "sous-développement", puisque, bien entendu, elle ne peut ni modifier les lois du capitalisme, ni sauter par dessus le capitalisme directement dans le socialisme, ni enfin construire un capitalisme national avec ses propres forces, comme fit la Russie staliniste derrière son rideau de fer, mais avec bien d’autres ressources humaines et naturelles que le Maghreb dans sa totalité? La réponse donnée par El Moudjahid dans l’article cité était: «Dans ces conditions, une augmentation du niveau de vie des algériens améliorera la demande interne au point de capter les capitaux et attirer les entreprises à investir sur place ". Mais le même article disait plus haut que la demande interne solvable n’est pas en mesure toute seule de "capter les capitaux"; il faut par ailleurs que les investissements soient "productifs", et une des conditions d’investissements productifs, dans les pays où tous les autres éléments du capital sont chers, c’est le prix bas de la main d’cercle vicieux. El Moudjahid concluait avec audace: «En Algérie, comme dans les pays sous-développés où la population rurale est dominante [de 70 à 80% selon les statistiques en Algérie NDR], c’est dans l’amélioration du revenu paysan que se trouve une voie de solution non seulement au transfert de capital mais à celui beaucoup plus vaste du développement du pays».

La conclusion de toute cette analyse était donc qu’ «une réforme agraire sérieuse et d’inspiration révolutionnaire est la base de l’industrialisation de l’Algérie». Mais comment définir une "réforme agraire d’inspiration révolutionnaire"? L’Ouvrier algérien s’exclamait: «Il ne s’agira pas, pour l’Algérie indépendante, de créer des réalisations spectaculaires, des usines modèles ou des entreprises-pilotes. Nous organiserons la levée en masse des paysans algériens dans la bataille des meilleurs ruraux... de façon à ce que le gouvernement algérien puisse réaliser deux fois plus vite et dix moins cher [que l’Etat colonial]». Pour cela, encore faudrait-il que le gouvernement algérien soit au moins maître du sol, alors qu’il ne l’est pas. En second lieu, il lui faudrait la capacité de "mobiliser" réellement les paysans; de la Russie à la Chine, l’expérience prouve que c’est précisément la chose la plus difficile à obtenir: Khrouchtchev pourrait en dire quelque chose au Bureau Politique algérien ! C’est surtout difficile à réaliser quand le principe est de "faire dix fois moins cher" ! Car sur le dos de qui se réalisera "l’économie", si ce n’est sur celle de la classe paysanne appelée à "se lever en masse"?

Durant la guerre d’indépendance, les divers organes du FLN ont à très juste titre tourné en dérision à la fois la réforme agraire proposée par le plan de Constantine, et (consciemment ou non?)... celle des pays frères du Maghreb, ou plutôt de Tunisie, puisqu’au Maroc il n’en est même pas question. De cette réforme tunisienne, que celle algérienne devait dépasser de très loin comme une chose ni "sérieuse" ni "révolutionnaire", nous savons par un spécialiste de l’économie du Maghreb, René Gallissot, les intéressantes choses suivantes, dont on n’appréciera la portée que si l’on se rappelle qu’en Tunisie le secteur de l’agriculture traditionnelle ne dépassait pas les 2,99 millions d’hectares sur 3,7 millions cultivables en tout, ce qui – la part faite à la moyenne et grande propriété tunisienne, plus importante que son homologue algérien – donnait une moyenne de seulement 5 ha par famille contre les 20 nécessaires. En réalité, la moitié de la population rurale tunisienne – environ un million et demi d’hommes – souffrait de ce que la sociologie bourgeoise appelle pudiquement "sous-emploi", et donc de revenus de misère.

«Des mesures ont été prises [par la démocratique République bourghibienne NDR] pour modifier les conditions de l’agriculture tunisienne. La restauration des sols et le reboisement ont été encouragés (! NDR). Une Caisse de Développement du Centre et du sud a été constituée, et dans ces mêmes zones des "cellules de mise en valeur". Un plan d’amènagement du cap Bon a été dressé (construction d’un barrage en terre pour l’irrigation: diable ! NDR). Les prêts en faveur de la petite hydraulique ont été accrus (d’ou endettement ecnore plus grand du petit paysan ! NDR). Plus ambitieuse furent les fondations de l’Office de l’Enfida [société coloniale NDR] et de l’Office de Mise en valeur de la Vallée de Medjerda». Voyons un peu de quoi il s’agit.

«L’Office de l’Enfida se propose de fixer 12 à 15 mille personnes [sur 1,5 millions de "sous-employés" paysans ! NDR] sur environ 30 000 ha [soit 2 ha par tête, la moitié de la moyenne déjà terriblement insuffisante du Maghreb: 5 ha ! NDR]... Mais [constate placidement l’auteur] les paysans installés ne s’adaptent pas [à raison !], les terres sont médiocres et mal équipées... [En outre] l’Enfida conserve pour elle de 15 à 20 milles ha de terres pourvues d’eau avec des plantations d’oliviers, de cultures horticoles, d’huileries modernes, laiteries-fromageries, etc. «Voici tout ce que donne, et peut seulement donner, une réforme agraire, quand elle prend la place de la nécessaire révolution, celle que ne feront ni les Bureaux, ni les Instituts, ni les Etats parlementaires "benbellistes" ou "bourghibiens", mais seulement l’action directe des expropriés du sol !»

Continuons. «L’Office de Mise en valeur de la Vallée de la Medjerda se propose d’utiliser au mieux les périmètres d’irrigation [50 000 ha dans la basse Medjerda] établis sous le protectorat en faveur des cultures coloniales. En 1958, la propriété était limitée [comme cela apparaît dans les propositions très mystérieuses du nouveau pouvoir algérien] à 50 ha, au maximum dans les terres irrigables de la basse Medjerda. Ainsi 20 milles ont été récupérés pour être distribués à 4 ou 5000 familles». Dans ce cas, il s’agit de terres pourvues d’eau, parce que appartenant déjà au nombre des "cultures coloniales"; mais la superficie reste ridicule – de 4 à 5 ha par famille. L’auteur ne l’ignore pas. «Mais ces petits cultivateurs ne pourront se maintenir s’ils ne sont pas encadrés par des organisations coopératives» – autre solution invoquée par le FLN et qui prolonge l’agonie économique et morale de la famille paysanne liée à son lot de misère !

Malgré ceci, «l’intention de la réforme agraire est plus déclarée en Tunisie qu’au Maroc. Le domaine public tunisien a récupéré des terres. Le régime foncier a été clarifié; la propriété religieuse des Habous a été abolie: un nouveau régime des terres collectives doit se conclure dans la généralisation de la propriété privée». Parions que les terres collectives en question sont des terres de pâturages: leur transformation en propriété privée aura donc pour effet de précipiter la décadence de l’élevage déjà provoquée par la colonisation justement pour les mêmes raisons ! «En plus des terres des Habous, le domaine public a reçu les biens confisqués par la famille de l’ex-bey et des terrains confisqués en application de la loi sur les fortunes mal acquises». (De la même façon, le projet de programme récemment publié par la fédération française du FLN réclamait la confiscation et la distribution des biens des "traîtres" à la cause de l’Algérie indépendante.)

«Le chiffes des terres cultivables dont le patrimoine domanial dispose n’est pas connu: il serait de l’ordre de 200 000 ha. Certains lots ont déjà été distribués à des ex-combattants de l’indépendance» [la démagogie de cette mesure saute aux yeux]. «Une loi de 1959 [c’est-à-dire trois années avant l’indépendance, mais l’Algérie ira-t-elle plus vite, elle qui parle de "rapidité deux fois plus grande" !] annonce que l’attribution des terres du domaine public sera réglée par des organisme locaux plutôt que par des ventes publiques. L’acquisition de lots est interdite à ceux qui possèdent une propriété et une étendue supérieure à la moyenne» [quelle est la "moyenne" entre les immenses propriétés des grandes compagnies et le mouchoir de poche du paysan?]. «Le rachat de la totalité des terres possédées par les européens est prévu». Et l’auteur conclut sceptique: «La réforme agraire cessera-t-elle d’être un projet?» Nous répondons: certainement non, sans développement de la lutte de classe !

Si en Tunisie, il existe une moyenne et une grande bourgeoisie indigène, non seulement urbaine mais rurale, qui a agi comme un frein à la lutte anti-impérialiste tandis qu’en Algérie, celle-ci a pris des aspects "extrêmistes" en rapport avec la prédominance des éléments populaires (en particulier, des paysans sans terre) et avec une situation sociale encore plus tragique, la réforme tunisienne donne toutefois une idée anticipée de ce qui pourra se réaliser demain en Algérie. Que disent, en effet, les accords d’Evian en matière agraire? «L’Algérie assurera sans aucune discrimination une libre et pacifique jouissance des droits patrimoniaux acquis sur son territoire avant l’autodétermination. Personne ne sera privé de ces droits sans une indemnité équitable préalablement fixée. Dans le cadre de la réforme agraire, la France fournira à l’Algérie une aide spéciale en vue du rachat total ou partiel des droits de propriété détenus par des originaires de France. Sur la base d’un plan de rachat établi par les autorités compétentes, les modalités de cette aide seront établies en accord entre les deux pays de façon à concilier l’exécution de la politique économique et sociale de l’Algérie avec l’échelonnement normal du concours financier français».

Un "plan de rachat établi par les autorités compétentes" est tout le contraire d’une révolution agraire qui, accomplie par les intéressés mêmes, se préoccupe peu ou autant d’un "plan" que (et encore moins) d’une "indemnité équitable". Mais si, de plus, la réforme doit s’accomplir de façon à concilier les intérêts des... financiers de l’impérialisme français et ceux, ne disons pas non plus des expropriés algériens, mais du "capitalisme national" d’Algérie, quelle portée supérieure à celle de la réforme tunisienne pourra-t-elle avoir?

Au reste, pour le FLN, la réforme agraire n’était qu’une des conditions de son grand but social: l’industrialisation aussi rapide que possible du pays. Quels étaient donc ses plans à cet égard avant la victoire politique, et quelles furent finalement les dispositions d’Evian?

Les neuf dixièmes de l’économie urbaine dépendant du capital européen, il s’agit tout d’abord de savoir quelle a été la position de la "révolution algérienne" à l’égard de celui-ci».

Nous savons bien que le FLN utilisa d’abord la xénophobie populaire qui est le produit historique fatal de l’oppression coloniale et qui s’est exprimée dans le terrorisme aveugle, c’est-à-dire frappant tout européen sans distinction de classe sociale. Ses buts politiques atteints, le FLN devait alors diriger ses coups contre les classes qui l’avaient porté au pouvoir pour maintenir la "culture capitaliste" détenue par les européens, capitalistes et salariés. C’est d’ailleurs pourquoi le programme agraire du FLN devait rester un mystère (du congrès de la Soumnan aux décisions d’Hammamet). Mais en ce qui concerne l’économie citadine, la bourgeoisie algérienne étant trop faible, et l’UGTA soutenant les positions du FLN, le FLN était plus à son aise.

«Pour la "révolution algérienne", donc, et en dépit du terrorisme anti-européen, il s’agissait d’obtenir le maintien de la minorité européenne, porteur quasiment exclusif de la "culture capitaliste" en Algérie et sa soumission à l’Etat national algérien. Dans ce but, toutes les traditions de classe, de l’islamisme de la société pré-capitaliste à... l’internationalisme prolétarien en passant par le démocratisme bourgeois furent mobilisées. Dès 1956, par exemple, Résistance algérienne écrivait: «...Comme le souligne un hadith du Prophète: "les hommes sont égaux entre eux comme les dents du peigne du tisserand; pas de distinction entre le blanc et le noir, l’Arabe et le non-Arabe, si ce n’est leur degré de crainte de Dieu"». L’UDMA, laïque, traita la même question dans le langage du démocratisme classique. Et l’UGTA utilisa le langage de classe des exploités de tous les pays en 1958 dans son appel aux travailleurs algériens dans la lutte anti-impérialiste ! Et Le FLN adressa même un message en mai 1957 à Pie XII pour la coexistence pacifique avec les Chrétiens ! Au prix d’un escamotage du problème agraire, le FLN offrait la citoyenneté nationale aux européens d’Algérie ! En effet, en dépit de tant de phrases sur le "socialisme arabe" (auxquelles une fausse "avant-garde" en France avait la sottise de se laisser prendre), le FLN était avant tout une force de conservation sociale nullement anti-capitaliste, prête pour endiguer l’éventuelle poussée révolutionnaire des expropriés de la terre et des sans-travail des villes. De plus tout en prévoyant le maintien des capitalistes coloniaux dans leurs biens et leurs droits, le FLN concéda dans les accords d’Evian que les transferts de capitaux (donc non réinvestis en Algérie) à destination de la France bénéficieraient d’un régime de liberté !

«En fait, les accords d’Evian ont proclamé non pas la "liberté économique" de l’Algérie, mais sa "coopération" avec la France. Un statut particulier doit préciser ultérieurement les modalités de la coopération monétaire (l’Algérie restant dans la zone franc) et celles des échanges entre la France et l’Algérie». Les grands produits algériens (vins, agrumes, fruits et légumes) devaient conserver en France leur débouché traditionnel (!). Les accords d’Evian ne font donc que longuement décrire la perpétuation de la domination française sur l’Algérie "libérée". «La liberté de circulation des troupes françaises sur le territoire algérien entre leurs points de stationnement; les droits de l’impérialisme français sur Mers-el-Kébir et certains sites sahariens ne sont que l’expression militaire de cette domination française. La première pourrait bien être précieuse à l’Etat algérien lui-même (et non seulement à ce qu’il peut rester en Algérie de population européenne) s’il ne parvenait pas à endiguer rapidement l’ "anarchie" sociale et politique, c’est-à-dire la lutte des classes pauvres. (...) L’essence de la domination n’est pourtant pas militaire, ni même culturelle (...). Elle est économique, et c’est en substance la continuation du Plan de Constantine dans un cadre politique nouveau».

C’est l’évidence de la perpétuation de l’ancienne domination coloniale sous une autre forme, et aussi de la collaboration du nouvel Etat algérien avec le vieil impérialisme français qui fait dire en Algérie comme en France à une prétendue "avant-garde" [L’article fait référence aux trotskyste de la Voie Communiste qui qualifiaient la révolution algérienne de socialiste !] que les accords néo-colonialistes d’Evian doivent être "dépassés". Mais ce dépassement, dans les rapports non seulement intérieurs mais internationaux de classe, semblait déjà impossible aux marxistes. «L’Etat national algérien, qui va se constituant au milieu d’une lutte confuse d’autorités diverses parlant exactement le même langage, d’une guerre de communiqués et de poses personnelles dans le meilleur style des vieilles républiques parlementaires, sera ce que le rapport national et international des forces de classe lui commande d’être, c’est-à-dire l’instrument du "néo-colonialisme". En effet, quelle pouvait donc être la classe de la société algérienne qui pouvait faire obstacle à ce qui, aux yeux du monde entier, apparaissait comme "la plus heureuse conclusion des choses"?

Le prolétariat algérien pouvait-il faire échec à la construction de la République bourgeoise? Or il ne possédait pas d’organisation distincte poursuivant des buts distincts, et l’UGTA en restant le fidèle allié du FLN ne pouvait guère l’y aider, bien au contraire ! Et si la crise que connut le FLN en 1962 trahissait une opposition sociale profonde, celle-ci ne concernait nullement les différentes classes de cette population urbaine qui n’a joué qu’un rôle secondaire dans la lutte militaire contre l’impérialisme. Elle concernait l’opposition entre la ville et la campagne qui a porté tout le poids de la guerre, mais pour laquelle les chances de changement profond apparaissaient les plus maigres. Il était donc aussi vain de chercher une possiblité de "continuation de la révolution algérienne" dans le conflit entre Bureau Politique et la willaya IV dont les revendications suffisaient à lever les derniers doutes: recours au GPRA, attribution de postes aux " vrais " militants de l’intérieur dans la nouvelle hiérarchie étatique, respect des listes présentées par les willaya pour les élections à l’Assemblée constituante,etc...

Et l’article de conclure ainsi: «Mais la "prochaine étape" comme disent tous les activistes et tous les volontaristes n’est pas une affaire de jours, de semaines et de mois; c’est moins encore une affaire purement algérienne: c’est toute la phase historique dont le prolétariat international a besoin pour reconstituer sa force révolutionnaire détruite dans tous les frontismes démocratiques nationaux, progressistes du monde, c’est-à-dire son parti mondial de classe». Quarante après, nous, marxistes, martelons encore cette déclaration.
 
 
 
 
 
 
 
 

III. 5 - 1961 - CONCLUSIONS SUR LE PASSE,
            LE PRESENT ET L’AVENIR
 

Ainsi, les résultats essentiels de l’analyse concernant la situation algérienne sont résumés dans Programme Communiste n°15 de 1961 et dans Il Programma Comunista n°9 de 1961.
 

III. 5. A - Le passé

1- L’histoire de la société algérienne se caractérise par la longue persistance du communisme primitif, forme de production excluant la formation d’un Etat national centralisé. Les invasions romaine, arabe et turque n’étaient pas parvenues à détruire la propriété commune du sol, dont seule la conquête française finit par avoir raison. Encore fallut-il attendre les récents camps de regroupement, c’est-à-dire 130 ans pour voir disparaître les derniers résidus de cette forme.

2- La forme économique importée par les Français, le capitalisme, s’est développée surtout dans l’agriculture, bouleversant l’économie algérienne primitive. Elle provoqua l’expropriation d’un grand nombre de producteurs immédiats, amenant la formation d’un important prolétariat dont une partie émigrera en France, et surtout d’une masse de sans-réserves réduits à une existence encore plus misérable et précaire que ce dernier.

3- En Algérie, le conflit de race l’a emporté sur le conflit de classe parce que la classe dominante était française, la bourgeoisie algérienne étant réduite et son influence politique négligeable. La domination et l’oppression de classe ont donc été essentiellement exercées par l’impérialisme français et toutes les couches sociales de la colonisation européenne. La partie avancée de la bourgeoisie algérienne existe, potentiellement, dans la couche paysanne qui lutte pour sa "territorialisation", c’est-à-dire pour obtenir au moins en partie les terres détenue par les colons européens.

4- Cependant, en Algérie comme dans d’autres colonies et semi-colonies du monde, à la fin du premier conflit mondial, la Révolution russe de 1917 n’alla pas sans un important contrecoup politique: le développement d’un fort mouvement d’indépendance nationale, dirigé par des forces prolétariennes cherchant la liaison avec le prolétariat français et la métropole. Cet aspect est historiquement donné par la constitution en 1926 de l’Etoile nord Africaine par initiative de communistes algériens. Cette organisation représentait une condition politique favorable à une double révolution analogue à celle qui en 1917 mit fin à la phase tsariste en Russie. Pour que cette condition politique subsiste, il aurait fallu que le prolétariat français et son parti répondent à cet appel, et surtout que l’I.C. reste sur les positions théoriques et pratiques définies au Congrès des peuples de couleur de Bakou en 1920. Ceci ne s’étant pas réalisé, l’Etoile fut progressivement rejetée dans un cadre strictement nationaliste et bourgeois.

5- Le reflux de la vague révolutionnaire fut suivi, au sein de l’I.C., du triomphe de l’idéologie frontiste d’abord, de celle du front populaire ensuite. En France, le PCF refusa tout d’abord de soutenir le mouvement algérien sous le prétexte que l’essentiel était de lutter contre le fascisme (rupture du PCF et de l’Etoile nord Africaine en 1935), puis il le sabota en traitant ses chefs de fascistes, et finalement réclama et justifia les massacres dans le Constantinois de 1945 pour "défendre la démocratie menacée". Reconnaissant tardivement que cette nation était en train de se former, il ne fit rien en faveur du mouvement insurrectionnel, ni en 1954 lorsque la révolte générale éclata, ni plus tard lors des manifestations de rappelés. En revanche, il permit le vote des pouvoirs spéciaux en 1956.

6- Quant à l’Internationale, elle s’était liquidée, dès 1928, en adoptant à son VIème Congrès la théorie et la pratique renégates du Socialisme dans un seul pays. Dans ces conditions, la révolution populaire algérienne devait fatalement tomber sous la direction de la bourgeoisie. Isolé par le prolétariat international, abandonné à lui-même, le mouvement de l’E.N.A. fut repoussé peu à peu dans un cadre largement nationaliste, et quand les crises économiques de 1945 et de 1954 provoquèrent l’éclatement de la révolution algérienne, cette dernière ne put plus que se diriger vers la solution bourgeoise, personnifiée par le F.L.N. et par son "gouvernement en exil". La bourgeoisie algérienne ne s’est ralliée tardivement à la révolution algérienne que pour s’assurer le contrôle de la société dans la phase de l’indépendance politique, fruit inévitable de la lutte armée de la paysannerie pauvre. Le prolétariat algérien ne joue plus aucun rôle politique distinct dans cette révolution.
 
 

III. 5. B - Le présent

7- La révolution algérienne est une révolution populaire dans laquelle la bourgeoisie, au lieu d’être un facteur prépondérant et "progressiste", agit comme un frein. Dans un premier temps, elle y fit obstacle; puis, quand elle s’y unit, elle le fit pour en prendre la direction et la canaliser dans le sens d’une solution démocratico-petite-bourgeoise. Le moteur fondamental de celle-ci est la paysannerie pauvre, dont les objectifs submergent ceux du prolétariat algérien. Quant aux prolétaires restés en France, ils se réfugient dans une pure action syndicale, protégés de l’idéologie nationaliste et de la direction du FLN, mais incapables d’assumer – étant donnée l’attitude ultradémocratique du P.C.F. – une position révolutionnaire.

8- L’intransigeance de l’impérialisme français, en prolongeant la guerre pendant 7 ans, a radicalisé le mouvement algérien et achevé la destruction de la société algérienne. En ceci, la croyance gaulliste et ultra que la démocratie et la civilisation occidentale se défendaient dans le bastion algérien a eu des conséquences révolutionnaires dont le pacifisme bêlant du démocratisme stalinien et de la gauche en général est totalement privé.

9- L’incapacité de l’impérialisme français de réduire rapidement la révolte armée a provoqué en Algérie la colère de la petite bourgeoisie européenne, les colons, (épaulés par une puissante grande bourgeoisie locale), d’autant plus enragée à réclamer la victoire militaire que ses privilèges lui semblaient menacés. Ce conflit avec le pouvoir étatique risquait de s’étendre à la France. L’avènement du gaullisme permit d’en limiter l’extension, en mettant cette petite bourgeoisie au pas. N’ayant pas eu à intervenir contre un prolétariat totalement passif, il put donc se poser en défenseur de la démocratie.

En réalité, comme son programme social est le développement du capitalisme, et que celui-ci ne vas pas sans paupérisation de la petite bourgeoisie, ce pouvoir s’exerce (et plus encore s’exercera) dans le même sens que les pouvoirs fascistes.

10- En Algérie, le grand problème politique était la passation des pouvoirs, puisqu’il n’y avait pas comme en Tunisie et au Maroc un Etat capable de les recevoir, sans que toutefois le pays puisse devenir province française. Les événements de décembre ont ouvert la dernière phase de la guerre en montrant qu’entre l’Algérie française et la poursuite de l’insurrection populaire, il y avait place pour une troisième solution: le compromis entre le grand capital français personnifié par De Gaulle et le GPRA ou F.L.N. de Ferhat Abbas, gouvernement de la lâcheté bourgeoise érigé sur l’abnégation des fellaghas dans la lutte. Le ralliement des députés et sénateurs algériens à la position du F.L.N., nuit du 4 août de l’insurrection algérienne, a apporté une preuve supplémentaire de la proximité du compromis.
 

III. 5. C - L’avenir

11- Le compromis politique ne mettra pas fin aux antagonismes sociaux. L’Algérie restera une poudrière de l’Afrique, parce que le F.L.N. ni ne résoudra pas la question agraire, ni ne pourra donner du travail aux millions de chômeurs. En France, son contrecoup sera tel que le prolétariat français aura à soutenir une dure lutte s’il veut maintenir son niveau de vie. Seulement, il aura devant lui un pouvoir capitaliste fascisé, sorti plus puissant de la crise. Cette situation, il la devra à tous les partis qui, depuis trente-cinq ans, n’ont fait que trahir ses intérêts, même les plus immédiats, et en premier lieu le PCF.

12- Pour la soi-disant "gauche", la lutte pour la fin de la guerre d’Algérie est synonyme de lutte contre le fascisme, qu’elle pose donc au centre des préoccupations du mouvement ouvrier français. Pour elle, la validité ou non du marxisme et la réalité ou non de la mission historique du marxisme, l’émancipation de toute la société humaine, dépendrait de l’issue de la lutte. Voici pourquoi le "Parti Socialiste Unifié" et autres groupes non staliniens proclamèrent que la classe ouvrière s’était déshonorée avec sa passivité durant le conflit algérien, tandis que les trotskistes, anxieux d’exploiter à tout prix un mouvement potentiellement révolutionnaire, appuyaient inconditionnellement la direction de la révolte, privant le prolétariat indigène de toute possibilité de se séparer de sa bourgeoisie et de préparer une offensive ultérieure. Notre groupe en France, loin de s’isoler de la question algérienne, n’a jamais cessé:

a) de rechercher les causes de la passivité du prolétariat français dans la trahison des organisations pseudo-prolétariennes dont nous situons l’origine dans la défaite subie par le prolétariat international en 1928 avec le triomphe de la théorie du socialisme en un seul pays, théorie qui sur le plan tactique s’accompagnait de la pratique du front unique.

b) de répéter, avec Lénine, que «à propos de la liberté des nations à disposer d’elles-mêmes, comme pour toute autre question, ce qui intéresse avant tout et surtout, est la libre disposition du prolétariat à l’intérieur de toutes les nations». Dans la situation présente, nous pensons comme Marx le disait de l’Irlande: «J’ai longtemps pensé qu’il était possible de renverser le régime irlandais grâce aux progrès de la classe ouvrière anglaise...Une étude plus approfondie de la question m’a convaincu que la classe ouvrière ne pourra rien faire (souligné par Marx) tant qu’elle ne sera pas débarrassée de l’Irlande... La réaction anglaise en Angleterre a ses racines dans l’asservissement de l’Irlande».

13- Sur le plan mondial, l’indépendance algérienne arrive à la fin de la lutte anticolonialiste armée qui a abouti dans de nombreux pays arriérés du monde à la fondation d’Etats nationaux indépendants visant à y développer le capitalisme. Ce mouvement de libération nationale a, en premier lieu, affaibli les vieilles métropoles capitalistes; mais en triomphant, il tend à stabiliser le système capitaliste à travers la formation de marchés nationaux et du relancement d’une accumulation élargie du capital sur une échelle plus vaste. L’absence du parti de classe a empêché l’exploitation révolutionnaire du mouvement anti-impérialiste, puis cette stabilisation, en retardant la crise, a freiné la reprise du mouvement prolétarien, qui aurait pu tirer du tremblement de terre colonial, une formidable impulsion (symptômes: les grèves en Belgique, la crise française). Mais l’indépendance algérienne, si elle est concomitante de la fin de reconstruction de la société capitaliste, l’est aussi d’une période où apparaissent et réapparaissent des nouveaux "grands" sur la scène mondiale (Chine, Japon, Allemagne) et par conséquent s’ouvre une nouvelle phase de lutte pour les marchés et la redivision du monde, prémisse infaillible de nouvelles crises.

14- L’Algérie "indépendante", fruit de la "paix négociée" qui se profile désormais, fera partie de la vaste zone de structures étatiques fragiles "balkaniques" qui comprend les pays du Moyen et Proche Orient, de l’Asie du sud est (Indochine, Thaïlande), de l’Amérique centrale et du Centre Afrique (Congo, Rhodésie). C’est pour cela que la "nouvelle" société capitaliste, celle de la coexistence pacifique, du "désengagement" et de la "liquidation" du colonialisme, ne sera pas du tout plus stable que celle qui l’a précédée, et le prolétariat international pourra profiter des failles ouvertes dans le système impérialiste pour monter à l’assaut du pouvoir bourgeois.

15- Cette perspective est encore lointaine [Nous sommes en 1961 !]. Mais la fin de la guerre d’Algérie peut être le point de départ d’une reprise prolétarienne en France et en Europe. La lutte violente du prolétariat est un produit brut de l’odieuse société divisée en classes. La question fondamentale est son organisation et son guide, c’est-à-dire la formation du parti prolétarien à l’échelle mondiale. Et la phase qui s’ouvre offrira des conditions beaucoup plus favorables que la précédente à cette grande reconstitution de la force révolutionnaire du prolétariat, condition sine qua non de la victoire du communisme.

Dans Programme Communiste n°19 de juin 1962 (traduit dans Il Partito Comunista de mai 1962) dont nous avons déjà reproduit le passage dans notre introduction, notre parti concluait en prévoyant déjà, comme une terrible prophétie, qu’il n’y aurait pas de paix sociale dans l’Algérie indépendante !
 

(«à suivre - Sommaire - à suivre»)

 


NOTES
 

(27) Pour la position du PCF dans la question algérienne, cf. Programme Communiste n°5: "Le PCF et la question coloniale".

(28) Cf Programme Communiste n°5-1958: "Le PCF et la question coloniale"

(29) Cf Programme Communiste n°7-1959: "Sidérurgie, pétrole et sous-développement".

(30) En 1962, l’Algérie est face à un dilemme insoluble: les masses paysannes pauvres ont été le moteur de l’insurrection au nom de la réforme agraire indispensable à leur survie. L’Ouvrier Algérien (organe de l’UGTA) de juillet 1960 (cité dans P.C. n° 20) décrivait ainsi les insurgés: «Ce sont eux (les paysans) qui forment l’essentiel de l’ALN. Ce sont eux qui supportent l’essentiel du poids de la guerre: bombardements détruisant les douars, combats incessants empêchant de semer et de récolter, zones interdites supprimant les pâturages, regroupements arrachant les familles à leurs foyers... La Révolution Algérienne, c’est pour eux la liberté et la dignité retrouvée, c’est aussi l’assurance que la terre algérienne leur reviendra, que naîtront de nouveaux villages sans colons et sans féodaux algériens ou autres... des villages sans exploités et sans exploiteurs où seront possibles la coopération (?) et le progrès technique (...) Les paysans algériens luttent et souffrent non parce qu’ils n’ont rien à perdre, par désespoir, mais parce qu’ils ont tout à gagner». Comme on le voit, le FLN n’a pas lésiné sur les incantations démagogiques et sur les promesses, quand déjà il bradait à la bourgeoisie française toute possibilité de les satisfaire.

(31) Nous faisions allusion aux positions d’organisations trotskystes et de Socialisme ou Barbarie.

(32) L’analyse du FLN dans son organe El Moudjahid de novembre 1958 est juste, même si évidemment cette organisation bourgeoise va en tirer des conclusions anti-prolétariennes et anticommunistes: «Au cours des différentes guerres de libération nationale qui se sont succédées pendant ces vingt dernières années, il ne fut pas rare de constater une certaine nuance hostile, voire haineuse de l’ouvrier colonialiste à l’égard du colonisé. C’est que le recul de l’impérialisme et la reconversion des structures sous développées spécifiques de l’Etat colonial s’accompagnent dans l’immédiat de crises économiques que les ouvriers du pays colonialiste sont les premiers à ressentir. Les capitalistes métropolitains se laissent arracher des avantages sociaux et des augmentations de salaire par leurs ouvriers dans l’exacte mesure où l’Etat colonialiste leur permet de razzier les territoires spoliés. Au moment critique où les peuples colonisés se jettent dans la lutte et exigent leur indépendance, il s’écoule une période difficile au cours de laquelle, paradoxalement, l’intérêt des ouvriers et des paysans métropolitains semble s’opposer à celui des peuples colonisés». (Cité dans Programme Communiste n°20-21)

(33) Comme nous le notions dans P.C. n°21, ce fait était confirmé alors par la comparaison des résultats respectifs de l’industrie et de l’agriculture soviétiques. Krouchtchev put ainsi reprocher à feu Staline d’avoir fait porter le plus clair de l’effort d’électrification sur les villes – et donc l’industrialisation – laissant les campagnes sans énergie et sans lumière !

(34) Les phrases entre guillemets sont empruntées aux accords d’Evian.