Parti Communiste International
26 Janvier 2012
 
RAPACITÉ DU CAPITALISME IMPÉRIALISTE : COURSE AU PÉTROLE ET GUERRES INCESSANTES !
1. La ruée vers l’or noir aux USA au XIXème siècle et l’organisation en monopole.
2. L’Asie et le pétrole.
3. Lénine, notre boussole, avec L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916).
4. Pétrole et Moyen Orient, un des nœuds de la Première Guerre mondiale et du repartage du monde.
5. Les Sept Sœurs contrôlent le prix et la production de pétrole pour l’Europe et le reste du monde.
6. Le prix du pétrole n’est pas dû à
l’immoralité et la rapacité des pétroliers mais tout simplement à la loi inexorable de la rente foncière qui s’applique sur le dos de la force de travail du prolétariat!
7. Le capital monopoliste et le bussiness de la Deuxième Guerre mondiale.
8. La curée des prédateurs impérialistes et les guerres continuelles dans l’après guerre.
9. Nationalisations pétrolières des années 1970 et nouvelles donnes pour le partage de la rente.
10. Crise économique mondiale et intensification des conflits inter-impérialistes.
11. Le premier "choc" pétrolier de 1973 : l’augmentation du prix du pétrole est une nécessité pour le capital financier!
12. Le second choc pétrolier de 1979.
13. La spirale infernale de la course aux sources d’énergie et aux profits.
14. Les variations du prix du pétrole ne sont pas uniquement dues à la spéculation, mais aussi à la rente et aux crises de surproduction industrielle.
15. La situation des sources énergétiques pétrolifères et la course à l’énergie.
16. Une seule alternative : la révolution.

 

S’il est un aspect que l’on ne peut éviter pour comprendre les raisons de l’affrontement des impérialistes anciens et nouveaux au Moyen Orient1 et au Maghreb, dans la Mer Caspienne ou en Afrique noire, en dehors des visées stratégiques, c’est celui du pillage des matières premières et des sources d’énergie, et en premier lieu le pétrole, indispensables pour nourrir la bête vorace qu’est le système de production capitaliste arrivé au stade impérialiste. Les évènements qui bouleversent actuellement l’Égypte, la Tunisie, la Lybie, et bien d’autres pays, qui sont tous dans les mains des grandes puissances impérialistes, sont directement liés à la crise économique qui secoue le capitalisme. Et si des pays comme l’Algérie et le Maroc ne semblent pas atteints par cette vague de tumultes, c’est que leurs bourgeoisies utilisent la manne pétrolière ou l’endettement pour satisfaire une partie de leur classe moyenne, et acheter une "paix sociale", comme l’ont fait avant eux les pays occidentaux où la base de l’opportunisme est encore bien solide.

Le mode de production capitaliste qui naquit à la fin du féodalisme au XVI siècle avec la création du marché mondial se caractérise par une loi intangible : produire pour produire. La nécessité de l’accumulation du capital conduit à abaisser les coûts de production en augmentant la productivité du travail. Au début elle amena la division technique du travail basé sur le travail collectif (manufacture), puis elle développa le machinisme, donc l’augmentation de la consommation d’énergie. Au XVI siècle les énergies utilisées étaient celles du Moyen âge (eau, bois, vent, traction animale). Le passage au charbon permit de réaliser la révolution industrielle au milieu du XVIII siècle avec l’invention de la machine à vapeur en Angleterre : le capitalisme put ainsi développer une technologie basée sur la coopération, et adaptée à son mode de production. La phase suivante de cette révolution aboutit à la découverte de l’électricité à la fin du XIX siècle qui est une énergie facilement transportable. Enfin le pétrole, énergie à bon marché, d’abord utilisé pour l’éclairage et le chauffage, constitua avec l’invention du moteur à explosion en 1883 à l’aube du XX siècle une innovation technique qui décupla la vitesse capitaliste. En 1900, l’or noir assurait moins de 4% des besoins mondiaux en énergie. Il couvre aujourd’hui 40% de ceux-ci. L’utilisation du gaz et de l’électricité (d’origine hydraulique, nucléaire, géothermique) va s’affirmer dans les années 70 à la faveur de la crise économique et des chocs pétroliers, mais le pétrole reste encore la source d’énergie fondamentale.
 

La ruée vers l’or noir aux USA au XIX siècle et l’organisation en monopole

L’histoire du pétrole de l’ère capitaliste commença en 1859 sur les bords de la rivière Oil Creek près de la ville de Titusville en Pennsylvanie, dans le nord est des USA quand le pétrole, déjà connu des indiens et aussi dans l’antiquité du Moyen Orient, jaillit d’un puit foré par le Colonel Drake selon une nouvelle technique de forage. Des milliers de prospecteurs se ruèrent à la recherche de l’or noir qui pouvait remplacer l’huile de baleine ou le gaz naturel devenus chers pour s’éclairer. Les indiens et les premiers colons l’utilisaient déjà dans ce but et le chimiste Silliman de l’université de Yale, grâce à la distillation fractionnée, donna la composition du pétrole et permit la production du kérosène, issu du raffinage du pétrole, pour les lampes.

Des villes, des voies ferrées, des raffineries, des pipes lines surgirent. Les prix montaient ou descendaient au gré des découvertes et la fortune vint surtout à ceux qui transportaient et vendaient le pétrole. L’industriel en produits alimentaires, John D. Rockfeller (sa famille Roquefeuille venait de France et son père, fervent calviniste, était déjà un escroc dans le commerce), comprit rapidement ce qu’il pouvait tirer de ce business et investit dans le domaine nouveau de la lampe à pétrole. Il créa sa première raffinerie de naphta et de kérosène, issus de la distillation du pétrole, à Cleveland dans l’Ohio en 1863 et en 1870 il fonda la Standard Oil of Ohio, société de raffinage et de distribution de pétrole. En ne lésinant pas sur les méthodes, bien éloignées de la morale puritaine qu’il affichait par sa religion, il réussit en cassant les prix et en négociant avec les chemins de fer déjà organisés en monopoles, à s’emparer des moyens de transport du pétrole et de la plupart des raffineries du pays. En 1900, La Standard Oil contrôlait 90% du pétrole raffiné aux USA. J.D.Rockfeller fut un négociateur sans scrupules, précurseur des tractations crapuleuses qui ont eu cours depuis lors. Dès 1865, il envoya son frère à New York pour y organiser les exportations à l’étranger et un réseau national par camion. Jusqu’à l’aube de 1880, presque tout le pétrole consommé dans le monde (pour s’éclairer et se chauffer) était américain. En 1878, 36 millions de tonnes de pétrole étaient produites par les raffineries américaines dont 33 provenaient de la Standard Oil. Le pétrole naviguait sur des voiliers, d’abord dans des fûts puis dans des cuves. La Standard Oil était le fournisseur exclusif de l’Europe et de l’Asie. Dès 1875, ses agents sillonnaient l’Europe et l’Asie, et distribuaient gratuitement des lampes à la population chinoise pour les pousser à acheter son pétrole. La compagnie étranglait ainsi tous ses concurrents.

Dès 1882, J.D.Rockfeller détourna les lois qui protégeaient la libre-concurrence en créant la Standard Oil of New Jersey. Il détenait ainsi 40 sociétés, dont la Standard Oil of California (Socal), qu’il contrôlait dans la Standard Oil Trust : les actionnaires de ces sociétés donnaient pouvoir "in trust" à un directoire de neuf personnes; c’était un holding(une société mère contrôlait une multitude de sociétés filles ayant des intérêts communs) et ses associés en devenaient les administrateurs. En 1890, en raison des ententes entre entreprises, pour éviter la concurrence et la chute du prix de vente, une loi fédérale anti-trust, dite "Sherman Act" était édictée contre ces ententes de cartels et de trusts, et contre la formation de monopole. D’autres suivront encore pour lutter contre les fusions qui évitaient la concurrence, mais tout cela bien en vain évidemment! Le puritanisme américain ne peut avouer ouvertement que la libre-concurrence ne constitue qu’une étape, qu’elle ne sert qu’au plus fort pour éliminer les plus faibles et que sous le capitalisme l’inéluctable est le monopole; et évidemment le consommateur, c’est-à-dire le prolétaire se trouvait lésé et allégé d’autant.

Dès le début du 20ème siècle, le pétrole se tarissait en Pensylvannie, et la région sombrait dans la crise. Les pionniers émigrèrent vers le sud et commencèrent à prospecter la côte texane. En 1901, le pétrole y jaillit, 50 000 prospecteurs s’abattirent aussitôt sur la zone et les derricks y poussèrent comme des champignons. Les Compagnies pétrolières Gulf Oil et la Texas Company ou Texaco se créèrent, pour ensuite couvrir les USA avant de se lancer elles aussi à la conquête du monde. En 1903, le pétrole jaillissait en Oklaoma et en Louisiane. En 1910, la Standard Oil de Rockfeller et de son fils régnaient sur un empire en contrôlant 70 sociétés, des banques, 100 pétroliers, 150 000 km d’oléoducs, en traitant 84% du brut aux USA et raffinant 35 000 barils d’essence par jour.

Une campagne de presse se déchaîna, dans l’Amérique puritaine, contre la puissance des trusts, accusés de contrôler le gouvernement. En 1911, le congrès américain adopta une nouvelle loi antitrust qui visait directement la position dominante de la Standard Oil. Rockfeller au terme de 20 procès qui durèrent plus de sept ans, dissout la Standard Oil et trouva la parade en fragmentant son empire en 34 sociétés toutes dirigées par des hommes de paille : Standard Oil of New Jersey (future Exxon), of California (future SOCAL), of New York (future MOBIL), of Indiana, etc. En outre, la Standard Oil continuait sa conquête du monde et d’abord de l’Amérique du Sud (Vénézuéla, Mexique) et usa de tous les moyens auprès des petits propriétaires et des gouvernements pour s’emparer du terrain susceptible de receler du pétrole. J.D. Rockfeller vivra heureux jusqu’à l’âge de 98 ans, et son empire qui se diversifia dans la banque et la politique, demeura l’orgueilleux symbole de la fortune bâtie par un petit comptable et dont l’imposant Rockfeller Center de Manhattan à New york constitue toujours un vestige vivant : comment la libre-concurrence mène au monopole!

L’essor de l’électricité mit en danger le marché du pétrole lampant. En 1907, l’empire de Rockfeller fut sauvé par celui naissant de l’industriel Henri Ford. Les premières voitures de série sortaient de ses usines, la Standard Oil se convertit à l’essence. Les premières automobiles étaient destinées non pas aux villes, mais à l’agriculture à gros moyens dont les machines agricoles étaient jusque là tirées par des escadrilles de chevaux (de 40 à 50 animaux!). Les premiers tracteurs à essence et les premières automobiles Ford, qui passaient les ornières des champs, apparurent. Ainsi pour l’éclairage, l’électricité était désormais le bon produit et le pétrole trouvait son débouché avec l’automobile. En 1914, la France comptait ainsi 700 000 véhicules.

Avec le développement de l’industrie et du capitalisme au niveau mondial, la course au pétrole, énergie beaucoup moins chère que le charbon, devint vite au début du XX siècle un enjeu entre les puissances impérialistes.

 

L’Asie et le pétrole

En Asie, le raffinage industriel du pétrole avait commencé dès 1820 dans la région de la Mer Caspienne à Bakou en Azerbaïdjan russe. En effet, l’existence de puits de pétrole y était connue depuis le XVII siècle. L’exploitation commençait intensivement dès les années 1870. Le Tsar avait mis les concessions aux enchères et les premiers producteurs furent de riches arméniens, des tartares qui s’enrichirent rapidement et gaspillaient leurs profits en palais et en fêtes. Les conditions de travail des ouvriers tartares et georgiens, serfs ou travailleurs libres – l’oncle de Staline fut l’un d’eux – étaient affreuses : ils étaient traités comme des bêtes de somme, vivant dans la misère et l’alcool, et des émeutes éclataient régulièrement, sauvagement réprimées par les cosaques. Ce fut à Bakou que se forma dès 1885 l’ingénieur arménien qui devait jouer un rôle important dans la saga du pétrole, Calouste Gulbenkian.

A partir de 1873 l’exploitation du pétrole fut dans les mains de la famille suédoise Nobel liée aux Tsars russes. Les Nobel y possédaient d’énormes concessions et créèrent des raffineries d’où le produit traité était acheminé par oléoduc jusqu’au chemin de fer qui le transportait à travers la Russie jusqu’à Riga sur la Baltique puis jusqu’en Suède. Les frères Rothchild, banquiers de Paris, qui exportaient beaucoup de capitaux en Russie, avaient eux aussi acquis des gisements à Bakou et fondaient en 1886 la "Compagnie pétrolière de la Caspienne et de la Mer Noire" pour distribuer le kérosène russe. En 1893 Alphonse de Rothshild, déjà imbriqué dans les importations de pétrole lampant américain, était sollicité pour financer la construction d’un chemin de fer et d’un oléoduc reliant Bakou à Batoum sur la mer noire, ce qui raccourcissait énormément le chemin du transport, obligeant les Nobel à l’utiliser en échange d’actions cédées aux Rothschild! Le brut était ainsi chargé à Batoum sur des pétroliers et transporté jusqu’à leurs raffineries de Trieste. Dès 1885, la Russie devenait exportatrice de pétrole vers l’Europe en produisant dix millions de tonnes par an de pétrole et concurrençant ainsi le pétrole américain de la Standard Oil sur l’Europe.

Comme les Rothschild visaient aussi le marché asiatique, chasse gardée de Rockfeller, ils se rapprochèrent en 1891 des négociants anglais Marcus et Sam Samuel pratiquant l’import export en Asie et spécialisés dans le commerce de coquillages exotiques (d’où l’appellation Shell) dont l’époque victorienne était friande; ces derniers affrétaient dans ce but des navires pour l’Extrême Orient. Marcus devenait l’agent général de la BITNO, le consortium pétrolier des Rothschild en Russie, et les cargos des Samuel embarquaient du pétrole russe destiné à l’Asie où les deux frères contrôlaient des dépôts et un réseau commercial. Ils mettaient en chantier neuf pétroliers et en 1892 l’un d’entre eux franchissait le Canal de Suez (ouvert dès 1869), chargé de pétrole à destination du Japon. Marcus, après avoir obtenu des concessions à Bornéo, y construisit une raffinerie et fonda en 1897 la Shell Transport and Trading Company qui en 1902 possédait déjà 30 pétroliers. Il acquérait aussi des gisements de pétrole au Texas. La Standard Oil tenta de racheter la compagnie mais sans succès. En 1900 la production pétrolière de Bakou atteignait la moitié de la production mondiale.

Marcus Samuel n’ était pas le premier en Indonésie : une société créée à Rotterdam en 1885 par August Kessler, la Royal Dutch, implantée aux Pays Bas, et dont les Rothschild devaient acquérir 10%, commençait la prospection, et en 1892 le pétrole jaillissait à Sumatra, en Indonésie hollandaise. Kessler construisait un pipeline et une raffinerie pour en écouler la production sur le marché asiatique. Il engageait un comptable qui devait rapidement prendre sa succession en révélant un sens aiguisé des affaires, Henri Deterding. Dès 1894, la Standard Oil, pour conquérir les marchés asiatiques et concurrencer la Royal Dutch, inondait le marché, notamment la Chine, de lampes à pétrole fournies à des prix dérisoires ou gratuitement. Pour contrer la concurrence américaine, en 1907, le néerlandais, Henri Deterding, directeur de la Royal Dutch, se rapprochait de la britannique Shell de Marcus Samuel; les deux Compagnies fusionnaient, avec 60% pour la Royal Dutch, en la compagnie anglo-hollandaise Royal Dutch Shell (avec l’accord des Rotshchild qui possédaient 10% des parts de la Royal Dutch), bien connue sous le nom de Shell, qui devint le principal concurrent de la compagnie américaine Standard Oil. Henri Deterding imposa bien vite sa seule autorité au sein de la Shell. Cette dernière devint le premier producteur des installations pétrolières de Roumanie, supplantant l’impérialisme allemand de la Deutsche Bank. Il tentait de former avec la Deutsche Bank2 et les Rothschild la première multinationale du pétrole, mais Rockfeller torpilla le projet par des campagnes de presse et une guerre des prix. En 1911, Deterding acquérait des gisements en Californie et en Oklaoma et un réseau de distribution aux USA. Mais la roue devait tourner en sa défaveur en 1918 : les Bolchéviques nationalisèrent toutes les installations pétrolières russes et la Royal Dutch Shell perdit ainsi 50% de ses approvisionnements mondiaux.

Au tournant du siècle, l’essentiel de la production pétrolière provenait de trois régions : les États Unis, la Russie du Caucase et l’Indonésie. Mais il s’avéra bien vite que le Moyen Orient devait devenir un producteur bien plus prometteur.
 
 
 

Lénine, notre boussole, avec L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916)

En 1916, Lénine écrit L’impérialisme, stade suprême du capitalisme sous la menace de la censure russe. Dans ce livre phare, toutes les clés sont données pour comprendre le fonctionnement de l’économie mondiale (secteurs industriels, services, voies de communication, transports, etc.) avec ses multinationales tentaculaires et polymorphes, imbriquées dans le système bancaire qui, organisées en monopole, concentrent des capitaux faramineux : elles sont pieds et mains liées aux lois du capital financier avec son organisation irrépressible en monopoles, sa course incontrôlable au profit de tous les secteurs économiques, et la férocité de la concurrence des grandes puissances impérialistes qui se partagent et se repartagent le monde entier à coups de manœuvres diplomatiques, de chantages économiques et financiers, et quand il le faut, à coup de guerres locales ou mondiales. L’histoire de l’industrie du pétrole et du capitalisme au stade impérialiste, qui sévit depuis le début du XX siècle, se calque précisément sur les processus que décrivit Lénine de façon lumineuse en 1916. En voici de longs passages qui nous ravigotent le corps et l’esprit.

Dans le chapitre I intitulé "La concentration de la production et les monopoles", Lénine décrit parfaitement le processus qui de la libre-concurrence mène inéluctablement au monopole. La libre-concurrence que réclame aujourd’hui les réformistes et les petits-bourgeois de tout crin, contre la puissance "criminelle" des monopoles, est précisément l’outil le plus efficace pour mener au monopole et favoriser ceux déjà constitués! Du point de vue marxiste, le monopole constitue un progrès immense de la socialisation de la production, et donc dans le domaine des inventions techniques, c’est-à-dire qu’il crée efficacement les bases de la société communiste. La production devient sociale mais l’appropriation reste privée à travers le salariat et l’échange. Les rapports de propriétés sont défendus becs et ongles par une couche de parasites qui en tirent d’immenses privilèges et exercent un joug intolérable sur le reste de la population. C’est cette écorce parasitaire que le prolétariat doit faire disparaître. Ce sont ces rapports de propriété que sont le salariat, le capital et l’échange que le prolétariat doit balayer!

     «Le développement intense de l’industrie et le processus de concentration extrêmement rapide de la production dans des entreprises toujours plus importantes constituent une des caractéristiques les plus marquées du capitalisme. Les statistiques industrielles contemporaines donnent sur ce processus les renseignements les plus complets et les plus précis (...)
     «Les groupements de monopoles capitalistes – cartels, syndicats, trusts – se partagent tout d’abord le marché intérieur en s’assurant la possession, plus ou moins absolue, de toute la production de leur pays. Mais, en régime capitaliste, le marché intérieur est nécessairement lié au marché extérieur. Il y a longtemps que le capitalisme a créé le marché mondial. Et, au fur et à mesure que croissait l’exportation des capitaux et que s’étendaient, sous toutes les formes, les relations avec l’étranger et les colonies, ainsi que les "zones d’influence" des plus grands groupements monopolistes, les choses allaient "naturellement" vers une entente universelle de ces derniers, vers la formation de cartels internationaux (...)
     «Ainsi, les étapes principales de l’histoire des monopoles peuvent se résumer comme suit : 1) Années 1860-1880 : point culminant du développement de la libre concurrence. Les monopoles ne sont que des embryons à peine perceptibles. 2) Après la crise de 1873, période de large développement des cartels; cependant ils ne sont encore que l’exception. Ils manquent encore de stabilité. Ils ont encore un caractère passager. 3) Essor de la fin du XIX siècle et crise de 1900-1903 : les cartels deviennent une des bases de la vie économique tout entière. Le capitalisme s’est transformé en impérialisme (...) Les cartels s’entendent sur les conditions de vente, les échéances, etc. Ils se répartissent les débouchés. Ils déterminent la quantité des produits à fabriquer. Ils fixent les prix. Ils répartissent les bénéfices entre les diverses entreprises, etc.
     «Le nombre des cartels, en Allemagne, était estimé à 250 environ en 1896 et 385 en 1905, englobant près de 12 000 établissements. Mais tous s’accordent à reconnaître que ces chiffres sont inférieurs à la réalité. Les données précitées de la statistique industrielle allemande de 1907 montrent que même ces 12 000 grosses entreprises concentrent certainement plus de la moitié de la force motrice, vapeur et électricité du pays. Dans les États-Unis de l’Amérique du Nord, le nombre des trusts était estimé à 185 en 1900 et 250 en 1907. La statistique américaine divise l’ensemble des entreprises industrielles en entreprises appartenant à des particuliers, à des firmes et à des Compagnies. Ces dernières possédaient en 1904 23,6%, et en 1909 25,9%, soit plus du quart de la totalité des établissements industriels. Elles employaient en 1904 70,6% et en 1909 75,6%, soit les trois quarts du total des ouvriers. Leur production s’élevait respectivement à 10,9 et 16,3 milliards de dollars, soit 73,7% et 79% de la somme totale.
     «Il n’est pas rare de voir les cartels et les trusts détenir 7 ou 8 dixièmes de la production totale d’une branche d’industrie. Lors de sa fondation en 1893, le Syndicat rhéno-westphalien du charbon détenait 86,7% de la production houillère de la région, et déjà 95,4% en 1910. Le monopole ainsi créé assure des bénéfices énormes et conduit à la formation d’unités industrielles d’une ampleur formidable. Le fameux trust du pétrole des États-Unis (Standard Oil Company) a été fondé en 1900. "Son capital s’élevait à 150 millions de dollars. Il fut émis pour 100 millions de dollars d’actions ordinaires et pour 106 millions d’actions privilégiées. Pour ces dernières il fut payé de 1900 à 1907 des dividendes de 48, 48, 45, 44, 36, 40, 40 et 40%, soit au total 367 millions de dollars. De 1882 à 1907 inclusivement, sur 889 millions de dollars de bénéfices nets, 606 millions furent distribués en dividendes et le reste versé au fonds de réserve". "L’ensemble des entreprises du trust de l’acier (United States Steel Corporation) occupaient, en 1907, au moins 210 180 ouvriers et employés. La plus importante entreprise de l’industrie minière allemande, la Société minière de Gelsenkirchen (Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft), occupait, en 1908, 46 048 ouvriers et employés". Dès 1902, le trust de l’acier produisait 9 millions de tonnes d’acier. Sa production constituait, en 1901, 66,3% et, en 1908, 56,1% de la production totale d’acier des États-Unis. Son pourcentage dans l’extraction de minerai s’élevait au cours des mêmes années à 43,9% et 46,3% (...)
     «La concurrence se transforme en monopole. Il en résulte un progrès immense de la socialisation de la production. Et, notamment, dans le domaine des perfectionnements et des inventions techniques.
     «Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières (tels les gisements de minerai de fer) d’un pays et même, ainsi que nous le verrons, de plusieurs pays, voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. On évalue approximativement la capacité d’absorption des marchés que ces groupements "se partagent" par contrat. Le monopole accapare la main-d’œuvre spécialisée, les meilleurs ingénieurs; il met la main sur les voies et moyens de communication, les chemins de fer en Amérique, les sociétés de navigation en Europe et en Amérique. Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production; il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l’entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale.
     «La production devient sociale, mais l’appropriation reste privée. Les moyens de production sociaux restent la propriété privée d’un petit nombre d’individus. Le cadre général de la libre concurrence nominalement reconnue subsiste, et le joug exercé par une poignée de monopolistes sur le reste de la population devient cent fois plus lourd, plus tangible, plus intolérable (...)
     «Il est édifiant de jeter un simple coup d’œil, ne serait-ce que sur la liste des moyens de cette lutte actuelle, moderne, civilisée, pour "l’organisation", auxquels ont recours les unions de monopolistes : 1) privation de matières premières ("un des procédés essentiels pour imposer l’adhésion au cartel"); 2) privation de main-d’œuvre au moyen d’"alliance" (c’est-à-dire d’accords entre les capitalistes et les syndicats ouvriers, aux termes desquels ces derniers n’acceptent de travailler que dans les entreprises cartellisées); 3) privation de moyens de transport; 4) fermeture des débouchés; 5) accords avec les acheteurs, par lesquels ceux-ci s’engagent à n’entretenir de relations commerciales qu’avec les cartels; 6) baisse systématique des prix (pour ruiner les "outsiders", c’est-à-dire les entreprises indépendantes du monopole, on dépense des millions afin de vendre, pendant un certain temps, au-dessous du prix de revient : dans l’industrie de l’essence de pétrole, il y a eu des cas où les prix sont tombés de 40 à 22 marks, soit une baisse de près de moitié!); 7) privation de crédits; 8) boycottage.
     «Ce n’est plus la lutte concurrentielle entre les petites et les grandes usines, les entreprises techniquement arriérées et les entreprises techniquement avancées. C’est l’étouffement par les monopoles de ceux qui ne se soumettent pas à leur joug, à leur arbitraire».
Dans le chapitre II, Lénine s’attaque au nouveau rôle des banques en raison de leurs concentration, et de l’importance des capitaux pour les monopoles industriels dès 1900 :
     «La concentration des capitaux et l’accroissement des opérations bancaires modifient radicalement le rôle joué par les banques. Les capitalistes épars finissent par ne former qu’un seul capitaliste collectif. En tenant le compte courant de plusieurs capitalistes, la banque semble ne se livrer qu’à des opérations purement techniques, uniquement subsidiaires. Mais quand ces opérations prennent une extension formidable, il en résulte qu’une poignée de monopolistes se subordonne les opérations commerciales et industrielles de la société capitaliste tout entière; elle peut, grâce aux liaisons bancaires, grâce aux comptes courants et à d’autres opérations financières, connaître tout d’abord exactement la situation de tels ou tels capitalistes, puis les contrôler, agir sur eux en élargissant ou en restreignant, en facilitant ou en entravant le crédit, et enfin déterminer entièrement leur sort, déterminer les revenus de leurs entreprises, les priver de capitaux, ou leur permettre d’accroître rapidement les leurs dans d’énormes proportions, etc. (...)
     «Les quelques banques qui, grâce au processus de concentration, restent à la tête de toute l’économie capitaliste, ont naturellement une tendance de plus en plus marquée à des accords de monopoles à un trust des banques. En Amérique, ce ne sont plus neuf, mais deux très grandes banques, celles des milliardaires Rockefeller et Morgan, qui règnent sur un capital de 11 milliards de marks.
     «Quant à la liaison étroite qui existe entre les banques et l’industrie, c’est dans ce domaine que se manifeste peut-être avec le plus d’évidence le nouveau rôle des banques. Si une banque escompte les lettres de change d’un industriel, lui ouvre un compte courant, etc., ces opérations en tant que telles ne diminuent pas d’un iota l’indépendance de cet industriel, et la banque ne dépasse pas son rôle modeste d’intermédiaire. Mais si ces opérations se multiplient et s’instaurent régulièrement, si la banque "réunit" entre ses mains d’énormes capitaux, si la tenue des comptes courants d’une entreprise permet à la banque – et c’est ce qui arrive – de connaître avec toujours plus d’ampleur et de précision la situation économique du client, il en résulte une dépendance de plus en plus complète du capitaliste industriel à l’égard de la banque (...)
     «En même temps se développe, pour ainsi dire, l’union personnelle des banques et des grosses entreprises industrielles et commerciales, la fusion des unes et des autres par l’acquisition d’actions, par l’entrée des directeurs de banque dans les conseils de surveillance (ou d’administration) des entreprises industrielles et commerciales, et inversement».3
Dans le chapitre III : "Le capital financier et l’oligarchie financière", Lénine affirme que l’impérialisme est la domination du capital financier sur toutes les autres formes du capital :
     «Le propre du capitalisme est, en règle générale, de séparer la propriété du capital de son application à la production; de séparer le capital-argent du capital industriel ou productif; de séparer le rentier, qui ne vit que du revenu qu’il tire du capital-argent, de l’industriel, ainsi que de tous ceux qui participent directement à la gestion des capitaux. L’impérialisme, ou la domination du capital financier, est ce stade suprême du capitalisme où cette séparation atteint de vastes proportions. La suprématie du capital financier sur toutes les autres formes du capital signifie l’hégémonie du rentier et de l’oligarchie financière; elle signifie une situation privilégiée pour un petit nombre d’États financièrement "puissants", par rapport à tous les autres. On peut juger de l’échelle de ce processus par la statistique des émissions, c’est-à-dire de la mise en circulation de valeurs de toute sorte (...)
     «Ces chiffres [tableau des montants des valeurs émises dans le monde entier en milliards de francs en 1910], on le voit immédiatement, mettent très nettement en évidence les quatre pays capitalistes les plus riches, qui disposent chacun d’environ 100 à 150 milliards de francs de valeurs. Deux de ces quatre pays – l’Angleterre et la France – sont les pays capitalistes les plus anciens et, ainsi que nous le verrons, les plus riches en colonies; les deux autres – les États-Unis et l’Allemagne – sont les plus avancés par le développement rapide et le degré d’extension des monopoles capitalistes dans la production. Ensemble, ces quatre pays possèdent 479 milliards de francs, soit près de 80% du capital financier mondial. Presque tout le reste du globe est, d’une manière ou d’une autre, débiteur et tributaire de ces pays, véritables banquiers internationaux qui sont les quatre "piliers" du capital financier mondial».
Dans le chapitre IV "L’exportation des capitaux", Lénine explique que cette dernière s’est faite de façon spectaculaire au début du XX siècle et concernait les trois pays les plus importants, l’Angleterre (en 1910 : destinés pour 50% aux entreprises industrielles d’Amérique, et 40% pour le reste de ses colonies en Asie, Afrique, Australie), la France (emprunts d’État destinés principalement à la Russie : capitalisme usuraire) et l’Allemagne (destinés de façon égale à l’Amérique et l’Europe, l’Allemagne ayant peu de colonies). Ce qui caractérise l’impérialisme, ce n’est plus l’exportation de marchandises, mais celle de capitaux dans les pays "en voie de développement" et toujours en échange d’avantages économiques.
     «Ce qui caractérisait l’ancien capitalisme, où régnait la libre concurrence, c’était l’exportation des marchandises. Ce qui caractérise le capitalisme actuel, où règnent les monopoles, c’est l’exportation des capitaux (...) Au seuil du XX siècle, on vit se constituer un autre genre de monopoles : tout d’abord, des associations monopolistes capitalistes dans tous les pays à capitalisme évolué; ensuite, la situation de monopole de quelques pays très riches, dans lesquels l’accumulation des capitaux atteignait d’immenses proportions. Il se constitua un énorme "excédent de capitaux" dans les pays avancés (...) Tant que le capitalisme reste le capitalisme, l’excédent de capitaux est consacré, non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné, car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes, mais à augmenter ces profits par l’exportation de capitaux à l’étranger, dans les pays sous-développés. Les profits y sont habituellement élevés, car les capitaux y sont peu nombreux, le prix de la terre relativement bas, les salaires de même, les matières premières à bon marché. Les possibilités d’exportation de capitaux proviennent de ce qu’un certain nombre de pays attardés sont d’ores et déjà entraînés dans l’engrenage du capitalisme mondial, que de grandes lignes de chemins de fer y ont été construites ou sont en voie de construction, que les conditions élémentaires du développement industriel s’y trouvent réunies, etc. La nécessité de l’exportation des capitaux est due à la "maturité excessive" du capitalisme dans certains pays, où (l’agriculture étant arriérée et les masses misérables) les placements "avantageux" font défaut au capital».
Évidemment ces exportations de capitaux à l’étranger se fait toujours contre avantages pour le prêteur :
     «un avantage lors de la conclusion d’un traité de commerce, une base houillère, la construction d’un port, une grasse concession, une commande de canons (...) Rien de plus ordinaire que d’exiger, avant d’accorder un emprunt, qu’il soit affecté en partie à des achats de produits dans le pays prêteur, surtout à des commandes d’armements, de bateaux».
La grande banque allemande, la Deutsche Bank, exportant des capitaux en Turquie, y obtint ainsi en échange la construction de la ligne de voie ferrée Berlin-Bagdad et les concessions pétrolières! Et Lénine de conclure :
     «Les pays exportateurs de capitaux se sont, au sens figuré du mot, partagé le monde. Mais le capital financier a conduit aussi au partage direct du globe».
Le partage du monde entre quelques trusts a pour modèle l’industrie électrique en ce début de XX siècle qui se concentra tellement qu’elle aboutit au partage en deux grands trusts, l’un américain et l’autre allemand. Dans le chapitre V "Le partage du monde entre les groupements capitalistes", Lénine écrit :
     «L’industrie électrique caractérise mieux que tout autre les progrès modernes de la technique, le capitalisme de la fin du XIX siècle et du commencement du XX. Et elle s’est surtout développée dans les deux nouveaux pays capitalistes les plus avancés : les États-Unis et l’Allemagne. En Allemagne, la concentration dans ce domaine a été particulièrement accélérée par la crise de 1900. Les banques, déjà suffisamment liées à l’industrie à cette époque, précipitèrent et accentuèrent au plus haut point pendant cette crise la ruine des entreprises relativement peu importantes, et leur absorption par les grandes entreprises. "En refusant tout secours aux entreprises qui avaient précisément le plus grand besoin de capitaux, écrit Jeidels, les banques provoquèrent d’abord un essor prodigieux, puis la faillite lamentable des sociétés qui ne leur étaient pas assez étroitement rattachées" (...) Mais ce partage du globe entre deux trusts puissants n’exclut certes pas un nouveau partage, au cas où le rapport des forces viendrait à se modifier (par suite d’une inégalité dans le développement, de guerres, de faillites, etc.)
     «L’industrie du pétrole fournit un exemple édifiant d’une tentative de repartage de ce genre, de lutte pour ce nouveau partage.
«"Le marché mondial du pétrole, écrivait en 1905 Jeidels, est aujourd’hui encore, partagé entre deux grands groupes financiers : la Standard Oil Company de Rockefeller et les maîtres du pétrole russe de Bakou, Rothschild et Nobel. Les deux groupes sont étroitement liés, mais, depuis, plusieurs années, leur monopole est menacé par cinq ennemis" : 1) l’épuisement des ressources pétrolières américaines; 2) la concurrence de la firme Mantachev de Bakou4; 3) les sources de pétrole d’Autriche et 4) celles de Roumanie; 5) les sources de pétrole d’outre-Océan, notamment dans les colonies hollandaises (les firmes richissimes Samuel et Shell, liées également au capital anglais). Les trois derniers groupes d’entreprises sont liées aux grandes banques allemandes, la puissante Deutsche Bank en tête. Ces banques ont développé systématiquement et de façon autonome l’industrie du pétrole, par exemple en Roumanie, pour avoir "leur propre" point d’appui. En 1907, la somme des capitaux étrangers investis dans l’industrie roumaine du pétrole se montait à 185 millions de francs, dont 74 millions de provenance allemande.
     «On vit alors débuter ce qu’on appelle, dans la littérature économique, une lutte pour le "partage du monde". D’une part, la Standard Oil de Rockefeller, voulant tout avoir, fonda en Hollande même une société filiale, accaparant les sources pétrolifères des Indes néerlandaises et cherchant ainsi à atteindre son ennemi principal, le trust hollando-britannique de la Shell. De leur côté, la Deutsche Bank et les autres banques berlinoises cherchèrent à "garder" la Roumanie et à l’associer à la Russie contre Rockefeller. Ce dernier disposait de capitaux infiniment supérieurs et d’une excellente organisation pour le transport du pétrole et sa livraison aux consommateurs. La lutte devait se terminer, et elle se termina effectivement en 1907, par la défaite totale de la Deutsche Bank, qui se trouva placée devant l’alternative de liquider ses "intérêts pétroliers" en perdant des millions, ou de se soumettre. C’est cette dernière solution qui l’emporta; il fut conclu avec la Standard Oil un contrat fort désavantageux pour la Deutsche Bank par lequel cette dernière s’engageait à "ne rien entreprendre qui pût nuire aux intérêts américains"; toutefois, une clause prévoyait l’annulation du contrat au cas où l’Allemagne introduirait, par voie législative, le monopole d’ État sur le pétrole.
     «Alors commence la "comédie du pétrole". Un des rois de la finance allemande, von Gwinner, directeur de la Deutsche Bank, déclenche par l’intermédiaire de son secrétaire privé Stauss, une campagne pour le monopole des pétroles. L’appareil formidable de la grande banque berlinoise, avec ses vastes "relations", est mis en branle; la presse, délirante, déborde de clameurs "patriotiques" contre le "joug" du trust américain et, le 15 mars 1911, le Reichstag adopte, presque à l’unanimité, une motion invitant le gouvernement à présenter un projet de monopole pour le pétrole. Le gouvernement se saisit de cette idée "populaire", et la Deutsche Bank, qui voulait duper son associé américain et améliorer sa situation à l’aide du monopole d’État, paraissait gagner la partie. Déjà les magnats allemands du pétrole escomptaient des bénéfices fabuleux, qui devaient ne le céder en rien à ceux des sucriers russes... Mais, premièrement, les grandes banques allemandes se brouillèrent au sujet du partage du butin, et la Disconto-Gesellschaft dévoila les visées intéressées de la Deutsche Bank; ensuite, le gouvernement eut peur à l’idée d’engager la lutte avec Rockefeller, car il était fort douteux que l’Allemagne pût réussir à se procurer du pétrole en dehors de ce dernier (la production roumaine étant peu importante). Enfin (1913) le crédit d’un milliard destiné aux préparatifs de guerre de l’Allemagne fut accordé et le projet de monopole se trouva reporté. La Standard Oil de Rockefeller sortait momentanément victorieuse de la lutte.
     «La revue berlinoise Die Bank disait à ce propos que l’Allemagne ne pourrait combattre la Standard Oil qu’en instituant le monopole du courant électrique et en transformant la force hydraulique en électricité à bon marché. Mais, ajoutait l’auteur de l’article, "le monopole de l’électricité viendra au moment où les producteurs en auront besoin", c’est-à-dire quand l’industrie électrique sera au seuil d’une nouvelle grande faillite; quand les gigantesques centrales électriques si coûteuses, construites partout aujourd’hui par les "consortiums" privés de l’industrie électrique et pour lesquelles ces "consortiums" se voient dès maintenant attribuer certains monopoles par les villes, les États, etc., ne pourront plus travailler dans des conditions profitables. Dès lors il faudra avoir recours aux forces hydrauliques. Mais on ne pourra pas les transformer aux frais de l’État en électricité à bon marché; il faudra une fois de plus les remettre à un "monopole privé contrôlé par l’État", l’industrie privée ayant déjà conclu une série de marchés et s’étant réservé d’importants privilèges... Il en fut ainsi du monopole des potasses; il en est ainsi de celui du pétrole; il en sera de même du monopole de l’électricité. Nos socialistes d’État, qui se laissent aveugler par de beaux principes, devraient enfin comprendre qu’en Allemagne les monopoles n’ont jamais eu pour but ni pour résultat d’avantager les consommateurs, ou même de laisser à l’État une partie des bénéfices de l’entreprise, mais qu’ils ont toujours servi à assainir, aux frais de l’État, l’industrie privée dont la faillite est imminente.
     «Voilà les aveux précieux que sont obligés de faire les économistes bourgeois d’Allemagne. Ils montrent nettement que les monopoles privés et les monopoles d’État s’interpénètrent à l’époque du Capital financier, les uns et les autres n’étant que des chaînons de la lutte impérialiste entre les plus grands monopoles pour le partage du monde (...)
     «L’époque du capitalisme moderne nous montre qu’il s’établit entre les groupements capitalistes certains rapports basés sur le partage économique du monde et que, parallèlement et conséquemment, il s’établit entre les groupements politiques, entre les États, des rapports basés sur le partage territorial du monde, sur la lutte pour les colonies, la "lutte pour les territoires économiques "».
Mais le partage du monde entre les monopoles capitalistes et surtout celui financier reste lié aux antagonismes inter-impérialistes. Sur le partage colonial, dans le chapitre VI "Le partage du monde entre les grandes puissances", Lénine poursuit :
     «Pour l’Angleterre, la période d’accentuation prodigieuse des conquêtes coloniales se situe entre 1860 et 1890, et elle est très intense encore dans les vingt dernières années du XIX siècle. Pour la France et l’Allemagne, c’est surtout ces vingt années qui comptent. On a vu plus haut que le capitalisme prémonopoliste, le capitalisme où prédomine la libre concurrence, atteint la limite de son développement entre 1860 et 1880; or, l’on voit maintenant que c’est précisément au lendemain de cette période que commence l’"essor" prodigieux des conquêtes coloniales, que la lutte pour le partage territorial du monde devient infiniment âpre. Il est donc hors de doute que le passage du capitalisme à son stade monopoliste, au capital financier, est lié à l’aggravation de la lutte pour le partage du monde (...) au seuil du XX siècle, le partage du monde était "terminé". Depuis 1876 les possessions coloniales se sont étendues dans des proportions gigantesques : elles sont passées de 40 à 65 millions de kilomètres carrés, c’est-à-dire qu’elles sont devenues une fois et demie plus importantes pour les six plus grandes puissances. L’augmentation est de 25 millions de kilomètres carrés, c’est-à-dire qu’elle dépasse de moitié la superficie des métropoles (16,5 millions). Trois puissances n’avaient en 1876 aucune colonie, et une quatrième, la France, n’en possédait presque pas. Vers 1914, ces quatre puissances ont acquis 14,1 millions de kilomètres carrés de colonies, soit une superficie près d’une fois et demie plus grande que celle de l’Europe, avec une population d’environ 100 millions d’habitants (...)
     «Ce qui caractérise notamment le capitalisme actuel, c’est la domination des groupements monopolistes constitués par les plus gros entrepreneurs. Ces monopoles sont surtout solides lorsqu’ils accaparent dans leurs seules mains toutes les sources de matières brutes, et nous avons vu avec quelle ardeur les groupements capitalistes internationaux tendent leurs efforts pour arracher à l’adversaire toute possibilité de concurrence, pour accaparer, par exemple, les gisements de fer ou de pétrole, etc. Seule la possession des colonies donne au monopole de complètes garanties de succès contre tous les aléas de la lutte avec ses rivaux, même au cas où ces derniers s’aviseraient de se défendre par une loi établissant le monopole d’État.
     «Plus le capitalisme est développé, plus le manque de matières premières se fait sentir, plus la concurrence et la recherche des sources de matières premières dans le monde entier sont acharnées, et plus est brutale la lutte pour la possession des colonies (...) Le capital financier ne s’intéresse pas uniquement aux sources de matières premières déjà connues. Il se préoccupe aussi des sources possibles; car, de nos jours, la technique se développe avec une rapidité incroyable, et des territoires aujourd’hui inutilisables peuvent être rendus utilisables demain par de nouveaux procédés (à cet effet, une grande banque peut organiser une expédition spéciale d’ingénieurs, d’agronomes, etc.), par l’investissement de capitaux importants. Il en est de même pour la prospection de richesses minérales, les nouveaux procédés de traitement et d’utilisation de telles ou telles matières premières, etc., etc. D’où la tendance inévitable du capital financier à élargir son territoire économique, et même son territoire d’une façon générale. De même que les trusts capitalisent leur avoir en l’estimant deux ou trois fois sa valeur, en escomptant leurs bénéfices "possibles" dans l’avenir (et non leurs bénéfices actuels), en tenant compte des résultats ultérieurs du monopole, de même le capital financier a généralement tendance à mettre la main sur le plus de terres possible, quelles qu’elles soient, où qu’elles soient, et par quelques moyens que ce soit, dans l’espoir d’y découvrir des sources de matières premières et par crainte de rester en arrière dans la lutte forcenée pour le partage des derniers morceaux du monde non encore partagés, ou le repartage des morceaux déjà partagés».
Et dans le chapitre X, "La place de l’impérialisme dans l’histoire", il rappelle les traits essentiels du monopole et de l’impérialisme qui est un capitalisme parasitaire, pourrissant, mais bien vivace, tout en demeurant un stade de grande socialisation de la production :
     «Premièrement, le monopole est né de la concentration de la production, parvenue à un très haut degré de développement. Ce sont les groupements monopolistes de capitalistes, les cartels, les syndicats patronaux, les trusts. Nous avons vu le rôle immense qu’ils jouent dans la vie économique de nos jours. Au début du XX siècle, ils ont acquis une suprématie totale dans les pays avancés, et si les premiers pas dans la voie de la cartellisation ont d’abord été franchis par les pays ayant des tarifs protectionnistes très élevés (Allemagne, Amérique), ceux-ci n’ont devancé que de peu l’Angleterre qui, avec son système de liberté du commerce, a démontré le même fait fondamental, à savoir que les monopoles sont engendrés par la concentration de la production.
     «Deuxièmement, les monopoles ont entraîné une mainmise accrue sur les principales sources de matières premières, surtout dans l’industrie fondamentale, et la plus cartellisée, de la société capitaliste : celle de la houille et du fer. Le monopole des principales sources de matières premières a énormément accru le pouvoir du grand capital et aggravé la contradiction entre l’industrie cartellisée et l’industrie non cartellisée.
     «Troisièmement, le monopole est issu des banques. Autrefois modestes intermédiaires, elles détiennent aujourd’hui le monopole du capital financier. Trois à cinq grosses banques, dans n’importe lequel des pays capitalistes les plus avancés, ont réalisé l’"union personnelle" du capital industriel et du capital bancaire, et concentré entre leurs mains des milliards et des milliards représentant la plus grande partie des capitaux et des revenus en argent de tout le pays. Une oligarchie financière qui enveloppe d’un réseau serré de rapports de dépendance toutes les institutions économiques et politiques sans exception de la société bourgeoise d’aujourd’hui : telle est la manifestation la plus éclatante de ce monopole.
     «Quatrièmement, le monopole est issu de la politique coloniale. Aux nombreux "anciens" mobiles de la politique coloniale le capital financier a ajouté la lutte pour les sources de matières premières, pour l’exportation des capitaux, pour les "zones d’influence" – c’est-à-dire pour les zones de transactions avantageuses, de concessions, de profits de monopole, etc. – et, enfin, pour le territoire économique en général. Quand, par exemple, les colonies des puissances européennes ne représentaient que la dixième partie de l’Afrique, comme c’était encore le cas en 1876, la politique coloniale pouvait se développer d’une façon non monopoliste, les territoires étant occupés suivant le principe, pourrait-on dire, de la "libre conquête". Mais quand les 9/10 de l’Afrique furent accaparés (vers 1900) et que le monde entier se trouva partagé, alors commença forcément l’ère de la possession monopoliste des colonies et, partant, d’une lutte particulièrement acharnée pour le partage et le repartage du globe.
     «Tout le monde sait combien le capitalisme monopoliste a aggravé toutes les contradictions du capitalisme. Il suffit de rappeler la vie chère et le despotisme des cartels. Cette aggravation des contradictions est la plus puissante force motrice de la période historique de transition qui fut inaugurée par la victoire définitive du capital financier mondial.
     «Monopoles, oligarchie, tendances à la domination au lieu des tendances à la liberté, exploitation d’un nombre toujours croissant de nations petites ou faibles par une poignée de nations extrêmement riches ou puissantes : tout cela a donné naissance aux traits distinctifs de l’impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant. C’est avec un relief sans cesse accru que se manifeste l’une des tendances de l’impérialisme : la création d’un "État-rentier", d’un État-usurier, dont la bourgeoisie vit de plus en plus de l’exportation de ses capitaux et de la "tonte des coupons". Mais ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la croissance rapide du capitalisme; non, telles branches d’industrie, telles couches de la bourgeoisie, tels pays manifestent à l’époque de l’impérialisme, avec une force plus ou moins grande, tantôt l’une tantôt l’autre de ces tendances. Dans l’ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu’auparavant, mais ce développement devient généralement plus inégal, l’inégalité de développement se manifestant en particulier par la putréfaction des pays les plus riches en capital (Angleterre) (...)
     «Quand une grosse entreprise devient une entreprise géante et qu’elle organise méthodiquement, en tenant un compte exact d’une foule de renseignements, l’acheminement des deux tiers ou des trois quarts des matières premières de base nécessaires à des dizaines de millions d’hommes; quand elle organise systématiquement le transport de ces matières premières jusqu’aux lieux de production les mieux appropriés, qui se trouvent parfois à des centaines et des milliers de verstes5; quand un centre unique a la haute main sur toutes les phases successives du traitement des matières premières, jusque et y compris la fabrication de toute une série de variétés de produits finis; quand la répartition de ces produits se fait d’après un plan unique parmi des dizaines et des centaines de millions de consommateurs (vente du pétrole en Amérique et en Allemagne par la Standard Oil américaine), alors, il devient évident que nous sommes en présence d’une socialisation de la production et non point d’un simple "entrelacement", et que les rapports relevant de l’économie privée et de la propriété privée forment une enveloppe qui est sans commune mesure avec son contenu, qui doit nécessairement entrer en putréfaction si l’on cherche à en retarder artificiellement l’élimination, qui peut continuer à pourrir pendant un laps de temps relativement long (dans le pire des cas, si l’abcès opportuniste tarde à percer), mais qui n’en sera pas moins inéluctablement éliminée ».
En 1917, Lénine écrivait ("La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer") :
     «Prenons l’industrie du pétrole. Elle est déjà "socialisée" dans une très vaste proportion par le développement antérieur du capitalisme. Un couple de rois du pétrole brassent, à eux seuls, des millions et des centaines de millions en tondant des coupons, en tirant des profits fabuleux d’une "affaire" déjà organisée en fait techniquement et socialement, à l’échelle nationale, déjà conduite par des centaines et des milliers d’employés, d’ingénieurs, etc. La nationalisation de l’industrie du pétrole est possible d’emblée et obligatoire pour un État démocratique révolutionnaire, surtout quand celui-ci traverse une crise très grave, et qu’il importe à tout prix d’économiser le travail du peuple et d’augmenter la production du combustible. Il est évident qu’ici le contrôle bureaucratique ne donnera rien, ne changera rien, car les "rois du pétrole" auront raison des Térechtchenko, des Kérensky, des Avksentiev et des Skobélev aussi facilement qu’ils ont eu raison des ministres du tsar : par des atermoiements, des prétextes spécieux, des promesses, et aussi par la corruption directe et indirecte de la presse bourgeoise (cela s’appelle l’"opinion publique", et les Kérensky et les Avksentiev "comptent" avec elle), par la corruption des fonctionnaires (que les Kérensky et les Avksentiev maintiennent à leurs postes dans le vieil appareil d’État, demeuré intact).
     «Pour faire quelque chose de sérieux, il faut passer, et ce, de façon vraiment révolutionnaire, de la bureaucratie à la démocratie, c’est-à-dire déclarer la guerre aux rois et aux actionnaires du pétrole, décréter la confiscation de leurs biens et des peines d’emprisonnement pour entrave à la nationalisation de l’industrie du pétrole, pour dissimulation des revenus ou des comptes, pour sabotage de la production, pour refus de prendre des mesures visant à augmenter la production. Il faut faire appel à l’initiative des ouvriers et des employés, les convoquer immédiatement à des conférences ou congrès, leur attribuer une part déterminée des bénéfices sous condition d’organiser un ample contrôle et d’augmenter la production. Si des mesures démocratiques révolutionnaires de ce genre avaient été prises d’emblée, dès avril 1917, la Russie, qui est un des pays les plus riches du monde par ses réserves de combustible liquide, aurait pu, durant l’été, en utilisant les transports par eau, faire énormément pour livrer à la population les quantités nécessaires de carburant.
     «Ni le gouvernement bourgeois, ni celui de la coalition des socialistes-révolutionnaires, des mencheviks et des cadets n’ont absolument rien fait; ils se sont bornés au petit jeu bureaucratique des réformes. Ils n’ont pas osé prendre une seule mesure démocratique et révolutionnaire. Mêmes rois du pétrole, même stagnation, même haine des ouvriers et des employés contre leurs exploiteurs et, de ce fait, même désorganisation, même gaspillage du travail du peuple, tout comme au temps du tsarisme. Rien de changé, si ce n’est, dans les chancelleries "républicaines", les en-tête des papiers entrant et sortant!»
Et  pour conclure, répétons le passage du chapitre X sur le capitalisme monopoliste :
     «nous sommes en présence d’une socialisation de la production (...) les rapports relevant de l’économie privée et de la propriété privée forment une enveloppe qui est sans commune mesure avec son contenu, qui doit nécessairement entrer en putréfaction si l’on cherche à en retarder artificiellement l’élimination [et c’est malheureusement ce qui se passe depuis plus d’un siècle!!], qui peut continuer à pourrir pendant un laps de temps relativement long (dans le pire des cas, si l’abcès opportuniste tarde à percer), mais qui n’en sera pas moins inéluctablement éliminée» [c’est nous qui soulignons].
C’est ce que l’on vit aujourd’hui, malgré les parenthèses des "30 glorieuses". La guerre mondiale a permis un véritable bain de jouvence au capital; elle a ramené en arrière la composition organique du capital et fait reculer momentanément les monopoles. Mais l’accumulation du capital s’est remise en route à un rythme soutenu jusqu’en 1973, pour ensuite connaître une série de crises. En Europe, en Amérique du Nord, en Russie, et en Chine, la société bourgeoise est dans la survie, et sa course est celle d’un cadavre putrescent.

L’impérialisme est liée à l’opportunisme car «les profits élevés que tirent du monopole les capitalistes d’une branche d’industrie parmi beaucoup d’autres, d’un pays parmi beaucoup d’autres, etc, leur donnent la possibilité économique de corrompre certaines couches d’ouvriers (...) en les gagnant à la cause de la bourgeoisie de la branche d’industrie ou de la nation considérées et en les dressant contre toutes les autres».

Avec toutes ses clés formidables, reprenons l’histoire du pétrole, ou plutôt des monopoles, à l’heure d’aujourd’hui.
 
 
 
 
 

Pétrole et Moyen Orient, un des nœuds de la Première Guerre mondiale et du repartage du monde

Comme l’a démontré Lénine, il était clair que les deux grandes puissances qui "montaient" avant la première Guerre mondiale, étaient les USA et l’Allemagne. Au sein de l’Europe l’Allemagne était étouffée par les vieux capitalismes anglais et français, et la guerre pour un nouveau partage du monde était inéluctable. Regardons l’histoire de plus près.

Avant la guerre de 1914, les cartels de Shell et de la Standard Oil dominaient la distribution de pétrole dans le monde, et donc en Europe. La Grande Bretagne, première puissance mondiale en ce début du 20ème siècle, contrairement aux USA et à la Russie, ne disposait pas de pétrole sur son territoire, mais avait la main sur le Moyen Orient. En 1901, un homme d’affaire britannique achetait au Shah d’Iran une concession de 60 ans pour rechercher et exploiter du pétrole dans la quasi totalité du pays. En 1908, les géologues découvrirent un gisement prometteur à Masjed Soleiman et l’Anglo-Persian Oil Company (qui deviendra en 1954 la British Petroleum Company) était créée. Son président venait du Foreign Office! La Grande Bretagne voyant alors son leadership sur mer contestée par les Allemands et les Américains, décida en 1911, avec Winston Churchill, grand leader bourgeois, d’équiper la marine anglaise, la Royal Navy, de chaudières à mazout remplaçant celles à charbon et permettant d’obtenir une vitesse plus rapide que celle des bateaux allemands. Capitalisme oblige!

Pour protéger ses intérêts stratégiques et donc ses approvisionnements en mazout, le gouvernement britannique négociait en mai 1914 avec la Shell, et prenait une participation majoritaire de 51% dans l’Anglo Persian Company; celle-ci – et donc avec elle, le capital financier – afin d’acheminer le pétrole d’Iran, se lança dans des travaux pharaoniques avec la construction du port d’Abadan (1910-13) dans le Golfe Persique, d’un pipeline de plusieurs centaines de kilomètres qui devait relier les puits à Abadan, ainsi que des routes dans les montagnes alors infestées de brigands. Dès 1913, la raffinerie d’Abadan était la plus grande du monde. A l’aube de 1914, tout était achevé et la production des champs de pétrole perse atteignait 89 000 tonnes par an!

Bien vite la Grande Bretagne se mit à lorgner sur l’Irak, alors simple province de l’Empire Ottoman mais où existaient déjà des concurrents : les Compagnies américaines, prévenues par l’ambassadeur américain à Istambul, attirées par un pétrole beaucoup plus facile à exploiter que celui américain, voulaient s’y implanter; le Kaiser, via la Deutsche Bank et ses capitaux, rafla la mise en obtenant du sultan, qui avait évidemment besoin de subsides, l’autorisation de construire un chemin de fer reliant Berlin à Bagdad et le droit d’exploiter toutes les ressources pétrolières se trouvant le long de la voie ferrée. Les britanniques s’inquiétèrent car la présence allemande menaçait également la route des Indes. La Royale Dutch Shell, écartée de Russie par la révolution de 1905, employa tous les moyens pour conserver le contrôle de cette zone. La Grande Bretagne qui la soutint ne voulait pas que sa position dominante dans la région fût menacée par les USA, premier producteur mondial de pétrole du moment. Elle utilisa le financier et ingénieur turc d’origine arménienne Calouste Gulbenkian, formé à Paris et à Londres, qui avait fait ses armes dans le pétrole de Bakou, et qui devait faire fortune en participant activement au partage des richesses pétrolières au Moyen Orient entre les grandes puissances occidentales. En 1912, celui-ci fondait une société pour obtenir une concession d’exploration pétrolière en Irak et écarter les Compagnies américaines; il en céda la majorité à la Shell. En 1914, la Turkish Petroleum Company (TPC), qui en 1927 devint l’Iraq Petroleum Company, fut créée; la Compagnie Anglo-Persian, contrôlée par le gouvernement britannique, rachetait 50% des parts de la TPC, attribuant 25% à la Shell et la Royale Dutch, 25% à la Deutsche Bank représentant le gouvernement allemand, et 5% pour Gulbenkian. Churchill avec l’aide de ce dernier exerça un chantage militaire et politique sur les Jeunes Turcs arrivés au pouvoir en 1909, afin d’obtenir des concessions et transférer à la TPC le droit d’exploiter tout le pétrole le long de la voie ferrée Berlin-Bassora. L’impérialisme allemand était une nouvelle fois mis en échec. La Grande Bretagne pouvait partir en guerre, pour un conflit prévu depuis des décennies par les gouvernements français et anglais, et dès 1871 par les marxistes, contre le concurrent allemand!

L’entrée en guerre de l’Empire Ottoman aux côtés de l’Allemagne gêna l’exploitation du pétrole irakien. Et le Moyen-Orient devint bien vite l’un des principaux enjeux entre les puissances impérialistes.

La guerre avivait les concurrences impérialistes qui avaient par ailleurs provoquées le conflit. Les armées en présence étaient encore des armées du XIX siècle mais très vite les besoins en essence devinrent le nœud de la guerre : en août 1914, le général français Gallieni réquisitionnait les taxis parisiens pour acheminer 7000 hommes et les munitions sur le front de la marne en 48h ce qui brisa l’avancée allemande, et à la bataille de Verdun la voie sacrée qui y menait n’était qu’un convoi de camions transportant hommes et munitions. Il fallait du pétrole! La Grande Bretagne était alimentée par l’Anglo-persian, et l’Allemagne faisait main basse sur la Roumanie – où elle avait exporté beaucoup de capitaux – et ses gisements de pétrole. La France se tourna vers le président américain Wilson pour demander de l’aide.

Rockefeller et la Standard Oil en avaient justement à vendre à tous les belligérants : en France et en Allemagne, les usines tournaient à plein régime grâce au pétrole américain. La puissance de l’économie américaine (aide financière et matérielle : capitaux, énergie, matières premières, produits industriels dont les camions de Ford, et alimentaires) fut décisive pour la victoire de la France et de l’Angleterre. Pour priver la Triple Entente (France et Grande Bretagne, la Russie la quittant en 1917) de l’aide vitale des USA, l’Allemagne commença début 1917 une guerre sous-marine contre les navires "neutres" américains – les espions allemands avaient déjà perpétré des sabotages sur le territoire américain dès 1915 – et chercha à s’allier au Mexique contre les USA, lui promettant de lui rendre le Texas! Ceci précipita dès avril 1917 l’entrée en guerre "officielle" des USA. Plus de quatre millions de soldats américains, la fleur (démocratique) au fusil, furent expédiés sur les champs de bataille pour défendre le capital américain en Europe et au Moyen Orient.

En effet les USA voulaient aussi leur part du gâteau au Moyen Orient. Apprenant les accords secrets anglo-français de Sykes-Picot de 1916 par lesquels ces derniers se partageaient le Moyen Orient avant même d’avoir fini la guerre, Rockfeller, furieux d’avoir été écarté, menaça d’arrêter ses livraisons de carburants; mais même après 1917 et l’entrée en guerre des USA aux côtés des alliés, il continuait à vendre son pétrole aux deux camps sans état d’âme! Pour éviter le piège petit-bourgeois de la soi disant "immoralité" des monopoles, rappelons que Lénine, cité plus haut, nous a bien montré combien les monopoles allemands et américains étaient imbriqués avant la Première Guerre, et que cela continuera aussi dans la Deuxième.

La filière de Standard Oil continua ainsi de coopérer avec les autorités allemandes tout au long de la première guerre, comme d’ailleurs son homologue anglo-néerlandais, la Rénania, branche allemande de la «Royal Dutch Shell Company» des Pays Bas qui eux, en tout bien tout honneur, restèrent neutres jusqu’à la fin de la guerre. Les affaires sont les affaires! La guerre devait démontrer une fois encore que le sort des armes reposait sur la force des impérialistes ou des alliances inter-impérialistes en présence, c’est-à-dire de leur puissance industrielle et financière, dont dépend la puissance militaire.

En 1918, l’Angleterre qui avait les concessions avec la «Turkish Petroleum Company» récupérait l’Irak et le sud de la Syrie, la France le Liban et le nord de la Syrie avec Mossoul où étaient concentrées des ressources pétrolières considérables! Mais la Grande Bretagne avait plus d’un tour dans son sac. Le troc fit l’objet de deux ans de négociations. Le colonel Lawrence, ennemi juré des Français, entretenait une sourde agitation chez les bédoins de l’émir Fayçal en Arabie à qui il avait promis un royaume. Ce dernier en mars 1920 se proclamait roi de Syrie, annexait le Liban, la Jordanie et Mossoul au mépris des mandats attribués à la France.

La conférence internationale de San Remo en avril 1920 (sans les USA) concernant le partage des territoires de l’Empire Ottoman et des approvisionnements en pétrole, confirmait à la France ses mandats, les Anglais cédaient aux Français 23,75% des parts de la Turkish Petroleum Company (prises aux Allemands!) Dès juillet, la France chassait Fayçal qui se réfugiait en Irak où la Grande Bretagne lui offrait le trône avec l’aide du fidèle colonel Lawrence. Il lui "suggéra" de réclamer Mossoul, où les Anglais connaissaient la présence de pétrole, et sous couvert d’un plébiscite truqué, la SdN attribua la zone à l’Irak. La France qui espérait le soutien de la Grande Bretagne pour occuper la Ruhr – ce qu’elle n’obtint pas – s’inclinait! En 1920, la Grande Bretagne avait donc obtenu les pleins pouvoirs en Irak où elle installait sa marionnette, le roi Fayçal, et exigeait que la Turkish Petroleum pût exploiter le pétrole sur la quasi totalité du territoire irakien jusqu’en 2000! Le traité (il faut toujours un papier, même s’il est extorqué!) fut signé en 1925.

En 1923, le gouvernement français créait la Compagnie Française des Pétroles ou CFP (qui deviendra Total) avec les parts de la Turkish Petroleum arrachées à l’Allemagne en 1914, et une participation de 35% de l’État français. Au terme des années 20, l’industrie automobile était en plein développement. La France comptait un million d’automobiles. Citroën était le premier constructeur d’Europe. La CFP décidait de créer ses propres raffineries. De 1922 à 1929, le géologue français Conrad Kilian explorait la Lybie et découvrait du pétrole dans le sud lybien (le Fezzan) et à Hassi Messaoud en Algérie, mais il n’intéressa personne en France sauf les services secrets anglais. Le général Leclerc en 1942 ne devait pas oublier!

Dès juin 1924, les forages étaient entrepris dans la région de Mossoul. Le transport du pétrole jusqu’à la méditerranée soit 1000 km restait un point clé et fut l’objet encore une fois de tractations pour conclure à la construction de deux oléoducs, celui du nord qui passait par la Syrie et le Liban pour finir à Tripoli (port libanais) contrôlé par les Français, objet de sabotages de bédouins excités par les services anglais, et celui du sud qui finissait à Haïfa contrôlée alors par le gouvernement de la Grande Bretagne. Les Anglo-américains n’étant pas pressés d’exploiter ce pétrole; il fallut la pression de la CFP pour que Fayçal puisse en voir quelques couleurs monétaires! Ce dernier devint de plus en plus rétif vis à vis des Anglo-américains et devait mourir d’une façon suspecte dans un hôtel à Berne lors d’une tournée en Europe en 1933. Son successeur continua le rôle de marionnette anglaise.

Au Venezuéla, la production de pétrole commençait au moment de la Première Guerre mondiale avec la Standard Oil et la Shell. L’autorité du gouvernement vénézuélien était pratiquement nulle. Au Mexique, le pétrole fut découvert dès 1903. Les Compagnies anglaises et américaines s’y installaient sous l’aile protectrice du dictateur mexicain en place. La sécurité dans les exploitations étaient inexistante et les conditions de travail insupportables. La première grande catastrophe de l’histoire du pétrole survint avec l’explosion en 1908 d’un puits près du port mexicain de Tampico où la colonne de feu de 500 m de haut brûla 59 jours et où le nombre de morts ne fut jamais dénombré. Le nouveau président augmentait en 1917 les taxes des Compagnies et nationalisait le pétrole : les Compagnies faisaient chuter la production en augmentant celle du Vénézuéla et son président fut assassiné.

Du côté russe, les bolchéviques faisaient la paix avec l’Allemagne en 1917. Arguant de ce fait, l’Entente institua un embargo contre le pays, des détachements anglais de l’armée du Moyen Orient marchèrent vers les champs de pétrole de Bakou où prospéraient la Shell et Esso. Les Jeunes Turcs, derrière Mustapha Kemal, y envoyèrent aussi des troupes en prétextant la lutte entre azéris (peuplant la région, et d’origine turque) et arméniens qui s’y déroulait. La Russie sombrait dans la guerre civile et les bolchéviques troquèrent du blé contre des œuvres d’art et du pétrole au pétrolier américain Hammer. Les gouvernements anglais et français soutenaient matériellement les armées blanches qui multipliaient les tentatives militaires en Sibérie, au sud, à l’ouest, en Crimée. L’armée rouge les mit en déroute et les bolchéviques envahissaient en 1920 l’Azerbaïdjian, l’Arménie et la Géorgie qui s’étaient proclamés indépendants. Ils entraient à Bakou et en chassaient les troupes anglaises, allemandes, turques, venues là pour s’emparer du pétrole : les 400 Compagnies pétrolières présentes furent nationalisées en avril 1920.

Le coup était rude pour la Shell car 50% de son pétrole venait du Caucase. Esso et Shell tentèrent de traiter séparément avec les bolchéviques car il y avait alors une pénurie mondiale de carburant. Deterding de la Shell, épaulé par la France et la Grande Bretagne, négociait en secret, et dès 1922 un premier accord était signé pour la création d’un bureau international pour la vente du pétrole russe. La Standard Oil of New Jersey le rejoignit. Cet accord secret fut révélé par les bolcheviks lors de la Conférence internationale des grandes puissances à Gènes en mars 1922 à laquelle l’URSS fut conviée, ce qui provoqua un scandale. Avec l’arrivée de Staline en 26, les Russes décidaient de vendre eux-mêmes leur production. Du coup Shell et Standard Oil boycottaient le pétrole russe. En Espagne, le dictateur avait nationalisé la société pour le carburant : en représailles, les Compagnies pétrolières refusaient de livrer de l’essence à l’Espagne qui fut bien contente, grâce à l’intermédiaire de Gulbenkian, de s’approvisionner avec le pétrole russe. Mais alors les pétroliers jouèrent contre la monnaie espagnole, le pesetas, sur les marchés financiers internationaux. L’économie espagnole s’effondrait et le dictateur fut renversé. Voici un bel exemple de la puissance du monopole pétrolier et de son lien avec le capital financier.
 
 
 

Les Sept Sœurs contrôlent le prix et la production de pétrole pour l’Europe et le reste du Monde

L’Irak devenait le théâtre d’une lutte acharnée pour le pétrole, de même que les autres pays producteurs du Moyen Orient. La Grande Bretagne, la première puissance économique du monde, dominait la région. Les Compagnies américaines qui contrôlaient déjà 70% de la production pétrolière mondiale allaient y débarquer. Dans les années 20, les sept Compagnies pétrolières les plus importantes au monde ou les Seven Sisters étaient l’américaine Standard Oil of New Jersey (Esso) qui deviendra Exxon puis Exxon Mobil, l’américaine Standard Oil of New York qui deviendra Mobil puis Exxon Mobil, l’américaine Standard Oil of California (Socal) qui deviendra Chevron, l’américaineTexaco (qui fusionnera avec Chevron), l’américaine Gulf Oil (qui fusionnera avec Chevron), l’Anglo Persian Oil Company (qui deviendra la British Petroleum ou BP en 1954) et la Shell, auxquelles on ajoutait la "petite" CFP (Compagnie Française des Pétroles), la future TOTAL.

En 1927, les Compagnies pétrolières américaines menaient la danse et entraient enfin au Moyen Orient avec l’aide de Gulbenkian et la création d’un consortium Near East Development Corporation (NEDC). L’accord fut signé à Ostende en Belgique le 31 juillet 1928. La TPC devenait l’Irak Petroleum Company (nationalisée en 1971) avec 23,75% pour la Royal Dutch Shell, 23,75% pour l’Anglo Persian, 23,75% pour les Compagnies américaines (Rockfeller avec la Standard Oil of New Jersey eut la part de lion ), 23,75% pour les Compagnies françaises, et 5% pour Calouste Gulbenkian. Évidemment rien pour l’Irak! On l’appelle l’accord de la Ligne rouge, car Gulbenkian avait tracé sur une carte du Moyen Orient un pourtour rouge englobant les anciens territoires ottomans de la TPC, l’Arabie Saoudite, les Émirats du Golfe, le Qatar, Barheïn et laissait de côté le Koweït, l’Égypte et le Sinaï. Les membres de ce consortium s’engageaient à ne pas travailler séparément au sein de cet espace (à ne pas se concurrencer). Elles mettaient en commun les moyens de prospection et un partage à l’amiable des ressources pétrolières découvertes dans l’ancien Empire Ottoman. Cet accord laissait le champ libre aux Compagnies américaines qui n’y étaient pas liées comme Gulf et Texaco.

Après le juteux accord de la Ligne Rouge de juillet 1928, les Compagnies n’en restèrent pas là. En effet, les prix du pétrole connaissaient une forte instabilité. Entre 1916 et 1920, ils furent multipliés par cinq pour baisser de 60% en 1928. Pour mettre fin à la guerre des prix entre les Compagnies – c’est-à-dire à la libre-concurrence! – des ententes allaient être nécessaires. Le 17 septembre 1928 étaient signés les accords "secrets" d’Achnacarry qui liaient les Compagnies en un puissant cartel6. Le hollandais Henri Déterding, patron de la Royal Dutch Shell (principalement contrôlée par les britanniques, elle était la plus puissante des Sept Sœurs à cette époque par sa production, son réseau de distribution, ses raffineries) réunissait pour une partie de chasse de coq de bruyère dans son château écossais d’Achnacarry, les présidents des trois grandes Compagnies pétrolières avec l’américaine Standard Oil et la britannique Anglo-Persian pour conclure une entente "illicite". Les autres "Sœurs" (Mobil,Gulf, Texaco, Chevron) rejoignaient le pacte. Les Sept Sœurs scellaient ainsi dans ce cartel la prospérité de leurs sociétés, puisque en 2010, après quelques fusions, elles figurent toujours parmi les dix Compagnies les plus puissantes au monde. L’accord secret d’Achnacarry prévoyait un véritable cartel de partage très précis du marché et des gisements pour faire obstacle à tout nouveau concurrent, et établissait un mode de détermination des prix du pétrole selon le système appelé "Golf plus" ou "basing point system" : le prix devait être égal au prix affiché du pétrole brut du Golfe du Mexique (dont l’exploitation était très coûteuse et le rendement bas par rapport à ceux du Moyen Orient!) augmenté du coût du transport du Golfe du Mexique au point de destination, quelle que soit sa réelle provenance. Cette clause semblait pénaliser lourdement les bourgeoisies européennes – mais pas les pétroliers européens – qui payaient le pétrole du Moyen-Orient comme s’il venait du Golfe du Mexique, alors que son coût d’extraction était d’environ de moitié. Et pourtant pendant 50 ans le prix du baril restera peu coûteux, ce qui permettra une croissance à bon marché en Occident et des bénéfices énormes pour le Cartel qui ne distribuait que quelques miettes aux marionnettes locales!

La crise de 1929 n’affecta en rien le comportement de ces Compagnies pétrolières. Le Moyen Orient continuait évidemment d’exciter leurs convoitises, d’autant plus que le second conflit mondial se préparait, c’est-à-dire un repartage du monde. En 1930-33, les Anglais laissaient la place à l’américaine Standard Oil of California (SOCAL) à laquelle allait bientôt se joindre la Texaco – elle disposait d’un réseau commercial en Asie – pour le pétrole de l’Arabie Saoudite dont le roi demandait des indemnités en or sonnant et trébuchant! De l’association de ces deux Compagnies naissait en 1935 l’AMRACO7. Le pétrole jaillissait en 1938 et des gisements fabuleux étaient découverts : l’Arabie était désormais la chasse gardée de l’ARAMCO. En 1948, d’autres Compagnies américaines s’invitèrent dans l’Aramco 30% pour Texaco, 30% pour Socal, 30% pour Esso, 10% pour Mobil.

Le Koweït faisait aussi son entrée dans l’histoire du pétrole. La Gulf et l’Anglo-iranian étaient là. Le Koweït était alors sous mandat britannique mais les Américains travaillaient sous le couvert d’individus anglais comme négociateur. La Gulf et l’Iranian Oil constituèrent une société commune, la Koweït Oil Company. En 1936, le pétrole jaillissait mais comme les Anglais ne voulaient pas concurrencer le pétrole d’Irak et d’Iran, ils laissèrent le Koweït improductif. Le cheik régnant, mécontent, laissa les agents nazis fomenter des insurrections contre les Anglais. Le premier pétrolier ne devait quitter le Koweït qu’en 1948!

Sur les bases des accords de 1928 s’étaient donc formés plusieurs consortiums(association de plusieurs Compagnies pétrolières) : IPC ou Iraq Petroleum Company, ADPC ou Abu Dhabi Petroleum Company (Émirats arabes unis), QPC ou Qatar Petroleum Company, KOC ou Koweït Oil, ARAMCO ou Arabian American Oil Company (Arabie Saoudite).

En 1930, de nouveaux gisements énormes étaient découverts au Texas. En 1931, en raison de la surproduction amenant à des difficultés pour écouler tout ce pétrole, le Texas et l’Oklaoma mobilisaient la garde nationale pour empêcher les forages sauvages et le Texas finit par interdire toute extraction et à imposer des quotas aux producteurs. En 1935, une loi fédérale réprimait la spéculation et les ventes illicites de pétrole. Sous le chaos, les monopoles s’organisaient.
 
 
 
 

Le prix du pétrole n’est pas dû à l’immoralité et la rapacité des pétroliers mais tout simplement à la loi inexorable de la rente foncière qui s’applique sur le dos de la force de travail du prolétariat !

L’accord d’Achnacarry ne s’appliquait évidemment pas au marché USA ni aux exportations en provenance des USA. Ces ententes illicites furent révélés en 1952 par le gouvernement américain pour obliger les pétroliers à baisser leur prix, de façon à ce que les crédits accordés aux Européens dans le cadre du plan Marshall ne finissent pas en grande partie dans leurs poches! Les clans bourgeois, pétroliers, financiers, agro-alimentaires... se font aussi la guerre, au sein de leur "nation"? Finissons-en de cette rhétorique socialoïde : qui payent réellement pour les surprofits des pétroliers si ce n’est les classes travailleuses et non les classes dominantes qui elles sont là pour tirer le maximum de profit du système capitaliste sur le dos du prolétariat.

En effet, soyons marxistement très clairs sur la question de l’immoralité des pétroliers anciens, actuels et futurs. Sous l’aspect "scandaleux", "immoral" des superprofits réalisés par les pétroliers et que nos chers démocrates ne cessent de dénoncer au nom d’une "morale" démocratique, sous entendant ainsi que le mal peut avoir un remède dans la société de classes, Marx a déjà répondu il y a plus d’un siècle que ce "mal" est une loi économique inexorable du système capitaliste qui a pour nom la rente foncière. Comme nous l’écrivions en 19558  dans notre organe italien :

     «Le problème ne se pose pas en termes de nations, mais plutôt en terme de classes. Ceci se comprend dès que l’on découvre qu’une politique du consortium différente est quasi impossible parce qu’elle signifierait – les lois de l’économie mercantile et monétaire restant fermement ce qu’elles sont – la ruine de l’industrie du pétrole qui constituerait une menace de mort pour la conservation de la classe bourgeoise (...) Le pétrole, comme les autres articles de monopole, tant qu’il demeurera une marchandise échangeable contre de l’argent, c’est-à-dire tant qu’existera le capitalisme, sera condamné à être vendu selon les conditions imposées par le cartel international. Les lois du marché interdisent que le même article de monopole puisse être vendu à des prix différents, même si des conditions économiques déterminées permettent de produire à des coûts divers. Le pétrole, en raison du degré différent d’efficience des puits selon la configuration géologique du gisement et de l’âge de son exploitation, est produit à des coûts différents. Certains puits en voie d’épuisement ont un très bas rendement et donc produisent à des coûts élevés (...) On comprend aisément que si le prix de vente du pétrole fût assimilé au prix de production des puits à haut rendement, une condamnation à mort certaine pèserait sur les puits à basse production (...) Par conséquent le cartel international réalise en plus du profit normal d’énormes surprofits (la rente différentielle de Marx) qui sont donnés précisément par la différence entre les coûts de production (pour Marx le prix de production comprend l’équivalent du capital constant, du capital variable et du profit) et le prix du marché (...)
     «Ce n’est pas l’Europe, terme qui socialement ne veut rien dire, mais les masses travailleuses d’Europe qui en dernière analyse payent les surprofits démesurés du cartel du pétrole (...) Les bourgeoisies européennes sont elles-mêmes partie intégrante du consortium international ou sont liées par d’immenses intérêts indirectement à sa politique (production et vente des produits raffinés, transports du pétrole, etc.). Si par conséquent le capitalisme européen participa au banquet pantagruélique des superprofits pétroliers, il est clair que ceux-ci doivent provenir du travail et du sang des masses travailleuses européennes. C’est pour cela que nous disons que le principal objet de l’exploitation et la plus riche colonie du trust du pétrole, sont les masses de salariés de l’Europe occidentale, bien plus que la minuscule couche de salariés indigènes qui travaillent dans les puits du Moyen-Orient (...) Le capital manié par le trust du pétrole (...) n’est ni américain, ni anglais, ni français, ni hollandais; il est au contraire une puissance sans nom et sans bourgeoisie internationale, entièrement du côté de la réaction capitaliste».
Et encore dans notre texte "Volcan de la production"» de 1954 :
     «Ce n’est donc pas la libre concurrence qui caractérise fondamentalement l’économie bourgeoise, mais le système des monopoles qui permet de vendre toute une gamme de produits, parmi lesquels ceux essentiels de la terre agraire et de l’industrie extractive à des prix supérieurs à leur valeur, c’est-à-dire à la somme d’effort social qu’ils coûtent, après avoir payé aussi le profit normal de la "libre" industrie.
     «La théorie quantitative de la question agraire et de la rente est donc la théorie complète et exhaustive de tout monopole et de tout surprofit de monopole, pour tout phénomène qui établit les prix courants au-dessus de la valeur sociale. Et ceci se produit lorsque l’État monopolise les cigarettes, ou bien lorsqu’un puissant trust ou cartel monopolise, mettons, les puits de pétrole de toute une région du monde, et de la même façon lorsque se forme un pool international capitaliste du charbon ou de l’acier ou comme ce sera le cas demain de l’uranium.
     «Par conséquent le sens général du capitalisme est le suivant : historiquement il commence par abaisser ce que l’on peut appeler l’indice du travail social pour une quantité donnée de produits manufacturés, ce qui conduirait la société à consommer ces produits, et même des produits en plus grand nombre, avec un emploi moindre de travail, donc en diminuant les heures de travail de la journée solaire» ("Surprofits et rentes").
Et encore :
     «Ne pouvant pas arrêter le rythme infernal de l’accumulation, cette humanité, parasitaire d’elle-même, brûle et détruit les superprofits et les super-valeurs en un cercle de folie, et rend toujours plus incommodes et insensées ses conditions d’existence.
     «L’accumulation qui l’a rendue savante et puissante, la rend maintenant tourmentée et abrutie, et cela durera tant que ne sera pas renversé dialectiquement le rapport et la fonction historique qu’elle a eus (...) Ce n’est pas par hasard si un cycle analogue du capitalisme a conduit à la présente situation avec un monstrueux volume d’une production pour les neuf dixièmes inutile à la vie saine de l’espèce humaine, et a déterminé une superstructure doctrinale qui rappelle la position de Malthus, en invoquant, quitte à les demander à des forces infernales, des consommateurs qui engloutissent sans répit ce que l’accumulation éructe (...) En prétendant que l’absorption individuelle de consommation peut outrepasser toute limite, l’école du bien-être, en gonflant les quelques heures que le travail forcé et le repos laisse à chacun de rites, de manies et de folies morbides tout aussi forcés, exprime en réalité le mal-être d’une société en ruines, et en voulant écrire les lois de sa survie, elle ne fait que confirmer le cours peut-être inégal mais inexorable de son horrible agonie» ("Parasitisme et mal-être").

 

 

Le capital monopoliste et le bussiness de la Deuxième Guerre mondiale

En France, avec le front populaire de 1936, l’automobile se démocratisait. En réponse à l’Allemagne nazie qui créait la Volkswagen, Citroën fabriquait la Deux chevaux. En France, l’essence était abondante et bon marché grâce à la part française arrachée aux Allemands dans la TPC, ce qui n’était pas le cas de l’Italie qui achetait l’essentiel de son carburant en Roumanie car elle n’avait rien obtenu au Moyen Orient. La société pétrolière italienne l’AGIP (Azienda Generale Italiano Petroli) fut créée en 1927. Elle travaillait pour l’État en cherchant du pétrole en Italie (Vallée du Pô), en essayant de créer une industrie pétrolière de raffinage et de distribution, et d’acquérir des parts hors d’Italie. Après la crise de 1930, Mussolini créa l’IRI (Istituto per la Ricostruzione Industriale) et en octobre 1935, l’Italie attaquait l’Éthiopie et s’en emparait. La SdN vota des sanctions économiques contre l’Italie, mais finalement ces sanctions furent une mascarade car les Compagnies pétrolières étrangères ne les appliquèrent jamais et les Anglais et les Français, qui auraient pu fermer le Canal de Suez pour empêcher les troupes italiennes de se rendre en Éthiopie, n’intervinrent pas.

En Espagne, lors de la guerre civile de 1936, chaque camp reçut une aide extérieure considérable. Ravitaillé par les Russes en carburant pour l’Espagne républicaine, les Compagnies pétrolières internationales et principalement Texaco, contre la "volonté" de Roosevelt, soutinrent le camp nationaliste de Franco. Au Mexique en 1937, des grèves générales éclataient dans tout le pays pour réclamer des augmentations de salaires aux Compagnies pétrolières, principalement la Shell. En 1938, le gouvernement mexicain expropriait les Compagnies qui boycottèrent le pétrole mexicain. La Grande Bretagne fut à deux doigts de déclarer la guerre au Mexique. Les Compagnies pétrolières préférèrent fomenter un putsch avec l’aide de l’Intelligence Service britannique, tandis que le gouvernement américain fit mine de soutenir celui mexicain. En raison de l’embargo, le pétrole mexicain ne trouva plus de preneur et la production chuta de moitié acculant le pays à la ruine. Ce furent alors les commandes massives de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon qui permirent à la compagnie nationale Pemex, créée en 1938, de survivre jusqu’à ce que la Deuxième Guerre mondiale lui ouvrît le marché américain! La diminution de la production au Mexique fut compensée par l’augmentation de la production au Vénézuéla où la Shell et la Standard Oil faisaient la loi. Les incursions des sous marins nazis sur les côtes réduisirent cette activité durant la guerre.

De son côté l’Allemagne, dont les Alliés (Grande Bretagne, France, USA) avaient voulu se débarrasser en tant que concurrent, repartait à la charge. La dette de guerre imposée à l’Allemagne par le traité de Versailles de 1918 avait en fait été remboursée grâce à des emprunts auprès de banques américaines avec l’accord d’une "commission de réparations" en 1924. Certains de les banquiers américains étaient aussi des industriels, comme il en découlait de l’histoire du capitalisme monopoliste, et dans ces commissions siégeaient aussi des représentants des banques et de l’industrie (cartel de l’acier) allemands. En 1928, les biens et les propriétés de l’Allemagne étaient hypothéqués auprès du capital américain. Les trois plus gros prêts accordés par les banquiers internationaux de Wall Street le furent pour aider les trois cartels allemands les plus importants (AEG/General electric, Vereignite Stahlwerke/United Steel, American IG chemical/I.G. Farben), où siégeaient dans leurs conseils d’administration des financiers américains, et des représentants de la Standard Oil pour IG Farben. Ces prêts destinés à la reconstruction de l’Allemagne firent plus pour promouvoir la future guerre mondiale que d’établir la paix! Avec ce système d’aide financière et technologique américaine et d’inter-dépendance, IG Farben et le cartel de l’acier fabriquèrent 95% des explosifs allemands en 1937-1938. Les deux grands producteurs de chars d’assaut allemands furent Opel, propriété de General Motors (lui-même contrôlé par une grande banque américaine prêteuse à l’Allemagne), et Ford AG, la succursale allemande de Ford à Detroit puis dans des usines allemandes. Henry Ford fut décoré par les nazis pour ses services rendus en 1938. A sa décharge, il aida aussi l’autre camp!

Les trois grands cartels allemands soutinrent et permirent l’arrivée au pouvoir de Hitler, qui constituait pour eux la bonne carte à jouer. Le cartel de IG Farben (International Gesellschaft Farben Industrie) était né de la fusion de 6 entreprises chimiques allemandes en 1925, grâce aux capitaux américains, et la Standard Oil y avait donc des parts. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait perdu toutes ses concessions pétrolières. Dès 1932, elle avait passé un accord secret de ravitaillement avec l’URSS mais elle cherchait d’autres sources. Dès 1933, elle réarmait intensivement pour préparer la prochaine guerre qui était inéluctable. En 1927, Standard Oil of New Jersey (future Esso puis Exxon) concluait des accords avec l’entreprise chimique allemande IG Farben. Les deux monopoles avaient une filiale commune aux USA qui réalisait des recherches dans le domaine de la pétro-chimie. Le secteur développé par la IG Farben était celui du caoutchouc synthétique pour lequel Exxon lui permit d’exploiter des brevets et donc d’en fabriquer, le caoutchouc étant aussi un élément important pour la guerre.

La solution de l’Allemagne étant de produire du carburant à partir du charbon, le processus d’hydrogénisation nécessaire à cette fabrication développé aux USA dans les laboratoires de la Standard Oil en partenariat avec IG Farben, fut donc transféré en Allemagne, et une usine de la Standard Oil fut construite en Allemagne en 1939. Dès 1936-37, avec la IG Farben, elle produisait chimiquement du pétrole à partir du charbon en Allemagne même si le coût de production était très onéreux, et du caoutchouc synthétique. D’autre part, l’Allemagne avait besoin de plomb tétraéthyl pour diminuer l’indice d’octane du carburant utilisés par ses avions et ses engins au sol, augmentant l’efficacité des moteurs. La Standard Oil et General Motor créèrent la société Ethyl Gasoline Corporation pour commercialiser ce produit dont ils détenaient le brevet (il sera interdit dans l’essence en raison de sa toxicité en 1985 aux USA et en 2001 en Europe). En 1935, elle transféra en Allemagne cette technologie avec des usines sur place, permettant à l’Allemagne de fabriquer le plomb tétraéthyl durant la guerre. En septembre 1939, 14 usines de pétrole synthétique fonctionnaient à plein régime et 6 étaient en construction. Sans éthyl, ce composant chimique fourni par Dupont Nemours et la Standard Oil, l’Allemagne n’aurait jamais pu faire décoller ses avions.

En 1939, IG Farben avait obtenu une participation dans 380 autres industries allemandes et 500 entreprises étrangères. L’empire IG Farben possédait ses propres mines de charbon, ses propres centrales électriques, hauts fourneaux, banques, unités de recherche et entreprises commerciales. Il y avait plus de 2000 accords de cartels entre IG Farben et des entreprises étrangères incluant la Standard Oil of New Jersey, Dupont de Nemours, et bien d’autres. IG Farben produisait ainsi du caoutchouc synthétique, des gaz mortels dont le tristement célèbre Zyklon B utilisé dans les camps d’extermination, de la poudre à canon, de l’essence à haut indice d’octane pour l’aviation, du carburant synthétique. IG USA avait par conséquent des liens très étroits avec la Standard Oil of New Jersey, la compagnie Ford Motor, AEG (filiale allemande de General Electric) et des banques américaines.

Le géant multinational General Electric eut aussi un grand rôle dans l’aide à l’Allemagne national-socialiste. Il avait déjà électrifié la Russie dans les années 1920-30. Sa branche allemande se nommait AEG (Allgemeine Elektricitats Gesellschaft) dont la cartellisation fut rendue possible par les prêts américains de 1925-28.

La Standard Oil ravitailla aussi des navires et des sous marins allemands dans ses stations situées en Espagne et en Amérique latine. Le patron de la Shell, deuxième puissance pétrolière mondiale du moment, Henri Deterding qui avait épousé une allemande et vivait en Allemagne, devint pro-nazi et l’intime de chefs militaires nazis. Il espérait reconquérir grâce à l’Allemagne le pétrole de Bakou. Il proposa à Hitler de lui vendre du pétrole à crédit mais il fut rapidement débarqué par son conseil d’administration en 1936! Il prit donc sa retraite et devait mourir en 1938. Les Allemands furent par conséquent toujours à la recherche de pétrole dans chaque pays envahi, particulièrement vers l’Est et la Mer Caspienne, et au Moyen-Orient.

Quoiqu’il en fût, la ré-industrialisation de l’Allemagne n’aurait jamais pu être possible sans l’aide de grandes firmes et banques américaines favorables aux affaires en tout genre, comme la General Motors et Dupont de Nemours, la Standard Oil qui fournirent à l’Allemagne non seulement du pétrole mais aussi de l’aide pour fabriquer du pétrole synthétique : 500 millions de tonnes de plomb tétraéthyl furent envoyés à la veille de l’invasion de la Pologne par les Allemands!

La Grande Bretagne durant la guerre était coupée du Moyen Orient et donc de ses sources d’approvisionnement, et avait besoin encore une fois de l’aide des USA. Les sous marins allemands avaient la maîtrise des mers et infligeaient de lourdes pertes aux convois de pétrole à destination de l’Angleterre.

Le 23 août 1939 l’Allemagne signait un pacte de non agression avec l’URSS : Moscou lui prêtait ses usines pour fabriquer son armement et de 1939 à 1941 lui livrait 65 millions de barils de pétrole qui s’ajoutaient aux énormes stocks constitués avant la guerre. Ce fut en brûlant du pétrole russe et américain, livré en secret par les Majors par le biais des pays "neutres" comme la Suède, que les panzers allemands déferlèrent sur l’Europe. Le 10 mai 1940, les troupes allemandes se ruaient sur la Belgique et la Hollande et le 14 une nuée de bombardiers allemands arrosait Rotterdam, premier port pétrolier d’Europe faisant mille morts et détruisant toutes les installations pétrolières. L’aviation allemande détruisait aussi les installations pétrolières françaises au nord de la Loire et Port Jérome entre Rouen et le Havre, la plus grande raffinerie d’Europe et filiale de la Standard Oil. D’autres centres pétroliers furent détruits ou démantelées et transportées en Allemagne. La CFP fut aussitôt considérée par les Britanniques sous contrôle de l’ennemi et ses parts dans l’IPC furent saisies ainsi que celles de Gulbenkian réfugié à Vichy, et ceci jusqu’en 1948. Les Allemands s’emparaient du pétrole roumain.

Le 22 janvier 1941, Hitler rompait le pacte passé en 1939 avec Staline. Son plan prévoyait de réaliser une tenaille se refermant sur le pétrole du Caucase et celui du Moyen-Orient : d’un côté il lançait une offensive vers Rostov et de là vers Stalingrad et ses installations industrielles, et Bakou et son pétrole; de l’autre, il envoyait l’Afrikakorps mené par Rommel en Lybie pour envahir l’Égypte et de là l’Irak – coupant ainsi la Grande Bretagne de son approvisionnement en pétrole – et l’Iran, où les deux offensives devaient se rejoindre. En février 41, ses troupes débarquaient en Lybie pour soutenir les armées italiennes mises en déroute par les Anglais et en deux mois l’Afrikacorps composé de troupes allemandes et italiennes conquérait la Lybie – où il fut retardé quinze jours à Bir Hakeim par la résistance acharnée des forces françaises ralliées à De Gaulle – atteignait l’Égypte. Le manque de renforts et de carburant stoppaient son élan au printemps 42, à 160 km d’Alexandrie, où il se heurtait aux armées anglaises renforcées par des troupes fraîches qui le repoussait jusqu’en Tunisie, avec l’aide en Lybie des troupes commandées par le général gaulliste Leclerc. Il capitula le 13 mai 1943. Fin mars 41, les troupes anglaises débarquées à Bassora stoppaient l’insurrection qui avait éclaté en Irak, marchaient sur Bagdad. Les installations de l’IPC n’avaient pas été détruites. En juin, les troupes anglaises aidées de celles françaises récupéraient la Syrie.

En juin 41, après avoir écrasé la Grèce, les Allemands envahissaient l’URSS, les pays baltes, l’Ukraine. Les nazis voulaient s’emparer du pétrole de la Mer Caspienne. Ce fut l’opération Barbarossa et la terrible bataille de Stalingrad débutée en juillet 42, où la victoire russe en février 43 fut permise par une hécatombe humaine. A l’été 42, les Allemands arrivés dans le Caucase à Bakou trouvèrent les installations détruites par l’armée russe. La pénurie de pétrole précipita ainsi la défaite allemande.

En août 41, pour achever de déjouer le grand plan d’Hitler et de ses généraux, Russes et Anglais envahissaient l’Iran et se rejoignaient à Téhéran. L’Allemagne était devenue le partenaire commercial le plus important du pays juste avant le début de la guerre et 3000 agents s’y trouvaient. Reza Shah s’apprêtait à basculer dans le camps de l’Axe. Il s’agissait de protéger les champs de pétrole d’Iran face à l’avancée des armées allemandes par le Caucase. Contraint d’abdiquer le Shah était déporté en Afrique du Sud où il mourrait un an plus tard. Les Anglais reprenaient en main les installations de l’Anglo Persian Company et la production de pétrole repartait de plus belle.

En raison de l’embargo sur ses approvisionnements en pétrole, le Japon, allié de l’Allemagne, attaqua Pearl Harbour le 7 décembre 1941 entraînant l’entrée en guerre des USA dont la bourgeoisie ne savait plus où donner de la tête tant les affaires étaient bonnes. Les besoins en carburant augmentaient considérablement. Avec l’entrée en guerre des USA, l’Allemagne qui était ravitaillé en pétrole américain et mexicain par la Texaco par le biais des ports neutres d’Espagne et de Suède, voyait se tarir brutalement ses ressources. Les puits roumains lui fournissaient alors le maximum mais étaient insuffisants. l’Europe hitlérienne se couvrait d’usines de carburant synthétique produit à partir du charbon extrait en France, en Belgique et en Allemagne. Les Japonais s’emparaient des gisements de Birmanie et d’Indonésie. Début 42, ils occupaient tout le littoral chinois, isolant totalement la Chine du monde. Les troupes chinoises furent ravitaillées par les avions américains par dessus l’Himalaya avec un coût en carburant énorme.

Les sous-marins allemands firent une chasse sans merci aux tankers de l’Atlantique. En 1939, ils avaient 60 submersibles et 1113 de plus en 1944. La BP perdait plus de la moitié de sa flotte pétrolière. Ce fut à partir de 1943 que le tonnage construit devint supérieur au tonnage coulé grâce aux fantastiques capacités des chantiers navals US. En août 1943, à partir de la Lybie, 177 bombardiers américains pilonnaient les puits roumains, et en 1944 la RAF et l’US Air force achevaient le travail au prix de pertes effroyables : 3000 naviguants et 300 bombardiers perdus. La production des puits roumains chutait des trois quarts et 30% des réserves de carburant du Reich étaient anéanties. Au printemps 1944, en prévision du débarquement en France, des milliers d’avions détruisaient durant deux mois les dépôts de carburant et les lignes de communications de la Wehrmacht en France, tandis que les "résistants" sabotaient les lignes de voies ferrées et plus de 800 ponts et ouvrages d’art. A la fin de la guerre, malgré les bombardements massifs des alliés, les usines de carburant synthétique de l’Allemagne fournissaient encore 57% de l’approvisionnement du pays et 92% de l’essence de l’aviation. La destruction des ressources en carburant de l’Allemagne devint une priorité absolue des alliés : bombardement des usines IG Farben et des installations pétrolières de Roumanie. La chasse allemande resta ainsi clouée au sol.

General Motors continua de fabriquer pour l’Allemagne nazie des camions qui fonctionnaient avec du gasoil sans plomb produit par des usines construites par General Motors, Dupont Nemours et Standard Oil en Allemagne. Et pour cela aucun d’entre eux n’a jamais été condamné9. Dès 1942, le futur président Truman soupçonna les pétroliers de trahison. Pendant la guerre, Exxon fut accusé ouvertement mais la "morale patriotique" fut vite balayée par la "réalité" des affaires et une modeste amende. Le deuxième conflit mondial avec ses dizaines de millions de morts permit un enrichissement incroyable des Compagnies pétrolières et des monopoles en général. Le pétrole d’Abadan ravitaillait les navires militaires anglais et américains et était facturé au prix le plus cher (six fois le prix de production), selon les accords d’Achnacarry. Ce pétrole coûta une fortune aux bourgeoisies alliées contre l’Allemagne, et les gouvernements anglais et américains ne tentèrent pas de faire pression sur les pétroliers qu’ils soient européens ou américains! La guerre fut une formidable affaire! Avant même leur entrée en guerre en janvier 1942, les USA s’engageaient dans une production intensive de matériel militaire; en quelques mois, ils devenaient avec le Canada, "l’arsenal des démocraties". La moitié de l’armement "allié" fut produit par les USA, la standardisation des processus fut appliquée systématiquement dans l’industrie qui convertirent leur production : Ford et Chrysler interrompirent leur fabrication d’automobiles pour l’assemblage d’avions, de chars, d’auto-mitrailleurs; les entreprises du bâtiment construisirent des chantiers navals. Cette accélération de la production relança l’économie américaine et anglaise. La standardisation permit ainsi dans les chantiers navals américains de fabriquer un navire de guerre en 15 semaines en 1942 au lieu de 35 semaines en 1939, et des navires pour ravitailler l’Europe en 45 jours au lieu de 244 jours!

La marée d’engins qui débarquaient le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie dévoraient des quantités énormes d’essence. Des pipe-lines souples en plomb et sous marins amenèrent un flux ininterrompu de carburant à travers la Manche. Des oléoducs d’acier flexible long de 120 km furent dévidés depuis la côte anglaise et 22 pipe-lines relièrent la Grande Bretagne à Cherbourg et Boulogne en France. En territoire reconquis les pipe-lines suivirent jour par jour l’offensive, et s’allongèrent jusqu’en Belgique, Hollande, Allemagne économisant ainsi l’emploi de milliers de camion-citernes. L’Allemagne tentait une contre offensive désespérée dans les Ardennes en décembre 1944 en profitant du brouillard qui clouait les avions ennemis au sol; son objectif était le port belge d’Anvers qui regorgeait d’essence, mais les panzers stoppaient par manque de carburant sur la Meuse à quelques kilomètres d’un énorme dépôt d’essence américain. A l’Est, les divisions blindées soviétiques fonçaient à travers l’Allemagne suivie par une noria de trains de carburant venant des puits russes, d’Iran et même des USA. Berlin capitulait en août 1945. Trois mois plus tard les bombes US sur Hiroschima et Nagasaki sonnaient le glas du Japon et de toute tentative russe de s’approcher de la région, et affirmaient la suprématie économique mondiale du capital yankee!

Le camp impérialiste économiquement le plus puissant sortait vainqueur de cet horrible massacre. Mais le problème ne se posait pas en terme de nations, de barbarie, ou de démocratie bafouée, comme les vainqueurs l’affichaient, mais en terme de lutte de classes. Car c’est bien le prolétariat mondial qui paya le prix le plus cher pour satisfaire les affaires du capital financier et permettre au capitalisme mondial de recommencer un nouveau cycle d’accumulation.
 
 

 

La curée des prédateurs impérialistes et les guerres continuelles dans l’après guerre

Il s’agissait désormais pour les impérialistes en présence de réaliser un nouveau partage du monde en fonction de la force économique et militaire de chacun. La France était évincée, la Grande Bretagne devait passer la main aux USA, et la Russie recevait tout de même une part du gâteau. La "guerre froide" russo-américaine allait bientôt commencer.

Le pétrole devint donc un des enjeux politiques, économiques, géostratégiques de la deuxième partie du XX siècle. La concurrence ne faisait que s’aviver entre les Compagnies pétrolières avec l’arrivée de nouvelles Compagnies. Comme le pétrole du Moyen-Orient coûtait moins cher à extraire que celui américain et par conséquent le profit était supérieur, la région était toujours très convoitée.

Dans tous les pays européens "libérés", l’industrie pétrolière était pratiquement anéantie soit du fait des bombardements, soit du fait des démantèlements opérés par les Allemands. La Royal Dutch Shell réussit à remettre en activité ses installation pétrolières en Indonésie détruites par les Japonais.

L’ordre financier et monétaire mondial fut négocié par les accords de Bretton Woods aux USA en juillet 1944 qui réunit 44 nations mais évidemment la présence des USA, première puissance économique du monde disposant de la plus grande partie des capitaux mondiaux et de l’économie la plus productive, fut fondamentale : le dollar américain devenait, à la place de l’étalon-or, le pivot de l’économie mondiale; le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale étaient créés. Ce système entrera dans une grave crise en 1973. Mais ceci est une autre histoire.

Du 4 au 11 février 1945, les chefs des trois plus grandes puissances victorieuses tenaient à Yalta en Crimée un sommet avec Winston Churchill, Roosevelt, et Staline. Il s’agissait bien du contrôle du monde et de ses sources d’énergie. Avec la guerre qui avait "boosté" l’économie, grâce aux approvisionnements et aux destructions, la croissance de la consommation pétrolière ne pouvait aller qu’en augmentant, en raison de l’industrie de l’automobile, de la motorisation de l’agriculture à grande échelle, de la fabrication de tissus de synthèse et de plastique dont l’emploi modifiait la vie quotidienne (utilisation d’appareils ménagers de toutes sortes). En rentrant de Yalta, le président Roosevelt faisait escale en Arabie Saoudite pour "souder" les liens avec le pays qui possédait le plus de pétrole et où la compagnie pétrolière ARAMCO (Arabian American Oil Company) avait été créée en 1944 avec la Standard Oil of New Jersey et Mobil, c’est-à-dire permettre au capital financier US et aux Compagnies américaines d’être prépondérants, en "échange" d’une protection politique et militaire : s’affirmait ainsi la stratégie mondiale américaine d’acquisition de pétrole avec trois pays, l’Arabie Saoudite, le Vénézuéla, l’Iran.

L’accord de la Ligne Rouge de 1928 qui les obligeait à partager avec les membres de l’ICP (Anglo Persian, CFP, Shell, Gulbenkian) était ainsi remis en cause. La CFP avait avec la guerre perdu 90% de son potentiel pétrolier d’autant plus que les britanniques lui avaient confisqué sa part ainsi que celle de Gulbenkian dans l’ICP durant la guerre. Après toute une série de procès devant les tribunaux internationaux dans lesquels les deux partenaires lésés attaquaient les autres partenaires pour le non respect de l’accord de la Ligne Rouge et la suppression de leurs parts, ils en obtenaient en 1948 la restitution, et Gulbenkian, en homme consensuel qu’il fut toujours, organisait à Lisbonne une réunion avec les autres Compagnies concernées. La CFP et Gulbenkian acceptaient l’abrogation de l’accord de la Ligne Rouge, abandonnaient leurs actions contre des compensations : l’augmentation de la production irakienne avec la construction d’une nouvelle canalisation qui aboutissait au port syrien de Banya. L’ARAMCO et ses 4 Compagnies participaient à la construction d’un énorme pipe-line, le Tap-line (trans arabian pipe-line) qui était le plus grand oléoduc du moment et aussi le projet privé le plus cher du monde : il demanda deux ans – il fut terminé en 1950 – et l’emploi de techniques modernes pour assembler les 1700 km de tubes qui reliaient les gisements saoudiens à Saïda sur la côte du Liban. Cet oléoduc raccourcissait de 5800 km l’acheminement du pétrole saoudien et faisait donc économiser des sommes énormes à l’ARAMCO.

La course aux territoires s’accélérait. L’Azerbaidjian (capitale Bakou) depuis des siècles était le théâtre de luttes entre la Russie, la Perse-Iran, et l’Empire Ottoman-Turquie, et se trouvait sous la coupe russe depuis le début du XIX siècle, les Russes s’appuyant sur la minorité arménienne contre celle azéri turcophone, tandis qu’une partie de l’Azerbaidjian restait iranienne. Les Soviétiques pénétrèrent dans la zone iranienne en 1941, en accord avec le gouvernement britannique dont les troupes occupaient le reste du pays, étant convenu de quitter la région six mois après la fin de la guerre. Tandis que les troupes anglaises quittaient le pays en mars 1946, l’URSS chercha un prétexte pour ne pas tenir son engagement car cette région constituait une place stratégique importante et une zone riche en pétrole. En 1945 les soviétiques appuyaient un mouvement d’indépendance de cette zone. En Iran le premier ministre passait pour russophile et avait pris des ministres communistes dans son cabinet : il opposait donc une faible résistance. Le conseil de sécurité de l’ONU (créée en 1945 pour remplacer la SdN) fut saisi. Ce fut le véritable début de la guerre froide. Le jeune Shah d’Iran, qui avait succédé à son père en 1941, reprit le contrôle de ce territoire avec l’aide militaire des USA et de la Grande Bretagne. Staline qui avait d’autres visées sur l’Europe de l’Est finit par céder. La "guerre froide" était déclarée.

Il n’en demeurait pas moins que le pouvoir de l’Anglo Iranian Oil Company et du gouvernement britannique en Iran suscitait une colère grandissante dans le pays en raison de la spoliation des revenus pétroliers. Les mouvements d’indépendance nationale dans le monde des colonies caractérisèrent en effet tout cet après-guerre.

L’Iran déclencha la première crise politico-financière du pétrole, après avoir tenté en vain de négocier les accords qui la liaient à la Grande Bretagne depuis le début des années 30. L’Anglo-Iranian refusa le fifty-fifty. Le 11 avril 1951 le Dr. Mossadegh, soutenu par un soulèvement populaire et le PC iranien, prenait la tête d’un gouvernement de front national et l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) était nationalisée, une compagnie nationale – National Iranian Oil Company ou NIOC – créée, avec l’accord du Shah, et l’appui du gouvernement américain; en effet les USA cherchaient à supplanter la toute puissante AIOC, dont le gouvernement britannique était le principal actionnaire. L’ambassadeur américain à Téhéran joua les médiateurs. Le gouvernement britannique saisit l’ONU et son conseil de sécurité. Mossadegh s’y déplaça et fut soutenu par l’URSS et les pays du "tiers monde"; les USA préférèrent lâcher la Grande Bretagne. Cette dernière menaça d’envahir l’Iran et massa des troupes à Chypre et en Irak. Elle fit fermer ses raffineries d’Abadan et rapatria ses 3000 techniciens. Les techniciens iraniens inexpérimentés ne purent maintenir les puits en activité et la plupart fermèrent. Les USA refusèrent encore une fois tout appui à leur "frère" anglais, et l’URSS envoya des divisions en Azerbaidjian. Les Britanniques gelèrent toutes les redevances pétrolières non encore versées à l’Iran, instaurèrent alors un blocus sur les exportations pétrolières iraniennes. Toutes les Compagnies pétrolières firent bloc, d’autant qu’il y avait beaucoup de pétrole sur le marché et qu’on pouvait très bien se passer du pétrole iranien. Aucun pétrolier n’osa s’aventurer vers le port pétrolier d’ Abadan, ce qui entraîna une énorme crise économique en Iran. Les Américains en furent gênés car Abadan était alors une base d’approvisionnement des avions en pleine guerre de Corée. Des négociations entre le Foreign Office et Washington eurent lieu. Les USA proposèrent une aide financière à Mossadegh qui refusa, menaçant de se rapprocher des Soviétiques. Il fit appel à l’industriel italien Mattei qui acheta l’essentiel du pétrole de l’Agip à l’Iran, puis recula (des promesses lui furent certainement faites par les diplomates américains). En 1952, l’Iran était au bord du désastre et les puits, faute d’entretien, prenaient feu; il fallait faire venir à prix d’or des spécialistes texans pour les éteindre. Les manifestations se multipliaient encouragées par le Parti communiste iranien Tudeh (créé en 1941, il était en relation étroite avec la Russie stalinienne).

A la demande de la CIA, le Shah révoqua Mossadegh qui avait proclamé l’abolition de la dynastie, et s’enfuit à Rome. En août 1953 un insurrection à l’instigation de l’armée et de la police, infiltrées par la CIA (le nom de code de l’opération était Ajax), éclatait à Téhéran, réclamant le retour du Shah. De nombreuses manifestations furent organisées par les mollahs contre Mossadegh. La bourgeoisie effrayée par les revendications du prolétariat et les grèves, lâchait donc ce dernier et se jetait dans les bras du clergé, et de l’impérialisme yankee. Ce changement de rapport de forces sociales permit ainsi l’intervention des USA. Mossadegh était destitué, le Shah de retour le 24 août l953; la répression fut féroce, 5000 opposants passés par les armes. Moscou se garda bien d’intervenir, le rapport de force international n’étant guère en sa faveur, et freina les ardeurs du parti communiste iranien.

L’Iran étranglé économiquement et privé des revenus pétroliers, abandonné de tous dont la Russie, accepta de signer l’accord pétrolier en avril 1954. Un consortium international présidé par un industriel américain, formé de 8 Compagnies pétrolières dont 5 américaines qui n’avaient encore jamais pu mettre les pieds en Iran, chasse gardée des britanniques, était créé pour réorganiser la remise sur le marché du pétrole iranien avec un accord fifty-fifty tandis que la nationalisation et la NIOC étaient maintenues. Ce consortium groupait l’AIOC (qui devenait la British Petroleum) pour 40% des parts, 5 Majors américaines pour 40% (Standard Oil of New Jersey, Standard Oil of California, Gulf Oil, Texaco, Socony Vacuum), la Royal Dutch Shell pour 14% (principalement contrôlée par les britanniques), la Compagnie Française du Pétrole (CFP) pour 6%, et une dizaine d’autres Compagnies américaines. Exxon fit barrage à l’entrée de l’Agip dans le consortium. Il y eut ainsi deux grands perdants : le capital britannique qui lâchait encore du terrain au profit de la puissance économique la plus forte, et surtout le gouvernement iranien qui fut pour sa part obligé de payer à l’Anglo Iranian des indemnités énormes pendant dix ans pour racheter la propriété des puits.

Le dessous des cartes nous apprend que les Compagnies américaines n’étaient en fait pas demandeuses car le pétrole saoudien et koweitien coulait à flot et suffisamment pour le marché. Ce furent plutôt des considérations politiques du gouvernement américain qui furent ici décisives : il prenait pied en Iran. Les USA remercièrent la docile bourgeoisie iranienne et son Shah en augmentant leur aide financière, et en lui vendant des armes! Le capital financier américain était encore le plus fort! L’Iran, pieds et mains liées au char US, adhéra au pacte américain de Bagdad avec l’Irak (qui s’en retira en 1959), la Turquie, le Pakistan et la Grande Bretagne en 1955, pacte qui protégeait la zone d’influence désormais américaine au Moyen Orient et encerclait l’URSS. Ce fut l’apogée de la puissance des Sept Sœurs.

L’influence américaine au Moyen Orient s’étendait considérablement dans l’après guerre avec la main mise sur l’Arabie Saoudite, l’Irak, l’Iran et Israël. Rappelons que Israël fut fondé en 1948 avec l’aide de tous les impérialistes du moment, dont l’URSS, et dans le but principal d’éviter l’unité des peuples arabes. Quatre guerres israélo-arabes, toutes perdues par les armées arabes, ponctuèrent ce processus : la guerre de 1948 pour la création de l’État israélien, la guerre de 1956 du canal de Suez, la guerre de 1967 dite "des six jours", la guerre de 1973 dite du Kippour qui provoqua le premier "choc" pétrolier. Israël est devenue désormais une forteresse américaine au Moyen Orient avec ses canons tournés vers les pays arabes et l’Iran.

Tandis que le pétrole de l’Arabie Saoudite était dans les mains des Compagnies américaines, les anglais tenaient toujours l’Emirat d’Abou Dabi. Dès 1950 l’Irak Petroleum Company versait un rente annuelle au potentat en place qui se faisait payer en or sonnant et trébuchant, avant même que le pétrole n’eût jailli, ce qui survint en 1958. Un conflit ayant éclaté entre l’Arabie Saoudite et Abou Dabi concernant un oasis frontalier riche en pétrole, l’armée britannique accourut pour protéger les intérêts de ses Compagnies nationales. La CIA obligea les Saoudiens à abandonner le lieu, et l’oasis fut partagé entre les émirats d’Abou Dabi et Oman. L’exploitation pétrolière se développa intensément sur terre et en mer.

En 1956, les USA refusaient à Nasser le prêt qu’il demandait pour construire le barrage d’Assouan, nécessaire à l’irrigation de la vallée du Nil. Nasser acceptait l’aide financière, technique et militaire de l’URSS. Et le 26 juillet 1956, il nationalisait le canal de Suez dont les énormes revenus tombaient jusqu’alors dans les poches des gouvernements français et anglais. En représailles, ces deux derniers montaient avec Israël une opération militaire contre l’Égypte. Le 19 octobre, les troupes israéliennes fonçaient vers le canal de Suez à travers le Sinaï, écrasaient l’armée égyptienne, capturant 6000 prisonniers et un énorme matériel militaire. Le 5 novembre, les parachutistes français sautaient sur Ismaelia, et ceux anglais sur Port Saïd, puis leurs troupes à terre mettaient en déroute l’armée égyptienne et s’emparaient du canal de Suez. L’ONU – et en sous-main les Américains – condamna l’opération, l’URSS menaçait de représailles nucléaires. Les Américains refusaient toute aide, dont celle du pétrole et les sommaient de se retirer, spéculant même sur la monnaie britannique comme arme suprême. En décembre, les trois armées évacuaient l’Égypte! Ce fut une terrible défaite pour les bourgeoisies française et britannique qui durent finalement admettre qu’ils n’était plus du tout les maîtres du monde! Le comité de gestion du Canal de Suez devait désormais compter les représentants du capital financier américain... Nasser évidemment présenta cela comme une victoire écrasante de la "cause arabe", et ferma le Canal de Suez jusqu’en mai 1957 obligeant d’énormes tankers à contourner l’Afrique par Le Cap pour approvisionner depuis le Golfe Persique l’Europe, doublant ainsi les distances. En raison du retard, la France connut un début de pénurie et un début de rationnement du carburant; elle dût acheter du pétrole américain en devises fortes. Le reste du monde ne fut donc pas atteint, les USA et le Vénézuéla répondant à cette crise par une augmentation de leur production.
 
 

 

Nationalisations pétrolières des années 1970 et nouvelles donnes pour le partage de la rente

Sept Compagnies pétrolières privées régnaient en maître sur le monde pétrolier. Elles ne redistribuaient que 20-30% de leurs bénéfices aux pays producteurs. Mais le Vénézuéla, 2ème pays producteur et exportateur mondial de pétrole, en 1948, au terme de grèves très dures, obtint la modification du régime des concessions : ce fut un partage à 50-50.

Dès 1950, les dirigeants américains de l’ARAMCO, pressés par la concurrence de pétroliers américains indépendants et japonais, proposaient à l’Arabie Saoudite le même partage. Mais pas question que leurs bénéfices en fussent amputés. l’État américain accepta que les redevances versées à un gouvernement étranger fussent déductibles de ceux payés aux USA. C’était une aide financière déguisée aux Compagnies pétrolières et ce furent bien évidemment les contribuables américains qui payèrent à l’État la part manquante! Pour ce partage 50-50, l’Iran, le Koweït, les Émirats arabes, l’IPC suivirent.

En 1955, le pétrole jaillissait en Lybie et d’une très bonne qualité (le "light lybien"). Le général gaulliste Leclerc, partisan du rattachement du Fezzan lybien au Sahara français, en quittant la Lybie en 1942 laissa une garnison sur chaque gisement cartographié par Kilian. L’avion avec lequel il inspectait les confins lybiens devait s’écraser en novembre 1947 dans des circonstances demeurées inexpliquées. En 1951, les visées françaises sur la Lybie étaient repoussées : l’ONU et les britanniques installaient Idris al Sanussi sur le trône lybien tout en décrétant l’indépendance du pays. Ce dernier concéda une base militaire au gouvernement américain et des permis de recherches pétrolières aux américains et aux anglais. Le pétrole jaillit en Lybie en 1955 sous le contrôle majoritaire de Esso et des tankers américains qui emportaient le pétrole vers les USA. Les 6 Majors et 8 Compagnies indépendantes se ruaient sur les 47 concessions offertes. La compagnie italienne ENI y était présente depuis 1950. Ce furent les Compagnies américaines qui raflaient la mise et notamment l’Occidental Petroleum de l’américain Richard Hammer. La CFP obtenait quelques miettes. En 1969, après un putsch militaire, Muhammad Khadafi arrivait au pouvoir et nationalisait l’industrie pétrolière se heurtant ainsi directement à l’impérialisme américain et aux Sept Sœurs. Il nationalisa l’industrie pétrolière en 1970 encourant l’embargo de Compagnies pétrolières américaines et devenant l’argentier du terrorisme international.

En France, le général de Gaulle restaurait l’industrie pétrolière quasi anéantie et créait en 1945 le Bureau de Recherches Pétrolières ou BRP, doté d’énormes moyens financiers pour trouver du pétrole dans les colonies françaises; il apparaissait comme un concurrent de la CFP (35% tenu par l’État. Elle deviendra TOTAL en 1985) trop liée aux Compagnies étrangères. En 1941 avait été créée la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine SNPA avec des fonds étatiques et qui sera reprise par le BRP en 1945. Un gisement important de gaz était découvert la même année à Lacq en Aquitaine, où se constituait un important centre chimique. En 1967, la SNPA devenait Elf-Aquitaine qui fusionnait avec Total10 en 2000. Les Compagnies pétrolières américaines venaient aussi en France et en 1954, une filiale d’Exxon, découvrait du pétrole dans les Landes, mais ce succès fut sans lendemain. Dès 1948, le BRP constituait une filiale avec la CFP pour prospecter dans la partie est du Sahara où du pétrole jaillissait à Hassi Messaoud en 1954. La rébellion algérienne en 1954 coïncidait avec les premières découvertes pétrolières! Jouant la carte de l’indépendance, des contacts avaient été rapidement pris entre les Compagnies pétrolières américaines et italiennes, et le FNL. On sait que Mattei aida financièrement le FNL qui recevait aussi de l’argent des pays arabes. En 1956, d’autres gisements étaient découverts, et dès 1957 la France construisait des pipe-lines qui reliaient Hassi Messaoud au port algérien de Bougie, et un autre traversait la Tunisie. Des tankers y faisaient le plein et rejoignaient le port de Marseille. Le FNL durant le conflit avec la France ne sabota jamais les installations pétrolières, ni les pipe-lines, ni les raffineries. Dès 1963, après les accords d’Évian – qui en 1962 reconnurent donc la nationalisation du pétrole algérien – la production en pétrole algérien couvrait les besoins français, bien que sa commercialisation posât des problèmes; en raison du prix de production élevé de ce pétrole, il était plus cher que le brut des pays arabes et il fut donc imposé aux raffineurs français dont la CFP!

De la même façon en Italie l’Agip se trouvait en mauvais état dans l’après guerre. Associée au régime fasciste, les vainqueurs demandèrent à Enrico Mattei, général dans la résistance des forces catholiques combattantes opérant dans le nord durant la guerre, proche de la démocratie chrétienne, de la démanteler. Au lieu de cela, il devait la remettre sur pied. Il y avait peu de pétrole en Italie, mais du gaz dans la Vallée du Pô. La BP confia à l’Agip son réseau de vente, et Mattei commençait l’exploitation du gaz italien, créant de toutes pièces une industrie. La production se développa en posant des gazoducs, des forages et en recourant à toute la technologie la plus sophistiquée. En deux ans, 6000 km de gazoducs couvraient l’Italie du Nord. Et les pires ennemis de Mattei ne furent pas les Compagnies américaines mais les intérêts privés italiens, la société chimique Montecatini, la société d’électricité et de gaz Edison. En 1953, l’Agip devenait l’ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), un holding qui contrôla en Italie toutes les activités nationales et internationales liées au pétrole.

Pour alimenter l’énorme complexe pétrolier dont se dotait l’Italie, Mattei s’attaqua au cartel des grandes Compagnies, et ce fut en Iran qu’eut lieu le premier heurt. Exxon en 1954 avait fait barrage à l’entrée de l’ENI dans le consortium international qui exploitait le pétrole iranien. Mattei se rendit à Téhéran et négocia directement avec le Shah la création d’une compagnie italo-iranienne où pour la première fois un pays producteur participait à la recherche et l’exploitation de son pétrole et recevait 75% des bénéfices! Le heurt entre l’ENI et les Sept Sœurs eut lieu aussi en Europe, en particulier autour des régions pétrochimiques de Bavière qui recevaient le pétrole depuis la Méditerranée. Deux pipe-lines se firent concurrence; partant de Tripoli, l’un de l’ENI arrivait à Gênes, l’autre des Compagnies américaines arrivait à Trieste, et traversaient ensuite l’Italie jusqu’en Bavière. En Afrique l’ENI allait s’installer dans 23 pays et construire cinq raffineries sur le continent noir. Mattei, en pleine guerre froide, traitait en 1960 avec les soviétiques, bravant encore une fois les Sept Sœurs. L’URSS offrait alors du pétrole à un prix très bas et acceptait d’acheter des biens de consommation et des usines clé en main en échange. Mattei dut affronter une opposition avec une cascade de procès intentés contre ce contrat par l’OTAN (North Atlantic Treaty Organisation) organisation politico-militaire créée en 1949 et l’OCDE (Organisation for Economic Cooperation and Developpment) issue du plan Marshall et créée en 1948. Pour neutraliser l’ENI, les services secrets des pays occidentaux organisaient des campagne de délation dans la presse. Mattei pactisa finalement avec Exxon et une rencontre avec John Kennedy fut prévue, mais il mourut dans un accident d’avion en octobre 1962!

En Irak, les manifestations se déchaînaient aussi contre les Compagnies pétrolières, attaquant les installation pétrolières et entraînant une chute de la production. En juillet 58, le roi Fayçal réclamait la révision du 50-50 de 1951. Le 14 juillet 1958, le colonel Kassem, soutenu par les Soviétiques, soulevait l’armée et massacrait la famille royale. L’Irak se retirait du pacte de Bagdad. Bagdad était à feu et à sang. Craignant une contagion, les marines américains débarquaient à Beyrouth au Liban et des troupes anglaises étaient expédiées en Jordanie où des troubles avaient aussi éclaté. Kassem fut un grand bailleur de fond du FNL, et ces fonds venaient de l’IPC à qui Kassem réclamait une augmentation de la production. En février 1960, 90% des gisements concédés à l’IPC étaient nationalisés. Kassem recevait l’assistance de techniciens russes, mais les Majors firent bloc pour boycotter le pétrole irakien. L’Irak sombrait ainsi dans une crise économique catastrophique. En 1963, Kassem était renversé et exécuté. Durant sept ans, les gisements irakiens restèrent inexploités, et l’embargo des Compagnies maintenu!

En 1959, l’URSS inonda le marché de pétrole à bas prix. Il y avait trop de pétrole sur le marché. La Standard Oil of New Jersey, membre de l’ARAMCO, décidait de diminuer de 18 cents le prix affiché alors fixé à deux dollars le baril ce qui appauvrissait les pays producteurs. Le Vénézuéla portait alors à 60% l’impôt que les Compagnies devaient payer pour son pétrole qui devenait ainsi plus cher que celui arabe, et convainquit les pays producteurs de créer un contre pouvoir aux Compagnies pétrolières. Le ministre Tariki du pétrole d’ Arabie Saoudite organisa en septembre 1960 un congrès extraordinaire à Bagdad auquel se joignirent l’Irak, l’Iran, le Koweït, le Vénézuéla. Ces pays producteurs et exportateurs créaient l’OPEP (Organisation des Pays Producteurs et Exportateurs de Pétrole) qui n’était donc rien d’autre qu’un nouveau cartel. D’autres pays la rejoignaient : le Qatar en 1961, la Lybie et l’Indonésie en 1962, puis Abou Dabi, les Émirats arabes unis, l’Algérie, le Nigéria, l’Algérie, l’Équateur (1973), le Gabon (1975). Mais les divisions demeurèrent.

En juin 1967, l’Égypte, la Syrie, la Jordanie attaquaient Israël qui les écrasaient en six jours. Nasser fermait le canal de Suez et l’OPEP décidait l’embargo pour les pays soutenant Israël. L’Irak n’appliquait pas l’embargo et continua à leur vendre du pétrole, de même que l’Iran qui approvisionnait Israël et le Vénézuéla qui augmenta sa production. L’embargo fut un désastre économique pour l’Arabie Saoudite et le Koweït. En octobre 1967, l’embargo était levé.

Mais l’OPEP ne deviendra puissante que dans les années 1970 avec les nationalisations des Compagnies pétrolières. Les évènements qui éclataient en Lybie allaient lui permettre de jouer un rôle prépondérant. En septembre 1970, les jeunes officiers menés par M. Khadafi commençaient par expulser les américains de leur plus grande base militaire en Afrique du Nord, puis ils s’attaquaient aux Sept Sœurs en commençant par la BP. En mai 1970, un accident détruisait le pipe-line provenant d’Arabie Saoudite en méditerranée. La Lybie et l’Algérie en profitèrent pour augmenter leur prix du pétrole et furent suivis par les autres pays producteurs. L’OPEP imposait de taxer les Compagnies à 55%. 23 Compagnies pétrolières se réunissaient au siège de la BP et constituaient un groupe de "défense", obtenant une dispense spéciale du département américain anti-trust. En février 1971, l’Algérie nationalisait à 51% son pétrole et à 100% son gaz et ses oléoducs lésant ainsi les Compagnies françaises et poussant la France dans la production d’énergie à partir du nucléaire. En août, les USA annulaient la conversion du dollar en or ce qui constituaient une dévaluation lésant tous les pays producteurs de pétrole. L’OPEP y répondait en augmentant le prix du brut de 8,5%.

L’Irak rentrait aussi dans la danse. En 1970, Sadam Hussein faisait appel à l’URSS pour l’exploitation de nouveaux gisements irakiens. Une nuée de techniciens russes s’installaient en Irak, y ajoutant une aide militaire soviétique considérable. En juin 1972, l’Irak fermait les vannes du pipe line de Tripoli et nationalisait les installations de l’IPC. James Atkins, conseiller pour le pétrole de Richard Nixon, recommandait alors lors d’un congrès arabe une augmentation énorme du prix du pétrole! Les Compagnies pétrolières anglo-américaines décidaient l’embargo du pétrole irakien. Mais la France par un accord irako-français en 1973 achetait le pétrole irakien "en échange" de vente d’armes, et autres technologies dont celle nucléaire à l’Irak. Après les nationalisations en Algérie, Irak, Lybie, l’Arabie Saoudite forçait l’ARAMCO à lui céder 25% de son capital en 1972, tandis que l’Iran, sous la pression américaine, quittait l’OPEP en échange de nombreuses concessions des Compagnies.

Avec les nationalisations, les pays de l’OPEP pouvaient désormais contrôler leurs réserves, leur production et la commercialisation de leur pétrole. Ils modifiaient le système de partage de la rente, et brisait le système de marché construit et géré par les Majors depuis les années 20, qui avait permis une gestion de la production sur des gisements dispersés dans différents pays, et une entente entre les Compagnies pour le partage du marché et un prix relativement stable. Jusque dans les années 70, les Majors contrôlaient la distribution de 70 à 80% du pétrole brut et des produits pétroliers consommés par les pays occidentaux, en dehors des USA. A partir des années 70, le système devenait bicéphale, les pays de l’OPEP contrôlant production et commercialisation du brut, et les Compagnies pétrolières contrôlant les activités en aval (transport, raffinage, distribution et vente des produits pétroliers). Entre 1973 et 1982, les Majors avaient perdu 50% de leur part du marché du pétrole brut, non seulement en raison des pays de l’OPEP mais aussi des pays non OPEP; la hausse du prix du pétrole avait en effet stimulé l’exploration et la production, pour des coûts bien plus onéreux11 que ceux du Moyen Orient : la Norvège, le Mexique, la Grande Bretagne, l’Égypte, l’Afrique noire et l’Asie exploitaient du pétrole et créaient des sociétés pétrolières. Tous les pays producteurs allaient nationaliser leur production et disposer de leurs techniciens et cadres.

Ainsi la création de l’OPEP et la nationalisation des Compagnies pétrolières dans les pays producteurs entraîna non seulement la multiplication par quatre du prix du pétrole, mais aussi la fin du système des Majors. Cette nouvelle donne eut pour conséquence une restructuration du secteur du raffinage tenus par les Majors, l’expansion des marchés libres comme celui de Rotterdam qui permettait l’augmentation du nombre des intervenants comme les sociétés de négoce (trading) ou de courtage.

C’est ainsi que les Sept Sœurs qui contrôlaient 90% des réserves de pétrole à la fin des années 60 n’en contrôleront plus que 10% en 2010. De plus la capacité de raffinage des Majors diminuait entre 1973 et 1982 de 23,3 à 14 millions de barils par jour au profit du raffinage de quelques pays de l’OPEP.
 
 

 

Crise économique mondiale et intensification des conflits inter-impérialistes

Le premier "choc" pétrolier de 1973 : l’augmentation du prix du pétrole est une nécessité pour le capital financier

En février 1973, le dollar était dévalué pour la deuxième fois de l’année. Les taxes et redevances payées aux pays producteurs étant calculées en dollars, ces derniers se trouvèrent à nouveau lésés. L’OPEP augmentait le prix du brut et imposait un nouveau système d’indexation en fonction de l’inflation mondiale. En trois ans, le brut saoudien augmentait de 60% et le light libyen doublait.

Le 6 octobre 1973, l’Égypte et la Syrie aidés par des conseillers et les armements soviétiques attaquaient Israël : ce fut la guerre du Kippour. Les Israéliens, que les USA approvisionnaient en armement, les repoussaient, franchissaient le canal de Suez. Les pays de l’OPEP réagirent en décrétant un embargo à destination de l’Occident dont les USA, le Canada, la Hollande, le Portugal, et l’Afrique du Sud, considérés comme des alliés d’Israël, et par une augmentation considérable du prix du brut, et plus précisément de la quote-part revenant aux pays producteurs. En fait cette attitude provenait principalement de la décision en 1971 des USA de supprimer la convertibilité en or du dollar, entraînant une forte baisse du dollar, avec la possibilité de le rendre "flottant". Ce fut le premier choc pétrolier (terminologie employée par les médias et définie par une pénurie du pétrole avec une augmentation de son prix); deux autres suivront : en 1979 lors de la guerre Iran-Irak, et en 2008 à cause d’une spéculation. Alors qu’entre 1958 et 1972, quand le prix du pétrole était en baisse, les bénéfices des Seven Sisters étaient multipliés par trois, lors des chocs pétroliers avec des prix qui explosaient leurs bénéfices grimpèrent au zénith!

Ce premier "choc" se caractérisa par une panique, chaque pays cherchant à tirer son épingle du jeu, à constituer des réserves et à négocier séparément avec les pays arabes. Fin octobre, la communauté européenne et le Japon, contre les USA, s’associaient à la résolution 242 de l’ONU condamnant Israël et exigeant les retraits "des" ("des" : version française, ou "de" : version anglaise!) territoires occupés, déjà proposée en 1967. Bien que l’Algérie continuait à livrer du pétrole à la France, celle-ci prenait des mesures draconiennes de restriction, notamment en matière d’éclairage. Elle se lançait ensuite dans un programme massif de construction de centrales nucléaires en se procurant l’uranium au Nigeria et au Kazakhstan. En Italie, la circulation automobile fut réglementée et quasi interdite le dimanche et les jours fériés. La Hollande imposa aussi le rationnement des carburants alors que Rotterdam possédait les plus grandes réserves pétrolières du monde! En fin de compte, il n’y eut à aucun moment une pénurie réelle. Les Compagnies répartirent leurs stocks sur toutes les destinations sans évidement tenir compte de l’embargo de l’OPEP. l’Iran ne suivit pas l’embargo et augmenta sa production. Le prix du baril ne fit que grimper! L’embargo fut finalement levé en mars 1974.

En effet cette augmentation du pétrole convenait fort bien aux Compagnies qui commençaient à exploiter de façon intensive les puits off-shore du Golfe du Mexique (Texas), en Mer du Nord et en Alaska (découverte de pétrole en 1968 par Exxon et BP et construction d’un pipe line de 1280 km sur 5 ans), ce qui demandait d’énormes investissements. Les lois du capital financier menaient le jeu! D’autre part, les États prélevaient aussi des taxes diverses sur chaque baril; en France, l’État prélevait plus de 51% de taxes diverses sur chaque baril de carburant, tandis que les Compagnies en récupéraient 26% et moins de 22% revenait aux pays de l’OPEP. En 2007, les prélèvements de l’État français étaient à 60% sur le super (contre 80% en 1999), 52% sur le gazole et 23,7% sur le fioul domestique. En Grande Bretagne, le gouvernement s’appropriait 30%, les Compagnies pétrolières 40% et 31% allait aux pays producteurs de l’OPEP. Durant ces années 1973-75, le monde capitaliste était en fait confronté à une crise économique mondiale. La consommation de pétrole avait vertigineusement augmenté lors des décennies précédentes, et la crise devait freiner cette consommation, guerre ou pas guerre avec Israël. La récession frappait le monde entier, et les Compagnies pétrolières furent désignées comme fautives en raison de l’augmentation du prix du pétrole, les USA montrés du doigt par la presse occidentale comme le grand coupable, ses importations dépassant de 50% ses besoins. L’ARAMCO s’inclinait devant les exigences du gouvernement saoudien qui réclama au lieu de 25%, 60% du capital de la Compagnies, et tous les États arabes suivirent. Mais les parts du marché du pétrole des pays de l’OPEP passait de 60-65% dans les années 70 à 30-35% dans les années 80 en faveur des pays non OPEP.

Un autre élément important dans ce vaste marché de dupes, était l’existence de marchés de pétrole dits "libres" qui allaient prendre la relève de celui de l’OPEP. Le marché libre de Rotterdam existait depuis les années 30 mais remplissait alors un rôle d’appoint dans la planification des livraisons en produits raffinés des Majors. Avec l’émergence du marché OPEP, ce marché commença à traiter du pétrole brut et dès les années 80 il devint le marché de référence mondial du pétrole brut. Ceci s’expliquait aussi par l’augmentation des intervenants avec les Compagnies nationales de pétrole des pays OPEP, les Compagnies privées et publiques des pays consommateurs, les sociétés de négoce (trading) et de courtage. Il fonctionne comme une véritable bourse de pétrole, où l’on traite 5% des cargaisons disponibles au total. On le nomme le spot-market (marché réalisant des opérations au comptant : les opérations sont réalisées par des opérateurs qui opèrent par téléphone ou par informatique, le règlement des opérations s’effectuant en même temps que l’achat). Toutes les multinationales ont des raffineries à Rotterdam ce qui en fait un baromètre du cours mondial du pétrole qui fournit des renseignements sur les endroits de pénurie ou de surplus, et donc permet la spéculation dès qu’il y a une brusque libération de pétrole qui peut être dirigé vers la zone de pénurie à un prix plus élevé : les acheteurs se l’arrachent et les prix montent. En période de pénurie, les pays producteurs vendent leur pétrole plus cher à ce marché plutôt qu’à leurs clients habituels où le prix du baril est fixé d’avance; de plus certains pays de l’OPEP peuvent écouler du pétrole sur ce marché en dépassant le quota imposé par le cartel.

En 73-74, les prix grimpaient du fait de la panique et de cette spéculation, car il n’y avait pas de vraie pénurie. Les pays faisaient alors cavalier seuls et avaient recours au marché de Rotterdam pour faire des stocks. De 1973 à 81, les marchands indépendants à Rotterdam ou ailleurs vont régner sur le marché pétrolier mondial : on les appelle des brokers ou courtiers et ils peuvent ainsi ravitailler les pays frappés d’embargo comme Israël et l’Afrique du Sud avec des armateurs indépendants qui louent leur tankers (le grec Aristote Onassis était l’un deux depuis 1938 et fut le promoteur des super tankers après guerre, se heurtant aux Compagnies américaines!). Étant donnée la diversité de qualité des bruts, deux vont servir de référence au niveau mondial pour la fixation du prix, car ils sont légers et peu riches en souffre ce qui facilite leur raffinage : le WTI du Texas (pétrole du West Texas intermediate) et le BRENT de la Mer du Nord.

Le marché de Rotterdam est le plus important des marchés "libres", et concerne le pétrole brut et les produits du pétrole. D’autres marchés existent pour le pétrole brut : le marché méditerranéen pour les bruts russe, libyen et iranien; le marché du Golfe du Moyen Orient pour le brut de la République d’Oman et des Émirats Arabes Inis, et peu d’Arabie Saoudite; le marché d’Extrême Orient dont le brut vient principalement du Moyen-Orient; le marché des USA; le marché de la Mer du Nord pour le brut de Norvège et de Grande Bretagne; le marché d’Afrique de l’ouest pour le brut du Nigeria et de l’Angola.

 

Le second choc pétrolier de 1979

1979 est une année charnière où s’affichent des basculements d’alliance politique.

Le gouvernement américain avait mené les accords de Camp David par lesquels l’Égypte en 1978 devenait le premier État arabe à signer un accord de paix avec Israël en lui cédant le Sinaï. Il signifiait ainsi sa main-mise sur ce pays.

La chute de l’allié américain iranien avec l’arrivée des religieux et de Khomeiny, en février 1979, constitue un revers stratégique pour les USA et les arabes sunnites. En 1980, l’Irak de Sadam Hussein, soutenu militairement par les USA et la France, part en guerre contre l’Iran dont les soldats vont repousser l’attaque et pénétrer en Irak. Les combats furent très meurtriers et provoquèrent de nombreux dégâts dont ceux des installations pétrolières. En Irak, la raffinerie géante de Bassora, le terminal de Fao, les installations de Kirkouk et les pipe-lines amenant le pétrole à travers la Syrie et la Turquie à la méditerranée, subissent de terribles bombardements; et du côté iranien, les terminaux del’île de Kharg et de Bendar Khomeiny, et le complexe d’Abadan sont écrasés sous les bombes.

C’est 10% de l’approvisionnement mondial qui vient à manquer sur le marché : on parle du deuxième choc pétrolier avec son cortège de panique et de hausse du prix du pétrole. C’est le sauve qui peut! Chacun veut constituer des stocks et principalement avec le marché libre de Rotterdam. En fait la pénurie ne fut que passagère, car les Compagnies possédaient d’énormes stocks qui prirent ainsi une valeur considérable et furent redistribués à tous les demandeurs, et évidemment aux plus offrants. Ceci provoqua un scandale quand furent connus les profits énormes des Compagnies, d’abord en 1972-74 puis en 1978-80. Dès 1973, les enquêtes se multiplièrent aux USA menées entre autres par des parlementaires comme Ted Kennedy, et les 8 Compagnies les plus grandes furent poursuivies dans le cadre de la loi antitrust, ententes illicites, pots de vin aux pays producteurs, etc... Quelques têtes tombèrent, mais les procès n’aboutirent point. En France, les grandes Compagnies pétrolières furent aussi poursuivies pour refus de vente et entente illicite contre les petites Compagnies, mais des instructions ministérielles permirent que la loi ne fût pas appliquée et les procès restèrent sans suite. En 1983, le scandale des avions "renifleurs" posait à nouveau le problème du pouvoir des Compagnies pétrolières, mais il devint clair qu’elles agissaient aussi pour le "bien" de l’État, c’est-à-dire d’une partie de la bourgeoisie française qui alimentait ainsi ses "caisses noires"12.

L’Italie en 1973 les écoles vinrent à manquer de fuel pour le chauffage alors que était stocké de façon à organiser une fausse pénurie. Il s’avéra que les Compagnies américaines versaient de belles ristournes à certains politiciens italiens principalement ceux de la démocratie chrétienne dont le ministre de l’époque Andreotti, mais aussi du Parti Socialiste. Beau spectacle de cirque, mais à part quelques lampions, tout le monde et Andreotti étaient blanchis! En 1978, la Guardia di Finanza (chargée entre autre des rentrées fiscales du pétrole) était à son tour mise en cause lors d’une enquête ouverte par des juges de Trévise contre les menées frauduleuses de pétroliers, de grossistes de Turin, Venise, Milan. Il s’agissait d’une fraude fiscale énorme mettant en cause de nombreux hauts fonctionnaires dont ceux de la Guardia di Finanza, des hommes politiques de la Démocratie Chrétienne et du Parti Socialiste; on découvrit les liens de ces hommes politiques et hommes d’affaire, services secrets, dans la loge maçonnique P2. Il y eut des morts "étranges" de camionneurs transporteurs de pétrole "illicite", et d’un journaliste trop curieux. En 1979, nouveau scandale politico-financier concernant l’ENI suite à un accord conclu avec l’Arabie Saoudite et d’une ristourne de 7% à un de ses princes, et autres largesses pour des hommes politiques italiens de la Démocratie Chrétienne et du Parti Socialiste, et la loge P2. Le show continuait, mais à ce jour les "coupables" courent toujours!

A l’époque de ce "second choc pétrolier", survint peu après l’invasion de l’Afghanistan en décembre 1979 par les russes alors très influents dans la région auprès des palestiniens, des régimes syrien et irakien (avant 1979); l’État américain ne se fit pourtant guère prier pour aider activement le djihad afghan à lutter contre les soviétiques, créant ainsi l’amorce de la nébuleuse Al Qaida-Ben Laden. Il s’agissait de protéger son fief au Moyen-Orient à n’importe quel prix.

Dès l’hiver 1981, d’énormes excédent pétroliers engorgeaient le marché en raison de la récession mondiale; le Nigéria, le Vénézuéla, la Lybie outre-passaient les quotas de production imposés par l’OPEP et pratiquaient des rabais. Or entre 1980-1982, la consommation pétrolière mondiale diminuait de un quart; l’Europe consommant moins, de même que les USA qui n’importait plus que 30% de son pétrole contre 50% en 1979, mais leur production interne connaissait un boom. En février 1982, l’Iran diminuait le prix de son light sans l’accord de l’OPEP suivi par le Vénézuéla, le Mexique, l’Égypte, le Nigéria; puis par les anglais et les norvégiens pour le brent de Mer du Nord, et la Russie, premier producteur mondial, ayant besoin de se procurer des devises fortes, proposait un prix encore plus bas! Dans le monde entier étaient consommés 60 millions de barils par jour de pétrole, et les capacités de raffinage des pays occidentaux étaient de 80 millions : un tiers de trop par rapport aux besoins. L’arrêt de la production des pays Iran et Irak durant ces années-là n’était donc pas gênante. En 1984 au sein de l’OPEP, le Koweït fournit le chiffre de réserve de 65 millions de barils, mais en 1985 le chiffre augmenta de 50%! En effet, les quotas de production imposés par l’OPEP dépendent des réserves déclarées : plus les réserves sont hautes, plus le droit de produire est grand. Le Koweït, qui vit surtout de la finance, n’avait que faire de ses réserves : il trichait et les autres firent de même.

Depuis les années 1970, il y a eu une diminution progressive de l’utilisation de pétrole sous forme de fuel-oil pour le chauffage. En France cette diminution a été compensée par la multiplication par 4,5 de la production d’énergie nucléaire de 1979 à 1985. L’Europe est désormais en 2011 approvisionnée pour un quart de ses importations en gaz par le géant gazier russe Gazprom. Le gazoduc North Stream qui relie les gisements de Sibérie occidentale à l’Allemagne ont été inaugurés en novembre 2011; un autre gazoduc South Stream se terminant en Italie est prévu.

Cette diminution de la demande s’est donc accompagnée d’une surcapacité de la flotte pétrolière mondiale et des raffineries mondiales dont beaucoup ont été fermées depuis 1982. Les multinationales pétrolières se sont restructurées et diversifiées et Huston est toujours en 2011 la capitale de l’or noir où les Sept Sœurs, Elf Aquitaine, l’AGIP et trente Compagnies pétrolières américaines parmi les plus grosses, y ont un siège avec 400 Compagnies étrangères, 500 entreprises américaines liées au pétrole, 65 banques internationales.
 
 

 

La spirale infernale de la course aux sources d’énergie et aux profits

Les principaux oléoducs et les projets d’oléoducs

En 1971, le président algérien Boumédiène nationalisait son pétrole. Total et Elf allaient se tourner vers le pétrole de la Mer du Nord et du golfe de Guinée. La filiale Total Gabon exploita le pétrole du Gabon en y imposant un dictateur, et Elf partait au Nigéria, Tchad, Congo, Angola, Niger. Au Nigéria, pays du golfe de Guinée riche en gisements off-shore, le plus peuplé des États africains, premier producteur africain de pétrole, les vannes du pétrole furent ouvertes en 1956 par Shell, le pays étant alors sous protectorat anglais. Le conflit du Biafra fut un conflit provoqué par les puissances occidentales qui se disputaient les richesses du pays. En 1967, le Biafra proclamait son indépendance du Nigéria, soutenu par la France et Elf. La guerre fut horrible et provoqua la mort de plus de 2 millions de personnes dont une partie mourut de faim. Actuellement la situation du Nigeria est chaotique et désastreuse en raison d’une pollution chimique abominable; le consortium pétrolier fait la loi avec Shell, la société clé qui en détient 40%, Chevron, ENI et Total (pour 10%). En 2003, le président américain se rendait au Nigeria pour y proposer une aide financière et s’accaparer aussi du pétrole : il s’agit toujours pour l’impérialisme, quel qu’il soit, de diversifier ses approvisionnements et ne pas trop dépendre du Moyen Orient, d’autant que seul l’Océan Atlantique sépare l’Afrique des USA. De la même façon, les USA se réconciliait en 2003 avec la Lybie, faisait lever les sanctions et revenir les Compagnies pétrolières. La Chine s’intéressa de très près à l’Afrique noire dès les années 90. Après avoir investi des capitaux et développé des liens commerciaux au Nigéria, en Angola, en Éthiopie, au Soudan (Darfour), au Tchad où elle aidait une rébellion, la voici au Niger où le pétrole devrait être produit dès 2012 grâce aux entreprises pétrolières chinoises.

Lors des décennies 80 et 90, la part des revenus pétroliers revenant aux États producteurs ne cessa d’augmenter et de nombreuses Compagnies nationales naquirent. Les zones très riches en hydrocarbures se faisaient plus rares, les coûts d’exploration et de production plus élevés. Les rapaces se tournèrent vers les gisements inexploités autour de la Mer Caspienne qui constituent d’importantes réserves de pétrole et de gaz. Avec le démantèlement de l’empire soviétique, les pays qui recouvraient désormais cette région, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan devinrent le centre des convoitises des États impérialistes assoiffés de matières premières indispensables à la survie de leur économie. Les Compagnies pétrolières s’y agitaient comme des chacals et les diplomaties utilisaient tous les moyens parmi les plus perfides et les plus cruels pour parvenir à leurs fins, et se partager les puits et les chemins des oléoducs, négociés âprement également par les pays limitrophes dont la Turquie. En 1989, le "mur" de Berlin s’ouvrait! L’empire russe s’effondrait miné par une grave crise économique. Dès 1987, Gorbatchev avait démarré la "libéralisation" de l’économie russe avec l’aide de capitaux américains de la Banque mondiale et ceux de la Banque européenne, libéralisation qui s’accentuait sous Eltsine dans les années 90 avec une vaste privatisation des entreprises en 92 qui conduisit mi-94 à ce que plus de 60% du PIB provînt du secteur privé, et en 94 une nouvelle vague de privatisations démarrait pour les entreprises de l’énergie, des métaux et des télécommunications. Sur ce terrain de la "libre-concurrence" naissaient évidemment les monopoles banquiers et industriels et les fameux "oligarches" russes. En 2000, Poutine changea son fusil d’épaule, mais sans changer de fusil, en s’en prenant aux "méchants" oligarches devenus responsables de l’aggravation désastreuse des conditions de vie du prolétariat russe, se débarrassant au passage de quelques Compagnies étrangères un peu trop entreprenantes aussi. La rente du pétrole et du gaz russe rejoignit ainsi les coffres du clan de Poutine.

Bakou en Azerbaidjian est devenu le Dubaï ultra moderne de la région et toutes les grandes Compagnies pétrolières y ont pignon sur rue depuis 1994. Les puits off shore financés par les Majors sont bien prometteurs. Mais la Russie soutient l’Arménie voisine contre Bakou. L’ours russe garde ainsi un œil sur le pétrole à portée de fusil de la Mer Caspienne. Sur la rive asiatique de la Mer Caspienne, le Kazakhstan, gros producteur d’uranium et de potasse, dont la capitale Astana est une autre Dubaï, tous les Majors mondiaux du pétrole se bousculent depuis la chute du grand frère russe, et arrosent largement la famille au pouvoir. Kachagan en Mer Caspienne est le plus grand gisement off shore du monde, découvert en 2000 au nord de la Mer Caspienne : un consortium avec 8 Compagnies dont la Shell, Exxon, Total et ENI se partagent les champs où le pétrole est techniquement le plus difficile d’accès de l’histoire de l’or noir avec un risque écologique majeur (en cas d’accident l’émission de gaz sulfuré est mortelle pour les travailleurs et la population proche), un prix des installations qui fait que le pays est endetté pour des décennies, alors que le pétrole n’en a pas encore jailli! Depuis 2005, le pétrole du Kazahstan s’écoule vers la Chine par un gigantesque oléoduc qui relie les gisements khazaks de Atasu à la province chinoise Xinjiang-Ouïghour, province turcophone musulmane aujourd’hui en rébellion contre Pékin. Ce sont ainsi 15% des besoins de la Chine qui arrivent dans les raffineries chinoises. Au Caucase, le jeu de l’énergie est entre les mains des trois impérialistes américain, russe et chinois.

L’histoire de l’Irak durant ces dernières décennies n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du poids du capital financier. En 1988, l’Irak était complètement ruiné matériellement et financièrement après la guerre contre l’Iran et se vit refuser toute aide financière de la part des monarchies pétrolières "amies", en particulier du Koweït. Ce dernier avait de plus profité de la guerre pour augmenter sa production de pétrole de 20% et la période de surplus avait diminué le cours du pétrole de façon catastrophique, d’autant plus catastrophique pour l’Irak ruinée par la guerre. Le Koweït était la chasse gardée de la famille Busch qui avait fait fortune avec sa société pétrolière Zapata Petroleum company exploitant le pétrole off shore texan dans les années 50 et puis du pétrole off shore au Koweït. Le Koweït était ainsi devenu le pays le plus riche de la planète avec une rente financière supérieure à celle du pétrole. Et pourtant l’Irak envahissait le Koweït le 17 janvier 1991 avec l’absolution de l’ambassadrice US en Irak. Il était pourtant bien évident que Sadam Hussein cherchait à faire main basse sur les richesses pétrolières de ce pays (9% des réserves mondiales). A l’initiative des USA, une coalition de pays arabo-occidentaux fournissait plus d’un million d’hommes massés en Arabie Saoudite. Ce fut la première guerre du Golfe destinée à protéger les intérêts des bourgeoisies occidentales. La riposte "internationale" derrière les USA permit de mettre au pas Sadam Hussein, qui ne fut même pas destitué, et de réprimer sa population, embargo compris.

Le 28 janvier 2000, Bush junior – dont les liens avec les pétroliers étaient bien connus – nouvellement élu, convoquait le Conseil de Sécurité au sujet du Moyen-Orient : il voulait travailler pour les Israéliens et leur laisser les mains libres. Il créait en vue d’une dérégulation de l’énergie, une commission sur l’énergie dirigée par son fidèle Dick Cheney – lié lui-aussi au milieu pétrolier – avec des membres du groupe Enron, grand leader mondial de l’énergie du gaz et courtier en électricité qui fit une faillite retentissante en décembre 2001. En 2003 la cour suprême des USA obligeait le groupe à révéler le contenu de ses conclusions : parmi celles-ci se trouvait en effet une carte de l’Irak de mars 2001 avec une zone située près de la frontière avec l’Arabie Saoudite, soit un tiers du pays, divisée en 8 lots d’exploitation pétrolière. On peut penser que l’Irak était envisagée comme source pétrolière de réserve par rapport à celle déclinantes de leur allié saoudien. Évidemment il s’agissait bien de mettre la main sur le pétrole irakien au profit des Compagnies américaines!

Des documents révélés par le journal britannique The Independent du 19 avril 2011 mettent à jour les desseins "secrets" du gouvernement de Tony Blair qui l’ont conduit à l’intervention militaire en Irak en 2003. Shell et la BP ont rencontré au moins à cinq reprises des responsables du gouvernement pour s’assurer du partage du pétrole irakien13.

Et le 20 mars 2003, ça recommençait, au prétexte de la présence d’armes chimiques en Irak (qui ne furent jamais retrouvées). Cette fois-ci les anglo-américains se débarrassaient de Sadam Hussein, sécurisaient en priorité le ministère du pétrole à Bagdad et les zones d’exploitation! La suite ne fut qu’une triste série chaotique d’attentats, de guerres civiles, religieuse voire clanique. La situation de la population devint de plus en plus intenable. A Bassora, on survivait sans eau potable et avec une électricité rare. Les troupes américaines se retranchaient dans des zones forteresses et le nouveau président américain Obama promit qu’elles quitteraient définitivement le territoire irakien fin 2011.


Les champs pétroliers furent mis progressivement aux enchères par un gouvernement irakien plus ou moins légitime : plus de 150 Compagnies américaines, chinoises, russes, etc. s’y sont pressées, mais dès 2009 les plus gros contrats étaient attribués à Exxon, Shell et Mobil. En novembre 2011, la production de l’Irak a atteint plus de 2,7 millions de barils par jour. Les contrats de 20 ans signés suite à l’invasion constituent les plus importantes de l’histoire pétrolière et couvrent la moitié des réserves irakiennes. En 2006, le rapport Baker14 sur l’Irak préconisait la privatisation totale de la compagnie pétrolière irakienne, son accès libre et protégé par les forces armées US aux Compagnies pétrolières privées US obtenant ce qu’on leur refusait avant la guerre : l’accès au pétrole irakien en sous-sol. Ce rapport recommandait que le gouvernement US suspende tout soutien militaire, économique, politique au gouvernement irakien si ces recommandations n’étaient pas suivies.

Irak: gisements et exploitation de pétrole et de gaz




Les variations du prix du pétrole ne sont pas uniquement dues à la spéculation, mais aussi à la rente et aux crises de surproduction industrielle

Le prix du pétrole semble plus difficile à contrôler depuis 1970-73, mais il va osciller entre un "prix plancher" et un prix plafond. Si l’on suit la courbe des prix du pétrole en dollars courants ou en dollars constants15, on note que le prix moyen du pétrole brut de 1900 à 1970 est stable. A partir de 1973, les fluctuations sont de plus grande ampleur. Ce prix connaît deux explosions en 1973-1974 et 1979-1980, un effondrement en 1986, une stagnation en 1975-1978, une érosion en 1982-1985, et une volatilité à partir de 1987 mais une augmentation régulière depuis 1999 avec un pic vertigineux et éphémère en 2008. Cependant depuis 1973, les prix ne sont jamais descendus en dessous de 14-15 en moyenne annuelle et en dollars courants, et de 18-20 en dollars constants (référence 1991). Sachant que le coût d’un baril de pétrole extrait en 1978 aux USA est 69 fois plus élevé que celui de l’Arabie Saoudite (0,13 dollar par baril contre 8,06 aux USA), et sachant qu’un pétrole à coût faible ne tarderait pas à expulser du marché un pétrole à coût élevé, c’est-à-dire l’arrêt complet de la production pétrolière aux USA, le prix plancher constitue donc pour l’impérialisme dominant américain, le prix de sécurité. Évidemment les USA n’excluent pas le recours à la force militaire pour protéger en dernier ressort la sécurité de leurs approvisionnements pétroliers à un "prix raisonnable"! En 1986, la guerre des prix a failli percer le fameux "prix plancher" et le vice président américain, G. Busch, se précipitait en Arabie Saoudite pour que le prix repasse le plancher; ce qui fut fait!

Le hic vient de pays de l’OPEP (il compte 13 pays) soit ayant des réserves modestes, soit ayant des besoins financiers importants (cela fut le cas pour l’Iran et l’Irak après la guerre de 1980) qui cherchent à hausser au maximum le prix du pétrole. L’Arabie Saoudite détenant 40% des réserves de l’OPEP tient la clé de la situation et est pieds et mains liés aux USA qui lui fournissent une protection et une aide militaire.
 
 

Oil Price

Voici l’historique des prix du pétrole de 1861 à 2007 en dollars constants 2010 (marron) ou courants (bleu). Le prix du baril de Brent a atteint en mai 2008 la moyenne de 122,80 dollars.(source BP Statistical Review, 2010). On voit que l’augmentation de 2008 appelée "troisième choc pétrolier" apparaît en fait aussi en 1979, et en 1864! On peut mettre les deux courbes dans des tableaux différents, ci-dessous :

Prix du Pétrole en dollars courant
en dollars courants 2010

Et voici la courbe si on s’en tient au prix du baril en dollars constants depuis 1861, c’est-à-dire qui tient compte de l’inflation, donc de l’indice des prix (Source : BP Statistical Review, 2010) :

Prix du pétrole en dollars constant

Et si l’on rapporte le prix au pouvoir d’achat, pour la France, on peut voir comment a évolué la facture énergétique de la France (qui se compose à 80% de pétrole), pour une consommation de pétrole qui en ordre de grandeur est restée la même (elle était de 120 millions de tonnes par an en 1979, est redescendue à 85 en 1985 puis est remontée à 95 en 2000 avant de descendre un peu à nouveau) : exprimée en euros courants, elle est aujourd’hui bien plus élevée qu’en 1979; exprimée en euros constants elle était en 2008 à peu près au niveau de 1979. Mais rapportée au PIB elle était en 2008 moitié moins élevée qu’en 1980. En fait, rapportée au PIB, c’est de 1986 à 2003 que la facture énergétique en France a été la plus basse de la période, encore plus basse qu’en 1970... et en 2008 elle était de 40% inférieure à ce qu’elle a été en 1979.

Evolution du prix du baril ramené au PIB par personne pour la France

Evolution du prix du baril ramené au PIB par personne pour la France (les deux en dollars). Depuis 1950, le pic historique de la valeur réelle du pétrole a été en 1979, et en 2008 ce pic n’a pas été dépassé ni même égalé : en 2008, pour un français, le pétrole valait encore 25% de moins en "prix réel" que ce qu’il avait atteint en 1979. Et en 1986 le "vrai prix" était revenu aux valeurs très basses qui étaient celles d’avant le premier choc. Source : BP Statistical Review, 2010, et OCDE, 2009.
 
 

Evolution de la facture énergétique de la France depuis 1970

Evolution de la facture énergétique de la France depuis 1970, exprimée en diverses unités. Source Chiffres clés de l’énergie pour 2009, Service de l’Observation et des Statistiques (Commissariat Général au Développement Durable), 2010.


 

 

La situation des sources énergétiques pétrolifères et la course à l’énergie

Le pétrole est une huile emprisonnée dans des gisements sur terre (les États-Unis, le Canada, la Russie, le Moyen-Orient, le Vénézuéla, etc...) et sous la mer (Mer Caspienne, Golfe du Mexique16, Mer du Nord, Golfe de Guinée, côtes du Brésil). Malgré une diminution de sa consommation liée aux mesures d’économie d’énergie et à la crise, le monde brûle en 1985 prés de trois milliards de tonnes de produits pétroliers dont huit Compagnies fournissent plus de la moitié. Huit des dix Compagnies industrielles les plus riches du globe sont des Compagnies pétrolières et quatre sont américaines. L’industrie du pétrole (carburant, plastic, tissus synthétiques, etc...) est désormais la première industrie du monde.

Les principaux importateurs de pétrole pour la période 2003-2007 (étude CNUCED, ONU) étaient les USA pour 23,5% des importations mondiales, l’Europe de l’Ouest pour 26,8%, le Japon pour 9,6%, comme le montre le tableau ci-dessus. La majeure partie des échanges a pour origine le Moyen Orient et pour destination l’Europe, l’Amérique du Nord, et dans une moindre mesure le Japon. L’Afrique exporte en grande partie vers les USA et l’Europe, la Russie vers l’Europe de l’Est. La production de la Mer du Nord est destinée à l’Europe.

World imports of crude oil by country, 2003–2007

Source : Secrétariat de la CNUCED (ONU) d’après les données de l’OPEP, World imports of crude oil by country, 2003–2007 (1,000 b/d).

Selon une étude publiée par la Documentation Française en janvier 2011, les principaux pays producteurs de pétrole, sur plus de 90 existants, en 2010 sont au premier rang la Russie (12,9% de la production mondiale), puis l’Arabie Saoudite (12%) – sachant que les pays du Golfe Persique représentent ensemble la production la plus importante – les USA (8,5%), l’Iran (5,3%), et pour 3 à 5% chacun, le Vénézuéla, la Chine, le Mexique, la Norvège, l’Irak, le Nigeria, le Brésil, et le Royaume Uni. L’offre est pratiquement stable depuis des années et tourne autour de 85-87 millions de barils par jour.

Les réserves (quantités exploitables à un moment donné) sont estimées en 2009 à plus de 60% au Moyen Orient (19,8% en Arabie Saoudite, 8,6% en Irak, 7,3% aux Émirats arabes unis, 7,6% au Koweït, 10,3% en Iran), puis viennent le Vénézuéla (12,9%), la Russie (5,6%), la Lybie (3,3%), le Kazakhstan (3%), le Nigeria (2,8%), le Canada (2,5%), les USA (2,1%) et moins de 2% pour le reste (Niger, Algérie, etc). La consommation en pétrole a été multipliée par 6 entre 1950 et 1973, mais entre 1973 et 2002 seulement par 1,25. La part du pétrole, du charbon et du gaz, dans la consommation énergétique totale, s’est modifiée au cours des décennies : en 1950 elle était dans l’ordre : 27%, 62% et 10%; en 1970 elle passait à : 48%, 31% et 18%; en 2020, les prévisions sont respectivement de 40%, 24% et 26%. Sans surprise la part du charbon a énormément diminué, pour être remplacé par le pétrole et le gaz.

Les principaux consommateurs de pétrole en 2000

Les principaux consommateurs sont en 2009 par ordre décroissant les USA (21,7%), la Chine (10,4%), le Japon (5,1%), l’Inde (3,8%), la Russie (3,2%), l’Arabie Saoudite (3,1%), l’Allemagne (2,9%), le Brésil (2,7%). Le gaz et le nucléaire se sont substitués au pétrole surtout en France et au Japon pour la production d’électricité. Et dans les pays industrialisés, 54% de la consommation du pétrole est due aux transports, ce qui cemprend  la voiture individuelle. La Chine d’ici 2030 pourrait consommer 20% du pétrole mondial contre 5% en 2002.

Voici la courbe de la consommation mondiale de pétrole exprimé en gigabarrels (milliards de barils) annuels de 1965 à 2003 (deux baisses en 1974 et 1980 dues à des périodes de récession) fournie par BP, sachant qu’en 2010 la courbe continue de monter :
 
 

Consommation mondiale

En 2010, la consommation mondiale de pétrole atteint le record de 87,4 millions de barils par jour avec 52,7% pour les pays de l’OCDE et 47,4% pour les pays non OCDE. L’augmentation par rapport aux années précédentes concerne pour 48% les USA, Brésil, Russie, Moyen-Orient, pour 30% la Chine (qui utilise plus de 10% du pétrole mondial). En 2010, le pétrole demeure la source principale d’énergie primaire dans le monde, mais cette utilisation a diminué à 37%, ce qui a fait diminuer la production pétrolière mondiale de 2,1% (80,3 millions de barils par jour en 2009).

Voyons maintenant quelques chiffres pour l’énergie non seulement pétrolière. En 2010, la consommation d’énergie mondiale a progressé de 5,5% après le déclin de 1% en 2009. Les pays émergents contribuent pour 2/3 à cette augmentation, la Chine représentant à elle-seule le quart de la croissance énergétique en 2010. Dans le G20 (les pays du G20 représentent 85% du commerce mondiale, les 2/3 de la population mondiale), la consommation énergétique a augmenté surtout pour la Chine, l’Inde, le Brésil, et la Russie qui représentent 44% de la consommation du G20 : 25% pour la Chine, 22% pour les USA, 16% pour l’Union Européenne, 7% pour la Russie, 7% pour l’Inde, 5% pour le Japon, 3% pour le Brésil. Les nouveaux pays industriels comme l’Inde et la Chine ont une consommation par habitant beaucoup plus faible que celle des Européens et des USA.

La consommation énergétique mondiale était selon l’Agence Internationale de l’Énergie de 8,2 milliards de tep17 en 2007 (contre 4,7 en 1973), pour une production énergétique mondiale (énergie primaire) de 12 milliards de tep. 80,4% de cette production provenait de la combustion d’énergie fossile (pétrole, charbon, gaz), le reste du nucléaire. Selon BP Statistical Review of World Energy 2009, la part dans la production énergétique mondiale commercialisée en 2008 (11402 Mtep) était de 34% pour le pétrole, 24% de gaz naturel, 29% de charbon, 5% de nucléaire, 6% hydraulique, 1% éolien, 0,04% solaire photo voltaïque. Le pétrole demeure donc la source principale d’énergie mais le charbon (les principaux producteurs étant les USA et la Chine) et le gaz restent deux énergies tout aussi fondamentales qui expliquent aussi les conflits actuels et futurs. L’exploration du gaz obtenu par fracturation hydraulique, source d’énorme pollution des nappes phréatiques, mais de faible coût, se développe en Amérique du Nord où Total18 a investi dans ce projet, et dans le reste du monde par le biais de sociétés américaines qui détiennent les brevets. Quant aux énergies produites par le vent et le soleil, ce sera pour un monde meilleur, c’est-à-dire sans classe et sans capitalisme! Les utilisations principales de l’énergie sont selon l’AIE en 2006 pour 27% les transports, 28% l’industrie, 24% le résidentiel, 2% l’agriculture!

Quelles sont en fait l’état réel des réserves en pétrole? Les informations proviennent évidemment des Compagnies pétrolières ou des pays producteurs. En 1986, les dirigeants arabes du cartel de l’OPEP décidaient, par un simple jeu d’écriture, d’augmenter de 65% le montant de leurs réserves pétrolières, 300 milliards de barils supplémentaires, alors qu’il n’y avait pas eu de découvertes notables depuis les années 60. L’annuaire BP, qui fait office de bible dans le milieu pétrolier, intronisa ces nouveaux chiffres sans broncher. Les chiffres des réserves fourni serait donc sujet à caution! Or comme la consommation en énergie ne fait qu’augmenter, il faut donc estimer les réserves et découvrir continuellement de nouveaux gisements. A ce jour, pour 6 barils consommés par jour, un seul est découvert : la terre ayant été passé au peigne fin, les plus grands champs pétrolifères ont été découverts; seuls de petits gisements sont désormais accessibles, et l’exploration de l’Artique vers lequel se tournent désormais les prédateurs capitalistes ne pourra pas assouvir leur voracité. Selon les géologues américains, qui revoient à la baisse les chiffres fournis par l’OPEP, il ne resterait pour l’Arabie Saoudite – qui est le plus gros exportateur mondial de pétrole – que 50 à 60 milliards de barils, alors que la consommation annuelle mondiale est de 30 milliards de barils ou 85 millions de barils par jour! 250 champs pétrolifères produisent entre 80 et 85% de ces 85 millions, mais pour beaucoup d’entre eux, il semble très difficile d’obtenir des données fiables sur l’état de leurs réserves.

L’Agence Internationale de l’Énergie AIE, qui regroupe les principaux consommateurs, et qui est sous influence américaine, rapportait en 2009 que la situation était très préoccupante et qu’il faudrait trouver quatre nouvelles Arabie Saoudite pour répondre aux besoins mondiaux! La consommation en pétrole a diminué mais pas celle en énergie : l’arrivée de gros consommateurs comme la Chine et l’Inde fait exploser la demande. D’autres sources énergétiques sont utilisées, mais le pétrole demeure une matière première fondamentale intervenant dans la fabrication de cent mille dérivés, des tissus synthétiques aux puces informatiques. Les quatre grands producteurs de Pétrole sont la Russie, l’Arabie Saoudite, l’Iran et le Vénézuéla, et le pétrole est souvent utilisé comme une arme par ces pays. Les forages utilisant une technique sophistiquée avec des profondeurs de 12 km fait monter les coûts de production à un niveau égal à celui de 1859 et des forages du Colonel Drake à 20 m! Les investissements des grands groupes pétroliers dans la prospection s’avère de moins en moins rentable. L’OPEP est désormais un cartel divisé entre les pays – l’Arabie Saoudite, le Koweït, les Émirats arabes – qui sont liés aux besoins de l’impérialisme américain (par exemple : ils ont augmenté leur production de pétrole pour empêcher une hausse des prix du pétrole lors du conflit lybien de 2011) et les "faucons", l’Iran et le Vénézuéla, liés à aux impérialistes russe et chinois. La crainte d’une récession mondiale prochaine, et par conséquent d’une diminution de la consommation de pétrole, rend l’avenir très incertain...

L’unique solution serait évidemment de réduire la consommation, la production et donc la course au profit, ce qui est impossible dans le mode de production capitaliste.

En 2011, après des restructurations et des concentrations incessantes, et sans compter sur les accords secrets, les cinq grandes Compagnies – qui sont en fait des multinationales aux activités très diverses (banques, services, transport,etc) – sont l’Exxon Mobil Corporation (société américaine pétrolière et gazière dont le siège est près de Dallas et qui descend de la Standard Oil de Rockfeller; elle possède 45 raffineries dans 25 pays, 42 000 stations de service dans 100 pays avec Exxon, Esso, Mobil), la Chevron (compagnie pétrolière et gazière basée en Californie et présente dans 180 pays, fusionnée avec Texaco en 2005, et Unocal), la Total (compagnie française issue de la fusion de Total, Fina et Elf, et qui en 2011 a acquis du géant gazier français GDF Suez en Mer du Nord britannique des participations dans des champs d’hydrocarbures, à la barbe d’ENI, d’Exxon Mobil et Chevron également présents), la Shell (anglo-hollandaise) et la BP (dont le siège est à Londres et qui provient de l’Anglo-Persian Oil Company devenue la British Petroleum en 1954; elle participe pour 50% depuis 2004 à une compagnie pétrolière russe, la TNK-BP qui prospecte dans l’Artique, et a investi en 2011 au Brésil!). Les Majors qui sont donc devenues des multinationales dominent le système économique mondial : elles se retrouvent aujourd’hui en 2010 (cf Wikipédia Fortune Global 500) dans les entreprises mondiales ayant le plus gros chiffre d’affaire : Shell en 2ème position derrière la grande distribution américaine Wal-Mart, Exxon en 3ème position, BP en 4ème, la chinoise SINOPEC (exploite du pétrole au Gabon et au Nigéria en 2011) en 5ème, China National Petroleum en 6ème, Chevron en 10 ème, Total en 11ème, mais quant on passe aux bénéfices réalisés, l’ordre change : Exxon en premier, puis Shell, Chevron en 3ème, Wal-mart en 4ème, China Petroleum Corporation en 5ème, Total en 6ème19!

Et puis avec les monopoles qui se partagent le monde, il y a surtout les grandes puissances anciennes et nouvelles qui depuis 1900, date du partage terminé du monde entre les nations les plus puissantes économiquement, se repartagent les territoires comme sur un jeu d’échecs. Repartons à la source vivifiante de Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (chapitre VI : Le partage du monde entre les grandes puissances : «Plus le capitalisme est développé, plus le manque de matières premières se fait sentir, plus la concurrence et la recherche des sources de matières premières dans le monde entier sont acharnées, et plus est brutale la lutte pour la possession des colonies». Nous pouvons remplacer le mot colonie par semi-colonies, tant les pays "indépendants" ne le sont que pour les imbéciles! Rien à ajouter. Tout est dit.

Notons au passage que le bouclier américain construit en 1955 contre la Russie avec le pacte de Bagdad conclu sous l’égide des USA incluant l’ l’Irak, l’Afganistan, le Pakistan est aujourd’hui en 2011 désormais brisé : le Liban, l’Iran (troisième producteur mondial de pétrole) ne sont plus dans le camp américain; l’Irak, l’ennemi historique de l’Iran, bien que surveillée de près par les bases US, est désormais très proche de l’Iran chiite; la situation actuelle de la Syrie rend le problème encore plus explosif : la décision d’intervention internationale contre les "méfaits" du régime syrien rencontre l’opposition de la Russie – qui a déjà signé avec Assad le contrat pour la construction d’une base de sous marins nucléaires sur sa côte méditerranéenne – de la Chine, et aussi du Brésil et de l’Inde.

Henri Kissinger écrivait en juin 2005 : «La demande et la compétition pour l’accès à l’énergie pourrait devenir source de vie et de mort pour beaucoup de sociétés». La Russie et les USA, qui ont sur leur territoire de bonnes réserves énergétiques, surveillent militairement non seulement les zones de production d’énergie mais aussi les routes d’approvisionnement du monde occidental en pétrole, avec la menace à peine voilée que le robinet pourrait être coupé pour les récalcitrants de tout type. A bon entendeur, salut! On y est! Tandis que les Russes contrôlent militairement les territoires de la Mer Caspienne, les USA ont installé au Moyen Orient, qui possède plus de 60% des réserves mondiales, un nombre important de bases militaires sur terre et sur mer, dont le nombre croît avec les conflits incessants. L’impérialisme US a la marine militaire la plus importante, et pour le moment domine donc mers et océans. En 2006, un conflit féroce sur le gaz opposa la Russie à la Géorgie et à l’Ukraine. Aujourd’hui le capitalisme américain, après avoir soutenu tous les régimes les plus odieux, concouru à l’émergence du terrorisme islamique – Al-Qaida et autres – bombardé terres et populations, affirment vouloir changer de stratégie et œuvrer à la démocratie au Moyen-Orient, et du Maghreb, en pleine effervescence. Ceci est une ultime pirouette pour masquer le but cynique de réaliser, au milieu des guerres, un grand supermarché pour leurs besoins stratégiques et énergétiques derrière la marionnette "démocratie". On change les paroles et l’air, mais la chanson est toujours la même! L’Iran est de nouveau mise à l’index par la "communauté" des pays occidentaux, en raison de sa volonté de détenir l’arme nucléaire. L’Europe sous la pression des USA le menace de sanctions, c’est-à-dire de ne plus acheter son pétrole ni de ne lui vendre d’essence. Et la surenchère continue avec la menace de l’Iran de fermer le détroit d’Ormuz au nez de l’armada yankee; en effet par ce détroit transitent les supertankers transportant le sixième de la production de pétrole mondiale. L’impérialisme américain veille par conséquent sur cette région, prêt à lâcher ses molosses.

Les autres puissances impérialistes ne sont pas en reste : le dragon chinois a désormais son mot à dire, et la Russie avec son potentiel gazier et pétrolier s’avance hardiment sur l’Europe. Gazprom constitue désormais une multinationale qui a rejoint la cour des Grands. La Chine noue des alliances avec la Russie, le Vénézuéla et les pays africains pour ses besoins dévorants en énergie, sans parler du fait qu’elle cherche elle aussi à arracher le meilleur morceau du gâteau par le biais de ses Compagnies pétrolières, de ses puissantes banques, qui prêtent au monde entier, et de ses participations souterraines aux conflits qui éclatent régulièrement dans ces zones : la bête capitaliste en pleine expansion est vorace et se heurte partout aux autres impérialistes que ce soit en Indonésie où la Chine étend de plus en plus ses tentacules, qu’au Moyen-orient et en Afrique Noire. Le Niger devient un de ses bastions pétroliers, et il ne lui reste plus qu’à s’emparer de l’uranium contrôlé par une société française et indispensable à l’industrie nucléaire française. On comprend l’importance que constitue aujourd’hui la maîtrise du voisin libyen à peine libéré de son dictateur!

La Chine pourrait très bien devenir la première puissance économique du monde et a besoin de beaucoup d’énergie. Les deux plus grands consommateurs de pétrole au monde, les USA et la Chine, se livrent une guerre sans merci dans leur course à l’énergie. La Chine ne veut pas être dépendante du Golfe Persique tenu militairement par les USA. 70% de ses importations de pétrole passent par le détroit de Malacca entre la Malaisie et l’Indonésie, et la marine américaine est présente aussi ici. Pékin renforce donc ses capacités navales, et utilise son capital financier comme l’ont fait avant lui les impérialismes plus vieux, pour déstabiliser à son avantage les pouvoirs locaux. La spirale est infernale!

Le pillage systématique des ressources planétaires a créé au Moyen Orient – avec l’aide militaire et financière des divers impérialistes qui se livrent une bataille sournoise entre eux – le lit d’un renouveau de l’islam et du terrorisme islamique, autre moyen d’oppression utilisé par la bourgeoisie régionale et internationale sur les masses désorientées. Mais les attentats perpétrés par le terrorisme islamiste contre l’Occident, dont le monstrueux 11 septembre 2001 à New York est un bien triste emblème, montrent par le cortège de sanctions qui les ont suivis, qu’ils sont également dirigés contre les travailleurs occidentaux.

La guerre en Afghanistan n’est qu’un épisode parmi tant d’autres, anciens comme celles d’Irak, ou à venir, de ces combats entre impérialistes pour arracher des prérogatives militaires ou économiques. La guerre anglo-américaine contre l’Iran, derrière lequel se cachent à peine la Russie et la Chine, se profile déjà en 2012. Les grandes puissances mondiales, les USA, la Chine, la Russie s’affrontent non seulement au niveau économique, mais politique et militaire. Où allons-nous si ce n’est vers un troisième conflit mondial pour détruire la surproduction et opérer un nouveau partage du monde?
 
 

 

Une seule alternative : la révolution

Répétons ici une nouvelle fois le passage de Volcan de la production :
     «Ne pouvant pas arrêter le rythme infernal de l’accumulation, cette humanité, parasitaire d’elle-même, brûle et détruit les superprofits et les super-valeurs en un cercle de folie, et rend toujours plus incommodes et insensées ses conditions d’existence.
     «L’accumulation qui l’a rendue savante et puissante, la rend maintenant tourmentée et abrutie, et cela durera tant que ne sera pas renversé dialectiquement le rapport et la fonction historique qu’elle a eus».
Le prolétariat n’a rien à espérer de cette lutte infernale, de cette consommation à outrance d’énergie qui détruit le monde des vivants, de cette spirale désespérée et incontrôlable dans laquelle s’est jetée le système capitaliste et ses mercenaires, sinon des massacres fratricides, des destructions, de la misère, encore plus de souffrances, et des guerres inter-impérialistes effroyables! Le capitalisme a désormais fait le tour du monde; la socialisation de la production, fondement de la société communiste, est accomplie depuis plus d’un siècle mais encore étouffée par la pourriture de l’impérialisme; l’opposition Orient-Occident, la question coloniale et la question nationale n’ont plus de raison d’être pour les travailleurs et les masses déshéritées. Les affres de la crise économique mondiale qui s’annoncent à l’aube de 2012 sabreront les bases de l’opportunisme de la classe salariée et des partis qui la représentent. Seule une lutte radicale du prolétariat international contre la bourgeoisie internationale est à l’ordre du jour pour passer à un autre mode de production. Que renaissent dans tous les pays les organisations de classe unies derrière leur parti communiste international pour affronter enfin et mettre à bas le vampire capitaliste et ses sbires, telle est l’unique issue pour la survie de l’humanité.
 
 
 

1 Le Moyen-Orient ou Middle East est une définition du monde anglo-saxon recouvrant une zone allant de l’Égypte à l’Afghanistan, avant le far East ou Extrême Orient. Le Proche Orient est une définition venant de la tradition géographique française du XIX siècle correspondant à sa zone d’influence. Le Moyen-Orient comprend des peuples de diverses origines ethniques : arabes, perses, turcs, kurdes...

2 Il s’agit d’une banque fondée en 1870 à Berlin pour aider les grandes entreprises dont Siemens.

3 Il faut dire qu’aujourd’hui les quatre cavaliers du système bancaire américain (Bank of America, JP Morgan Chase, City group and Well Fargo) possèdent les quatre Compagnies pétrolières américaines (Exxon Mobil, Shell, Chevron Texaco, BP Amoco) en tandem avec la Deutsche Bank, la BNP, Barclays et autres pontes. Mais leur monopole ne s’arrête pas aux champs pétroliers. Les 4 cavaliers de la Banque sont parmi les dix actionnaires majeurs de pratiquement toutes les entreprises figurant dans le ghotta du Fortune 500. Et les actionnaires de ces banques se retrouvent aussi dans les Compagnies pétrolières.

4 Mantachev, représentant du grand capital arménien, avait pratiquement le monopole du pétrole de Bakou de 1850 à 1872.

5 Ancienne unité de longueur russe qui équivaut à 1066,8 m.

6 Nous avons déjà défini plus haut avec Lénine la structure de l’impérialisme dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il écrit ainsi dans le chapitre 1 : «Cette transformation de la concurrence en un monopole est un des phénomènes les plus importants – sinon le plus important – de l’économie du capitalisme moderne». Ainsi il ne concernait pas seulement l’industrie pétrolière, mais bien avant elle l’industrie des chemins de fer, de la banque, de la houille, de l’électricité, l’acier, le tabac, etc...

7 En 1973, le gouvernement saoudien n’en recevait que 25% des profits. Il en prendra le contrôle en 1980.

8Il Programma Comunista n°8, 1955 : "Il cartello del petrolio e le basi della conservazione capitalista".

9 Les affaires sont les affaires. Les alliances entre États sont des alliances de circonstance fondées sur les intérêts matériels bien compris de chacun et non pas sur la morale. Ce qui rapprochent tel ou tel État, ou les éloignent, ce sont en dernières instance, les lois économiques du capital.

10 Total par le chiffre d’affaire est en 2010 une des 6 Majors du pétrole, la première entreprise française, la 4 ème mondiale. Voire Wikipédia.

11 Le coût de production est de un dollar par baril pour le pétrole d’Arabie Saoudite, contre 15 pour celui de la Mer du Nord.

12 Il s’agit d’une escroquerie concernant de soi-disant avions capables de détecter des gisements pétroliers (ils furent surnommés les "avions renifleurs" par un journal satyrique); des sommes énormes furent versées par les caisses publiques à Elf Aquitaine dans les années 1975-79 pour l’expérimentation de ces avions. Il s’agissait en fait d’une escroquerie, mais la destination des sommes versées ne fut jamais vraiment éclaircie. On soupçonna qu’une bonne partie finit dans les caisses noires de la droite française!

13 Le 13 novembre 2002, le ministère des Affaires étrangères anglais rédigeait un mémo que voici : «l’Irak est le gros fournisseur potentiel de pétrole. BP veut absolument en être et s’inquiète que les accords politiques lui fassent perdre cette opportunité. Le potentiel à long terme est énorme».

14 James Baker, avocat, est ancien secrétaire d’état américain (1989); sa famille est très impliquée dans l’industrie pétrolière, de même que son cabinet juridique, cabinet clef des Compagnies pétrolières US! En mars 2006, il est chargé par le Congrès et le président George W. Bush de présider une commission intitulée Groupe d’étude sur l’Irak (GEI), composée de dix membres, républicains et démocrates, et dont le but est de redéfinir la politique à mener en Irak.

15 Une monnaie constante est une monnaie ayant un pouvoir d’achat constant dans le temps. On tient compte pour son calcul de l’indice des prix pour éliminer toute variation due à l’inflation ou à la déflation.

16 Les installations d’extraction du Golfe du Mexique (Texas) ont été fortement endommagées en 2006 par l’ouragan Katrina, sans parler de l’explosion d’une plate-forme de la BP en 2010 qui provoqua la plus grande marée noire de l’histoire de l’industrie pétrolière.

17 Tep est l’unité de mesure en tonne équivalent pétrole (pouvoir calorifique). Une tep équivaut à 1,43 tonne de charbon de haute qualité, ou 2,2 tonnes de bois bien sec. Il s’exprime en giga ou Gtep (puissance 9) ou en méga Mtep (puissance 6).

18 En 2011, en raison de la résistance acharnée des populations concernées, cette exploitation a été interdite. Pour combien de temps?

19 Les chiffres de 2007, avant la crise économique, montre le tableau selon les chiffres d’affaires dans l’ordre décroissant : Wal Mart, Shelle, BP, Toyota, Chevron, ING (Finance Pays Bas), Total, General Motor, Conoco Philipps ; et en ce qui concerne les bénéfices, selon l’ordre décroissant : Exxon (de très loin en tête), Shell, General electric, BP, HSBC (banque), Chevron, Total, China national petroleum corporation, Wal mart, ING. Et tout cela sans compter toutes les filiales qui n’apparaissent pas dans les comptes des multinationales.