Parti Communiste International
Le Parti Communiste dans la Tradition de la Gauche

SOMMAIRE



DEUXIEME PARTIE


Prémisse

Nous avons décrit la forme et la structure de l’organe Parti ; structure centralisée, existence d’organes différenciés et d’un organe central capable de coordonner, de diriger, de donner des ordres à tout le réseau ; discipline absolue de tous les membres de l’organisation dans l’exécution des ordres donnés par le centre ; aucune autonomie pour les sections ou les groupes locaux ; aucun réseau de communication divergent de celui unitaire qui relie le centre à la périphérie et la périphérie au centre. Cependant cette structure centralisée est typique non seulement du parti communiste mondial, mais aussi d’autres organismes : les chemins de fer doivent fonctionner selon la même structure centralisée sous peine d’arrêter de fonctionner ; il en est ainsi pour les grandes usines capitalistes. L’Etat bourgeois et également celui prolétarien ont aussi une structure fortement centralisée revendiquée par la bourgeoisie révolutionnaire en lutte contre les autonomies féodales ; les partis staliniens sont fameux pour leur centralisation rigide et la discipline de fer et terroriste imposée à leurs militants ; le parti fasciste a manifesté la même prétention à une centralisation absolue et tout aussi bien l’Eglise catholique, etc. Il ne suffit donc pas de reconnaître l’existence d’une structure organisative centralisée pour distinguer le parti de classe de tous les autres partis et organismes. Ce n’est pas seulement la structure organisative centralisée qui définit le parti de classe. Le centralisme n’est pas une catégorie a priori, une espèce d’entité ou de principe métaphysique qui s’applique sans être modifiée aux différentes phases historiques, aux différentes classes et organismes de classe. S’il en était ainsi, il serait cohérent de concevoir le développement historique comme une affirmation progressive du principe d’autorité ou vice versa comme la lutte constante et immanente entre le principe d’autorité et celui opposé de liberté et d’autonomie.

Une conception pareille signifierait remplacer le matérialisme marxiste par l’idéalisme le plus suranné. Selon le marxisme, des principes fixes et des prémisses immanentes n’existent pas dans le cours réel de l’histoire ; ni le principe autoritaire, ni le principe démocratique et libertaire.

Du point de vue matérialiste, on a constaté que, dans le cours historique, tout organisme économique, social ou politique a eu et a une structure organisée dont les caractéristiques dépendent des fonctions qu’il est appelé à assumer. En tant que marxiste, il sera ainsi exact de soutenir que, s’il est vrai que l’état bourgeois et l’état prolétarien présentent tous les deux une structure centralisée, despotique et répressive, ils sont toutefois complètement opposés, non seulement par la base sociale sur laquelle cette structure s’appuie et par les fonctions qu’elle doit développer, mais aussi, en conséquence, par le mode dans lequel cette structure se manifeste et développe ses fonctions. Si, d’un point de vue structurel, l’état du prolétariat avait été complètement identique à l’état bourgeois, il aurait été suffisant de chasser la bourgeoisie de la direction de la machine étatique, de faire diriger cette machine par le parti unique et le prolétariat, et peut-être faire voter seulement les prolétaires. En réalité, la bourgeoisie réalise le centralisme avec des moyens, des formes, des caractéristiques propres ; comme le prolétariat réalisera son centralisme étatique avec des formes, des méthodes, des instruments caractéristiques de l’essence de la classe prolétarienne. Tant il est vrai que le marxisme ne préconise pas la conquête même violente de la machine étatique bourgeoise, mais sa destruction complète et son remplacement par une autre machine étatique entièrement différente, même si elle est utilisée elle aussi à des fins de dictature, de violence et de terreur.

Au petit bourgeois historiquement impuissant à aller au delà des formes, il est impossible de comprendre que la structure de la machine parti mise sur pied par Mussolini et Hitler est tout autre que la machine, tout aussi centralisée, constituée par le parti bolchévique de Russie de l’époque de Lénine ; et non seulement par la base sociale, les finalités et les principes auxquels répondaient les deux organismes et qui étaient complètement opposés, mais aussi, en conséquence, par les méthodes, les instruments, la praxis et la dynamique organique des deux organismes. C’est pourquoi depuis un demi-siècle, Mussolini et Lénine sont associés dans l’esprit du petit bourgeois démocrate au spectre, terrible pour lui, du concept de dictature et de terreur.

Il existe pour nous marxistes une relation directe entre la classe sociale dont un mouvement déterminé est l’expression, ses principes, ses finalités, les moyens nécessaires à les atteindre, et les caractéristiques, les moyens, les méthodes qu’elle doit utiliser pour parvenir à une action et à une structure centralisée et unitaire. C’est pourquoi il est juste de dire que l’état bourgeois réalise son centralisme, inhérent à sa nature de classe, en s’appuyant sur la farce de la volonté populaire consultée périodiquement et en réalité sur la création d’une machine bureaucratique et militaire énorme rassemblée non par la conviction, mais par la coercition et par l’argent. L’état prolétarien réalisera son centralisme qui ne proviendra pas de consultations démocratiques ni du "peuple" ni des seuls prolétaires, mais de leur participation de manière de plus en plus large au développement effectif des fonctions étatiques, et par conséquent, de la disparition progressive de l’appareil bureaucratique. Nous aurons pour réaliser cela la répression, la violence de classe, la centralisation absolue sans avoir la bureaucratie et l’armée permanente : telle est la leçon de la Commune de Paris à laquelle Marx reprocha de ne pas avoir été suffisamment terroriste et centraliste, mais dont il exalta l’existence de chefs, une direction avec des pouvoirs absolus, un terrorisme de classe, sans avoir de bureaucrates et des corps militaires de métier. L’équation centralisme égale bureaucratisme est donc fausse ; il est historiquement vrai pour l’état bourgeois, mais ne le sera pas pour l’état prolétarien, si nous ne voulons pas renier le marxisme.

Les communautés primitives réalisaient un centralisme très stricte et une discipline absolue de l’individu au groupe social sans besoin d’aucune coercition ou machine spéciale, en se fondant exclusivement sur l’identité d’intérêts et la solidarité de tous dans la lutte contre l’environnement naturel ennemi et contre les autres groupes. La communauté primitive est un exemple d’organisation centralisée et différenciée sans coercition. Il en sera de même pour la société communiste future. Mais est fondamentale la thèse marxiste qui affirme que seulement lorsqu’il y eut entre les membres d’un groupe social des intérêts matériels inconciliables, une rupture coercitive spéciale fut nécessaire afin d’obtenir la même centralisation qui dans la communauté primitive s’obtenait de façon naturelle, spontanée, organique.

Que le développement centraliste des fonctions et l’existence d’un appareil bureaucratique et coercitif ne soient absolument pas la même chose, est une question que ne peuvent comprendre les sociaux démocrates étrillés par Lénine dans Etat et Révolution, lesquels soutenaient que la nécessité de la machine étatique était éternelle, parce qu’autrement les intérêts individuels auraient désagrégé la société, tandis que le postulat et le but du communiste est la société sans état, sans moyens de coercition sur les hommes avec la conclusion qu’en elle la centralisation sera maximale et beaucoup plus complète que dans la société actuelle et se fondera sur un comportement naturel et spontanément solidaire des hommes entre eux.

Dans la société communiste, les hommes seront-ils tous égaux, l’un la vilaine ou la belle copie de l’autre, et pour toute l’espèce ? C’est la vieille lubie bourgeoise, avec celle qui veut que les individus n’étant pas contraints à travailler, la production s’arrêtera dans une indolence collective. Il y aura des individus avec des caractéristiques diverses, plus ou moins dotés de moyens physiques et cérébraux ; la société connaîtra une diversification de fonctions et d’organes affectés à des fonctions variées, et elle distribuera organiquement et naturellement les divers individus dans les diverses fonctions. Ce qu’il n’y aura plus, c’est la division sociale et technique du travail, et la société donnera les moyens à tous les hommes d’être capables d’assumer toutes les fonctions essentielles (Engels dans L’Antidürhing). Les moyens de production et de vie seront la propriété de toute la société, et en conséquence, sera exclu pour toujours le fait que l’individu le mieux doté se comporte comme un privilégié confrontés aux autres ; bien au contraire, ses qualités "supérieures" seront un bénéfice pour la société, et seront au service de celle-ci.

Si ces considérations s’alignent avec la tradition marxiste, il ne suffit pas alors d’une organisation centralisée dans le parti, dont tous les membres répondent comme un seul homme à des impulsions provenant d’un point central unique. Il ne suffit pas non plus de dire, comme le disaient les anarchistes, que les communistes aussi sont "autoritaires" et de revendiquer contre eux la "liberté" de l’individu ; et il ne suffit pas également de déclarer stupidement que vice versa nous sommes pour la soumission au principe d’autorité, et par conséquent que le centralisme quel qu’il soit nous convient, pour qu’il ait centralisme, la discipline quelle qu’elle soit pour qu’il y ait discipline. Nous avons réfuté tout ceci mille fois dans notre histoire de parti.

Du point de vue marxiste, ayant défini le fait que l’organe parti pour réaliser les tâches auxquelles l’histoire nous appelle, a besoin de posséder une structure absolument centralisée, il sera pourtant nécessaire d’analyser de quelle façon cette structure peut s’accomplir dans un organisme particulier comme l’est le parti communiste. Et nous devrons alors étudier quelles sont les caractéristiques physiologiques de cet organisme, quelle est la dynamique de son développement et de son action, quelles sont ses maladies et ses dégénérescences, quelle influence les événements historiques des luttes de classe ont sur lui. Seulement alors nous serons en mesure de décrire moins superficiellement l’essence du centralisme et de la discipline propres à cet organe historique particulier : l’organe parti communiste. Non pas un centralisme quelconque et une discipline quelconque, description banale qui se résumerait en ces deux lignes : « il doit y avoir un centre qui commande et une base qui obéit » ; avec l’adjonction que, du moment que nous sommes antidémocratiques, nous ne voulons ni le compte des textes des particuliers, ni l’élection des dirigeants, et que ne nous fait pas horreur le fait que commande d’une manière totale un comité restreint, voire un homme seul, sans avoir besoin que son pouvoir soit sanctionné par la majorité des inscrits démocratiquement consultée. Toutes choses que nous acceptons, mais qui ne servent pas à expliquer la dynamique réelle à travers laquelle l’organe parti réalise sa centralisation maximale, ou vice versa, la perd et dégénère lors de phases défavorables à la lutte révolutionnaire de classe. Elles ne nous servent pas non plus à comprendre comment l’organe devient robuste, croît et se renforce afin de vaincre les maladies qui peuvent le frapper. Tout ceci est à expliquer pour parvenir à comprendre quelle est l’essence du centralisme et de la discipline communiste.

Il faut, comme nous l’avons fait dans toutes nos thèses et particulièrement dans les Thèses de Naples de 1965, donner non pas une recette d’organisation (la "recette" est exprimée dans le terme même de centralisme), mais décrire la vie réelle du parti communiste, les vicissitudes auxquelles il a été soumis dan sa longue histoire, les maladies qui l’ont frappées mille fois et l’efficacité des remèdes que tour à tour on lui a appliqués pour le guérir. Il faut étudier l’histoire du parti depuis 1848 à aujourd’hui, le voir se mouvoir dans le contexte historique, dans les phases d’avancée et celles de recul de la révolution à l’échelle mondiale. C’est seulement de ceci que peuvent se déduire les leçons qui peuvent et doivent être utilement assimilées par le parti actuel en le rendant plus fort et plus capable de résister à ces facteurs matériels de signe négatif qui détruisirent trois Internationales et un mouvement révolutionnaire du prolétariat qui semblait voué, dans les années du premier après guerre, à la plus splendide victoire sur toute la planète.

Débiter la petite doctrine selon laquelle tout se réduit à une déficience de centralisme et que toute la leçon à tirer est que nous avons besoin d’une structure encore plus centralisée que celle du parti bolchevique et de la Troisième Internationale, signifie tromper le parti et falsifier toute sa tradition. Comment obtenir une centralisation maximale dans le parti ? Quelles maladies minent la centralisation absolue et la discipline absolue ? En possédant une distribution de chefs plus rigides et totalitaires que furent Lénine, Trotsky et Zinoviev ? Ou en possédant une base de militants plus disciplinés, plus attachés à la cause du communisme, plus obéissants et héroïques que ne le furent les militants du parti allemand qui fut toujours peu centralisé ? Ou bien en informant mieux de la doctrine historique marxiste chacun de nos militants, dans une série infernale qui voudrait que si un militant n’a pas bien étudié tous les textes de parti, il n’est pas programmé, il ne peut militer de manière disciplinée dans l’organisation ?

A ces demandes, nous répondons en analysant l’histoire du parti à travers les leçons que la Gauche en a tirées, et qui sont codifiées dans des textes et thèses que personne ne peut modifier, mettre à jour, ou simplement oublier de citer, parce qu’ils se trouvent dans une ligne continue qui va de 1912 à 1970 ; plus de cinquante années durant lesquelles le problème de la vie, du développement, de la dégénérescence pathologique de l’organe parti a été établi et toujours résolu de la même façon. Commençons donc par examiner les caractéristiques de cet organe parti. Avec celles-ci seulement nous comprendrons quelles peuvent être les méthodes adaptées pour le centraliser et le discipliner au maximum, ou vice versa, pour le désagréger et le détruire.

 

 


SOMMAIRE


Chapitre 1

Parti historique et parti formel

Comme nous l’avons rappelé dan nos thèses de 1965, Marx est le premier à utiliser cette distinction : parti dans son acceptation historique et parti contingent ou formel, c’est-à-dire les diverses formations organisées de combattants révolutionnaires dans lesquelles, au cours de l’histoire, la doctrine, le programme, les principes du parti communiste se sont incarnés. C’est en d’autres termes la tranchée, la barricade établie par l’histoire il y a plus de cent ans, sur laquelle se rangent avec une fortune variée les diverses générations de prolétaires révolutionnaires. Le prolétariat ne naît pas aujourd’hui en tant que classe révolutionnaire, n’exprime pas aujourd’hui pour la première fois son parti de classe, son organe politique, sans lequel il n’est pas capable d’action unitaire en vue d’un but commun, c’est-à-dire sans lequel il n’est pas une classe ; il l’a exprimé à l’aube de la société capitaliste, dans le lointain 1848, quand il a été capable d’une part de donner vie aux premières insurrections armées, de l’autre de rencontrer une théorie que le développement des forces productives et de la pensée théorique humaine avaient amené à maturation, mais qui, par sa nature, était seulement utilisable par une classe révolutionnaire qui voyait dans la destruction complète du régime capitaliste la route de son émancipation. Depuis lors, la rencontre de la théorie marxiste avec la réalité brûlante de la lutte sociale a donné vie au parti communiste marxiste en tant que phalange de militants de la révolution dotés collectivement de la puissante arme de lecture de l’histoire qu’est le marxisme et, par conséquent, en mesure de tirer les leçons et les expériences aussi bien des défaites que des victoires du prolétariat. « Sans théorie révolutionnaire il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire » : voici la thèse de Lénine. Et le parti existe quand un noyau grand ou petit de révolutionnaires, poussés à combattre par d’obscures déterminations sociales la société présente, s’empare de la théorie comme d’une arme et l’utilise comme un guide pour l’action.

Chaque fois que dans l’histoire s’est vérifié, sous la poussée de suggestions diverses, l’abandon de ce patrimoine historique qui comprend non seulement la théorie, les principes et les finalités, mais aussi l’expérience historique de la marche laborieuse de la révolution, le parti formel, c’est-à-dire l’organisation de combat d’une époque donnée ou d’une génération prolétarienne donnée, a inévitablement abandonné le chemin et s’est trouvé à la fin du côté de l’ennemi de classe. Pour nous donc le parti existe et se développe et marche vers la victoire seulement quand il est capable de continuer à adhérer à la base du parti historique ; si cette base est seulement égratignée, surviennent les trahisons et les désertions dont est pleine l’histoire des partis formels. Maintenant le fait que l’organisation révolutionnaire continue à adhérer aux points cardinaux du parti historique dont il émane n’est pas garanti par des facteurs de type culturel ou didactique par lesquels, ayant appris par cœur certains textes, on puisse dire avoir les papiers en règle avec le parti historique ou d’autres bêtises de ce genre. Le patrimoine historique du parti doit façonner, pénétrer toute l’action même quotidienne, même limitée, du parti formel. Et cette transfusion continue de l’expérience historique dans l’action présente du parti est avant tout un fait collectif de l’organisation, non un fait individuel de particuliers plus ou moins illuminés, plus ou moins savants. Ce qui doit devenir le patrimoine de l’organisation militante est la notion de cette adhésion absolue entre leur action, entre ce qu’ils disent et font aujourd’hui et la théorie, les principes, l’expérience historique passée, et que celle-ci, et non leur opinion personnelle et ni même collective, aura toujours l’autorité maximale dans toutes les questions de parti. Qui donne les ordres dans le parti ? Nous l’avons toujours affirmé : pour nous avant tout, c’est le parti historique qui donne les ordres, parti historique auquel on doit une obéissance et une fidélité absolue. Et avec quel microphone le parti historique dicte ses ordres ? Ce peut être un seul homme ou des millions d’hommes ; ce peut être le sommet de l’organisation, mais ce peut être également la base qui appelle le sommet à respecter les données sans lesquelles l’organisation même cesse d’exister.

Nous écrivions en 1967 dans un texte que nous citons, que dans le parti personne ne commande mais tous sont commandés ; personne ne commande parce qu’on ne réclame pas à une tête individuelle la solution du problème ; tous sont commandés, parce que même le centre le plus absolu ne peut donner des ordres qui ne soient pas sur la ligne continue du parti historique.

Dictature sur tous, centre et base, des principes, des traditions et des finalités du mouvement communiste, prétention légitime du centre à être obéi sans opposition tant que ses ordres restent sur cette ligne qui doit se manifester dans chaque action du parti, revendication de la base, non pas à être consultée chaque fois qu’un ordre est donné, mais à l’exécuter seulement et tant qu’il est sur la ligne impersonnelle acceptée par tous du parti historique. Il y a donc dans le parti des hiérarchies et des chefs ; il s’agit là d’instruments techniques dont le parti ne peut se passer, parce que son action doit être à tout moment unitaire et centralisée, doit répondre au maximum d’efficacité et de discipline. Mais ces organes de parti ne décident pas de la direction de l’action en partant de leur tête plus ou moins géniale ; ils doivent se soumettre eux aussi aux décisions qu’a prises surtout l’histoire et qui sont le patrimoine collectif et impersonnel de l’organe parti.


CITATIONS


Citation 24 - La Russie dans la grande révolution et dans la société contemporaine - 1956

     « III. 29 - Vie interne du parti de classe (...) Sur la question de l’Autorité générale que le communisme révolutionnaire doit mettre à la tête, nous retournons aux critères de l’analyse économique, sociale et historique. Il n’est pas possible de faire voter les morts, les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés. Tandis qu’une telle opération, dans la dialectique originale de l’organe parti de classe, devient possible, réelle et féconde, même dans une dure et longue route faite d’épreuves et de terribles luttes ».


Citation 25 - Considérations sur l’activité organique du parti... - 1965

     12 - « (...) Quand nous déduisons de notre doctrine invariante que la victoire révolutionnaire de la classe laborieuse ne peut être obtenue qu’avec le parti de classe et la dictature de ce parti, quand nous affirmons, guidés par les paroles de Marx, qu’avant l’existence du parti révolutionnaire et communiste le prolétariat est peut-être une classe pour la science bourgeoise, mais pas pour Marx ni pour nous, voici ce qu’il faut en conclure : la victoire exige l’existence d’un parti méritant à la fois le nom de parti historique et de parti formel ; autrement dit, elle exige que l’action et l’histoire réelles aient résolu la contradiction apparente – qui a dominé un long et difficile passé – entre parti historique, c’est-à-dire contenu (programme historique invariant) et parti contingent, c’est-à-dire forme, agissant comme force et pratique physique d’une partie décisive du prolétariat en lutte ».
     13 - (...) Si la section née en Italie sur les ruines du vieux parti de la II Internationale fut particulièrement portée à saisir la nécessité de la soudure entre le mouvement historique et sa forme actuelle, ce n’est pas grâce au mérite des individus, mais pour des raisons historiques : elle avait mené des luttes particulièrement tenaces contre les formes dégénérées, en refusant toute infiltration non seulement des courants dominés par le nationalisme, le parlementarisme, et le démocratisme, mais également des courants (comme le maximalisme en Italie) qui se laissèrent influencer par un extrémisme de nature petite-bourgeoise comme l’anarcho-syndicalisme. Ce courant de gauche lutta particulièrement pour rendre rigoureuses les conditions d’adhésion (construction de la nouvelle structure formelle) ; il les appliqua pleinement en Italie, et quand elles donnèrent des résultats imparfaits en France, en Allemagne, etc., il fut le premier à y voir un danger pour toute l’Internationale.
     «La situation historique (l’Etat prolétarien s’était constitué dans un seul pays, alors que dans les autres on n’avait pas réussi à prendre le pouvoir) rendait difficile la claire solution organique consistant à laisser à la section russe le gouvernail de l’organisation mondiale.
     «La Gauche fut la première à comprendre qu’au cas où des déviations, dans l’économie intérieure comme dans les rapports internationaux, commenceraient à apparaître dans le comportement de l’Etat russe, il en résulterait une dissociation entre la politique du parti historique, c’est-à-dire de tous les communistes révolutionnaires du monde, et la politique d’un parti formel défendant les intérêts de l’Etat russe contingent ».
     14 - « Depuis, cet abîme est devenu si profond que les sections "apparentes" qui dépendent du parti-guide russe font au sens éphémère une vulgaire politique de collaboration avec la bourgeoisie, qui n’a rien à envier à la pratique traditionnelle des partis corrompus de la II Internationale.
     «C’est ce qui donne la possibilité (nous ne disons pas le droit) aux groupes issus de la lutte de la Gauche italienne contre la dégénérescence de Moscou, de comprendre mieux que tout autre à quelles conditions le parti véritable, actif, c’est-à-dire le parti formel, peut demeurer fidèle aux caractères du parti historique révolutionnaire qui potentiellement existe au moins depuis 1847, et qui pratiquement s’est affirmé dans de grandes déchirures historiques, à travers la série tragique des défaites de la révolution ».


Citation 26 - Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du parti... (Thèses de Naples) - 1965

     11- « (...) Indéniablement, dans l’évolution suivie par les partis, on peut opposer à la ligne ascendante du parti historique la ligne tourmentée des partis formels, avec ses zigzags, ses hauts et ses bas, voire ses chutes brutales. Les marxistes de gauche s’efforcent précisément d’agir sur la ligne brisée des partis contingents pour la ramener à la courbe continue et harmonieuse du parti historique.
     « (...) La Gauche communiste a toujours considéré que sa longue lutte contre les tristes vicissitudes contingentes des partis formels du prolétariat s’est déroulée en affirmant des positions qui s’enchaînent de façon continue et harmonieuse dans le sillage lumineux du parti historique, qui traverse sans se briser les années et les siècles, depuis les premières affirmations de la doctrine prolétarienne naissante jusqu’à la société future, que nous connaissons bien dans la mesure même où nous avons bien appris à connaître les tissus et les centres nerveux de l’odieuse société présente, que la révolution doit abattre ».

 

 

 

SOMMAIRE


Chapitre 2

Adhésion au parti

Comme nous nions que le parti soit un regroupement de conscients, d’apôtres et de héros, de même la vision marxiste correcte nie que l’adhésion au parti provienne d’un fait de compréhension rationnel de la part de singuliers, lesquels ayant compris les positions du parti choisissent de les soutenir par leur labeur. Notre thèse est que la compréhension rationnelle et l’action ne sont pas non seulement des faits séparables et séparés l’un de l’autre, mais que chez le singulier, l’action précède toujours la compréhension et la conscience. Même chez le singulier qui adhère au parti. Pour nous il existe en premier lieu le développement des forces productives qui détermine la division en classes de la société et pousse les hommes à prendre position par rapport à ce conflit dont ils peuvent avoir plus ou moins conscience.

Si, selon le marxisme, les sociétés ne se reconnaissent pas avec la conscience qu’elle ont d’elles-mêmes, mais il est nécessaire d’en analyser l’anatomie économique pour comprendre leurs expressions idéales, ceci vaut également pour les classes qui ont assumé dans l’histoire des fonctions révolutionnaires, et qui ont toujours eu une conscience mystifiée et déformée de leur fonction historique. Seul le prolétariat moderne a pu se forger une conscience scientifique du devenir historique, de ses finalités et de son action, mais cette conscience n’appartient pas à tous les ouvriers pris individuellement ou collectivement, et qui sont poussés à la bataille par des déterminations matérielles et inconscientes. Cette conscience n’existe pas non plus chez les individus qui adhérent au parti de classe, eux aussi déterminés à se ranger sur le front du communisme grâce à des facteurs matériels et sociaux, comme ce sont ces mêmes facteurs qui peuvent déterminer des individus à abandonner le combat.

C’est la lutte historique qui voit se ranger deux classes sociales ayant des intérêts inconciliables, et que personne ne peut éliminer, parce que cette lutte a ses racines dans le mécanisme productif de la société présente qui détermine les individus à se ranger sur l’un ou l’autre front indépendamment de la conscience qu’ils peuvent avoir individuellement des lignes de la tranchée et des plans de bataille. Ce sont des forces historiques, sociales et matérielles qui poussent les individus à adhérer au parti, à accepter, comme nous l’avons toujours dit, ce bloc univoque de théorie et d’action que constitue le parti, sans même avoir jamais lu des textes de Marx ou de Lénine. La conscience n’est pas dans l’individu, ni avant ni après son adhésion, et ni après une très longue militance, mais dans l’organe collectif qui est composé de vieux et de jeunes, de cultes et d’incultes, organe collectif qui développe une action complexe et continue sur le fil d’une doctrine et d’une tradition invariantes.

C’est l’organe parti qui possède la conscience de classe, parce cette possession est niée à l’individu, et ne peut exister que dans une organisation qui sait uniformiser tous ses actes, son comportement, sa dynamique interne et externe sur les lignes préexistantes de la doctrine, du programme, et de la tactique, et qui sache croître et se développer sur cette base ; cette base s’accepte en bloc même sans l’avoir d’abord comprise. Cet aspect mystique dans l’adhésion au parti est une notion qui peut épouvanter seulement le petit bourgeois illuministe convaincu que tout s’apprend en lisant et en étudiant les livres.

En 1912 nous opposâmes aux culturistes qui voulaient transformer la Fédération de la Jeunesse Socialiste en une "école de parti" selon la maudite formule : "apprendre avant, agir ensuite", que le fait pour les jeunes d’adhérer à notre front de bataille n’était pas culturel, mais un fait d’enthousiasme, d’instinct et de foi. Et qu’il s’agisse là de pure matérialisme est évident même au bourgeois qui sait que son puissant appareil scolastique devient incapable de faire apprendre quelque chose quand "l’intérêt", c’est-à-dire la poussée matérielle qui détermine les individus à apprendre, vient à manquer.

On apprend dans le parti, et les idées se clarifient en participant au travail complexe collectif qui se développe toujours sur trois plans : défense et martelage de la théorie, participation active aux luttes que les masses entreprennent, organisation. En dehors de cette participation au travail réel du parti, il ne peut y avoir compréhension et conscience. Dans le parti se développe un travail continu de préparation théorique, d’approfondissement des lignes programmatiques et tactiques, d’explication, à la lumière de la doctrine, des faits qui se déroulent sur l’arène sociale tandis que se déroule contemporainement et sans rupture le travail pratique, organisatif, de bataille et de pénétration au sein du prolétariat. Le militant apprend en participant activement à ce travail complexe et seulement dans la mesure où il est immergé en lui et se laisse submerger par lui. Il n’y pas d’autre façon d’apprendre, et nos thèses ont toujours affirmé que la division en compartiments étanches de l’activité théorique et de celle pratique est mortelle à l’égard non seulement du parti, mais aussi de chacun des militant pris individuellement.

En décrivant la façon dont l’organe parti réalise le passage de la théorie et de la tradition révolutionnaire entre les générations, et se laisse pénétrer dans son ensemble par cette théorie et cette tradition, nous ne pourrons donc pas y voir une espèce de plan scolastique selon lequel les jeunes qui se rapprochent du parti sont rapidement endoctrinés par des enseignants experts en marxisme, et sont invités à étudier de "brefs cours" déterminés pour ensuite passer à la véritable militance et à la bataille pratique. Nous y voyons au contraire une collectivité qui étudie tandis qu’elle combat, et combat tandis qu’elle étudie, et apprend autant de l’étude que de la bataille ; nous y voyons par conséquent une collectivité qui agit, un organe qui vit d’une activité complexe et multiple dont les aspects variés ne sont jamais séparables l’un de l’autre. Et le jeune est attiré et adhère à ce travail complexe, s’immerge en lui et trouve en lui sa place, organiquement, dans le déroulement même du travail ; on ne demande à personne un diplôme, ni avant ni après son adhésion, comme personne ne passe d’examens : l’examen est pour tous le travail qui doit être réalisé et qui sélectionne organiquement les individus à une place.

Pour l’adhésion au parti, on réclame des caractéristiques toutes autres que celles de la culture "marxiste" et la connaissance individuelle de notre doctrine ; on demande des dons que Lénine appela courage, abnégation, héroïsme, volonté de combattre ; c’est pour vérifier ces qualités qu’on différencie le sympathisant ou candidat du militant, le soldat actif de l’armée révolutionnaire ; certes pas parce que le sympathisant ne "sait" pas encore, tandis que le militant possède la conscience. S’il en était ainsi, toute la conception marxiste tomberait, parce que le parti communiste est cet organisme qui doit, dans les moments de la reprise révolutionnaire, organiser en son sein des millions d’hommes qui n’auront ni le temps, ni la nécessité de suivre des cours de marxisme même accélérés, et adhéreront à nous non pas parce qu’ils savent, mais parce qu’ils sentent «  de façon instinctive et spontanée et sans le moindre cours d’étude qui puisse singer des qualifications scolastiques ». Il serait stupide, en outre d’être antimarxiste, de soutenir que ces "derniers arrivés" seront utilisés comme "base", et les dirigeants seront ceux qui ont eu le temps d’"apprendre" et de "préparer". Nous nous préparons d’une seule façon : en participant au travail collectif du parti. Et le militant de parti est pour nous non celui qui connaît la doctrine et le programme, mais celui qui « a su oublier, renier, s’arracher de l’esprit et du cœur, la classification dans laquelle l’a rangé l’état civil de cette société en putréfaction ; celui qui se voit et s’intègre dans la perspective millénaire qui unit nos ancêtres des tribus en lutte contre les bêtes féroces aux membres de la communauté future, vivant dans la fraternité et la joyeuse harmonie de l’homme social » (Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable n°11, 1965).

Il est certain que celui qui pense que d’abord il faut savoir tout, avoir tout compris et seulement après on peut agir, ne s’est rien arraché de l’esprit ni du cœur ; ou bien celui qui conçoit le parti comme une grande académie pour la préparation de "cadres". Celui-ci est immergé jusqu’au cou dans le mythe le plus putride de la société actuelle en putréfaction : celui que l’individu puisse avec son misérable cerveau apprendre et décider quelque chose d’autre qui ne soient les dictées des classes dominantes, manipulatrices rusées de culture et d’idées.


CITATIONS


Citation 27 - Motion du courant de gauche sur "Education et culture" - 4ème Congrés de la Fédération des jeunes socialistes à Bologne -1912

     « Le Congrès, considérant qu’en régime capitaliste l’école représente une arme puissante de conservation dans les mains de la classe dominante, qui vise à donner aux jeunes une éducation qui les rend respectueux et résignés vis à vis du régime actuel, et les empêche de distinguer les contradictions essentielles, relevant donc le caractère artificiel de la culture actuelle et des enseignements officiels, dans toutes leurs phases successives, et retenant qu’aucune confiance n’est à attribuer à une réforme de l’école dans le sens laïc et démocratique (...) retient que l’attention des jeunes socialistes doit plutôt être tournée vers la formation du caractère et du sentiment socialistes ; considérant qu’une telle éducation peut être donnée seulement dans l’ambiance prolétarienne quand celle-ci vit de la lutte de classe entendue comme une préparation aux conquêtes les plus grandes du prolétariat, repoussant la définition scolastique de notre mouvement et toute discussion sur la soi- disant fonction technique, il croit que, comme les jeunes trouveront dans toutes les agitations de classe du prolétariat le meilleur terrain pour le développement de leur conscience révolutionnaire, de même les organisations ouvrières pourront puiser de la collaboration active de leurs éléments les plus jeunes et les plus ardents, cette foi socialiste qui seule peut et doit les sauver des dégénérescences utilitaires et corporatistes ; il affirme en conclusion que l’éducation des jeunes se fait plus dans l’action que dans l’étude régulée par des systèmes et des normes presque bureaucratiques et par conséquent exhorte tous les adhérents au mouvement des jeunes socialistes :
     «a) à se réunir beaucoup plus souvent que ne le prescrivent les statuts pour discuter entre eux des problèmes de l’action socialiste, en se communicant les résultats des observations des lectures personnelles et en s’habituant de plus en plus à la solidarité morale de l’ambiance socialiste ;
     «b) à prendre une part active à la vie des organisations de métier ».


Citation 28 - Fantômes à la Carlyle - 1953

     3 - « Hier - Culture et sentiment (...) la conscience théorique – défendue du bec et des ongles par le même courant de gauche comme étant une dotation du parti et du mouvement de jeunesse – ne doit pas être posée comme comme condition paralysante, tous devant avoir la possibilité de combattre sous la simple impulsion d’un sentiment et d’un enthousiasme socialiste, découlant naturellement des conditions sociales. Ceux qui ne comprirent rien à cette position dialectique, et considèrent même que, à l’égard des moteurs qui agissent dans une âme juvénile, la foi et le "fanatisme" passaient avant la science et la philosophie, racontèrent beaucoup d’énormes bêtises, et parlèrent du renouveau d’un culte du héros, et de (...) l’abandon de Marx pour adhérer à Carlyle ! (1) »


Citation 29 - La structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui et l’étape... - 1959

      « 3ème Séance - 18 - Marx et le "communisme rouge" - On demande au militant communiste la force du muscle qui frappe avant que ne l’oriente la pensée et la conscience, comme le grand marxiste Lénine le démontra magistralement dans Que faire ? ».


Citation 30 - La structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui et l’étape... - 1959

      « 3 ème Séance - 30 - Facile dérision - Quand à un certain point, notre banal contradicteur (...) nous dira que nous construirons ainsi notre mystique, se posant lui, le pauvre, comme un esprit ayant dépassé tous les fidéismes et les mystiques, et se moquera de nous en nous décrivant comme nous prosternant devant les tables mosaïques ou talmudiques des bibles ou des corans, d’évangiles ou de catéchismes, nous lui répondrons que même ainsi il ne nous aura pas induit à prendre la position d’inculpé à les défendre, et que – à part l’utilité de taquiner le philistin présent de tout temps – nous n’avons aucune raison de traiter comme une offense l’affirmation qu’une mystique, et si l’on veut un mythe, peut encore être adéquate à notre mouvement, tant qu’il n’a pas triomphé dans la réalité (qui précède dans notre méthode toute conquête ultérieure de la conscience humaine) ».


Citation 31 - Sur le texte de Lénine "L’extrémisme", condamnation des futurs renégats - 1960

      « 18 - Histoire du bolchévisme (...) La base de la discipline provient en premier lieu de la "conscience de l’avant garde prolétarienne", c’est-à-dire de cette minorité du prolétariat qui se réunit dans les strates avancées du parti, et tout de suite après Lénine indique les qualités de cette avant garde avec des paroles qui ont un caractère plus "passionnel" que rationnel, soutenant que, comme il l’a mis en évidence dans tant d’autres de ses écrits (Que faire?), le prolétariat communiste adhère au parti par intuition et non par rationalisme. Cette thèse fut soutenue dès 1912 par la jeunesse socialiste italienne contre les "immédiatistes" – qui sont toujours, à l’égal des anarchistes, "éducationnistes" – dans la lutte entre culturistes et anticulturistes, comme on disait alors, où les seconds, en invoquant un fait de foi et de sentiment et non de niveau scolastique dans l’adhésion du jeune révolutionnaire, démontraient qu’ils restaient sur le terrain d’un matérialismes strict et de rigueur de la théorie du parti. Lénine, qui ouvrit des enrôlements et non des académies, parle ici de dons de "dévotion, fermeté, abnégation, héroïsme ». Nous, élèves éloignés, nous avons récemment osé parler ouvertement, par une décision dialectique, de fait "mystique" dans l’adhésion au parti ».


Citation 32 - Considérations sur l’activité organique du parti dans les situations défavorables - 1965

     11 - « Les décharges à haute tension qui ont jailli des pôles de notre dialectique nous ont appris que le camarade, le militant communiste et révolutionnaire, est celui qui a su oublier, renier, s’arracher de l’esprit et du cœur la classification dans laquelle l’a rangé l’état civil de cette société en putréfaction ; celui qui se voit et s’intègre dans la perspective millénaire qui unit nos ancêtres des tribus en lutte contre les bêtes féroces aux membres de la communauté future, vivant dans la fraternité et la joyeuse harmonie de l’homme social ».

 

 


  

SOMMAIRE


Chapitre 3

Le parti en tant qu’organisation d’hommes

Le parti est une organisation d’hommes : vieille histoire et indéniable réalité.

L’organisation combattante est composée d’individus aux caractéristiques et capacités diverses, provenant d’ambiances sociales diverses, comme d’expériences individuelles diverses. Il s’agit de savoir ce qui relie ensemble ces hommes en une organisation unique : ce qui les relie évidemment, c’est l’adhésion à un ensemble de théories, principes, finalités et à une ligne d’action qui est propre à l’organe parti communiste dans son histoire et que les individus, quelque soit leur provenance, reconnaissent comme leur et à laquelle ils doivent une fidélité absolue.

Les individus qui composent le parti n’ont pas individuellement conscience de ce patrimoine historique auquel ils ont adhéré de façon instinctive, et, comme nous l’affirmons ailleurs, mystique.

La conscience est possédée par l’organe collectif non seulement dans le sens de l’activité commune de tous les membres du parti, activité en même temps théorique et pratique, mais dans le sens plus ample d’activité collective sur la base de normes théoriques programmatiques et tactiques et de finalités préexistantes à la collectivité même opérant à une époque déterminée et en un lieu déterminé.

A cette collectivité opérante, on demande une seule chose : de rester dans toute son action adhérente au fil continu qui relie le passé à l’avenir, de ne rien innover, de ne rien inventer, de ne rien découvrir. A l’individu, qui fait partie de cette collectivité, on demande de donner sa contribution en cerveau et en bras afin de faire marcher l’organisation sur la base tracée et engagée par tous. Et alors qui établit la direction du parti, que doit dire et faire la collectivité parti ? C’est la théorie, les principes, les finalités, le programme du parti qui se traduisent en activité, qui l’établissent ; activité d’étude, de recherche, d’interprétation des faits sociaux et d’intervention active en eux. C’est de cette activité collective que doivent sortir les décisions pratiques qui ne doivent d’aucune façon enfreindre la base historique sur laquelle le parti s’appuie. C’est le centre mondial qui donne les ordres de mouvement à tout le réseau, centre mondial qui est une fonction qui peut être réalisée par un seul homme ou par un groupe d’hommes, mais ce centre même est une fonction du parti, est le produit de l’activité collective du parti, et les ordres ne sortent pas de ses plus ou moins grandes capacités cérébrales, mais constituent le nœud de liaison d’une activité qui implique tout l’organisme et qui doit rester sur la base du parti historique.

Dans notre conception, on ne consulte pas la totalité des individus qui composent le parti pour définir la direction de celui-ci,mais elle n’est pas non plus définie par le groupe qui assume la fonction centrale ; cette fonction centrale exprime des décisions qui ont une valeur engageant tous les militants dans la mesure où elles s’appuient sur le patrimoine historique du parti et sont le résultat de l’oeuvre et de la contribution de l’organisme entier. Notre thèse est donc celle qui affirme que l’on n’attribue pas aux individus le mérite de la bonne marche du parti, ni la faute de son éventuel égarement. Notre problème ne sera jamais celui de la recherche d’"hommes meilleurs" qui garantissent la bonne marche du travail ; nous n’irons jamais, comme il en résulte de toutes nos thèses, chercher un remède à une erreur en déplaçant des individus dans la structure hiérarchique du parti. Aux individus considérés particulièrement, la théorie nie conscience, mérite et faute, et les considère exclusivement comme des instruments plus ou moins valides de l’activité collective ; elle considère aussi leurs actions, qu’elles soient correctes ou erronées, comme étant le fruit de déterminations impersonnelles et anonymes, et non de leur volonté. C’est le travail collectif sur la base d’une saine tradition qui sélectionne les individus aux différents niveaux de la hiérarchie et aux diverses fonctions qui définissent l’organisme parti. Mais la garantie du déroulement correct des fonctions n’est pas donnée par le cerveau ou par la volonté d’un individu ou d’un groupe : il est au contraire le résultat du déroulement de tout le travail du parti.


CITATIONS


Citation 33 - Thèses sur la tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) 1922

     I,2 - (...) Il serait faux de croire que cette conscience et cette volonté peuvent être obtenues ou doivent être exigées de simples individus, car seule l’intégration des activités de nombreux individus dans un organisme collectif unitaire peut permettre de les réaliser ».
     III,16 - « Ce serait une conception totalement erronée de l’organisme parti que d’exiger de chacun de ses adhérents considéré isolément une parfaite conscience critique et un total esprit de sacrifice (...) ».


Citation 34 - Organisation et discipline communiste - 1924

     « (...) Les ordres qui émanent des hiérarchies centrales sont non le point de départ mais le résultat de la fonction du mouvement entendu comme collectivité. Ceci n’est pas dit dans le sens bêtement démocratique et juridique, mais dans le sens réaliste et historique. Nous ne défendons pas, en disant ceci, un "droit" de la masse des communistes à élaborer les directives auxquelles doivent se tenir les dirigeants : nous constatons que la formation d’un parti de classe se pose en ces termes et c’est sur ces prémisses que nous devrons effectuer l’étude du problème.
     «Ainsi se dessine le schéma des conclusions auxquelles nous tendons. Il n’est pas de bonne discipline pour la réalisation d’ordres et de dispositions supérieures, "quel qu’elles soient" : il y a un ensemble d’ordres et de dispositions répondant aux origines réelles du mouvement qui puissent garantir le maximum de discipline, c’est-à-dire d’action unitaire de tout l’organisme, tandis qu’il y a d’autres directives qui émanant du centre peuvent compromettre la discipline et la solidité organisative.
     «Il s’agit donc de délimiter la tâche des organes dirigeants. Qui devra le faire ? Tout le parti devra le faire, toute l’organisation, non dans le sens banal et parlementaire de son droit d’être consulté sur le "mandat" à conférer aux chefs élus et sur les limites de celui-ci, mais dans le sens dialectique qui considère la tradition, la préparation, la continuité réelle de pensée et d’action du mouvement ».


Citation 35 - Lénine sur le chemin de la révolution - 1924

     « La fonction du chef.
     « (...) Les manifestations de l’individu et sa fonction sont déterminées par les conditions générales du milieu, de la société et de l’histoire de celle-ci. Ce qui s’élabore dans le cerveau d’un homme a été préparé dans ses rapports avec les autres hommes, et dans le fait, y compris de nature intellectuelle, d’autres hommes. Certains cerveaux privilégiés et exercés, machines mieux construites et plus perfectionnées, traduisent, expriment et réélaborent mieux que d’autres un patrimoine de connaissances et d’expériences qui n’existerait pas s’il ne s’appuyait pas sur la vie de la collectivité.
     « (...) Le cerveau du chef est un instrument matériel fonctionnant grâce aux liens qui l’unissent à toute la classe et au parti. Les formules qu’il donne en tant que théoricien, les règles qu’il prescrit en tant que dirigeant pratique ne sont pas des créations à lui, mais la forme précise d’une conscience dont les matériaux appartiennent à la classe-parti et proviennent d’une très vaste expérience. Les données de cette expérience n’apparaissent pas toujours toutes présentes à l’esprit du chef sous forme d’érudition mécanique, de telle sorte que nous pouvons expliquer de façon réaliste certains phénomènes d’intuition qui sont pris pour de la divination, mais qui, loin de prouver la transcendance de certains individus sur les masses, nous confirment que le chef est l’instrument opérateur de la pensée et de l’action commune, et non pas son moteur.
     « (...) L’organisation en parti, qui permet à la classe d’être vraiment une classe et de vivre comme telle, se présente comme un mécanisme unitaire dans laquelle les divers "cerveaux" (certainement non seulement les cerveaux, mais aussi d’autres organes des individus) remplissent des tâches diverses selon leurs aptitudes et potentialités ; ils sont tous au service d’un but et d’un intérêt qui progressivement s’unifie toujours plus intimement "dans le temps et dans l’espace" (cette expression commode a une signification empirique et non transcendante). Tous les individus n’ont donc pas le même poste et le même poids dans l’organisation : à mesure que cette division des tâches se réalise selon un plan plus rationnel (et ce qui vaut aujourd’hui pour le parti-classe vaudra demain pour la société), il est parfaitement exclu que celui qui se trouve à la tête se transforme en privilégié aux dépens des autres. Notre évolution révolutionnaire ne va pas vers la désintégration, mais vers la connexion toujours plus scientifique des individus entre eux.
     « Elle est anti-individualiste parce que matérialiste ; elle ne croit pas à l’âme ou à un contenu métaphysique et transcendant de l’individu, mais elle insère les fonctions de celui-ci dans un cadre collectif,constituant une hiérarchie qui éliminera de plus en plus la coercition et la remplacera par la rationalité technique. Le parti est déjà un exemple d’une collectivité sans coercition.
     « (...) La question ne se pose pas à nous en termes juridiques, mais comme un problème technique, non compromis par les raisonnements bizarres du droit constitutionnel ou pis naturel. Il n’y a aucune raison de principe qu’on écrive dans nos statuts "chef" ou "comité de chefs". C’est de cette prémisse que l’on donnera une solution marxiste à la question du choix : choix qui fait, plus que tout, l’histoire dynamique du mouvement et non la banalité de consultations électorales. Nous préférons ne pas écrire dans notre règle organisative le mot "chef", parce que nous n’aurons pas toujours dans nos rangs une individualités de la force d’un Marx ou d’un Lénine. En conclusion, si l’homme, l’"instrument" d’exception, existe, le mouvement l’utilise : mais le mouvement vit également si cette personnalité éminente n’existe pas. Notre théorie du chef est très éloignée des crétineries avec lesquelles les théologies et les politiques officielles démontrent la nécessité des pontifes, des rois, des "premiers citoyens", des dictatures et des Duce, pauvres marionnettes qui s’imaginent faire l’histoire.
     « Bien plus ; ce processus d’élaboration du matériel appartenant à une collectivité, que nous voyons dans l’individu du dirigeant, prend à la collectivité et lui restitue des énergies potentialisées et transformées, qui ne perdront ainsi rien quand il disparaîtra de leur cycle. La mort de l’organisme de Lénine ne signifie en rien la fin de cette fonction, si, comme nous l’avons démontré, le matériel comme il l’a élaboré doit en réalité être encore l’aliment vital de la classe et du parti ».


Citation 36 - Thèses de la Gauche au 3e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) - 1926

     «I,3 - Action et tactique du parti.
     « (...) L’organe dans lequel se résume le maximum de possibilité volitive et d’initiative dans tous les domaines de son action est le parti politique: certes pas un parti quelconque, mais le parti de la classe prolétarienne, le parti communiste, lié, pour ainsi dire, à ses buts ultimes du processus futur par un fil continu. Cette faculté volitive du parti, de même que sa conscience et sa préparation théorique, sont par excellence des fonctions collectives du parti.
     « (...) Etant donné ces considérations, la conception marxiste du parti et de son action a horreur, comme nous l’avons énoncé, aussi bien du fatalisme, passif en tant que spectateur de phénomènes sur lesquels il n’a pas envie d’influer de façon directe, que de toute conception volontariste au sens individuel, selon laquelle les qualités de préparation théorique, de force de volonté, d’esprit de sacrifice, en bref un type spécial de figure morale et un degré de "pureté" sont à demander indistinctement à tout militant du parti, réduisant ce dernier à une élite distincte et supérieure du reste des éléments sociaux qui composent la classe ouvrière ».


Citation 37 - Discours du représentant de la Gauche au VI Exécutif Elargi de l’IC - 1926

     « (...) ceci concerne également la question des chefs, que le camarade Trotsky évoque dans la préface de son livre 1917 ; il y analyse les causes de nos défaites, et propose une solution avec laquelle je me solidarise pleinement.
     « Trotsky ne parle pas des chefs au sens où nous avons besoin d’hommes tombés du ciel et destinés à ce but. Non, il pose le problème bien différemment. Les chefs aussi sont un produit de l’activité du parti, des méthodes de travail du parti et de la confiance que le parti a su gagner. Si le parti, malgré une situation changeante et souvent défavorable, suit la ligne révolutionnaire et combat les déviations opportunistes, la sélection des chefs, la formation d’un état major, surviennent de manière favorable, et si dans la période de la lutte finale nous ne réussirons certes pas à avoir toujours un Lénine, du moins aurons-nous une direction solide et courageuse – ce qu’aujourd’hui, dans l’état actuel de nos organisations, on ne peut guère espérer ».


Citation 38 - Force, violence, dictature dans la lutte de classe - 1948

     « V - Dégénérescence russe et dictature (...) Cette tâche est confiée au contraire non à des troupes ou groupes d’individus supérieurs venus aider l’humanité, mais à un organisme, à un machinisme qui s’est différencié au sein de la masse en utilisant les éléments individuels comme les cellules qui composent les tissus, et en les élevant à une fonction qui est rendue possible seulement par cet ensemble de relations ; cet organisme, ce système, cet ensemble d’éléments ayant chacun des fonctions propres, analogiquement à l’organisme animal pour lequel concourent des systèmes très compliqués de tissus, de réseaux, de vaisseaux et ainsi de suite, est l’organisme de classe, le parti, qui d’une certaine façon détermine la classe face à elle-même et la rend capable de réaliser son histoire ».


Citation 39 - Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste (Réunion de Rome) - 1951

     « I,10 - (...) Dans le parti, tandis que du bas confluent toutes les influences individuelles et de classe, se forme par cet apport une possibilité et une faculté de vision critique et théorique, et de volonté d’action, qui permet de transmettre aux militants et prolétaires l’explication de situations et processus historiques, et aussi les décisions d’action et de combat.
     « 11 - Par conséquent, tandis que le déterminisme exclut pour le particulier la possibilité de volonté et de conscience précédant l’action, le renversement de la praxis les admet uniquement dans le parti comme le résultat d’une élaboration historique générale. Si on attribue donc au parti volonté et conscience, on doit nier qu’il se forme avec le concours de la conscience et de la volonté d’individus, d’un groupe, et que ce groupe puisse se considérer le moins du monde comme en dehors des déterminations physiques, économiques et sociales opérant dans la classe toute entière.
     « 12 - La prétendue analyse selon laquelle toutes les conditions révolutionnaires sont réunies, mais il manque une direction révolutionnaire, n’a donc aucun sens. Il est exact de dire que l’organe de direction est indispensable, mais sa naissance dépend des conditions générales mêmes de la lutte, jamais du génie ou de la valeur d’un chef ou d’une avant garde ».


Citation 40 - Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) - 1951

     « II,5 - (...) La question de la conscience individuelle n’est pas la base de la formation du parti : non seulement chaque prolétaire ne peut être conscient et à plus forte raison culturellement maître de la doctrine de classe, mais chaque militant non plus, pris individuellement, et cette garantie n’est pas donnée non plus aux chefs. Celle-ci ne peut résider que dans l’unité organique du parti.
     « De même, donc, que nous rejetons toute conception d’action individuelle ou d’action d’une masse non liée par un tissu organisatif précis, de même nous refusons celle qui considère le parti comme un regroupement d’individus savants, d’illuminés ou de conscients, pour la remplacer par celle d’un tissu et d’un système qui au sein de la classe prolétarienne a la fonction organique de lui expliquer sa tâche révolutionnaire sous tous ses aspects et dans toutes ses phases complexes ».


Citation 41 - Redresser les jambes aux chiens - 1952

     « (...) Dans notre ferme position, les faits nouveaux ne conduisent pas à corriger les positions anciennes ni à leur ajouter des compléments et des rectifications. La lecture des textes du début nous la faisons aujourd’hui comme en 1921 et avant ; la lecture des faits postérieurs se fait de la même façon, les propositions sur la méthode d’organisation et d’action restent confirmées.
     « Ce travail n’est confié ni à une personne ni à un comité, encore moins à un bureau ; il constitue un moment et un secteur de travail unitaire qui se déroule depuis plus d’un siècle, bien au-delà du début et de la fin de générations, et il ne s’inscrit pas dans le curriculum vitae de personne, ni même de ceux qui ont élaboré et maturé des résultats de façon cohérente et durant de très longues périodes. Le mouvement interdit et doit interdire des initiatives improvisées et personnelles ou contingentes dans ces œuvres d’élaboration de textes d’orientation et aussi d’études interprétatives du processus historique qui nous entoure.
     « L’idée qu’avec une petite heure, une plume et de l’encre, quelque bon enfant se mettre à froid à rédiger des textes, ou même que le fasse la cyrénéenne (2) "base" sur l’invitation d’une circulaire – ou d’une éphémère réunion académique tapageuse ou clandestine, est une idée débile. Les résultats sont à mettre de côté et à disqualifier dès le départ. Surtout si une telle disposition aux lois vient de maniaques de l’oeuvre et de l’intervention humaine dans l’histoire. Les hommes, des hommes donnés, ou un Homme avec un H majuscule, interviennent-ils ? C’est une vieille question. Les hommes font l’histoire, mais seulement ils ne savent pas trop pourquoi ils la font et comment ils la font. Mais en général, tous les "mordus" de l’action humaine et les moqueurs d’un prétendu automatisme fataliste, sont d’une part ceux qui caressent dans leur for intérieur l’idée d’avoir dans leur petit corps cet Homme prédestiné, de l’autre ceux qui n’ont rien compris et ne peuvent rien ; ni même comprendre que l’histoire ne gagne ni ne perd un dixième de seconde, qu’ils dorment comme des loirs, ou qu’ils réalisent le rêve généreux de se démener comme des obsédés.
     « Nous répétons, avec un cynisme glacé et sans le moindre remords, à tout exemplaire superactiviste plus ou moins auto-convaincu de ses très sérieuses fonctions et à tout sanhédrin de novateurs et de pilotes du futur : "allez vous coucher !". Vous êtes même incapables de remonter le réveil.
     « La tâche de mettre en place les Thèses et de redresser les jambes aux chiens qui dévient de toutes parts, tâche qui se présente là où on l’attend le moins, réclame bien autre chose qu’une brève heure d’un petit congrès ou d’un petit discours. Il n’est pas facile d’établir un index des lieux où l’on doit accourir pour colmater les brèches, travail évidemment tenu pour peu glorieux par ceux qui sont nés pour "passer à l’Histoire », de façon non tamponnante mais percutante. Nous pensons qu’un petit index peut servir, index qui évidemment n’est pas parfait et contiendra des répétitions et des inversions. Nous présentons les thèses correctes face à celles erronées : nous ne nommons pas ces dernières avec le mot antitèsi, prononcé piano, qui se confond avec l’accentué antitesi ou présence apposée de deux thèses différentes. Nous dirons : contre-thèses.
     « Pour de pures raisons d’exposition, nous divisons les questions en trois sections aux relations évidentes : Histoire, économie, philosophie (ce dernier vocable est à considérer entre guillemets) ».
     « Fin du texte : « (...) Les éclaircissements sur ces aperçus synthétiques sont répartis dans de nombreux écrits de parti, et des comptes rendus de congrès et de réunions.
     « Le frein mis aux improvisations dangereuses ne signifie pas que l’on puise se représenter un tel travail comme un monopole et une exclusivité aux mains de qui que ce soit.
     « Il est possible d’ordonner les arguments avec plus de soin, et d’énoncer l’exposé avec plus de clarté et d’efficacité. Par l’activité et l’étude, on peut faire mieux dans sept autres années et à raison de sept heures par semaine.
     « Si par la suite se manifestent des brûleurs d’étapes, et à foison, il conviendra de dire (comme nous le rappelâmes autrefois le frigide Zinoviev) qu’il en est venu des hommes qui apparaissent tous les cinq cent ans ; et il le disait de Lénine.
     « Nous attendrons qu’ils soient embaumés. Nous ne somme pas en mesure d’en faire autant ».


Citation 42 - Politique d’abord - 1952

     « Hier (...) Lorsque la foi aveugle en un nom remplace le respect des principes, des thèses, des normes d’action du parti en tant qu’organisme impersonnel, lorsque l’influence d’une personne qui ajoutait à une ambition prurigineuse, plus ou moins latente, des qualités (absolument illégitimes dans au moins quatre-vingt-quinze fois sur cent) d’esprit, de culture, d’éloquence, d’habilité et de courage, est assurée par la faveur ingénue des masses et mêmes des militants, devinrent alors historiquement possibles les tournants phénoménaux, les incroyables virages de bord, par lesquels des partis entiers et des fractions notables de parti brisèrent la ligne de leur doctrine et de leur tradition, et firent en sorte que la classe révolutionnaire abandonne voire inverse son front de combat.
     « Des couches de militants et des foules prolétariennes encaissèrent de façon incroyable des changements mirobolants de formules et de recettes ; et quand elles ne tombèrent pas dans la tromperie, elles connurent des flottements fatals. Mussolini, par exemple, échoua dans sa tentative d’entraîner le parti socialiste italien dans l’enivrement de la guerre, mais à la section socialiste de Milan en octobre 1914 qui lui hurlait de s’en aller, il osa répondre en partant : vous me haïssez parce que vous m’aimez !
     « Une longue et tragique expérience devrait donc avoir enseigné que dans l’action de parti il faut se servir de chacun selon ses aptitudes et possibilités les plus diverses, mais qu’«  il ne faut aimer personne », et être prêts à se débarrasser de quiconque, même s’il avait fait chaque année de sa vie onze mois de prison. La décision sur les propositions d’action relatives aux grands tournants doit réussir à se faire en dehors de l’"autorité » personnelle de maîtres, chefs et dirigeants, et sur la base de normes de principe et d’action de notre mouvement déterminées à l’avance : postulat extrêmement difficile, nous le savons bien, mais sans lequel il n’y a pas de voie pour qu’un puissant mouvement réapparaisse.
     « L’exaltation pour les res gestae, pour les entreprises glorieuses de tel ou tel prétendu conducteur de foules, la tempête océanique de ses tirades ou de ses attitudes, a toujours servi de passerelle aux plus surprenantes manipulations des principes du mouvement. Elèves et chefs avaient de nombreuses fois tellement vécu l’extériorité dramatique de la lutte qu’il avaient ignoré, oublié, et peut-être jamais pénétré, les "tables" de théorie et d’action sans lesquelles il n’y a pas de parti, il n’y a pas de montée et de victoire de la révolution. C’est pourquoi quand le chef triche avec lui-même et avec les autres et change les cartes, le désarroi survient dans tous les cas ».


Citation 43 - Le battilocchio dans l’histoire - 1953 (3)

     « Aujourd’hui - L’inertie de la tradition (...) Freinons par conséquent cette tendance et supprimons, dans la mesure du possible, non pas certes les hommes, mais l’Homme avec ce Nom donné et ce Curriculum vitae donné (...)
     « Je sais la réponse qui impressionne facilement les camarades ingénus. LENINE. Bien, il est certain qu’après 1917, nous avons gagné à la lutte révolutionnaire de nombreux militants parce qu’ils étaient convaincus que Lénine avait su faire et avait fait la révolution : ils vinrent, ils luttèrent et ensuite ils approfondirent mieux notre programme. Avec cet expédient, des prolétaires et des masses entières qui auraient peut-être dormi se sont mis en mouvement. Je l’admets. Et ensuite ? Sur ce même nom on recrute pour la corruption opportuniste totale des prolétaires : nous en sommes réduits au point que l’avant-garde de la classe est beaucoup plus en arrière qu’avant 1917, quand peu de personnes connaissaient ce nom.
     « Alors je dis que dans les thèses et dans les directives établies par Lénine est résumé le meilleur de la doctrine collective prolétarienne, de la réelle politique de classe; mais son nom en tant que nom présente un bilan passif. Il est évident qu’on a exagéré. Lénine lui-même en avait plein les bottes des adulations personnelles. Ce sont les petits bonhommes de rien du tout qui se croient indispensables à l’histoire. Lorsqu’il entendait de telles choses, Lénine riait comme un enfant. Il était suivi, adoré, et non compris (...)
     « Un temps devra venir où un puissant mouvement de classe aura une théorie et une action correctes, sans exploiter la sympathie pour des noms. Je suis certain qu’il viendra. Qui n’y croit pas ne peut être que quelqu’un se défiant de la nouvelle vision marxiste de l’histoire, ou pire encore, un chef des opprimés stipendié par l’ennemi ».


Citation 44 - Le coassement de la praxis - 1953

     « Aujourd’hui. Lénine incompris (...) L’activité vient des travailleurs, la conscience seulement de leur parti. L’activité, la praxis, est directe et spontanée, la conscience est réfléchie, retardée, anticipée seulement dans le parti, et seulement quand ce parti existe et ce travail, la classe cesse d’être un épisode de froid recensement et devient une force opérante dans une époque de subversion, et engage à l’encontre d’un monde ennemi une action qui possède un but connu et voulu ; connu et voulu non par des individus, qu’ils soient de simples partisans ou des chefs, soldats ou généraux, mais par la collectivité impersonnelle du parti, qui couvre des pays éloignés et des chaînes de générations, et qui n’est donc pas le patrimoine enfermé dans une tête, mais dans des textes, car il n’y a pas de meilleure technique que celle n’ayant pas à passer au crible le plus rigide et le soldat et surtout le général ; car le contraste immanent entre dirigeant et exécuteur, dernière blague insipide d’au-delà des Alpes, est une banalité sans fin.
     « La droite du parti russe voulait que le membre du parti vienne d’un groupe ouvrier de profession ou d’usine fédéré dans le parti : les syndicats furent appelés par les Russes associations professionnelles. De façon polémique, Lénine forgea la phrase historique que le parti est surtout une organisation de révolutionnaires professionnels. On ne leur demande pas : êtes-vous ouvriers ? De quelle profession ? Mécanicien, étameur, menuisier ? Ils peuvent être tout aussi bien ouvriers d’usine, étudiants, voire fils de nobles ; ils répondront : révolutionnaire, voici ma profession. Seul le crétinisme stalinien pouvait donner à cette phrase le sens de révolutionnaire de métier, stipendié du parti. Cette formule inutile aurait laissé le problème au même point : embauchons-nous des employés de l’appareil parmi les ouvriers, ou aussi en dehors ? Mais il s’agissait de tout autre chose ».


Citation 45 - Pression "raciale" de la paysannerie, pression de classe des peuples de couleur - 1953

     « Aujourd’hui. Ni liberté théorique, ni liberté tactique.
     « Il faut s’entendre sur ce concept fondamental de la Gauche. L’unité substantielle et organique du parti, diamétralement opposée à l’unité formelle et hiérarchique des staliniens, doit s’entendre comme une exigence pour la doctrine, le programme et pour la soi-disant tactique. Si nous entendons par tactique les moyens d’action, ceux-ci ne peuvent qu’être établis par la même recherche qui, sur la base de données de l’histoire passée, nous a conduit à établir nos revendications programmatiques finaux et intégraux.
     « Les moyens ne peuvent varier ni être distribués selon notre bon plaisir, dans des époques successives ou pire encore, par des groupes distincts, sans que l’évaluation des buts programmatiques auxquels l’on tend et le cours qui y conduit, ne changent.
     « Il est évident que les moyens ne sont pas choisis pour leurs qualités intrinsèques, qu’ils soient beaux ou laids, doux ou amères, souples ou rudes. Mais avec une grande approximation, la prévision concernant la succession de leur choix doit également être un équipement commun du parti, et ne pas dépendre des "situations qui se présentent". Tel est le vieux combat de la Gauche. Telle est aussi la formule organisative selon laquelle de temps en temps la soi-disant base peut être utilement tenue à exécuter les mouvements indiqués par le centre, parce que le centre est lié à une ’rosace’ (pour le dire brièvement) de manœuvres possibles déjà prévues correspondant à des éventualités également prévues. Ce n’est que par ce lien dialectique que l’on dépasse le point bêtement poursuivi par les applications de démocratie interne consultative, dont nous avons montré de façon répétée l’absurdité. Elles sont en effet revendiquées par tous, mais tous sont prêts à offrir en grand ou en petit le spectacle d’étranges et d’incroyables coups de force et coups de théâtre dans l’organisation ».


Citation 46 - Dialogue avec les morts - 1956

     « Troisième journée: soirée. Manuel des principes.
     « (...) Le marxisme (et vous aurez besoin ici du petit traité historico-philosophique), ne s’appuie pas ni sur une Personne à exalter, ni sur un système collectif de personnes, parce qu’il tire les rapports historiques et les causes des événements des rapports des choses avec les hommes, tels à mettre en évidence les résultats communs à tous les individus, sans plus penser aux attributs personnels, individuels de chacun.
     « Puisque le marxisme repousse comme pouvant résoudre la "question sociale" toute formulation "constitutionnelle" et "juridique" ayant prise sur le cours concret de l’histoire, il ne préférera pas et ne répondra pas aux questions mal posées : qui d’un homme, d’un collège d’homme, de tout le corpus du parti, de tout le corpus de la classe, doit décider ? D’abord personne ne décide, mais un champ de rapports économico-productifs communs aux grands groupes humains. Il s’agit non de piloter mais de déchiffrer l’histoire, d’en découvrir les courants et le seul moyen de participer à a dynamique de ceux-ci est d’en avoir un certain degré de science, chose diversement possible selon les différentes phases historiques.
     « Qui donc alors la déchiffre le mieux, qui en explique le mieux la science, l’exigence ? C’est selon. Ce peut être aussi un seul homme, mieux qu’un comité, que le parti, que la classe. Consulter "tous les travailleurs" n’avance pas plus que consulter tous les citoyens avec l’insensé "compte des têtes". Le marxisme combat le labourisme, l’ouvriérisme, parce qu’il sait que dans de nombreux cas, dans la majeure partie des cas, la délibération serait contre-révolutionnaire et opportuniste (...) Quant au parti, même après avoir sélectionné ceux qui par principe nient les "pierres angulaires" de son programme, sa mécanique historique non plus ne se résout avec la "base a toujours raison". Le parti est une unité historique réelle, non une colonie de microbes-hommes. A la formule qu’on attribue à Lénine de "centralisme démocratique", la Gauche Communiste a toujours proposé de la remplacer par celle de centralisme organique. Quant aux comités, nombreux sont les cas historiques qui ont donné tort à la direction collégiale : nous n’allons pas ici répéter le rapport entre Lénine et le parti, Lénine et le comité centrale, d’avril 1917 et d’octobre 1917 (4).
     « Le meilleur détecteur des influences révolutionnaire du champ de forces historiques peut, dans des rapports sociaux et productifs donnés, être la masse, la foule, un conseil d’hommes, un homme seul. L’élément discriminant est ailleurs.
     « Petit schéma élémentaire - (...) Citant Lénine, ils ne se sont pas avisés de sa magnifique construction qui conduit à bien autre chose qu’au... Comité Central.
     « La classe ouvrière (...) dans sa lutte dans le monde entier (...) a besoin d’une autorité (...) dans la mesure où le jeune ouvrier a besoin de l’expérience des combattants plus anciens contre l’oppression et l’exploitation (...) de combattants qui ont pris part à de nombreuses grèves et à diverses révolutions, qui ont acquis la sagesse par les traditions révolutionnaires et ont donc une ample vision politique. L’autorité de la lutte mondiale du prolétariat est nécessaire aux prolétaires de chaque pays (...) Le corps collectif des ouvriers de chaque pays qui conduisent directement la lutte sera toujours l’autorité suprême sur toutes les questions (5).
     « Au centre de ce passage se trouvent les concepts de temps et d’espace portés à leur extension maxima ; tradition historique de la lutte et champ international de celle-ci. Nous ajoutons à la tradition le futur, le programme de la lutte de demain. Comment convoquera-t-on de tous les continents et de toutes les époques ce corpus léninien, auquel nous donnons le pouvoir suprême dans le parti ? Il est fait de vivants, de morts et des hommes à naître : voici notre formule et nous ne l’avons pas "créée" : la voilà dans le marxisme, la voilà dans Lénine.
     « Qui jacasse désormais sur les pouvoirs et les autorités confiées à un chef, à un comité directeur, sur une consultation de corps contingents dans des territoires contingents ? Chaque décision sera bonne pour nous si elle reste dans la ligne de cette vision ample et mondiale. Un œil unique, ou un million, pourra la saisir.
     « Marx et Engels érigèrent cette théorie quand ils expliquèrent contre les libertaires dans quel sens sont autoritaires les processus des révolutions de classe, dans lesquels l’individu disparaît comme une quantité négligeable, et avec lui ses caprices d’autonomie, mais ne se subordonne pas à un chef, un héros ou une hiérarchie d’institutions passées ».


Citation 47 - Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui - 1956

     « Partie I,35 : Les principes essentiels d’Avril - Tout ce que Lénine crie et grave sur le papier de ces thèses historiques est absolument opposé à ce que faisaient en Russie, non seulement les partis bourgeois et petits-bourgeois, mais également ceux ouvriers et son parti lui-même. Mais dans le même temps il est férocement conforme à tout ce qui avait été écrit, à la route tracée par Marx et Engels en 1848 et cent fois rappelée, et à la route tracée par Lénine lui-même depuis 1900 pour la Russie. Les gens pressés qui défaillent chaque fois qu’ils entendent parler d’une directive nouvelle, moderne, doivent comprendre ceci : nous défendons l’immutabilité de la route mais non le fait qu’elle soit rectiligne. Elle est pleine de tournants difficiles. Mais ils ne naissent pas de la tête ou du caprice du chef, du leader, comme le dit Trotsky. Leader signifie en fait guide. Le chef du parti n’a pas dans les mains un volant qu’il peut manier selon son arbitraire, il est le conducteur d’un train ou d’un tramway. Sa force réside dans le fait qu’il sait que la voie est déterminée, mais il sait également qu’elle n’est pas partout rectiligne, il connaît les gares où l’on passe et le but du voyage, le tournant et les pentes.
     « Il n’est certes pas le seul à le savoir. Le tracé historique appartient non pas à une tête pensante, mais à une organisation qui va au-delà des individus, surtout dans le temps, organisation faite d’histoire vécue et de doctrine (un mot dur pour vous) codifiée.
     « Si tout cela est démenti, nous sommes tous hors de combat et aucun nouveau Lénine ne nous sauvera jamais. Nous mettrons au pilon les manifestes, les livres et les Thèses dans une banqueroute irrémédiable ».


Citation 48 - Sur le texte de Lénine L’extrémisme condamnation des futurs renégats (...) -1961

     « III - Points cardinaux du bolchevisme : centralisation et discipline - Les conditions universelles.
     « (...) Par quel truchement cette force collective dicte-t-elle des ordres ? Nous avons toujours contesté qu’il y eut une règle mécanique et formelle : ce n’est pas la moitié plus un qui a le droit de parler, même si bien souvent on aura recours à cette méthode bourgeoise ; et nous n’acceptons pas la "mise aux voix" comme une règle métaphysique dans le parti, les syndicats, les conseils ou la classe : parfois la voix décisive viendra des masses en fermentation, parfois d’un groupe du Parti (nous verrons que Lénine ne craint pas de parler d’oligarchie), parfois encore d’un seul militant, Lénine par exemple, qui, en avril et en octobre 1917, s’opposa à l’avis de "tous" ».


Citation 49 - La grande lumière s’est offusquée - 1961

     « (...) La solidité théorique du parti ne suffit pas (...) à porter au maximum le lien entre la doctrine et l’action de la classe. Il peut y avoir chez les militants du parti la sécurité et l’enthousiasme, mais ils ne peuvent quand même pas les générer parmi les masses par leur activité d’orateurs, d’agitateurs, d’écrivains. Ce n’est pas un processus rhétorique qui appelle les masses à s’approcher du parti, ni l’existence d’un éventail d’hommes élus, les fameux "chefs" qui ont laissé une histoire, voire une chronique, pitoyable. Le processus est une physique sociale, se constate, ne se provoque pas.
     « Une thèse à laquelle nous tenons énormément est celle selon laquelle il ne s’agit pas de choisir un groupe d’hommes qui forme l’"état major" du parti, et comme on dit, avec le mot à la mode, le "staff" ou le "cast". Il ne s’agit pas de fabriquer en cherchant des personnes, ce qu’on appelle aujourd’hui un trust de cerveaux. Ceci est une position potinière et méprisable dont il est bien de se tenir à distance. Cette illusion ne s’est jamais nourrie de bonne foi, mais constitue le signe extérieur d’un carriérisme banal, peste des démocraties politiques, par lequel se frayent un chemin en jouant des coudes des éléments qui n’ont pas de qualités marquées sinon celle d’être des serviteurs rusés d’une ambition morbide, et dans tous les cas plus forte qu’eux. Tout vaniteux est un vil.
     « C’est pourquoi l’histoire de la misère du Comintern qui suivit celle trop brève de son inoubliable grandeur, fut celle qui se mit à chercher les hommes adaptés. Nous avons dénoncé à cette époque sans réticence ce qui était une sélection à l’envers. Les camarades russes pensèrent peut-être que ces morceaux de la machine de parti auraient pu être promptement écartés dans le cas prévisible qu’ils ne s’usent rapidement. Mais nous accusâmes ce critère d’être un excès évident du plus pur volontarisme ».


Citation 50 - Considérations sur l’activité organique du parti... - 1965

     « 9 - (...) Nous savons tous que, quand la situation se radicalisera, d’innombrables éléments se rangeront à nos côtés d’une façon immédiate, instinctive, et sans avoir suivi des cours singeant ceux de l’université.
     « 14 - (...) La transmission de cette tradition non déformée par les efforts visant à réaliser une nouvelle organisation de parti international sans rupture historique, ne peut se fonder organisativement sur le choix d’hommes très qualifiés ou très au fait de la doctrine historique, mais on ne peut qu’utiliser organiquement de la façon la plus fidèle la ligne reliant l’action du groupe par lequel elle se manifestait il y a quarante ans, à la ligne actuelle. Le nouveau mouvement ne peut attendre des surhommes ni avoir des messies, mais il doit se fonder sur la renaissance de ce qui peut avoir été conservé à travers une longue période. Et cette conservation ne peut se limiter à l’enseignement de thèses et à la recherche de documents, mais se sert aussi d’instruments vivants qui forment une vieille garde et qui comptent donner une consigne intacte et puissante à une jeune garde ».


Citation 51 - Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure... (Thèses de Naples) - 1965

     « 11 - (...) Naturellement nous ne nous renierons pas nous-mêmes en commettant la sottise de chercher le salut dans les recherche d’hommes meilleurs ou dans le choix de chefs et de demi-chefs, car il s’agit là d’un bagage que nous retenons caractéristique du phénomène opportuniste, historiquement antagoniste au chemin du marxisme révolutionnaire de gauche ».


Citation 52 - Thèses supplémentaires aux thèses de 1965 (Thèses de Milan) - 1966

     « 9 - (...) L’effort actuel de notre parti dans sa tâche bien difficile est de se libérer pour toujours de la vague de trahisons qui semblait émaner d’hommes illustres, et de la fonction méprisable de fabriquer, pour atteindre ses buts et ses victoires, une notoriété stupide et une publicité pour d’autres noms personnels. Dans aucun des méandres de sa route, le parti ne doit manquer de décision et de courage pour lutter pour ce résultat, véritable anticipation de l’histoire et de la société de demain ».


Citation 53 - Prémisse aux "Thèses d’après 1945" - 1970

     « L’organisation, comme la discipline, n’est pas un point de départ mais un aboutissement ; elle n’a besoin ni de codifications statutaires ni de règlements disciplinaires ; elle ne connaît pas d’opposition entre la "base" et le "sommet" ; elle exclut les barrières rigides d’une division du travail héritée du régime capitaliste : ce n’est pas qu’elle n’ait pas besoin de "chefs", et même de "spécialistes" dans certains secteurs, mais ceux-ci sont et doivent être, comme le plus "humble" des militants, et plus encore que lui, liés par un programme, par une doctrine et par une définition claire et sans équivoque des normes tactiques communes à tout le parti, connues de tous ses membres, affirmées publiquement et surtout traduites en pratique devant l’ensemble de la classe ; et de même que les "chefs" sont nécessaires dans ces conditions, de même le parti peut s’en passer dès qu’ils cessent de répondre à la fonction à laquelle le parti les a délégués en vertu d’une sélection toute naturelle et non d’une comptabilité électorale de pacotille ; à plus forte raison lorsqu’ils dévient de la voie qui a été tracée pour tous. Voilà ce que notre parti tend à être et s’efforce de devenir, sans prétendre pour autant à une "pureté" ou à une "perfection" antihistoriques. Un parti comme celui-là ne confie pas sa vie, son développement et, disons le mot, sa hiérarchie de fonctions techniques, au caprice de décisions contingentes et majoritaires ; il croît et se renforce de par la dynamique même de la lutte de classe en général et de son intervention dans cette lutte ; il crée, sans les inventer à l’avance, ses propres armes de lutte et ses propres organes, à tous les niveaux ; il n’a pas besoin – sinon dans des cas pathologiques exceptionnels – d’expulser après un "procès" en règle les éléments qui ne veulent plus suivre la voie commune et immuable, car il doit être capable de les éliminer comme un organisme sain élimine spontanément ses propres déchets.
     « La révolution n’est pas une question de formes d’organisation. C’est au contraire l’organisation, avec toutes ses formes, qui se constitue en fonction des exigences de la révolution dont nous prévoyons non seulement l’issue, mais le chemin. Les consultations, les constitutions, les statuts, sont le propre des sociétés divisées en classe et des partis qui expriment non le cours historique d’une classe, mais la rencontre des cours divergents ou partiellement convergents de plusieurs classes. Démocratie interne et "bureaucratisme", culte de la "liberté d’expression" individuelle ou de groupes et "terrorisme idéologique", sont des termes non pas antithétiques mais dialectiquement liés : unité de doctrine et d’action tactique, et caractère organique du centralisme organisationnel, sont également les deux faces d’une même médaille ».

 

 

 


SOMMAIRE


Chapitre 4

Le parti préfiguration de la société communiste

De ce que nous avons dit au sujet des caractéristiques de l’organe parti, il doit clairement en découler notre affirmation que le parti préfigure, dans sa dynamique interne, dans les rapports entre ses divers organes et molécules qui en composent l’organisme complexe, la société future sans classes et sans Etat.

Le parti, acteur et sujet de la révolution violente et de la dictature, n’est pas un parti quelconque ; c’est le parti communiste, lié en cela à une perspective historique spéciale dont dérive son programme et son action, expression d’une classe particulière dont la lutte ne va pas dans le sens de rétablir la domination d’une classe sur les autres classes, mais de détruire la division de la société en classes. Le but est la société sans classes, la société sans valeurs d’échange, la société dans laquelle l’intérêt individuel et l’intérêt de l’espèce ne sont plus opposés, la société où chacun donnera selon ses possibilités et recevra selon ses besoins ; la société enfin dans laquelle l’adhésion de tous les individus aux intérêts sociaux généraux sera obtenue sans aucun type de contrainte, spontanément et organiquement.

Le heurt violent entre les classes que le parti doit être capable de diriger sans hésitation, comme il dirigera sans hésitation à la première personne la violence et le terrorisme étatique, se présente donc non comme une fin en soi, mais un moyen pour atteindre un but que la dynamique interne du parti préfigure déjà. Le parti en effet en exprimant les intérêts d’une seule classe en lutte pour l’élimination des classes, ne présente pas à l’intérieur des contrastes d’intérêts sociaux ; et par conséquent il est en mesure de réaliser sa hiérarchie de fonctions organiques sans avoir besoin de mécanismes particuliers et d’appareils coercitifs ou ayant une valeur légale. Dans le parti n’existent pas non plus des rapports de type mercantile et le ciment de l’organisme est donné par la libre adhésion de toutes les cellules au combat et au sacrifice pour un but commun. Le ciment qui tient ensemble les différents membres de l’organisation qui relie le centre à la périphérie, et qui, vice-versa, fait que les ordres sont exécutés par tous, est la confiance réciproque, la solidarité entre les camarades qui reconnaissent un but unique, qui travaillent en commun pour un but commun (Lénine, Que faire ?)

Le parti doit être et sera l’état major de la révolution et de la dictature, mais il le sera d’autant plus qu’il réussira à posséder une dynamique interne qui a horreur de tous les types de rapport entre les hommes qui sont propres à la société actuelle ; moins les rapports internes se fonderont sur les heurts entre hommes et groupes, expression d’intérêts de classe, moins les hiérarchies seront formelles, mécaniques, démocratiques ou bureaucratiques, moins la division des fonctions entre les divers membres de l’organisation singera la division bourgeoise du travail, moins on devra compter sur le nom de la personne, et plus prévaudront la recherche solidaire et rationnelle des meilleures solutions, la discipline spontanée et naturelle à une position revendiquée par tous comme commune, le travail anonyme, impersonnel et collectif de toutes les cellules qui composent l’organisme.

Le parti peut être un organe incisif de lutte politique entre les classes dans la mesure où à l’intérieur cesse la lutte politique ; il peut être un organe de répression dictatorial efficace dans la mesure où à l’intérieur n’existe ni répression, ni dictature.

Le parti en tant qu’il est "état major" préfigure le mode d’association naturelle et spontanée qui sera propre à la future humanité communiste. Si le parti perd ce caractère, si en son intérieur prévaut la lutte entre des intérêts divergents, la coercition, le bureaucratisme, le formalisme, le culte des grands noms, etc., il est au contraire affaibli dans sa fonction primaire d’organe politique, d’état major de la révolution prolétarienne. Ceci signifie-t-il que le parti est conçu comme « un phalanstère entouré de murs infranchissables », « un îlot de communisme dans les viscères de la société présente » ? Absolument pas ! Parce que le parti est toujours et constamment exposé à l’influence de la société où il se trouve combattre ; de manière que son mode organique de fonctionner, sa préfiguration de la future société humaine, n’est pas le fruit d’une formule statutaire prémisse d’une base de l’organisation, mais est le fruit d’une lutte continue de parti, d’un travail continu tourné vers cette réalisation qui est, comme la discipline, non un point de départ, mais un point d’arrivée.

Notre thèse, dynamique, non statique, est que le parti croît et se renforce dans la mesure où il réussit à réaliser sa dynamique propre ; il s’affaiblit dans la mesure où les situations réelles et historiques ne lui permettent pas de marcher dans cette direction ; il meurt quand éventuellement il cesse de cheminer sur cette route et de lutter pour ce but, ou directement, comme ce fut le cas pour la III Internationale après 1923, il théorise comme sienne une dynamique typique de la société divisée en classes et des partis qui les représentent. 


CITATIONS


Citation 54 - Lénine sur le chemin de la révolution - 1924

     « La fonction du chef - (...) L’organisation en parti, qui permet à la classe d’être vraiment une classe et de vivre comme telle, se présente comme un mécanisme unitaire dans laquelle les divers "cerveaux" (certes non seulement les cerveaux, mais aussi d’autres organes des individus) remplissent des tâches diverses selon leurs aptitudes et potentialités ; ils sont tous au service d’un but et d’un intérêt qui progressivement s’unifie toujours plus intimement "dans le temps et dans l’espace" (...)
     « Elle est anti-individualiste parce que matérialiste ; elle ne croit pas à l’âme ni à un contenu métaphysique et transcendant de l’individu, mais elle insère les fonctions de ce dernier dans un cadre collectif, créant une hiérarchie qui tend à éliminer de plus en plus la coercition et la remplacer par la rationalité technique. Le parti est déjà un exemple d’une collectivité sans coercition ».


Citation 55 - Volcan de la production ou marais du marché ? - 1954

     « Partie II - 15 - Parti et théorie - En un certain sens, le parti est le dépositaire anticipé des consciences sûres d’une société encore à venir et succédant aussi à la victoire politique et à la dictature du prolétariat. Il n’y a rien de magique non plus en ceci puisque le phénomène se constate historiquement pour tous les modes de production y compris celui de la bourgeoisie, dont les précurseurs théoriques et les premiers combattants politiques développèrent la critique des formes et valeurs de leur époque, en affirmant des thèses qui devinrent par la suite d’acceptation générale: alors que, dans l’ambiance qui les entourait, ces mêmes authentiques bourgeois suivaient les religions anciennes et conformistes, et ne reconnaissaient même pas dans les énonciations théoriques leurs intérêts matériels palpables ».


Citation 56 - Russie et révolution dans la théorie marxiste - 1955

     « II partie. Parti prolétarien de classe et attente de la révolution double - 39 - Masse et parti - (...) donc, en termes exacts, il n’y aura jamais de conscience prolétarienne. Il y a la doctrine, la connaissance communiste, et celle-ci est dans le parti du prolétariat, non dans la classe (...)

Citation 57 - Les fondements du communisme révolutionnaire marxiste - 1957

     « III,14 - L’irremplaçabilité du parti (...) La route pour sortir de cette infériorité passe, même dans une longue série de contrastes, par des organes érigés sans aucun matériel et aucun modèle tiré des organes du monde bourgeois, et qui peuvent provenir seulement du parti et de l’Etat prolétarien, dans lesquels la société de demain se cristallise avant d’être historiquement existante. Dans les organes que nous appelons immédiats et qui copient et gardent l’empreinte de la physiologie de la société actuelle, il ne peut se cristalliser en puissance que la répétition et le salut de celle-ci ».


Citation 58 - Contenu original du programme communiste est l’annulation de la personne comme sujet économique, titulaire de droits et acteur de l’histoire humaine - 1958

     « 10 - Pourquoi matérialisme dialectique - (...) La capacité de décrire à l’avance et de hâter l’avenir communiste, non recherchée dialectiquement dans le singulier ni dans l’universel, est trouvée dans cette formule qui en synthétise le potentiel historique : le parti politique acteur et sujet de la dictature.
     « 16 - Personne et parti - (...) Si la personne est un danger – elle n’est en effet qu’un délire millénaire des hommes dans les ombres qui les séparent de leur histoire d’espèce – la voie qui le combat se trouve seulement dans l’unitarité qualitative universelle du parti, où se réalise la concentration révolutionnaire, au delà des limites de la localité, de la nationalité, de la catégorie de travail, de l’entreprise-prison de salariés ; où elle vit comme une anticipation de la société future sans classe et sans échange ».


Citation 59 - Les luttes de classes et d’états dans le monde des peuples non blancs, champ vital historique pour la critique révolutionnaire marxiste - 1958

     « 13 - Originalité intégrale du marxisme - (...) Le parti communiste n’a pas de noms et n’a pas de dieux, ni même Marx ou Lénine ; il constitue une force qui tire son potentiel d’une humanité non encore née et dont la vie sera seulement une vie de collectivité et d’espèce, des fonctions manuelles les plus simples aux activités mentales les plus complexes et les plus ardues. Nous définissons le parti comme la projection aujourd’hui de l’Homme-Société de demain (...) ».
     « Cette possession de la doctrine révolutionnaire fait du parti le réservoir de la position du futur homme social communiste. Dans plusieurs textes nous avons écrit dans ce sens qu’en lui vit de façon anticipée la future société sans classes et sans échanges ; en lui se trouve la mort de l’individualisme et de toute idéologie et praxis personnelles ».


Citation 60 - Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure... (Thèses de Naples) - 1965

     « Thèse 13 - (...) Que dans le parti on puisse tendre à créer un milieu farouchement antibourgeois, qui anticipe dans une large mesure les caractères de la société communiste, cela a été affirmé depuis longtemps, par exemple par les jeunes communistes italiens dès 1912.
     « Mais cette juste aspiration ne peut nous amener à considérer le parti idéal comme un phalanstère entouré de murs infranchissables ».



SOMMAIRE


1. Thomas Carlyle(1795-1881) historien et philosophe idéaliste prônait afin de changer l’histoire le culte du héros, se faisant l’apologiste de l’irrationnel et de la force brute; il rejoignit le rang des conservateurs et fut un ennemi déclaré du mouvement ouvrier après 1848. En 1841, il écrivit : Les héros, le culte des héros et l’héroïque dans l’histoire.

2. Le cyrénaïsme est une école philosophique grecque associée à l’hédonisme en éthique.

3. Battilocchio est un personnage populaire napolitain, dégingandé, à la tête pendante, l’allure incertaine, avec un battement de paupière (battilocchio), au caractère niais.

4. En avril 1917 Lénine présente « en son nom personnel » les positions connues sous le nom de Thèses d’Avril que le Comité Central a du mal à avaler. Et en octobre 1917, Lénine affirme que la situation internationale, la situation militaire,la conquête de la majorité dans les Soviets par le parti du prolétariat,etc met à l’ordre du jour l’insurrection armée ; il menace de s’adresser au Parti si le Comité central ne prend pas une résolution dans ce sens.

5. Lénine (La Pravda du 28 mars 1956) cité lors du XX Congrès de février 1956 du Parti russe.