Parti Communiste International
 
LA GAUCHE ITALIENNE ET L’INTERNATIONALE COMMUNISTE
(1919-1922)

 
 
 
Voici le plan utilisé pour ce travail

I. Le Congrès de fondation de la 3e Internationale ("La Gauche Communiste", 18-19)

II. le P.S.I. et sa Fraction ("La Gauche Communiste", 18-19)

III. Le 2e Congrès de la I.C. en juillet-août 1920 ("La Gauche Communiste", 18-19)

IV. La fondation du P.C.d’I. à Livourne en 1921
  1. La formation du parti communiste d’Italie, exemple unique en occident

2. La trahison du P.S.I. et de la CGL lors des luttes prolétarienne de septembre 1920

3. Les différentes tendances politiques au sein di P.S.I. en 1920
 
  a. La fraction de concentration de la droite turatienne


b. La fraction communiste unitaire des maximalistes


c. La Fraction Communiste dite des communistes "purs" ou Fraction d’Imola

4. La préparation de la scission en complet accord avec l’I.C.


a. La scission, une nécessité historique


b. Le Congrès d’ Imola de la Fraction Communiste le 28-29.11.20


c. Vers le Parti Communiste


d. La Fraction Communiste et l’Internationale Communiste

5. Le congres de Livourne du P.S.I. (15-21 janvier 1921)


a. Motion et programme de la Fraction Communiste


b. Le discours du représentant de la Fraction Communiste


c. Le résultat du vote du 21-1-21 et le départ des communistes


d. Le congrès constitutif du P.C.d’Italie


e. La dissolution de la Fraction Communiste Abstentionniste

6. Homogénéité "organique" du P.C.d’I. et ses premières tâches


a. Travail d’organisation, de propagande et de clarification théorique du jeune P.C.d’Italie


b. Lutte contre l’offensive bourgeoise (1920-21)


c. La lutte syndicale: appel au Front Unique Prolétarien


d. La participation aux élections de mai 1921

V. La nouvelle tactique de l’I.C. et la critique du P.C.d’I. en 1921-22

1. Les prémisses de la nouvelle tactique


a. La crise du P.C. unifié allemand


b. Les marchandages du P.S.I.


c. Moscou accepte le recours du P.S.I.


d. L’action de mars 1921 et la théorie de l’offensive

2. Le 3e Congrès de l’I.C.: Allez aux masses ! en juin-juillet 1921 à Moscou


a. La nouvelle tactique: conquête de la majorité et allez aux masses !


b. La résolution sur la question italienne: application de la nouvelle tactique


c. La question syndicale: un pas en arrière


d. La Gauche communiste italienne se différencie des autres fractions de gauche

3. La tactique du Front unique prolétarien


a. Le Comité Exécutif de l’I.C. du 4-12-21


b. La première session de l’Exécutif Élargi de l’I.C à Moscou en février-mars 22


c. La conférence préliminaire des 3 Internationales à Berlin en avril 22


d. Session de l’Exécutif Élargi en juin 22

4. La réponse de la Gauche italienne à la nouvelle tactique


a. Nos divergences avec les Bolcheviks sur la tactique et la fonction de la social-démocratie


b. Défense et critique du front unique prolétarien


c. Parti, classe, centralisme organique


d. Les thèses de Rome sur la tactique (janvier 22)

 

Rappelons que ce travail se donne pour mission de retracer l’histoire de la Gauche italienne avec l’I.C. de 1919 à 1926, de montrer comment notre mouvement rejoignit les Bolcheviks en 1919, comment, toujours uni et discipliné à l’Internationale, il éleva fermement sa voix pour tenter de barrer la route à l’opportunisme, et comment ayant échoué, il demeura alors, et demeure encore dans le désert actuel réalisé par la contre-révolution, le seul héritier de l’expérience et du bagage théorique marxiste du mouvement ouvrier international.

Avec La Gauche n° 18-19, nous évoquions le congrès de fondation de la III Internationale ou Internationale Communiste avec sa nécessité historique et ses victoires théoriques acquises lors de l’effondrement de la II Internationale.; puis nous développions les combats théoriques de notre fraction au sein du P.S.I. réformiste, et nous retracions le déroulement du II congrès de l’I.C. et le processus de formation des sections nationales.

Dans le n° 20-21, nous décrivions la fondation du P.C. d’Italie à Livourne en 1921, et abordions le virage amorcé avec la nouvelle tactique de l’I.C; nous rappelions les prémisses de cette nouvelle tactique avec la crise du P.C. unifié allemand, les marchandages du P.S.I. et son recours accepté par Moscou, l’"action de mars" en Allemagne et sa "théorie de l’offensive"; avec le III congrès de l’I.C. (juin-juillet 1921), nous soulignions les premières faiblesses théoriques apparaissant derrière le mot d’ordre "Allez aux masses !", faiblesses qui devaient aboutir dès décembre 1921 à la tactique du front unique prolétarien, porte ouverte à des déviations et égarements toujours plus graves, si des limites précises et infranchissables n’étaient pas immédiatement définies.

Dans ce numéro 22-23, après avoir décrit les dernières étapes de promulgation de cette tactique avec l’Exécutif Élargi. de février 1922 et une première application désastreuse avec la réunion des 3 Internationales, nous essayerons de formuler de façon raccourcie le travail théorique énorme que la Gauche italienne entreprit en 1921-1922 pour démasquer les dangers du virage tactique effectué par l’I.C.
 
 
 

IV
LA FONDATION DU PARTI COMMUNISTE D’ITALIE ET LES PREMIÈRES TÂCHES

[Cf.: "La formation du P.C.d’Italie", Prometeo février 1951, in Comunismo n° 6 et 7].
 

Après le 2ème congrès de l’ I.C., se pose donc pour tous les partis socialistes et les partis communistes déjà formés le problème de l’expulsion des réformistes décidée par le Comintern. En Italie, les maximalistes firent obstruction et profitèrent de leur supériorité numérique dans le P.S.I. pour résister aux directives fixées à Moscou. Ceci eut pour conséquence positive la construction d’un parti communiste issu d’une fracture nette avec les opposants au centralisme, et donc exempt de tout élément réformiste et centriste.
 
 

1. LA FORMATION DU PARTI COMMUNISTE D’ITALIE, EXEMPLE UNIQUE EN OCCIDENT

Le processus de formation du PC d’I présente par rapport aux autres pays occidentaux, particulièrement l’Allemagne et la France, des caractéristiques non seulement diverses mais tout à fait opposées; et ceci grâce à l’existence, pour des raisons historiques et sociales propres à l’Italie, d’un noyau communiste déterminé. Ainsi le congrès de fondation du PC d’I à Livourne en janvier 1921 se distingue nettement de ceux de Halles et de Tours: la naissance de la section italienne de la 3ème I. advint sur la base d’une rupture radicale non seulement avec le réformisme mais surtout avec le centre maximaliste. Cette scission fut le fruit d’un long processus de décantation. En Italie, la lutte de classe, sans atteindre les sommets de l’après-guerre allemand, n’avait pas connu la féroce répression, ni l’hémorragie humaine des 4 années de guerre, ni l’entrave des traditions "jacobines". La Fraction Communiste Abstentionniste (F.C.A.) eut un rôle déterminant dans le processus de décantation des forces destinées à constituer le PC d’I. A la réunion d’octobre 1920 à Milan, comme à la conférence d’Imola en novembre, et lors du congrès de Livourne en janvier 1921, trois courants d’origine et de formation différentes convergèrent sur une plate-forme unique regroupant les thèses et les conditions d’admission du 2ème congrès de l’I.C.

La première de ces formations, la FCA, abandonnait l’abstentionnisme (comme elle était déjà prête à le faire en 1919). Elle possédait un réseau national fortement centralisé, prévalent dans le Nord et non dans le Sud: nos adversaires voudraient faire de la F.C.A. un phénomène méridional, c’est-à-dire de zones capitalistiquement arriérées, alors que la F.C.A. se distribuait un peu partout en Italie, mais particulièrement dans le Centre-Nord et plus dans l’Italie septentrionale que centrale, donc des zones de concentration prolétarienne. Les thèses de la F.C.A., avec son réseau organisationnel et son mode de fonctionnement centralisé, représentaient donc le point le plus haut, parallèle à celui du bolchevisme, du mouvement ouvrier occidental. Et le travail de préparation théorique, programmatique et tactique qui amena à la formation du PC d’I fut l’oeuvre du "Soviet" de Naples puis de l’organe national "Il Comunista" d’Imola.

 La 2ème de ces formations correspondait au groupe socialiste turinois influencé par le courant du journal "Ordine Nuovo" qui se voulait être une "école de pensée", un lieu de rencontre et de débat et avait un réseau élastique de lecteurs sans structure organisationnelle, et numériquement indéfini. "Ordine Nuovo", dont le théoricien plus proche de l’idéalisme que du marxisme était Gramsci, rejoignit la F.C.A. plus par "instinct" communiste que par clarté théorique.

 La 3ème de ces formations, très importante numériquement, était représentée par l’extrême-gauche du maximalisme. Et face à nos détracteurs qui veulent faire de notre courant le "maître à penser" autoritaire de cette période, incapables de saisir l’alchimie révolutionnaire, nous affirmons catégoriquement que ces trois composantes resteront de 1920 à 1922 INDISTINGUABLES, soudées par la même foi, et déterminées en 1920-1921 à travailler avec acharnement à la scission considérée comme inévitable et salutaire pour le mouvement révolutionnaire. Si nous parlons avec des chiffres, on peut estimer que la F.C.A. comptait environ 4 à 5000 membres, tandis que le groupe turinois en comptait plus, mais non organisés, et que le nombre des maximalistes d’extrême-gauche qui rejoindront le PC s’élevait à 40 000.

 La Fraction Communiste d’Imola formée par la fusion de ces trois courants se présentera donc à Livourne avec un programme conçu non comme une plate-forme destinée à réunir le maximum de consensus, mais comme base du programme, qui ne pouvait être discuté, du nouveau parti. Un camarade de la F.C.A. écrira dans L’Avanti ! du 23-11-20 un article intitulé "Vers le Parti Communiste" dont nous retiendrons le passage suivant: "Nous ne pouvons accepter, anti-démocratiques même en ceci, comme ’ultime ratio’, l’expression arithmétique de la consultation d’un parti qui n’est pas un parti. La reconnaissance de la justesse de l’opinion exprimée par la majorité commence là où commence l’homogénéité de programme et de finalité; nous ne l’acceptons pas dans la société divisée en classes, au sein du prolétariat dominé nécessairement par les suggestions bourgeoises, au sein d’un parti qui comprend trop d’éléments petits-bourgeois, et qui oscille historiquement entre la vieille et la nouvelle Internationale, et qui n’est donc pas en conscience et en pratique le parti de classe de Marx".

 A Livourne, la Fraction Communiste se battit pour arracher la majorité à la direction maximaliste; mais elle était déterminée à scissionner quelque soit l’issue des discussions et des votes, afin de ne pas paralyser la fraction ni le prolétariat jusqu’à un prochain congrès du parti.
 
 

2. LA TRAHISON DU P.S.I. ET DE LA C.G.L. LORS DES LUTTES PROLÉTARIENNES DE SEPTEMBRE 1920

La situation internationale était marquée par une période de reflux des luttes ouvrières et une offensive des classes dominantes. Le prolétariat italien avait déjà lancé une attaque l’été 1919 et en avril 1920, et il s’était heurté aux forces de l’ordre. Cette fois-ci, dans la deuxième moitié de 1920, il s’agissait d’une action de défense face au refus intransigeant des industriels de la grande sidérurgie et de la mécanique automobile d’accepter en juin 1920 le nouveau contrat collectif de travail obtenu au concordat de Rome d’août-septembre 1919.

 Le mouvement frappa par la rapidité de son extension, mais resta enfermé dans les "murs" de l’usine sans entraîner de heurts réels avec les forces de l’ordre. Le mot d’ordre de "contrôle ouvrier", agité par les dirigeants socialistes et syndicaux, qui en discutèrent longuement les formes et en entretinrent donc l’illusion parmi les masses, ne servit qu’à affaiblir le mouvement. En effet l’illusion fut d’avoir conquis le pouvoir en prenant possession des usines à la place des organes centraux de la domination bourgeoise. Même s’ils étaient dépassés par l’ampleur du mouvement, les dirigeants réformistes de la FIOM (syndicat des métallurgistes) et de la CGL (arrivés les derniers !) le tinrent en mains jusqu’au dernier jour, démontrant encore une fois que la droite syndicale dominait le centre maximaliste, paralysant ainsi le mouvement par leur complicité mutuelle. Le gouvernement sut intervenir le moins possible pour laisser le feu s’éteindre par manque d’oxygène. Par ailleurs et ce n’est pas fortuit, l’échec de cette attaque ouvrière coïncida avec le début de l’offensive fasciste contre un adversaire devenu vulnérable du fait même de son repliement sur les lieux de travail, et affaibli par sa sujétion au réformisme. Le gant de velours de Giolitti et le poing de fer fasciste se soutinrent efficacement pour briser les dernières énergies prolétariennes.

 Rappelons les faits. Le 30 août 1920, la section milanaise de la FIOM ordonnait la prise de possession de 300 usines métallurgiques de la région. L’occupation des usines métallurgiques fut presque totale dans le triangle industriel Milan-Turin-Gènes, puis dans toute l’Italie. Du 1er au 4 septembre, plus de 400 000 travailleurs prirent possession de façon "extraordinairement pacifique" des usines métallurgiques et de quelques usines chimiques et textiles dans les grands centres et dans ceux plus mineurs du Veneto, de la Ligurie, de la Toscane (Piombino, Livourne). Le problème d’étendre la grève à toutes les autres corporations se posa. La CGL, restée jusqu’alors spectatrice, travailla habilement à prendre la tête du mouvement. Une réunion eut lieu le 4 septembre à Milan avec la majorité du comité directeur de la CGL, un représentant de la direction socialiste et des délégués des principales chambres du travail du Nord et du Centre avec la FIOM. Des tractations se déroulèrent entre des médiateurs du gouvernement et D’Aragona (CGL) et Buozzi (FIOM), Turati et Trèves, parlementaires socialistes, d’un côté, et des représentants de l’aile modérée des industriels dont Agnelli, de l’autre. Ces derniers finirent par accepter le principe d’un contrôle sur l’industrie par les organisations syndicales sous la forme de "collaboration et coresponsabilité des différents éléments de la production", comme Turati et D’Aragona l’avaient plusieurs fois proposé ! En fait le texte de loi ne fut jamais discuté au parlement et resta dans les tiroirs du chef du gouvernement, Giolitti ! Le 9 septembre, la CGL et des dirigeants socialistes se réunirent. La CGL refusa de céder la direction du mouvement au P.S.I., comme les maximalistes le réclamaient. La direction socialiste capitula sous la pression du réformisme, en reportant la discussion à plus tard... Le 10 septembre, au conseil national de la CGL, la direction maximaliste par la voix de Gennari, s’inclina devant le vote qui donnait raison à D’Aragona, c’est-à-dire que le P.S.I. acceptait officiellement de laisser la direction politique à la CGL, se déchargeant ainsi de ses tâches historiques !

 Le concordat signé à Rome le 19 septembre et qui reconnaissait seulement une partie des revendications ouvrières fut accepté le 21-22 septembre par le congrès extraordinaire de la FIOM, après tout de même d’âpres discussions. A Turin, la colère entraînée par la trahison des chefs syndicaux et réformistes du P.S.I. amena la section abstentionniste à réclamer la scission immédiate du parti socialiste. Cette décision fut immédiatement désavouée par le C.C. de la F.C.A..

Quoiqu’il en soit, l’échec du mouvement d’occupation des usines de 1920 en Italie ne correspondait pas, comme l’affirmaient la gauche maximaliste, les groupes ouvriéristes et le Comintern même, à une "révolution manquée" ! La classe ouvrière était prête à la défense, mais n’était pas matériellement préparée à l’offensive; la situation sociale défavorable et une classe dominante remise du choc de l’après-guerre, dont l’appareil d’État était dirigé par le rusé et calculateur Giolitti, et soutenu par la vigueur de l’offensive fasciste, ne la sollicitait guère. L’onde de mécontentement populaire refluait d’autant plus que les succès électoraux et parlementaires socialistes faisaient revivre dans les rangs prolétariens l’illusion démocratique. De plus et surtout le guide politique révolutionnaire faisait défaut, le P.S.I. étant dominé par la droite réformiste. Seule la fraction abstentionniste, dont les interventions ne se fondaient pas sur la possibilité immédiate de la révolution, était consciente de cette situation. Son représentant déclarera en 1923 lors de son discours sur le fascisme au 4ème congrès de l’ I.C.: "Je ne soutiens pas qu’en Italiecomme l’a dit ces jours-ci le camarade Zinovievle P.S. aurait pu faire la révolution; mais au moins il aurait dû se mettre en mesure de donner une solide organisation aux forces révolutionnaires de la classe ouvrière". Et en 1970, il affirmera lors d’un interview: "Le mouvement prolétarien pour la fameuse occupation des usines atteignit son apogée à l’automne 1920, c’est-à-dire après le retour en Italie des délégués qui avaient participé au 2ème congrès de l’ I.C. à Moscou. L’évaluation de la possibilité d’issues révolutionnaires de ce mouvement était très diverse, voire directement opposée entre le groupe de l’ Ordine Nuovo et celui du Soviet. Critiquant les Turinois, le Soviet écrivit alors: "Prendre l’usine ou prendre le pouvoir ?". En développant tous les arguments de principe, nous niâmes que la révolution communiste puisse s’ouvrir par la conquête des usines et de leur gestion économique technique de la part du personnel ouvrier, comme le soutenait Gramsci. Selon nous, les forces politiques des travailleurs auraient dû prendre l’initiative de donner l’assaut aux questures et aux préfectures étatiques pour diriger la grande agitation qui devait venir de la proclamation d’une grève générale victorieuse et totale afin d’instaurer la dictature politique du prolétariat. Cette perspective fut évidemment intuitivement bien comprise par le sagace et habile chef des forces bourgeoises italiennes, Giovanni Giolitti. En effet ce dernier laissa sans réponse les requêtes des industriels qui voulaient que la force publique intervienne avec les armes pour expulser les occupants ouvriers et restituer les usines aux patrons légitimes. Giolitti estima alors que laisser dans les mains des ouvriers la possession des usines signifiait leur laisser une arme tout à fait inefficace pour menacer et renverser le pouvoir et le privilège des minorités capitalistes, tandis que la gestion ouvrière des instruments de production n’aurait certainement pas ouvert les portes à un régime non privé de la production sociale. Notre ligne tactique demandait donc que le parti prolétarien de classe visât avant tout à s’assurer l ’influence et le contrôle non sur les conseils d’usine et les Collèges des commissaires d’atelier, préconisés par l’"ordinovisme", mais sur les organisations syndicales traditionnelles de la classe travailleuse. Ceci, donc, me séparait nettement de Gramsci dans cette phase; et jamais je n’admis que l’occupation générale des usines nous rapproche ou puisse nous rapprocher plus de la révolution sociale désirée".

 Les militants ordinovistes de Turin tirèrent partiellement les leçons de cet échec. Gramsci réalisa, après avoir encensé l’occupation des usines, l’impasse dans laquelle la direction réformiste-maximaliste, et donc l’absence du parti révolutionnaire, mettaient les travailleurs. De plus le groupe de Gramsci n’eut aucune part directive dans le mouvement, et une crise profonde y avait éclaté fin juin après une polémique Tasca-Gramsci. Cette crise entraîna la majorité du groupe ordinoviste dans la lutte pour la constitution du parti de classe (avec Terracini, Togliatti, Leonetti, Tasca), tandis que Gramsci se plaçait sur une position "d’étude". Les élections de la nouvelle Commission Exécutive de la section socialiste turinoise le 24 juillet donnèrent lieu à la rédaction de deux motions; l’une des communistes électoralistes qui obtint 141 votes avec l’élection de Montagnana, Roveda, Togliatti, Terracini, demandait l’épuration du P.S. de la droite et du centre; l’autre des communistes abstentionnistes qui recueillit 54 votes reprenait les thèses votées au congrès de la fraction avec la constitution du Parti Communiste comme objectif prioritaire. Sept membres dont Gramsci présentèrent une déclaration pour la création d’un groupe distinct des deux autres tendances, dit groupe "d’éducation communiste", déclaration approuvée par 17 suffrages.

 La véritable leçon de l’épisode de l’occupation des usines fut la confirmation que la classe ouvrière, même affaiblie par des années de lutte mal dirigée, possédait encore d’extraordinaires capacités de résistance à l’attaque de l’ennemi, mais que son guide politique et syndical était encore le réformisme dont le maximalisme ratifiait les diktats. Cet état de choses bloquait toute tentative sérieuse de préparation révolutionnaire pour des situations fécondes futures, proches ou lointaines; il bloquait aussi la défense des positions ouvrières du fait que le réformisme encourageait les illusions conseillistes, de contrôle ouvrier, démocratiques. C’est pourquoi après la dure expérience de septembre 1920, les meilleurs éléments prolétariens même éloignés des positions du Soviet et peu préparés théoriquement, s’orientèrent vers la scission. Leur adhésion fut instinctive et la conscience théorique suivit. Le mouvement d’occupation des usines fut une expérience douloureuse, mais ô combien riche d’enseignements !
 

3. LES DIFFÉRENTES TENDANCES POLITIQUES AU SEIN DU P.S.I. EN 1920

a) La fraction de concentration de la droite turatienne

L’épisode de l’occupation des usines démontra comment le P.S.I. était dominé au niveau politique, syndical, organisationnel par l’aile droite. La masse du parti, écrira le Soviet le 24.10.20, est en ce moment encore plus prisonnière de la droite qu’à la fin de la guerre !

 A Moscou, Serrati avait défendu les réformistes à la Turati, Trèves, D’Aragona, etc..., et n’avait fait que répéter à Lénine qu’ils ne représentaient qu’eux-mêmes, et que de plus ils n’étaient en aucune façon comparables aux menchéviques russes, qu’ils se seraient disciplinés au parti et n’auraient jamais été des saboteurs de la révolution ! Le II congrès de l’ I.C. se termina le 7.8.20 et la direction de P.S.I. se réunit seulement le 28 septembre pour discuter de ses conclusions, et de la fameuse lettre de l’ Exécutif de l’ I.C. L’Avanti ! et Comunismo ne dirent pas un mot sur le sujet avant le retour de Serrati le 16 septembre ! La droite turatienne bien au contraire s’était organisée en "Fraction de concentration" et le 30 août à Milan lançait un Manifeste au pays où elle attaquait la démagogie et l’inertie des maximalistes, responsables du renforcement du pouvoir de la classe dominante !

 A son congrès de Reggio Emilia le 10-11.10.20, tenu en vue du prochain congrès national du P.S.I., la Fraction de concentration se proclama elle seule véritablement révolutionnaire, accusa les maximalistes d’avoir par leur inaction dispersé les énergies prolétariennes ! Les réformistes revendiquèrent dans leur motion finale rédigée par les supers confédéraux Baldesi et D’Aragona et votée à l’unanimité moins 10 votes (les Turatiens à 100% pour la partie concernant la conquête du pouvoir) "le nom de Parti et les intentions et l’esprit éducatif dans sa propagande et le bon travail quotidien d’organisation administrative, coopérative, syndicale". Dans leur motion, présentée par la suite au congrès de Livourne, ils confirmèrent l’adhésion à la III I. en acceptant les 21 conditions de Moscou (évidemment avec la restriction majeure de les adapter aux conditions de chaque pays !), l’exclusion des groupes anarchistes, maçons. Ils reconnurent la dictature du prolétariat comme une nécessité transitoire et non comme une obligation programmatique et variable d’un pays à l’autre; ils ne condamnèrent pas l’usage de la violence et des moyens illégaux dans la lutte de classe. Ainsi la droite tentait de se redonner en paroles une virginité qui lui permettrait de couvrir le centre maximaliste dans leur tentative commune de s’opposer à toute scission "orthodoxe", sachant que dans les faits elle tenait en mains les structures du parti par le réseau des organisateurs syndicaux, des administrateurs communaux, des dirigeants des coopératives, et des parlementaires. Dérisoire manoeuvre que la droite dénonçait elle-même dans son journal "Giustizia" le 24.12.20 en déclarant souscrire "à la majeure partie des affirmations théoriques faites par les Menchéviques (contredisant ainsi Serrati !) avec une seule réserve pour la proposition de constituer la 4ème Internationale. IL faut au contraire entrer dans la 3ème I. et travailler de façon à ce que les décisions prises par le 2ème congrès de Moscou soient modifiées, permettant à l’ I. de recueillir toutes les forces socialistes en un seul fait". L’opportunisme n’aurait pu être plus honnête dans l’énonciation de son programme: pénétrer à l’intérieur de la III I. pour lui enlever son véritable caractère historique de sélection sévère des forces "socialistes" !
 

b) La fraction communiste unitaire des maximalistes

Face à une droite dynamique, le courant maximaliste conduit par Serrati semblait inanimé ! Si en France et en Allemagne une partie importante du centre acceptait les thèses et les 21 conditions pour rester dans le nouveau parti, en Italie les représentants de la majorité du P.S.I. adhérents à l’ I.C. depuis 1919 tirèrent du 2ème congrès une attitude qui rendit la rupture inévitable, permettant ainsi la naissance d’un parti sur des bases théoriques non viciées par des malentendus, des réserves !

 C’est seulement le 21.9.20 que L’Avanti ! publia les 21 conditions et la revue Comunismo du 15.10 la lettre du C.E. de l’ I.C. Ce retard s’expliquait par le fait que pour Serrati les délibérés du 2ème congrès devaient être revus et ceci pour plusieurs raisons; d’abord, comme il l’écrivit dans Comunismo du 15-30.9.20, le congrès n’avait pas été assez préparé ni bien organisé et les Bolcheviques n’étaient pas assez bien informés ! On retrouve ici avec les tours de passe-passe de Serrati l’extrémisme de façade au service d’un opportunisme de fond. Orthodoxie, oui, mais avec des conditions !

 La réunion de la direction du P.S.I. se tint finalement le 28.9, la première depuis le 2ème congrès de l’ I.C. La formule unitaire de Serrati fut donc: "Il s’agit seulement de libérer le parti par une oeuvre d’épuration énergique de ces éléments qui, durant la guerre et après, ont continuellement apporté des armes appartenant à nos ennemis (...) L’unité de notre Partiavec tous les organismes reconstructifs qu’il a réussi à créer pour la révolution de classedoit demeurer, malgré toutes les attaques de droite et de gauche. Tous ceux qui peuvent être avec nous, de droite et de gauche, doivent les tenir, d’autant plus que les événements, plus forts que les hommes, conduisent inévitablement à gauche vers l’action révolutionnaire". Serrati soutenait qu’on devait "tempérer l’aspect non politique des expressions et des normes russes (!!) par cette vision italienne qui, tout en n’abandonnant rien du programme communiste, l’adapte aux circonstances particulières de notre pays" !

 Cette réunion marqua le début de la crise accélérée du maximalisme. Le 10.10 Serrati se démettait de la direction de l’édition piémontaise de L’Avanti ! pour protester contre une attaque de ce journal (édition différente de l’édition nationale) à la délégation confédérale de Moscou. En effet L’Avanti ! national défendit durant et après le 2ème congrès les dirigeants confédéraux provoquant une série de remises au point de la part du Soviet en octobre-novembre 1920. Quelques jours avant avait eu lieu à Milan la réunion des représentants des fractions et des tendances extrémistes du P.S.I. avec la constitution officielle de la Fraction Communiste. Une autre polémique, plus fondamentale, éclata ensuite entre Serrati d’un côté, Lénine et Zinoviev de l’autre. Deux lettres ouvertes à Serrati rédigées par Zinoviev le 22.10 et le 23.10.20 affirmaient que les destinées de la révolution italienne dépendaient dans le futur immédiat de la mesure dans laquelle le P.S.I. saurait se libérer des éléments réformistes qui sabotaient la révolution prolétarienne; et quiconque se préoccupait en ce moment de s’unir avec les réformistes ou avec les semi-réformistes commettait un crime vis-à-vis de la révolution. Le 23.10, un message à la Fraction Communiste du P.S.I. provenant du C.E. de l’ I.C. affirmait: "Si Serrati et ses amis veulent défendre l’ I.C., s’ils veulent contribuer effectivement à la formation d’un parti communiste en Italie, ils doivent prendre place dans votre fraction. C’est l’unique solution posssible, le C.E. de l’ I.C. ne pourrait en accueillir ni en approuver une autre (...)Nous ne reconnaissons en Italie pas d’autre fraction communiste que la votre. Tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous". Ce texte fut reproduit dans Il Comunista, organe de la Fraction, n°2 du 21.11.20, qui annonçait aussi la convocation du congrès national de la Fraction communiste pour le 28-29.11.20 à Imola.

 Lénine écrivit plusieurs articles sur le P.S.I. dont deux intitulés "A propos de la lutte au sein du P.S.I." le 4.11.20 et "Faux discours sur la liberté" le 11.12.20. Il déclarait que la "particularité concrète de l’Italie invoquée par les Serratiens pour justifier leur attitude, consiste dans l’incapacité effective des réformistes à appliquer réellement les décisions du parti et de traduire sa politique dans la pratique. Il s’en suit que tolérer que les réformistes restent dans le parti alors que la situation générale devient de plus en plus aiguë, et qu’on est déjà peut-être à la veille de batailles révolutionnaires décisives, est non seulement une erreur, mais même un délit". Lénine proclamait le 11.12 que la condition principale et fondamentale de la victoire est la liberté des partis du prolétariat révolutionnaire vis-à-vis des opportunistes, des "centristes", de leur influence, de leurs préjugés, de leurs faiblesses, de leurs hésitations.

 Réunie en congrès le 20-21.11.20 à Florence, la Fraction Communiste Unitaire des maximalistes vota une motion affirmant que le P.S.I. avait déjà conquis un pouvoir politique effectif, depuis le congrès de Reggio Emilia de 1912 (expulsion des réformistes) et celui d’ Ancone de 1914 (expulsion des maçons), "la tendance révolutionnaire et absolument intransigeante a dominé sans contraste dans le parti, entraînant derrière lui les fractions de droite et les organisations syndicales confédérales, subordonnant les premières par une sévère (!) discipline, les autres par un clair pacte d’alliance". Elle proclamait "la nécessité pour notre parti de conserver son ensemble unitaire afin de mieux et de plus rapidement atteindre l’issue révolutionnaire de notre action". Sur les rapports avec l’ I.C., la motion déclarait que le P.S.I. acceptait dans son intégrité (!) les 21 points de Moscou, mais que ces 21 points devaient être interprétés "selon les conditions particulières et historiques de notre pays". Le congrès de Florence se tint 10 jours après les élections administratives qui avaient signé un nouveau triomphe socialiste, tandis qu’à Bologne les fascistes commençaient leur offensive contre les place-fortes rouges. De cette victoire électorale, les serratiens tiraient un argument en faveur de l’unité avec la droite qui tenait une bonne partie des administrations communales et provinciales. Et Serrati répondait en ces termes à Lénine dans L’Avanti ! du 16.12.20: "L’unique paysaprès la Russiequi se trouve d’un point de vue socialiste dans de bonnes conditions de lutte contre la bourgeoisie, est l’Italie (...) Notre parti compte 250 000 membres, 150 députés à la chambre, 2500 communes. Les organisations économiques de résistance regroupent plus de 2,5 millions d’adhérents. Les coopératives qui sont sous nos directives se comptent par milliers. Nous avons le terrain et les matériaux pour la reconstruction" ! Comptes d’apothicaire véreux, et verbiages d’illusionniste de la révolution !

 Une des tâches fondamentales de la Gauche fut de démasquer la comédie de la révolution des maximalistes et leur rôle de pompiers. Elle le fit avec acharnement, vigueur et clarté dans les mois qui précédèrent le congrès de Livourne. Ainsi Il Soviet dans un article intitulé "Le tort de Serrati" du 24.10.20 réfuta tous les arguments adoptés par le maximalisme en faveur d’une application des 21 conditions dans d’une façon qui les rend inopérantes, et donc qui permet de perpétuer l’équivoque fatale pour le sort du mouvement prolétarien. En effet l’unité formelle renforçait les réformistes et affaiblissait l’énergie révolutionnaire du parti. La Fraction Communiste devait donc agir avec résolution et avec la plus inexorable intransigeance. Cet article du Soviet examinait certains arguments utilisés par Serrati qui soulignaient son désaccord avec une partie des thèses votées au 2ème congrès de l’ I.C. Nous en citerons ici de larges passages:

 "Nous tenons en mains, écrit Serrati, des milliers de communes, de coopératives, d’organisations, tant et si bien que nous manquons d’hommes pour couvrir tous les postes. La III I. ne lance pas d’excommunications contre de telles conquêtes; elle les encourage même, mais tout en prétendant que ces postes doivent être tenus par des communistes authentiques, voire des incapables. Ceci signifierait démolir toutes les institutions prolétariennes. Serrati en conclut que non seulement les non-communistes doivent rester dans le parti, mais surtout qu’il ne faut pas les déranger dans l’exercice pacifique des charges directives qu’ils occupent.

 Quand elle demande aux partis communistes de se servir de toutes ces formes d’action, la III I. part du point de vue que, pour atteindre le but principal des communistes, c’est-à-dire l’abattement du pouvoir bourgeois, le travail révolutionnaire – quand son instrument historique, le parti politique de classe répondant à tous les caractères et les conditions décrites par les Thèses, existe – puisse être utilement accompli dans toutes ces institutions. Ces institutions sont un terrain favorable pour les opportunistes, surtout dans la mesure où leur fonction, dans les cadres de la société actuelle, devient une fin en soi et finit par différer sous des formes multiples la survenue de la crise révolutionnaire. Les communistes doivent pourtant y pénétrer, pour combattre précisément les opportunistes, pour dénoncer l’incapacité de ces institutions à donner des solutions stables aux problèmes qui intéressent le prolétariat, pour y développer une action de propagande et d’agitation, créant ainsi les effectifs pour la guerre de classe dirigée par le Parti communiste. Étant donné que ce parti, a-t-on dit à Moscou, existe, à condition qu’il réponde à des critères déterminés dont le plus important est celui d’être exempt d’éléments social-démocrates et opportunistes, ce parti peut et doit pénétrer et lutter dans le syndicat, la coopérative, la commune, le parlement. Avoir les syndicats, les coopératives, les communes, etc... sans qu’existe cette condition fondamentale d’avoir le parti communiste, signifie ne pas être en mesure de réaliser une oeuvre révolutionnaire, et de courir même le risque de se rendre complices de la conservation bourgeoise. Serrati veut, précisément pour conserver ces institutions qui font aujourd’hui ce jeu opportuniste, renoncer à la condition, à la prémisse, de la constitution du Parti. Même un aveugle verrait que la contradiction est en lui, et non dans les prescriptions de Moscou.

 On peut, du point de vue de la dialectique marxiste, trouver trop simple ce critère qui est à la base de toutes les décisions tactiques du Congrès de Moscou. On peut, du point de vue historico-critique, et selon les contrastes entre les différentes tendances et les diverses méthodes socialistes, avec l’établissement d’une continuité de développement dans les méthodes du marxisme révolutionnaire, défendues par la gauche de l’I. contre les réformistes et les anarchistes, en arriver à conclure que la formation des partis communistes, véritablement révolutionaires et la sélection progressive d’éléments petits bourgeois et d’écoles dissidentes se sont déroulées et se déroulent au moyen de l’exclusion, à des moments historiques donnés, de méthodes données et de formes d’action désormais vides de toute possibilité d’utilisation révolutionnaire. Si Serrati désirait faire un tel examen critique, en se revendiquant d’être un représentant de la fraction de gauche du P.S.I., on ne pourrait lui faire aucune objection. Mais on ne peut lui permettre, dans le but de parvenir à sa conclusion qu’il faut conserver l’unité du parti italien, de falsifier le sens de la méthode révolutionnaire adoptée par l’I.

 C’est justement parce que l’ I. veut que toutes les anciennes formes d’action soient utilisées, tout en les marquant d’un contenu révolutionnaire nouveau et opposé, par le mouvement communiste, qu’il faut que ce dernier soit épuré de tous les éléments d’hétérogénéité, sinon le bilan de son intervention dans toutes ces institutions, qui furent jusqu’ici le terrain des hauts faits des réformistes, sera désastreusement négatif. Par exemple, une commune comme celle de Milan, un organisme comme la Confédération du Travail et la Ligue Nationale des Coopératives sont, du point de vue de la méthode établie à Moscou, des organismes que les communistes doivent encore conquérir puisqu’il s’y développe une oeuvre qui est encore celle traditionnelle et pernicieuse de la II I; ainsi les Caldara et les D’Aragona, tandis qu’ils y résolvent des problèmes qui aident la bourgeoisie à lutter contre les difficultés qui la suffoquent, ne font rien pour la propagande, pour l’agitation et pour l’action révolutionnaire. Il faut donc que, selon les critères de Moscou, de bons communistes, disciplinés à leur parti, prennent possession de ces postes; et même si techniquement ils seront moins habiles à résoudre les problèmes contingents au profit de la bourgeoisie, ils utiliseront cependant les positions conquises pour une oeuvre efficace d’organisation de la lutte révolutionnaire.

 Vouloir résoudre ce problème, posé de façon très claire sur la base de la documentation incontestable de l’oeuvre développée jusqu’à aujourd’hui dans les institutions en paroles, vouloir le résoudre en annonçant que D’Aragona et Caldara ont la carte du P.S.I., adhérent à la III I., signifie tomber tout simplement dans le ridicule.

 L’I. ne pourra pas ne pas répondre: expulsez du parti Caldara et D’Aragona, même si cela vous coûte la perte de la commune de Milan et de la Confédération. Et ceci d’autant plus qu’on peut démontrer que ces champions du réformisme ont pu se procurer les votes des électeurs et la confiance des travailleurs organisés grâce au prestige de l’étiquette révolutionnaire que leur confère la carte du Parti. Voici donc patiemment mais facilement démonté un autre sophisme de Serrati; voici encore une fois démontré comment il monte à la chaire de l’intransigeance mais y profère seulement des leçons d’opportunisme.

 Mais Serrati affirme tout cela pour appuyer se thèse favorite, c’est-à-dire que tout en reconnaissant les 21 points de Moscou, on donne le temps aux partis adhérents, sous leur entière responsabilité, de procéder à l’épuration des éléments opportunistes. Sur ces bases, Serrati se prépare à soutenir à Florence (Livourne) la conservation de l’unité du parti, à part quelques exclusions personnelles destinées à jeter de la poudre aux yeux. Au lieu de réclamer encore du temps pour devenir un parti communiste révolutionnaire, j’affirme que le P.S.I. est déjà énormément en retard, que la scission aurait dû être accomplie depuis longtemps, et que chaque jour qui passe rend le problème plus difficile et plus compliqué.

 Tout ceci se déduit de l’histoire récente de notre parti, et aujourd’hui j’y fais allusion rapidement, quitte à y revenir plus amplement, car c’est ici que se trouve le noeud du problème. J’ai d’ailleurs déjà écrit que à Moscou – durant les deux dernières minutes pendant lesquelles je parlai des affaires italiennes – je fis une déclaration prenant acte que tel était le concept de Lénine et de Zinoviev et de tous ceux qui avaient critiqué le parti italien.

 Les circonstances particulières dans lesquelles le problème de la guerre se présenta en Italie permirent à trop d’éléments de droite de sauver leur âme en passant pour des opposants à la guerre, alors qu’ils ne se distinguaient en rien des social-patriotes étrangers du 4 août 1914. La présence de ceux-ci dans le parti se révéla dangereuse surtout quand l’invasion autrichienne rendit actuel le problème de la défense nationale. Comme le rappelle souvent et à juste titre le camarade Gennari – unitaire au congrès de Bologne de 1919 – on aurait dû déjà à Rome en 1918 expulser la droite partisane de la défense de la patrie. Mais lors de ce congrès, beaucoup des meilleurs camarades de la gauche étaient absents, et les présents se firent puérilement manipuler par quelques Modigliani. Quand le Parti adhéra à la III I., d’abord avec le vote de la direction et puis avec le congrès de Bologne, on perdit une autre occasion de le séparer de la droite; et nous ne voulons pas maintenant rappeler les mille et une raisons pour lesquelles on devait le faire. En ne le faisant pas, on a adhéré irrégulièrement, pour ne pas dire pire, à la III I.(...)

 Le temps qui passa après Bologne, et qui passe avant Florence (Livourne) et celui qui selon Serrati et ses pieux désirs – ou néfastes prophéties – devrait passer après, représentent des difficultés de plus en plus grandes et des dangers non seulement pour le renouvellement du parti, mais pour le développement historique de la lutte révolutionnaire du prolétariat italien. La masse du parti est aujourd’hui plus prisonnière de la droite qu’à la fin de la guerre. Cette situation invoquée par Serrati citant les postes directifs confiés à des non communistes – ou mieux à des défaitistes de la révolution – est allée et va en s’aggravant à cause précisément des unitaires, de la responsabilité des Serrati.

 C’est après la guerre que les grandes organisations économiques ont reconstitué leurs effectifs et leurs cadres, et que les maximalistes ont laissé lier leur enthousiasme pour les méthodes révolutionnaires affirmées en Russie à la pratique professionnelle opportuniste des organisations dirigées par leur parti. Après Bologne, le parti, jusqu’au cou unitaire malgré tout dans les élections politiques, envoie à la chambre un groupe parlementaire dans lequel se renouvellent, et de façon plus énorme encore, les défauts dénoncés auparavant après six années de polémiques, et la prédominance de la minorité de droite du parti se répète. Et après un rapide survol, on en arrive aujourd’hui aux élections administratives dans lesquelles le maximalisme devient encore plus prisonnier de mille et mille situations locales; le parti s’identifie avec ses représentations aux communes et aux provinces, constituées par les pires éléments opportunistes et petits bourgeois, par tous les gens qui sont restés ou entrés dans nos rangs en tolérant ou en embrassant l’extrémisme démagogique, après s’être bien assurés que la vieille pratique de la conquête des mandats électoraux n’a en rien changé son caractère (...)

 J’ai vu dernièrement un diagramme de l’accroissement de notre parti. C’est le diagramme d’un éléphantiasis galopant. Nous sommes plus de 200 000 membres: ceci veut dire simplement que notre effectif par rapport à la population dépasse celui du parti communiste russe, avec la simple différence qu’ici la bourgeoisie nous botte le derrière quand elle veut, tandis que là-bas aucun chien contre-révolutionnaire n’ose aboyer, ni même respirer.

 Le malheur est que tout ceci survient alors que – pourquoi le nier ? – beaucoup des meilleurs éléments prolétariens disposés à la lutte généreuse et non à grimper lâchement et stupidement à des postes commodes, rejoignent les anarchistes dont le mouvement – avec lequel je ne cesse de répéter mon dissentiment radical – croit en nombre et en énergie combative. Si on laisse Serrati et les unitaires, le Parti évoluera non comme ils le prétendent vers le communisme, mais vers la chute fatale dans la pire fonction social-démocrate de serviteur stupide de la bourgeoisie et dans le mépris des masses travailleuses. Il faut une belle dose de courage pour proposer d’attendre encore ! Qu’attende qui veut, nous n’attendrons plus. L’unité du parti sera à Florence (Livourne) inexorablement ensevelie.

 Le pire est pour ceux, rares ou nombreux, qui s’obstinant dans l’erreur, resteront autour du cadavre et s’empoisonneront de ses exhalations".

Serrati feignait ainsi d’ignorer que les droites constituaient une fraction homogène, avec leur journal, leur comité directeur, qui se présentait au congrès du P.S.I. avec leur motion, et que depuis le congrès de Bologne elles n’avaient cessé de saboter toutes les actions de la direction maximaliste ! Il ne restait plus à Serrati au nom d’une soi-disant unité du parti qu’à utiliser les armes de la polémique à bon marché en déclarant que les véritables opportunistes se trouvaient à l’intérieur de l’ I.C., que les P.C. français et allemand étaient pleins d’ex-partisans de la guerre, etc... alors que les réformistes italiens étaient vierges de ces tares-là ! Il ne dédaigna pas non plus puiser dans le répertoire de la bourgeoisie pour dénigrer la Russie bolchevique.

L’hymne à l’unité du parti n’était en fait qu’un masque derrière lequel tentait de se cacher l’aile gauche de l’opportunisme. Les maximalistes en effet au nom de l’unité préféraient se rapprocher des 14 000 sociaux-démocrates plutôt que des 58 000 communistes et de l’I.C. ! Le problème était ailleurs. Les maximalistes ne pouvaient s’incliner parce que leur programme était en opposition nette avec celui de l’ I.C.

 Le 20.12.20, sur mandat du C.E. de l’I.C., Zinoviev adressait une dernière lettre à la direction du P.S.I. et personnellement à Serrati. Il se disait convaincu du glissement de plus en plus net vers la politique opportuniste centriste du camarade Serrati. "Admettre des concessions aux réformistes pour faire plaisir à Serrati serait entraîner la ruine du parti (...) Seule la fraction communiste italienne qui s’est récemment réunie à Imola a posé le problème de façon claire et distincte. Ceux qui veulent marcher en Italie avec l’ I.C. doivent soutenir cette fraction (...) Vive le P.C. italien purifié des éléments réformistes et semi-réformistes ! ".

 Au congrès de Livourne, Turati défendit de façon cohérente le réformisme, prouvant que ce dernier existait bien dans le P.S.I.. Quelques jours avant, Turati écrivait que dans le parti socialiste il ne s’agissait plus d’un conflit de tendances, mais un conflit entre des conceptions. Et la fraction des unitaires de Serrati ne se présentait pas comme une tendance de droite des communistes, mais comme l’aile gauche de la social-démocratie, devenue l’aile gauche de la bourgeoisie ! L’Avanti ! du 23.12.20 affirmait dans un article intitulé "Vers le Parti communiste": "Comme la bourgeoisie délègue sa défense dans les moments critiques au réformisme, de même le réformisme, quand il perd du terrain parmi les masses, s’efforce de déléguer sa fonction contre-révolutionnaire à ce centrisme étiqueté de communisme de droite que nous voyons à l’oeuvre dans tous les pays. Le sentiment qu’on a aujourd’hui lors des assemblées et lors des congrès du parti est que ce sont justement les communistes et les unitaires qui se sépareront définitivement, ceux-là dont la vie en commun est devenue impossible". C’est cela que devait démontrer le prochain congrès de Livourne.
 
 

c) La Fraction Communiste dite des communistes "purs" ou Fraction d’Imola
L’appel de la F.C.A. à tous les révolutionnaires du P.S.I.
Le dernier article sur le thème de l’abstentionnisme parut dans Il Soviet le 22.8.20 sous le titre "La III I. et le parlementarisme". Puis la F.C.A. utilisa toutes ses énergies pour diffuser et appliquer les décisions du II Congrès, et débarrasser le terrain de tous les obstacles à la constitution d’un parti communiste. La bataille concerna d’un côté la polémique avec la droite et le centre du réformisme, de l’autre l’encadrement organisationnel des forces qui se rangeaient avec l’ I.C., et ceci sans rien sacrifier aux principes. Le 3.10.20, Il Soviet, après la réunion de la direction du P.S.I., publia un communiqué du C.C. de la Fraction, intitulé "La situation politique", qui déclarait:

 "Après avoir écouté le rapport du camarade Bordiga sur le Congrès de Moscou, et examiné la situation politique italienne, le C.C. constate que les récents événement et le déroulement du conflit métallurgique confirment de façon suggestive les critiques adressées par la Fraction Communiste au P.S.I. concernant la présence en son sein d’éléments social-démocrates et l’inaptitude de la majorité maximaliste à leur enlever le contrôle du mouvement prolétarien, à tracer des directives sures pour l’action des masses; il constate que le remède à ces très graves défaillances viendra de l’application des délibérés pris au Congrès de Moscou vis-à-vis de la situation du P.S.I., application qui devra être faite sérieusement et énergiquement pour briser l’équivoque de l’unité du Parti et liquider l’hérédité néfaste de la tactique social-démocrate et opportuniste au Parlement et dans les syndicats, même si elle se cache sous l’étiquette maximaliste; il invite tous les camarades de la Fraction à soutenir l’action que le C.C. et Il Soviet exerceront dans ce sens pour préparer le prochain congrès dont devra sortir le nouveau parti communiste; et il fait aussi appel au concours de tous les communistes n’appartenant pas à la Fraction Abstentionniste afin de trouver un terrain d’action commune résolue, et de pouvoir au plus vite organiser les forces qui assureront lors du prochain congrès la victoire du Communisme".

 Le même numéro du Soviet contenait une importante résolution du C.C. de la F.C.A. sur "Les abstentionnistes turinois et le Parti". En effet les abstentionnistes turinois, en majeure partie des ouvriers ayant participé aux batailles de l’année, victimes de leur impatience, qui les avait déjà empêché de se distinguer clairement du spontanéisme et de l’ouvriérisme conseilliste, avaient tiré de l’échec du mouvement d’occupation des usines sous la direction réformiste la conclusion juste qu’il était urgent de se séparer des opportunistes; mais de façon erronée ils affirmaient que le moment était arrivé de se détacher du P.S.I., et ils demandèrent au C.C. de la F.C.A. de le faire, et de convoquer immédiatement un congrès national pour la constitution des organes directifs. La F.C.A. et son C.C. répondirent dans Il Soviet qu’ils étaient au contraire bien décidés à suivre les décisions du congrès de Moscou dans la plus stricte discipline, c’est-à-dire d’attendre et de préparer le congrès extraordinaire du P.S.I.. Ils s’adressèrent ainsi aux Turinois (et aussi aux Florentins): "Les camarades de Turin, sur lesquels nous comptons beaucoup, n’ont pas assez travaillé pour la fraction qu’ils voudraient aujourd’hui mener avec eux; au contraire ils ont adopté des directives tactiques présentées par d’autres groupes mais que nous ne partageons pas, directives qui, malgré le merveilleux travail révolutionnaire des camarades turinois, ont indirectement et dans un certain sens contribué à l’issue peu heureuse des deux grandes batailles récentes prolétariennes" (celles d’avril et de septembre).

 Le même numéro du Soviet contenait un autre communiqué qui allait encore dans le sens de la discipline à l’ I.C. En effet on était à la veille des élections administratives et beaucoup s’attendaient à ce que la F.C.A. prenne une attitude d’opposition frontale au Parti. Fidèle à la ligne choisie à Moscou, le C.C. rappelait le mot d’ordre déjà paru dans Il Soviet du 5.9.20: là où la section avait présenté une liste propre, les camarades devaient s’abstenir "par discipline de l’activité abstentionniste".

 Le Soviet affrontait les problèmes de fond, le problème du parti et de l’urgence de sa constitution reliée au bilan de l’épisode de l’occupation des usines et de l’écroulement des mythes conseillistes et autogestionnaires. Le 3.10, Il Soviet écrivait:

 "Le fameux `problème du contrôle’, et toute l’agitation démarrée à Turin par un groupe de camarades dont l’orientation laissait à désirer, ne nous ont jamais beaucoup enthousiasmés: dès le début nous avons facilement prévu que ce terrain ouvrait la voie à de nouveaux expédients réformistes, et que le `contrôle’ ouvrier sur la production loin de susciter un incendie révolutionnaire, aurait fini dans un quelconque projet législatif de l’État bourgeois (...) Nous ne voulons pas dire qu’un tel problème n’a pas de contenu réel, que les conseils d’usine et les occupations des entreprises soient des organismes et des mouvements artificiels. Bien au contraire: nous voyons en eux des manifestations fondamentales du développement de la crise bourgeoise, dans laquelle les communistes, le parti communiste, ont le devoir d’intervenir précisément pour y introduire ce contenu révolutionnaire qu’ils n’ont pas "intrinsèquement", comme la lutte traditionnelle syndicale aussi (...) Un petit accroc quelqu’il soit aux formes bourgeoises pures de l’économie et du droit n’est jamais révolutionnaire sauf quand la bourgeoisie le nie de toutes ses forces, posant ainsi le problème du pouvoir: il ne passera qu’après avoir renversé les institutions ! C’est ainsi que le postulat, aujourd’hui pacifique, de l’organisation et du droit de grève fut autrefois `révolutionnaire’.

 Quand ces postulats – et surtout celui du contrôle – sont acceptés par la bourgeoisie, leur efficacité dialectique devient contre-révolutionnaire dans la mesure où ils offrent dans le domaine économique des moyens d’améliorer l’anarchie de la production, où ils freinent dans le domaine politique l’élan des masses contre le pouvoir bourgeois (...)

 La lutte réellement révolutionnaire se réalisera quand le problème du pouvoir politique, de la direction sociale, sera irrévocablement posé, et quand la bataille sera dirigée par cette avant-garde consciente qu’est le P.C. (...) Pour imposer en Italie le problème de la dictature prolétarienne, auquel les masses sont merveilleusement prédisposées, il faut précisément avoir un tel parti (...) On doit changer radicalement de route et jeter le lest sans hésitation. Le parti a une maladie qui le gangrène de jour en jour. Le diagnostic de Moscou est on ne peut plus exact. Il faut le bistouri du chirurgien, et tailler sans fausse pitié".
 

La réunion de Milan du 15-16.10.20 de tous les groupes révolutionnaires du P.S.I

Bordiga pour la F.C.A., Gramsci et Terracini pour Ordine Nuovo et pour la majeure partie de la section socialiste turinoise, Luigi Repossi et Bruno Fortichiari pour la gauche maximaliste milanaise, Luigi Polano pour la majorité de la Fédération des jeunes, Bombacci et Misiano comme représentants de groupes mal définis mais opposés à la ligne serratienne, étaient présents. Le seul groupe doté d’une organisation propre, solide, nationale était celui de la F.C.A. autour du Soviet. Le groupe milanais autour de Repossi et Fortichiari procédait en accord avec la F.C.A. depuis le congrès du 18-11-19 et avait appuyé la proposition de Bordiga à Serrati au congrès de Bologne (c’est-à-dire expulser la droite pour les maximalistes, et renoncer à l’abstentionnisme pour notre courant); il avait un sens de l’organisation et travaillait en étroit contact avec un des envoyés de l’ I.C. en Italie, Carlo Niccolini (pseudonyme de Ljubarsky); il incarnait la base prolétarienne au vigoureux instinct classiste destinée à constituer le gros du point de vue numérique du futur parti communiste d’ Italie.

 De cette réunion sortit le Manifeste Programme de la Fraction Communiste du P.S.I. sur la base duquel naîtra la Fraction dite d’Imola ou des "communistes purs". Ce programme n’était pas une base de discussion possible, mais le cadre obligatoire du futur parti communiste. La Fraction Communiste qui réunissait ainsi ces différents groupes révolutionnaires se concevait donc comme l’avant-garde du futur parti. Ce Manifeste-programme de Milan adressé aux camarades et aux sections du P.S.I., fut publié dans Il Soviet du 17.10.20. Il dénonçait d’abord l’incapacité du P.S.I. et expliquait que la Fraction cherchait à ce que le prochain congrès indiquât une solution définitive à la grave crise du parti. Il affirmait que les organismes syndicaux et politiques auxquels revient la tâche de développer une opposition victorieuse à la politique de conservation bourgeoise dans cette période de lutte de classe ouverte, s’étaient montré déficients, que le P.S.I. n’avait pas modifié les critères de sa politique et que les masses déçues se tournaient vers des courants extérieurs au parti, comme ceux syndicalistes et anarchistes. Il déclarait que le 2ème congrès de l’ I.C. avait fixé les bases pour un renouvellement du parti sur lesquelles le prochain congrès du P.S.I. devrait travailler. Et il proposait un programme d’action en vue de ce congrès:
1 - Le changement du nom du parti en celui de P.C.d’I.
2- La réélaboration du programme voté à Bologne.
3 - L’exclusion de tous les inscrits et organismes qui se sont déclarés ou se déclareront contre le programme communiste.
4 - La modification des statuts internes du parti pour y introduire les critères d’homogénéité, de centralisation et de discipline.
5 - La discipline d’action envers toutes les décisions du Congrès de l’ I.C. et du congrès national dont l’observance sera confiée avec pleins pouvoirs au C.C. désigné par le congrès.
6 - Les directives de l’activité du Parti:
 préparation de l’action insurrectionnelle: travail légal et illégal;
 organisation dans toutes les organismes ouvriers de groupes de communistes;
 action dans les organisations économiques;
 participation aux élections politiques et administratives avec des caractères complètement opposés à la vieille pratique social-démocrate;
 contrôle de toute l’activité de propagande (presse).

Le 17.10.20, Il Soviet publiait aussi le communiqué d’adhésion de la F.C.A. à ce Manifeste:

"Le C.C. de la Fraction (...), réuni le 9 octobre 1920, après avoir écouté le rapport du camarade Bordiga sur les ententes avec les autres fractions et tendances de gauche du Parti pour la préparation du congrès et l’action destinée à l’application la plus efficace des délibérés du Congrès de Moscou, et après avoir lu le Manifeste-Programme lancé dans ce but, affirme donner sa pleine adhésion à ce mouvement au nom de la F.C.A.; il communique cette adhésion au Comité provisoire de Bologne [ formé par Bombacci, Bordiga, Fortichiari, comité qui sera transféré par la suite à Imola ], et il invite tous les groupes adhérents à examiner ce programme dans une assemblée convoquée à cet effet, en procédant par conséquent dans chaque section à une entente, sur les bases du programme même, avec les groupes proches.

 Il prend acte que le camarade Bordiga a déclaré, sans que d’autres signataires du Manifeste n’aient soulevé d’objection, que la F.C.A. conserve encore sa constitution et son organisation, qu’elle s’en tient pour les élections administratives aux critères prévus par les récents délibérés du C.C. Et il souhaite que les efforts réunis de tous les communistes soient couronnés de succès dans leur oeuvre de renouvellement des organismes et de l’activité révolutionnaire du prolétariat italien."

Un bref commentaire de Il Soviet rappelait que cette adhésion de la Fraction abstentionniste au Manifeste-Programme de Milan n’avait rien de surprenant, puisqu’elle avait déjà proposé, après le congrès de Bologne, une entente aux communistes électoralistes, mais que ceux-ci préférèrent décliner cette proposition au nom de l’unité du parti.

 Quoiqu’il en soit, le Manifeste-Programme de Milan ne contenait aucune référence à l’ordinovisme, et convergeait avec toutes les positions développées par les "abstentionnistes" depuis la fin de la guerre, excepté l’abstentionnisme ! L’accent était mis sur le problème du parti, sa centralisation, sur la question de la conquête des organismes syndicaux et des confédérations nationales, et aucune rôle particulier n’était attribué aux conseils d’usine.

 Comme nous le signale Il Soviet n°28, lors d’une réunion à Turin le 31.10.20, un comité central provisoire de la Fraction Communiste comprenant les signataires du Manifeste, et un comité exécutif de trois membres (Bombacci, Bordiga, Fortichiari) étaient nommés, avec comme siège provisoire Bologne; on y décida aussi la publications dès le 7.11 de l’hebdomadaire Il Comunista, et la convocation d’un congrès national à Imola pour le 28.11. Bologne se trouvant au centre de la première grande offensive fasciste, le C.E. et la direction de Il Comunista se transférèrent peu après à Imola auprès de la section socialiste, et ce fut là que se concentra l’activité de la Fraction Communiste ou Fraction d’Imola.

 Nous ne nierons pas que l’influence théorique et organisationnelle de la F.C.A., malgré sa faiblesse numérique, fut déterminante, mais nous affirmons bien haut que les abstentionnistes n’utilisèrent jamais cette supériorité pour s’imposer dans les organes directifs, respectant en cela la dialectique des situations historiques et non le volontarisme politicard. En 1924 un de nos camarades déclarera pour répondre à la campagne de calomnies sur la soi-disant "soif de pouvoir de la Gauche" que: "les abstentionnistes ne réclamèrent pas dans les organes directifs une part non proportionnelle à leurs forces: les camarades qui les dirigeaient n’avaient jamais conçu leur fonction politique comme la prise d’assaut des charges directives. Dans le travail de préparation du congrès d’Imola, les abstentionnistes au contraire et même de façon exagérée s’efforcèrent de se tenir un peu en dehors des organes officiels de la fraction conservant leur organisation jusqu’à Livourne. Tout le réseau de la fraction était confié au camarade Fortichiari avec lequel nous étions toujours en parfait accord, mais qui n’était pas abstentionniste".
 
 
 
 

4. LA PRÉPARATION DE LA SCISSION EN COMPLET ACCORD AVEC L’I.C.

a) La scission, une nécessité historique

Les grandes questions de principe avaient donc été définitivement systématisées par les thèses et les conditions d’admission de l’ I.C., et dans les thèses et articles théoriques de la F.C.A. Il s’agissait maintenant de mener la lutte jusqu’au bout contre l’opportunisme de la droite et du centre. Dans la deuxième moitié de 1920, la F.C.A. le fit dans Il Soviet avec une grande rigueur et une inépuisable énergie, soutenant presque à elle seule le poids de la polémique avec l’opposition réformiste de droite et du centre. Il Soviet publia aussi une série d’articles destinés à démasquer l’opportunisme et la duplicité de la direction de la CGL qui tout en ayant souscrit au document des Syndicats Rouges à Moscou continuait à adhérer à Amsterdam, grâce aussi au soutien de Serrati ("La CGL italienne et l’ I. Syndicale" dans Il Soviet du 17.10.20).

 Cette polémique à l’intérieur du parti se déroulait tandis que le gouvernement Giolitti discutait avec les confédéraux sur les procédures de réalisation du "contrôle sur l’industrie", et offrait aux réformistes des opérations de police contre les subversifs en général et les anarchistes en particulier, et tandis que les troupes fascistes commençaient leurs expéditions "punitives". Il Soviet du 24.10 expliquait qu’il s’agissait-là d’une politique unique de contre-révolutionnaires, et non de méthodes opposées et contradictoires de gouverner, et que la tendance actuelle de la bourgeoisie était de s’orienter vers un gouvernement social-démocrate. Par ce moyen, la bourgeoisie jouait sa dernière carte avec les social-démocrates. Le 9.12, Il Soviet dans "Manoeuvres défaitistes" dénonçait le discours de Turati à la Chambre; ce dernier, commentant un heurt entre fascistes et ouvriers à Palazza d’Accursio, distribuait à part égale la responsabilité de l’explosion de rage contre-révolutionnaire à Bologne aux chemises noires et aux "fanatiques du drapeau rouge". Turati affirmait la nécessité urgente de "désarmer les esprits, de déposer les armes et pacifier les âmes", laissant ainsi la voie libre aux troupes fascistes armées jusqu’aux dents et protégées par le gouvernement. Le centre quant à lui se montrait pacifiste, hurlant aux libertés violées et invoquant la protection des pouvoirs publics, implorant les ouvriers de ne pas tomber dans le piège de la "provocation" !! Tout ceci confirmait en fait la nécessité impérieuse de la constitution d’un parti communiste, nécessité dictée par des considérations de principe: jamais le prolétariat n’aurait pu se défendre en restant soumis à l’influence d’un parti qui l’appelait à se désarmeralors que l’ennemi rassemblait ses forcesou en rejoignant le mouvement anarchiste. La lutte contre la contre-révolution, répression gouvernementale et agressions fascistes, était inséparable de la liquidation de la droite et du centre socialiste. C’est pourquoi nous ne cesserons de répéter que la victoire de la réaction fut en grande partie le produit du retard excessif dans l’oeuvre de scission, et la conséquence de l’influence sur les masses du réformisme du P.S.I.
 
 

b) Le Congrès d’Imola de la Fraction Communiste le 28-29.11.20

130 délégués de groupes de majorité ou de minorités constituées au sein des sections du parti sur la base du programme de la fraction étaient présents. Les sections ou groupes représentés étaient entre 420 à 430.

 Étant donnée la présence massive de maximalistes de gauche, les discussions ne manquèrent pas, mais ne portèrent pas sur les principes, et le programme de la fraction ne fut en rien remanié. A. Bordiga fit un discours d’introduction où il affirma que les déserteurs de la lutte prolétarienne n’étaient pas seulement les social-patriotes mais aussi les social-démocrates qui niaient les affirmations marxistes de destruction violente du pouvoir bourgeois et de dictature du prolétariat, et n’acceptaient pas le nouveau programme communiste élaboré par la III I. Son discours fut appuyé par ceux de Terracini (délégué de la section turinoise avec Gramsci et Parodi), Gennari et Gramsci. Antonio Graziadei (le groupe Graziadei-Marabini avait été admis à titre consultatif) émit un son un peu discordant avec un appel à l’unité du mouvement communiste, demandant que le programme communiste fut accepté non par discipline mais par "libre consentement" de façon à ce que les droites s’éloignassent d’elles-mêmes et que la responsabilité de la scission retombât sur elles (Bordiga s’exclama: "c’est nous qui voulons cette responsabilité !"). Toutes ces tergiversations furent repoussées par la grande majorité des délégués.

 Au cours de ce congrès, la F.C.A tint une séance à portes ferméesépisode qui fut monté en épingles par la presse ennemiesur la question de sa dissolution. A la suite de cette séance, le C.C.de la Fraction Communiste d’Imola publia le communiqué suivant: "Suite aux versions tendancieuses données par la presse concernant l’incident survenu lors de la séance du 29 du congrès national de la Fraction à Imola, le C.C. déclare que au moment de la rédaction du Manifeste-Programme de la Fraction, qui constitue le terrain commun pour l’union des groupes de gauche du P.S.I. sur la base des décisions de Moscou, le représentant de la F.C.A. déclara que celle-ci, tout en reconnaissant pleinement la discipline aux délibérés de l’I.C., décidait que le moment de se dissoudre n’était pas arrivé, et qu’elle aurait lors des élections administratives une attitude expliquée dans les délibérés de son C.C. de Naples; enfin que ce dernier convoquerait la fraction dans un congrès régulier en vue du congrès de Florence (Livourne) sur la question de sa dissolution. Cette condition fut acceptée par les congressistes; elle fut répétée par le comité susdit lors de son adhésion publique avec le délibéré paru sur L’Avanti, ensemble au Manifeste-Programme, et répétée encore par les groupes abstentionnistes qui adhérèrent à la Fraction Communiste. Le Comité Provisoire de celle-ci accepta cette situation, dont il résulte que les abstentionnistes ne faisaient pas oeuvre de différenciation avec leur thèse anti-électionniste, mais travaillaient de façon disciplinée par tous les moyens au triomphe du programme commun et des délibérés de la troisième I. Seul un équivoque, dissipé très rapidement, entraîna cet incident qui donna naissance aux interprétations les plus exagérées de la presse bourgeoise".

 La motion présentée par le C.C., celle qui figurera à Livourne et qui reprenait sous une forme légèrement différente les points essentiels du Manifeste-Programme de la Fraction, fut approuvée à l’unanimité par le congrès qui reconfirma le C.C. et le C.E., et confia à une commission composée de Belloni, Gennari, Grieco, Tasca, Togliatti la rédaction définitive du programme et de la motion que la fraction devait présenter à Livourne; l’exposé politique de cette motion fut confié à Bordiga et à Terracini, et portait sur dix questions. L’organe de la Fraction Communiste était Il Comunista de Milan.

 Le 5.12.20, le conseil national de la Fédération des jeunes socialistes votait l’adhésion inconditionnée à la Fraction Communiste.
 

c) Vers le Parti Communiste

Un des représentants de la F.C.A. écrivit un article dans L’Avanti ! du 23.11.20 intitulé "Vers le Parti Communiste", qui posait clairement le problème de la rupture comme une nécessité historique indépendante de toute considération numérique, cheval de bataille des maximalistes. Il était bien clair en effet, pour la F.C., que, si à Livourne elle restait minoritaire, elle maintiendrait fermement sa décision de fonder le P.C., et ne ferait aucune concession par rapport aux thèses et conditions votées par le 2ème congrès de l’ I.C. Il était évident pour les communistes de la Fraction d’Imola que de la séparation des réformistes et du centrisme maximaliste, il y avait tout à gagner pour les bonnes perspectives révolutionnaires, et rien à regretter en ce qui concerne une force numérique majeure. L’argument qu’avant la scission le front prolétarienque nous avons toujours repoussé comme arme stratégiqueaurait eu une base plus étendue, avait déjà été défendu démagogiquement par tous les unitaires type Serrati, et définitivement repoussé par tous les scissionnistes, depuis Lénine jusqu’à nous, ses disciples convaincus. La scission était la seule ligne historique qui correspondait à la voie de la victoire révolutionnaire en Italie et en Europe. Face à la situation historique et à un fascisme qui avait déjà fait son apparition, un "front populaire", c’est-à-dire un bloc ouvertement collaborationniste entre courants prolétariens et courants plus ou moins confusément petit-bourgeois, aurait lié les mains au parti révolutionnaire. Il ne pouvait en être question, et nous avons conservé la même horreur d’une telle situation totalement défaitiste de ce jour jusqu’à la période post-fasciste.

Voici le texte de l’article:

"La réunion d’Imola a cru opportun de ne pas se prononcer sur l’attitude que notre fraction devra avoir dans le cas où le vote du Congrès national nous mette en minorité, et n’a pas voulu le faire surtout pour ne pas contredire la conquête de la majorité du Parti et du Congrès.

 D’autre part, comme l’observa Gramsci, le Congrès avait le sentiment de préparer par son travail, plus qu’une victoire au congrès, la constitution d’un nouveau Parti. C’est précisément le véritable objectif de tout notre travail. Il faut donc considérer qu’une question aussi importante comme la constitution en Italie du P.C. ne sera pas jugée en dernière instance par la majorité du congrès national; c’est au contraire après le vote de celui-ci qu’on pourra en affronter la solution. Les éléments de cette solution se trouvent dans toute l’expérience et la préparation politique de la gauche du parti actuel, du Parti de gauche, ou mieux entre les deux qui jusqu’à maintenant vivent ensemble, et plus encore dans le contenu du programme d’action de l’ I.C.

 Nous ne pouvons accepter, antidémocratiques même en ceci, comme "ultima ratio" l’expression arithmétique de la consultation d’un parti qui n’est pas un parti. La reconnaissance de la justesse de l’opinion exprimée par la majorité commence là où commence l’homogénéité de programme et de finalité; nous ne l’acceptons pas dans la société divisée en classes; ni au sein du prolétariat dominé nécessairement par les suggestions bourgeoises; ni au sein d’un parti qui comprend trop d’éléments petit-bourgeois et oscille historiquement entre la vieille et la nouvelle I., et n’est pas par conséquent dans sa conscience et dans sa pratique le parti de classe de Marx.

 C’est pourquoi nous devons nous exposer dès maintenant toutes les éventualités qui surgiront d’un vote qui ne devra et ne pourra interrompre le développement continu de notre action vers cet objectif fondamental. Faisons d’abord une considération qui est précisément le résultat très important de la réunion d’ Imola. Les communistes voteront leur motion déjà délibérée lors de la réunion, sans accepter d’y introduire la moindre modification, ou atténuation, même minime. S’il y a des éléments oscillants entre nous et les unitaires, nous ne ferons aucune concession pour obtenir leurs votes. Il ne reste donc qu’à examiner deux hypothèses, celles que notre motion recueille la majorité ou la minorité des votes.

 Dans un cas comme dans l’autre, nous devons être guidés par les mêmes directives. Le carrefour où se trouve le mouvement prolétarien italien n’est pas entre la politique de Reggio Emilia et la politique du Communisme: le carrefour se présente entre notre programme d’action et celui des unitaires social communistes. Bien que ceux-ci répètent qu’ils divergent de nous seulement sur des évaluations secondaires, mais qu’ils sont sur le même tronc programmatique, la vérité est que la droite fait sa politique à travers eux: un réformisme pur et bien net serait tout de suite démasqué, tandis que l’effort des réformistes s’exerce selon les lois de moindre résistance, c’est-à-dire en visant à faire passer leur méthode dans le gros de notre pléthorique parti sous l’étiquette de tendances intermédiaires.

 Il n’existe pas entre unitaires et réformistes de coupure nette. Toute leur argumentation dans ces débats très fervents est presque commune. Les unitaires défendent partout la politique de la fraction de droite et surtout celle de la CGL (...)

 En voici une autre preuve: un argument favori des unitaires est celui de se battre contre l’oeuvre et le contenu de l’actuelle direction du Parti de Bologne à aujourd’hui, afin de lui imputer les échecs révolutionnaires de l’action du prolétariat italien, disculpant ainsi les réformistes, comme si politiquement, historiquement – à part la position prise aujourd’hui personnellement par plusieurs de ses membres – la Direction actuelle ne fut pas l’exécutrice de la majorité maximaliste et unitaire de Bologne dirigée par Serrati. Les unitaires ne voient pas que la Direction n’a pas pu faire une politique franchement maximaliste précisément parce qu’elle ne pouvait pas la faire sur la base unitaire équivoque. Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils apportent ainsi des arguments contre leurs thèses et contre leur passé politique; et ils ne s’en aperçoivent pas parce que, en réalité, ils font leur toutes les positions polémiques du réformisme contre le maximalisme en général, comme le prouve le fait qu’ils posent tout le problème des conditions et possibilités révolutionnaires comme ceux de droite. Une partie de la majorité maximaliste va donc au-delà de Bologne, et un abîme s’ouvre au milieu d’eux.

 Entre unitaires et communistes, la séparation est nette, âpre, la discussion parfois violente outre mesure. Ce détachement n’est en rien atténué par les diverses nuances qui existent entre les extrémistes et qui se complètent utilement pour l’élaboration d’une meilleure conscience chez tous de la méthode à suivre, unis et compacts. Les discussions locales montrent donc deux camps opposés, les communistes et les unitaires derrière lesquels, mal différenciés, manoeuvrent ceux de droite. Ce n’est pas étonnant qu’il en soit ainsi. Comme la bourgeoisie délègue sa défense, dans les moments critiques, au réformisme, de même le réformisme quand il perd du terrain parmi les masses, s’efforce de déléguer sa fonction contre-révolutionnaire à ce centrisme étiqueté de communisme de droite que nous voyons à l’oeuvre dans tous les pays. Le sentiment qu’on a aujourd’hui en assistant aux assemblées et aux congrès du parti est que ce sont justement les communistes et les unitaires, dont la coexistence est devenue impossible, qui se sépareront pour toujours.

 Voici la conclusion à en tirer: nous devons tendre à former un Parti Communiste non influencé par cette politique qui s’affirme aujourd’hui sur la thèse de l’unité du parti, non dirigé avec la collaboration des représentants des communistes unitaires d’aujourd’hui. Lénine nous dit très bien ceci dans son article, et cela doit être notre objectif direct.

 Je ne souhaite pas que tous les communistes unitaires se détachent de nous pour faire avec les réformistes le Parti social-démocrate ou indépendant. Je pense que notre situation est au moins aussi mûre que celle allemande. Les communistes unitaires, nos indépendants à nous, doivent dans leur masse être libérés par la mise au repos de leurs leaders.

 Pour ceci, si nous avons la majorité, avec l’application sûre de notre motion d’ Imola, nous les libérerons en frappant d’ostracisme ceux de droite et leurs proches, et en assurant exclusivement à la tendance communiste extrémiste tous les organes directifs du Parti.

Mais si nous étions en minorité ? Nous ne pourrons pas subir la situation d’un parti dirigé par les unitaires, ni celle d’une direction commune entre eux et nous. Notre tâche de fraction est terminée. Avec l’actuelle concentration des groupes extrémistes du Parti sur la base des délibérations de Moscou, de notre programme, de notre motion et avec cette dernière lutte interne dans le parti avec le réformisme et ses manifestations indirectes, notre tâche en tant que Parti commence. Nous ne resterons pas, pour continuer le dur travail de persuasion, pour immobiliser le prolétariat et nous mêmes jusqu’à l’autre Congrès. Et nous ne ferons pas non plus l’erreur criminelle de confier le mouvement du prolétariat italien à la directive mixte et imprécise entre le communisme et le centrisme: ceci serait le triomphe de la thèse unitaire, déjà condamnée en Italie et dans l’ I.C.

 La solution logique, courageuse et tactiquement exacte, de la sortie immédiate du Parti et du Congrès dès que le vote nous aura mis en minorité est alors évidente. Il s’en suivra selon des normes signées par nous la libération du centre: je pense même que cet objectif important pourra, dans ce cas, être mieux atteint.

Préparons-nous donc à cette solution; c’est en outre l’unique qui puisse correspondre aux directives de l’ I.C.: il est donc hors de question de supposer que celle-ci ne nous approuverait pas, et de renvoyer à cause de ceci un acte qui, retardé, perdrait tous ses effets bénéfiques et positifs.

 Je pense que les groupes de la fraction devraient affronter ce problème et dire quelque chose à ce propos à leurs délégués au Congrès. Sur cette base, cependant, notre fraction qui est le noyau d’un parti véritable et vital ne pourra et ne devra en aucun cas se diviser, et se mobilisera, en connaissance de cause, en un seul bloc, comme un seul homme. Je suis certain que nous serons d’accord sur cette attitude à tenir à l’unanimité presque totale.

 Nous regardons bien en face la situation et savons en assumer toutes les responsabilités. La bataille que nous conduisons contre toutes les hésitations et tous les équivoques est sans quartier".
 

d) La Fraction Communiste et l’Internationale Communiste

Certains hier et aujourd’hui, dont Serrati en premier lieu, ont voulu présenter la Fraction Communiste italienne comme un groupuscule de sectaires qui à Livourne, profitant de la bonne foi des envoyés du C.E. du Komintern, réussirent à se jouer de l’I.C. en faisant triompher leur schématisme rigide. Encore une fois nous affirmons haut et fort, documents à l’appui, que nous fûmes toujours en parfait accord avec l’ I.C., et que lorsque surgirent des divergences, nous acceptâmes les ordres dans la plus stricte discipline. Il Comunista entre le 14.11.20 et le 9.1.21 publia neuf numéros de 4 pages avec les documents de l’ I.C. concernant le mouvement en Italie, les manifestes et les communiqués de la fraction. Dans une lettre du 23.10.20, Zinoviev reconnaissait la Fraction Communiste Italienne en déclarant que son programme était "l’unique appui sérieux de l’ I.C. en Italie". Examinant la position des maximalistes Serrati, ou communistes unitaires, il déclarait que l’unique façon de déclarer leur communisme devait être l’adhésion à la Fraction Communiste: "Ou avec le communisme, ou avec le réformisme. Il n’existe pas un troisième intermédiaire". (L’Avanti de Turin du 23.11.20). Dans une lettre précédente, Zinoviev avait qualifié de "défi" à l’I.C. l’organisation des maximalistes en Fraction communiste unitaire, et avait déclaré: "Nous ne pouvons admettre aucune duplicité, aucun équivoque, aucune concession". (L’Avanti de Milan du 4.11.20). Le C.E. du Comintern dans un appel à tous les membres du P.S.I. de novembre 1920 affirmait: "En Italie, récemment ont surgi des partisans de l’unité à tout prix, qui s’épouvantent et se convainquent qu’une rupture avec les réformistes nous affaiblirait. C’est une absurdité. La scission des agents du capital n’est pas pour nous un dommage, mais un avantage (...) Notre controverse avec les réformistes et les semi-réformistes ne porte pas sur la nécessité ou non d’accepter les 21 conditions, ou d’en accepter 18, ou 2,5. Notre heurt avec les réformistes porte sur la question de savoir si notre parti doit être l’avant garde militante du prolétariat dans sa lutte pour le communisme, ou si au contraire il doit rester, comme le pensent les réformistes, un jouet dans les mains des rafistoleurs petit-bourgeois du régime capitaliste".

 A la veille de Livourne, l’accord avec l’ I.C. et la Fraction était total. Et si le 3 novembre Zinoviev escomptait une majorité de 79-90% des sections du P.S.I., le 9 janvier 1921 il déclarait: "Il est possible que nous restions en minorité" sans voir en cela une catastrophe. Une lettre du C.E. signée de Lénine, Trotzky, Zinoviev, Boukharine, Losowsky, Bela Kun, Varga, Rosmer et de onze autres représentants du communisme international fut adressée à la direction du P.S.I. pour clore quatre mois de polémiques, d’échanges épistolaires et de démarches des émissaires du Komintern en Italie (Kabakcev, Mathias Rakosi, qui tentèrent avant Livourne de convaincre Serrati et d’autres représentants de l’aile gauche du maximalisme de revenir sur leur position unitaire. Serrati avait aussi demandé de rencontrer Zinoviev et Boukharine qui acceptèrent mais n’obtinrent pas le visa d’entrée en Italie). Voici le contenu de la lettre adressée à la direction du P.S.I. avant le Congrès de Livourne:

"Camarades,

 Les tentatives faites par nos représentants Zinoviev et Boukharine pour participer à votre Congrès n’ont pas donné l’issue espérée, et certainement à cause de nous.

 Puisque les camarades Serrati et Baratono, qui voulaient venir conférer avec nous, ne sont pas venus, nous vous adressons par ce télégramme nos souhaits fraternels et vous communiquons ce qui suit: nous avons suivi avec attention sur vos journaux la lutte qui s’est déroulée ces derniers mois entre les différentes tendances de votre Parti. Malheureusement l’action de la Fraction des communistes unitaires a réalisé les prévisions les moins favorables, tout du moins en ce qui concerne les chefs. Au nom de l’unité avec les réformistes, les chefs unitaires sont de fait prêts à se séparer des communistes et donc de l’ I.C.

 L’Italie traverse actuellement une période révolutionnaire, et de ceci dépend le fait que les réformistes et les centristes de ce pays semblent plus à gauche que ceux des autres pays. De jour en jour il nous apparaît plus clairement que la fraction constituée par le camarade Serrati est en réalité une fraction centriste, à laquelle seulement les circonstances générales révolutionnaires donnent l’apparence d’être plus à gauche que les centristes des autres pays.

 Avant de savoir quelle sera la majorité qui se constituera dans votre congrès, le Comité Exécutif déclare officiellement de façon absolument catégorique au Congrès:

 Les décisions du II Congrès mondial de l’ I.C. obligent chaque parti adhérant à cette I. à rompre avec les réformistes. Celui qui refuse d’effectuer cette scission viole une délibération essentielle de l’ I.C., et par ce seul acte se met en dehors des rangs de l’ I. même.

 Tous les unitaires du monde n’obligeront pas l’ I.C. à croire que la rédaction et les inspirateurs de la revue archi-réformiste Critique Sociale sont favorables à la dictature du prolétariat et à l’ I.C.

 Aucune diplomatie ne nous convaincra que la Fraction de concentration est favorable à la révolution prolétarienne. Ceux qui veulent faire entrer les réformistes dans l’ I.C. veulent en réalité la mort de la révolution prolétarienne. Ils ne seront jamais des nôtres.

 Le Parti Communiste Italien doit être de toute façon créé. Nous n’en doutons pas. Et à ce parti iront les sympathies des prolétaires du monde entier et le soutien chaleureux de l’ I.C.

 A bas le réformisme ! Vive le vrai P.C.Italien !"
 
 
 

5. LE CONGRES DE LIVOURNE DU P.S.I. (15-21 JANVIER 1921)

Il s’agissait donc du XVII Congrès du P.S.I. au théâtre Goldoni de Livourne.

 Après avoir triomphé à Bologne à la fin de l’été 1919, le maximalisme va toucher le fond à Livourne et montrer de façon criante son inconsistance face aux deux seuls courants qui se heurtent réellement: le courant de la social-démocratie dirigé par Turati, et celui de la Fraction Communiste au programme marxiste et aux thèses qui suivent fidèlement celles de l’ I.C. Le maximalisme, révolutionnaire en paroles, fut démasqué comme n’étant rien d’autre que l’instrument de la social-démocratie dans sa tentative de pénétrer dans l’ I.C. pour en modifier les finalités révolutionnaires.
 

a) Motion et programme de la Fraction Communiste
Le congrès commença par le salut des délégations étrangères. Paul Levi, pour le parti communiste allemand (K.P.D), tira des expériences sanglantes du prolétariat allemand la leçon que "l’unité du parti n’est pas toujours un bien suprême" et qu’ "il y a des moments dans la vie du parti où on ne peut marcher unis, où les routes se séparent et où nous devons nous diviser (...); où notre frère d’hier ne l’est plus aujourd’hui, ne le sera plus demain". La lettre télégramme de l’Exécutif posa avec force l’alternative de rompre avec les réformistes ou de se mettre en dehors de l’ I.C.. Les partis suisse et autrichien se déclaraient convaincus que le prolétariat italien éloignerait de ses rangs les social-opportunistes, et celui espagnol dans une lettre regrettait de ne pouvoir intervenir au Congrès afin de "combattre à Livourne le serratisme corrupteur" avec "tous les centrismes, d’où qu’ils viennent ".

 Furent présentées la motion de Florence des maximalistes, celle de Reggio des réformistes, celle d’ Imola des communistes. La motion d’Imola fut soutenue par les discours de Terracini, Bordiga, Bombacci, Gennari, et les deux représentants de l’ I.C., Kabakcev et Racosi. Graziadei et Marabini, après avoir soutenu une motion de caractère moins incisif, adhérèrent dans le vote à la motion communiste. La motion d’ Imola était signée par le comité de la Fraction Communiste, c’est-à-dire Bombacci, Bordiga, Fortichiari, Gramsci, Misiano, Polano, Terracini.

La motion de la Fraction Communiste comprenait les points suivants (Cf. Prometeo de février 51 p 88-89) que nous résumons ici:
1. Confirmation de l’adhésion à la III I.C.
2. Confirmation des critères généraux de la révision programmatique délibérée au Congrès de Bologne. Le programme dont le texte suit la motion devra constituer la base pour l’adhésion personnelle au Parti.
3. Changement du nom du Parti en P.C.d’Italie, section de la III I.
4. Affirmation de l’incompatibilité dans le Parti de ceux qui sont contre les principes et les conditions de l’ I.C., c’est-à-dire: les adhérents à la Fraction de concentration, les inscrits au Parti qui lors de ce congrès voteront contre le programme communiste du Parti et contre le respect complet des 21 conditions.
5. L’adoption comme fondement de l’organisation et de la tactique du Parti des résolutions du II congrès de l’ I.C. déclarant obligatoire la discipline aux résolutions. Les tâches principales du Parti sont donc:
 -la préparation dans le camp spirituel et matériel des moyens indispensables pour assurer le succès de l’action révolutionnaire du prolétariat.
 -la constitution au sein de toutes les associations prolétariennes de groupes communistes pour la propagande, la préparation révolutionnaire et l’encadrement des forces prolétariennes par le Parti.
 -l’annulation immédiate du pacte d’alliance actuel avec la CGL, comme expression inadéquate des rapports entre syndicats et parti; appel aux organisations prolétariennes révolutionnaires en dehors de la CGL pour y entrer afin de soutenir la lutte des communistes contre l’actuelle direction; engagement de tous les inscrits au parti qui militent dans le mouvement économique d’y soutenir les décisions du parti.
-la participation aux élections politiques et administratives avec des caractères complètement opposés à la vieille pratique social-démocrate.
 -Devoir de disciplineravec l’élaboration d’un nouveau statut interne pour le Parti, les Fédérations et sectionstous les rapports concernant la presse du Parti, le fonctionnement des représentations dans les communes, les provinces, le Parlement; le mouvement des jeunes et des femmes, l’institution de la période de candidature au Parti pour les nouveaux inscrits et les révisions périodiques de tous les membres du Parti dont la première devra suivre immédiatement le Congrès.

Le programme qui formait avec la motion un tout inséparable est composé de 10 thèses dont voici le résumé:

 "Le P.C.d’I. (section de l’ I.C.) est constitué sur la base des principes suivants:

1. Dans le régime social capitaliste actuel, se développe un contraste toujours croissant entre les forces productives et les rapports de production, à l’origine de l’antithèse d’intérêts et de la lutte de classe entre prolétariat et bourgeoisie dominante.

2. Les rapports de production actuels sont protégés et défendus par le pouvoir de l’État bourgeois qui, fondé sur le système représentatif de la démocratie, constitue l’organe de la défense des intérêts de la classe capitaliste.

3. Le prolétariat ne peut briser ni modifier le système des rapports capitalistes de production, dont dérive son exploitation, sans abattre par la violence le pouvoir bourgeois.

4. L’organe indispensable de la lutte révolutionnaire du prolétariat est le parti politique de classe. Le P.C. réunissant en lui la partie la plus avancée et consciente du prolétariat, unifie les efforts des masses travailleuses, les amenant à lutter pour les intérêts de groupe et pour des résultats contingents à la lutte pour l’émancipation révolutionnaire du prolétariat.

5. La guerre mondiale, causée par les contradictions intimes et irrémédiables du système capitaliste qui produisirent l’impérialisme moderne, a ouvert la crise de désagrégation du capitalisme, dans lequel la lutte de classe ne peut que se résoudre en conflit armé entre les masses travailleuses et le pouvoir des États bourgeois.

6. Après l’abattement du pouvoir bourgeois, le prolétariat ne peut s’organiser en classe dominante qu’avec la destruction de l’appareil d’État bourgeois et avec l’instauration de sa propre dictature, c’est-à-dire en basant les représentations de l’État sur la base productive et en excluant de tout droit politique la classe bourgeoise.

7. La forme de représentation politique de l’État prolétarien contre toutes les tentatives contre-révolutionnaires peut être assurée seulement en enlevant à la bourgeoisie et aux partis ennemis de la dictature prolétarienne tout moyen d’agitation et de propagande politique, et avec l’organisation armée du prolétariat pour repousser les attaques intérieures et extérieures.

9. Seul l’État prolétarien pourra systématiquement réaliser toutes les mesures successives d’intervention dans les rapports de l’économie sociale avec lesquelles s’effectuera le remplacement du système capitaliste par la gestion collective de la production et de la distribution.

10. Comme conséquence de cette transformation économique et des transformations de toute l’activité de la vie sociale qui en suivront, en éliminant la division de la société en classes, la nécessité de l’État politique, dont l’engrenage se réduira progressivement à celui de l’administration rationnelle des activités humaines, sera éliminée".
 

b) Le discours du représentant de la Fraction Communiste

[Cf. Comunismo n°6 p.57-72, Programme Communiste n°50-1970]

Il se propose de rappeler quelle est la valeur et le sens de ce congrès dans la politique du mouvement ouvrier international qui connaît un conflit entre le communisme et la tendance de droite du mouvement prolétarien.

 Il rappelle d’abord certains faits du passé pour montrer comment le mouvement prolétarien dégénéra dans la II I., comment il devint non plus un coefficient décisif du renversement du capitalisme, mais un coefficient d’équilibre et de conservation du régime bourgeois. D’une part, la critique fondamentale des idéologies démocratico-bourgeoises et petites bourgeoises, point de départ du marxisme, avait été abandonnée; d’autre part il n’y avait plus d’antithèse entre le prolétariat porteur de nouvelles forces, idéologie, système et tout le mécanisme démocratique du système capitaliste. Les suprêmes destins de la classe ouvrière ne peuvent être réalisés que par la destruction des institutions politiques sur lesquelles le capitalisme base son pouvoir.

 La guerre fut la démonstration du caractère erroné du révisionnisme qui croyait possible une modification graduelle de la société sans besoin de heurt suprême. Face à la guerre, le mouvement se voyait enlever la possibilité de réaliser son programme; les révisionnistes, s’ils avaient exclu la guerre de classe, avaient aussi exclu la guerre entre États capitalistes ! Mais ils ne pouvaient pas dire: nous nous sommes trompés et nous revenons sur nos pas. En effet ce n’est pas la conscience ou la volonté des hommes qui dirigent l’histoire mais des forces plus complexes et plus profondes. Et il ne s’agit pas d’expliquer l’opportunisme par une définition d’ordre éthique ou individuelle, mais par un phénomène supérieur à la volonté de ceux qui étaient à la tête du mouvement prolétarien à la veille de la guerre. Les syndicalistes et les parlementaires avaient dû pour réaliser leurs buts "pacifistes" rester en contact continuel, en discussions et transactions perpétuelles avec la bourgeoisie, pour des accords qui tendaient de plus en plus vers la collaboration politique, le possibilisme, des interventions du prolétariat dans le mécanisme du pouvoir bourgeois. En 1914, il ne fut pas possible d’arrêter cette machine. Le P.S. et les organisations prolétariennes des plus grands partis du monde devinrent les meilleurs instruments pour le capitalisme, et ceci pour conduire les foules prolétariennes sans résister au sacrifice de la guerre nationale.

 Nous retrouvons ce phénomène de l’opportunisme dans l’après guerre. Alors que les communistes marxistes affirment qu’il faut diriger le mouvement prolétarien pour le programme maximum qui est réalisé dans certains pays, la vieille méthode affirme encore que, malgré la catastrophe de la guerre qui a condamné le mécanisme social démocratique capitaliste, nous sommes encore dans une période d’évolution graduelle. Le phénomène se répète. Ce fut la gauche bolchevique qui posa avec la plus grande clarté la thèse suivante: il ne suffisait pas de condamner la guerre, mais il fallait déclarer que le mot d’ordre à lancer aux masses était celui de la guerre civile du prolétariat. En effet en Russie, le mouvement réformiste menchévique social démocrate, face à un prolétariat qui engageait la bataille suprême pour la conquête du pouvoir, ne déclara pas que ses théories avaient échoué. Ces conversions ne sont pas possibles car ils avaient dans leurs mains une structure, un mécanisme qui continuaient à fonctionner, et les menaient à défendre la bourgeoisie contre le prolétariat. Il en fut ainsi pour les gouvernements social démocratiques d’Ukraine, de Georgie,...

 Notre camarade affirme aussi que la III I. se trouve face au danger de voir entrer des partis social démocrates, bien qu’elle ait élaboré les premières bases pour l’identification du danger réformiste. Il faut rappeler les arguments caractéristiques que les opportunistes invoquent. Le mouvement révisionniste est caractérisé par des pratiques corporatives en économie, électorales en politique. Sur le problème de la révolution, les révolutionnaires à la veille de la guerre, alors que la révolution n’était pas à l’ordre de l’histoire, affirmaient qu’il fallait toutefois faire la propagande parmi le prolétariat qui dans chaque épisode de lutte acquiert une expérience de plus et à qui l’actuel mécanisme social n’offre pas un brin d’espérance. Cette question avait été de nombreuses fois traitée dans les congrès. Les réformistes y répondaient en affirmant qu’ils étaient des réalisateurs, qu’ils voulaient dire aux masses ce qu’elles peuvent faire aujourd’hui, non ce qu’elles pourraient faire demain ! Le réformisme avait écrit sur sa bannière la fameuse phrase de Bernstein: "Le but n’est rien, le mouvement est tout". Il affirmait que les conditions révolutionnaires n’étaient pas réunies parce que l’économie capitaliste allait mal, que la machine était trop branlante pour en prendre possession !

 Concernant l’internationalisme, quand durant la guerre nous nous opposions à la formule "ni adhérer, ni saboter", et quand en 1917-18, il fut possible d’agir contre l’État bourgeois, la droite objecta: la révolution, oui, mais dans tous les pays au même moment afin de ne pas favoriser une bourgeoisie ! Voyons comment les résolutions du 2ème congrès de l’ I.C. s’appliquent à ce problème de la direction d’ensemble de l’action prolétarienne et des différences nationales. D’abord les thèses sur les conditions d’admission pour empêcher l’entrée dans l’ I. des partis opportunistes, thèses, qui selon notre camarade, ne sont pas "parfaites, parce qu’elles auraient dû être encore plus dures"; puis les thèses sur les tâches principales de l’ I.C. qui évaluent la situation pour chaque pays. Certains disent que les 21 conditions ne peuvent s’appliquer à leur pays, ou que ces conditions correspondent à la situation de la Russie. Et ainsi on en arrive au sophisme suivant: la révolution, oui, la dictature, oui, tout ce que vous voulez ! Mais pas maintenant, pas ici, demain, ailleurs !

 En ce qui concerne l’ Italie, voyons si les conditions particulières au moment de la guerre nous amènent à conclure que le P.S.I. fut l’unique parti à passer à travers la guerre et qu’il doit aller à la révolution avec toute sa structure, ou plutôt que la crise doit y être plus dure. A la veille de la guerre, notre parti avait connu des expériences théoriques et tactiques, en dehors de son opposition à la guerre, parce que la lutte dans notre parti entre la gauche marxiste et la social-démocratie avait déjà commencé, mais non comme dans le parti russe car nous n’avions pas eu la situation révolutionnaire de 1905. Avec ce débat entre ces deux tendances, commençaient la démolition de la démocratie et le nettoyage de l’idéologie petite bourgeoise qui avait endormi le prolétariat. Nous avions triomphé dans les congrès, nous avions condamné la collaboration électorale, rejeté les francs-maçons, etc..., mais en fait nous n’avions pas eu le temps de traduire ces affirmations dans la praxis quotidienne du parti. Même si la guerre de Lybie survenue deux ans auparavant nous avait amené à cette révision, cela ne suffisait pas. Malgré la lutte contre l’influence réformiste, notre parti conserva ainsi dans la guerre sa vieille structure, les vieilles méthodes parlementaires et syndicales. La guerre surprit le parti qui n’avait pas, et ne pouvait pas avoir, terminé sa tâche. Au lendemain de la guerre aurait dû survenir une fracture comme dans les autres pays entre partisans et adversaires de la guerre. Parmi les adversaires de la guerre, il fallait distinguer ceux qui l’étaient parce que la guerre bouleversait leurs schémas réformistes, pacifistes, chrétiens, et ceux qui pensaient que l’heure de la guerre de classe avait sonné; il s’agissait là d’une seconde fracture. En Italie la première fracture ne fut pas nécessaire, mais la deuxième ne s’est pas produite. Le parti se trouva après guerre dans une situation à caractéristiques révolutionnaires, mais non similaires à celles du mouvement russe ou allemand. Parmi les pays vainqueurs, l’ Italie était celui qui connût la situation économique la plus critique. Le problème de la conquête du pouvoir par le prolétariat ne fut pas posé; et il se posa à cause de la révolution russe. Au lendemain de la guerre, le parti utilisa son opposition à la guerre pour se faire élire. Nous nous opposâmes à cette expérience électorale parce que nous avions prévu qu’à travers l’ouverture de cette soupape de sécurité les énergies révolutionnaires se disperseraient. Le parti se retrouvait à la fin de la guerre comme il était à la veille: le meilleur parti de la II I., mais pas encore un parti de la III I. qui pouvait conduire le prolétariat à la révolution.

 Puis notre camarade explique comment le centre représente le mouvement de droite et donc un danger pour la III I.: ses restrictions concernant la dictature du prolétariat, sa position confuse sur la question syndicale, son concept de l’unité du parti qui devrait conduire la révolution avec toutes ses conquêtes, c’est-à-dire la Ligue des coopératives, les représentants des communes, des provinces, du Parlement, puisque tout ceci constitue déjà un appareil de pouvoir dans les mains du prolétariat. L’orateur souligne combien cette thèse est réformiste. En effet, les communes, le parlement, les coopératives, les ligues ne pouvaient être les fortins de la révolution que s’ils étaient entre les mains du parti prolétarien. Et de terminer sur l’appel à la scission.
 

c) Le résultat du vote du 21-1-21 et le départ des communistes
[Cf. Prometeo février 1951 p.90]
Au moment du congrès, le P.S.I. comptait 216.387 inscrits. Sur 172.487 votes, il y eut 981 abstentions et 98 028 voix pour la motion de Florence des maximalistes, 58.783 voix pour la motion d’ Imola de la Fraction Communiste, 14.695 voix pour celle de Reggio des réformistes.

 Le représentant de la Fraction Communiste fit alors la déclaration suivante:

 "La Fraction Communiste déclare que:

 Il est indiscutable que sa motion est minoritaire, mais le vote, de la manière dont on a procédé, et le manque de fonctionnement de la Commission pour la vérification des pouvoirs, ne fournit aucune garantie de régularité.

 La majorité du congrès par son vote s’est mise en dehors de la III I.

 Les délégués qui ont voté la motion de la Fraction Communiste abandonnent la salle et sont convoqués au Théâtre San Marco à 11h pour délibérer la constitution du P.C., section italienne de la III I".

L’allusion à une irrégularité provenait, comme le précise une lettre du C.E. signée Grieco dans l’ Avanti ! du 30-1-21, de la comparaison des registres tenus régulièrement par la Fraction Communiste dans lesquels figuraient les chiffres effectifs de tous les groupes adhérents et représentés au congrès avec le résultat du vote.
 

d) Le congrès constitutif du P.C.d’Italie

Les communistes après la déclaration de leur représentant sortirent de la salle en chantant l’Internationale et se dirigèrent vers le Théâtre San Marco pour se constituer en parti et tenir leur propre congrès. La constitution du P.C.d’Italie fut annoncée par Fortichiari au nom du C.C. de la Fraction: "L’assemblée des délégués de la Fraction Communiste déclare constitué le P.C. d’Italie, section de l’ I.C., et va maintenant discuter de l’organisation interne du Parti". Les délégués approuvèrent le projet de statut, éliront le Comité Exécutif (formé de Grieco, Terracini, Repossi, Fortichiari, Bordiga), le Comité Central, et le Comité syndical provisoire.

 Quelques jours plus tard, la Fédération socialiste des jeunes, réunie en Congrès national du 29 au 31-1-21 à Florence reconfirmait son adhésion à l’ I.C. et décidait d’adhérer à une écrasante majorité au P.C.d’Italie: ce furent ici les unitaires qui quittèrent la salle ! 47 000 jeunes sur 53 314 passèrent au P.C.d’Italie contre 6 000 à 10 000 restés au P.S.I. !

 La constitution du P.C.d’Italie fut saluée et ratifiée par le représentant de l’ I.C., Kabakcev. Et le 23-1-21, le C.C. du jeune parti envoyait à l’ I.C. un message pour lui annoncer la scission et la création du nouveau parti. Le 25-1-21, le C.E. de l’I.C. répondait par un radiogramme dont voici le texte:

 "Au P.C. italien, et aux camarades Bombacci, Bordiga, Terracini et autres.

 Le C.E. de l’ I.C. exprime sa profonde solidarité et vous envoie son salut fraternel. Votre Parti est l’unique accepté par l’ I.C. en Italie. Nous sommes profondément persuadés que les ouvriers conscients de votre pays passeront de jour en jour de votre côté. L’unité de Serrati et de sa fraction avec la fraction réformiste adversaire de la révolution prolétarienne montrera à chacun d’eux que la fraction italienne des unitaires centristes est plus proche des éléments bourgeois réformistes que des communistes prolétaires. L’I.C. dans son ensemble tirera de ce fait la conclusion inévitable.

 Camarades, tenez bon, car en ce moment toutes les forces bourgeoises et leurs innombrables agents se concentrent contre votre Parti. Les travailleurs communistes du monde entier sont avec vous. L’avenir sera à vous, et non à ceux qui, sous une forme ou une autre, veulent s’entendre avec le bourgeoisie, par l’intermédiaire des réformistes.

Vive le Parti Communiste d’ Italie !

Vive le prolétariat italien !"
e) La dissolution de la Fraction Communiste Abstentionniste
La F.C.A. adhérente à la Fraction Communiste attendit en fait la constitution du P.C.d’Italie pour se dissoudre. Après la réunion d’Imola, Il Soviet avait publié le communiqué suivant:

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

"Le C.C., réaffirmant qu’avec la constitution en Italie du P.C. adhérent à la III I., la tâche principale que la Fraction s’était proposée d’atteindre à la conférence tenue à Florence en mai 1920, sera accomplie; réaffirmant en outre que le maintien d’une fraction autonome abstentionniste au sein du P.C. est inconciliable, le C.C. invite les groupes adhérents à délibérer sur ces questions. Leurs délibérations seront communiquées lors de la réunion spéciale des délégués de la Fraction que le C.C. entend tenir à l’occasion et durant la période du congrès national du P.S.".

Déjà le 8-1-21, Il Soviet avait répondu à une nouvelle manifestation d’impatience des camarades turinois; à la suite de la motion citée ci-dessus ils avaient écrit au C.C. pour affirmer leur désaccord et la nécessité de rester regroupés non comme parti, mais comme simple "avant-garde" après le congrès de fondation du P.C.d’Italie, afin d’y effectuer une oeuvre de "contrôle et de poussée", et par crainte de la présence dans le parti d’éléments opportunistes. La réponse du C.C. fut très claire:

 "Le point de vue des camarades turinois ne peut être accepté. Le maintien ultérieur au sein du P.C. de la Fraction abstentionniste constituerait précisément ce qu’ils disent justement ne pas vouloir, c’est-à-dire un parti dans le parti.

 Avec la constitution du parti sur la base du programme communiste, qui a toujours été le programme de notre fraction et est le programme de la III I., notre fraction se différencierait au sein du parti par la seule question de l’abstentionnisme, sur laquelle l’I a déjà pris une décision.

 En assumant cette position, nous nous trouverions dans la situation de ceux qui acceptent avec réserve le programme de Moscou, ce qui va contre nos directives d’une part, et rendrait d’autre part impossible cette fonction de vigilance disciplinaire qui peut être uniquement assumée par ceux qui n’ont aucun préalable, même le plus minime, par rapport au programme.

 Les camarades turinois, avec leur expression "excepté le préalable abstentionniste", veulent, cela paraît évident, abandonner ce préalable; il n’y a alors à plus forte raison pas de motif de maintenir ultérieurement en vie la fraction, ce qui au contraire ferait croire à la non sincérité de notre action et en diminuerait la valeur et l’efficacité.

 Nos camarades, forts de la triste expérience du passé et du présent, se préoccupent de possibles infiltrations opportunistes, et veulent constituer des groupes qui aient la fonction précise de combattre ces déviations pernicieuses. Mais ceci doit être la tâche de tout le parti, et de ses organes dirigeants en particulier, réglé et discipliné à travers des dispositions statutaires opportunes. Quand nous dûmes en arriver à la nécessité d’organiser ces groupes spéciaux, déjà le mal de l’opportunisme était si avancé qu’il en était devenu incurable et qu’il fallait recourir à des remèdes extrêmes, c’est-à-dire de nouvelles scissions. Il n’est pas possible que nous en soyons maintenant à ce point.

 Dans le P.C., qui dans son unité unifie la classe du prolétariat révolutionnaire, ne peuvent, ne doivent exister ni fractions, ni tendances, ce qui n’exclut pas qu’on y trouvera des individus plus à gauche en opposition à d’autres qui tendront plus à droite, et que s’établissent en rapport à cet état d’âme différent des affinités plus étroites qui se révéleront surtout dans les actions.

 Nous sommes certains que ces camarades qui ont constitué la fraction abstentionniste, continueront, quand celle-ci sera terminée, d’être à gauche, à l’avant garde du mouvement, et en diffusant dans tout le P.C. leur esprit de sacrifice et de dévotion à la cause révolutionnaire, exerceront de cette manière leur fonction des plus utiles ".

 A la première réunion du C.C. du P.C.d’Italie tenue le 21.1.21 au soir de la fondation, un des représentants de la F.C.A présenta l’ordre du jour voté la veille par l’assemblée des délégués de la F.C.A., ordre du jour qui délibérait la dissolution de la F.C.A.:

 "Étant donné que la Fraction s’était constituée pour la solution du problème historique de la constitution du P.C. en Italie à travers la lutte contre les tendances opportunistes et réformistes; en reconnaissant que ce problème a été résolu par l’issue du congrès de Livourne; en affirmant que la question de la tactique parlementaire des communistes – comme elle a été présentée et soutenue au niveau international par la Fraction avec une contribution de critiques qui conserve sa valeur dans l’élaboration de l’action et de la méthode communiste – se trouve résolue dans le domaine de l’action par les délibérations du 2ème Congrès de l’I.C.; en affirmant que dans le P.C. la présence de fractions autonomes n’est pas admise, mais que la plus stricte homogénéité et discipline doit être de rigueur, l’assemblée délibère la dissolution de la Fraction".
 
 
 

6. HOMOGÉNÉITÉ "ORGANIQUE" DU P.C.d’I. ET SES PREMIÈRES TACHES

a) Travail d’organisation, de propagande et de clarification théorique du jeune P.C.d’Italie
Ainsi les différents groupes constituant le P.C.d’I., de formations théoriques et politiques divergentes, se réunirent dans ce parti pour y former une organisation homogènecas unique en Occident, mais semblable à celui du parti bolchevik.

 Voici ce que nous écrivions dans les Thèse de Lyon en 1926 (Cf. "En défense de la continuité du programme communiste" p 110-111) au chapitre III "Questions italiennes", paragraphe 3 intitulé "L’oeuvre de la gauche à la direction du Parti" pour résumer l’oeuvre du P.C.d’I. en 1921-22:

 "Le parti communiste une fois constitué à Livourne en janvier 1921, les abstentionnistes firent tout ce qui était en leur pouvoir pour se lier solidement aux autres groupes du parti. Si pour certains de ceux-ci la nécessité de la scission avec les opportunistes dérivait seulement des rapports internationaux, pour les abstentionnistes au contraire, qui par discipline avaient expressément renoncé à leurs positions sur les élections, et pour beaucoup d’autres éléments également, il existait une coïncidence complète entre les thèses de l’ I. et les enseignements des luttes politiques qu’ils avaient menées précédemment.

Dans son travail, la direction du parti s’inspira de l’interprétation de la situation italienne et des tâches du parti que nous avons exposée plus haut. Il est désormais évident que le retard survenu dans la constitution du parti révolutionnaire et dont tous les autres groupes portaient la responsabilité, rendait inévitable une retraite ultérieure du prolétariat, et l’avait inéluctablement déterminée.

 Pour placer le prolétariat dans les meilleures conditions possibles au cours des différentes luttes, la direction basa son action sur la nécessité de faire le maximum d’efforts pour utiliser l’appareil traditionnel des organisations rouges, tout en s’efforçant de convaincre le prolétariat qu’il ne devait pas compter sur les maximalistes et les réformistes, qui allèrent jusqu’à accepter le pacte de pacification avec le fascisme.

 Dès le début, le parti se déclara partisan de l’unité syndicale, puis proposa l’établissement du front unique qui se traduira par la formation de l’ "Alliance du travail". Quelles que soient les opinions sur le front unique politique, c’est un fait qu’il était irréalisable en Italie en 1921-22, pour des raisons contingentes; le parti communiste ne reçut d’ailleurs jamais aucune invitation à une réunion ayant pour but d’établir une alliance de partis. Le parti n’intervint pas à la réunion convoquée par les cheminots pour constituer l’alliance syndicale, afin de ne pas se prêter à des manoeuvres visant à compromettre la fondation de l’alliance elle-même tout en lui attribuant la responsabilité de cet échec; mais il confirma par avance qu’il approuvait cette initiative en affirmant que les communistes observeraient la discipline à l’égard de cette nouvelle organisation. Certains contacts eurent lieu ensuite entre partis politiques; le parti communiste ne refusa pas d’y participer, mais ils n’aboutirent à rien, démontrant du même coup l’impossibilité d’une entente sur le terrain de l’action politique et le défaitisme de tous les autres groupes. Au cours de la retraite, la direction sut défendre la confiance des ouvriers dans leur propre classe et élever la conscience de l’avant-garde en coupant court aux manoeuvres traditionnelles en direction du prolétariat de groupes et de partis pseudo-révolutionnaires. Malgré les efforts du parti, ce n’est que plus tard, en août 1922, qu’on en arriva à une action générale; mais la défaite du prolétariat était inévitable et dès lors le fascisme, ouvertement appuyé dans la lutte violente par les forces de l’État dirigé par la démocratie libérale, fut maître du pays, la "marche sur Rome" ne constituant qu’une sanction légale et formelle a posteriori de sa prédominance.

 A ce moment, malgré le rétrécissement de l’action prolétarienne, l’influence du parti dépassait celle des maximalistes et des réformistes, ses progrès ayant été déjà marqués par les résultats des élections de 1921 et des grandes consultations qui se déroulèrent au sein de la Confédération du Travail".

Ainsi les différents groupes réunis d’abord dans la Fraction Communiste puis dans le P.C.d’I. adoptèrent une plate-forme unique, et ceci sans discussion, sans réserve, sans discordance avec les thèses de Moscou. Certains déclarèrent que la scission aurait pu se faire plus à gauche, car la majorité du nouveau parti était formée de l’aile gauche du maximalisme à laquelle on peut faire appartenir les représentants de l’ Ordine Nuovo comme Terracini, Togliatti et Tasca, et que, comme le pensaient certains camarades abstentionnistes de Turin, la F.C.A. aurait dû se détacher du P.S.I. et fonder le P.C. Et pourtant le P.C.d’I. fonctionna comme un tout unique. Il est vrai que la présence du noyau des ex-abstentionnistes formés à un type de méthode de travail qui prévalut sur celle des autres tendances de la Fraction Communiste permit d’encadrer et d’unifier toutes les tendances. Dans le P.C.d’I., du fait d’une discipline non formelle, non bureaucratique, mais organique, il était inconcevable de tolérer des courants qui n’acceptent pas la plate-forme du parti et du Comintern dans sa totalité, comme cela arriva dès le début dans le P.C.F et le V.K.P.D. En 1923-24, Gramsci voudra expliquer cette homogénéité par la domination de la "vigoureuse personnalité" de Bordiga qui avait la capacité de travail de 3 à 4 militants !! L’idéalisme reprenait le dessus !

 Il nous faut aussi préciser que ce ne fut pas le déchaînement du mouvement fasciste, entourant la naissance du P.C.d’I. qui fut responsable des caractères d’homogénéité, de centralisation, d’organisation de ce dernier. Le fascisme que nous dénoncions comme la forme ouvertement déclarée de la dictature bourgeoise débarrassée de la mascarade démocratique, loin d’imposer un changement de programme ou de structure au P.C.d’I., rendit plus explicite encore le noeud indissoluble existant entre le rôle dirigeant du parti par rapport à la classe prolétarienne, et le centralisme de sa structure, entre rigueur dans la doctrine et dans l’action pratique. Il en était la confirmation et non la cause. Les caractères de programme et de structure du parti étaient la conséquence des expériences passées et non le résultat de phénomènes contingents.

Quoiqu’il en soit, si la très grande majorité des militants du P.C.d’I. provenait de la gauche maximaliste, cette composition se refléta dans les organes directifs dans lesquels les ex-F.C.A. n’assurèrent jamais la prédominance; ainsi sur les 15 membres du Comité Central, seuls 4 (Bordiga, Grieco, Parodi, Tarsia) et sur 5 membres du Comité Exécutif seuls 2 (Bordiga et Grieco, les 3 autres étant Fortichiari, Repossi, Terracini) provenaient de la F.C.A. Dans le C.E., la responsabilité politique avait été confiée à Bordiga, l’organisation à Grieco, la presse et la propagande à Terracini, l’activité syndicale à Repossi, l’organisation illégale du parti à Fortichiari. Bordiga, envoyé avec Walecki par l’I.C., lors de la séance entre le sous-comité du P.C.F. et la délégation du Comintern précédent le congrès de Marseille de décembre 1921 du parti français, déclarera: "En Italie il n’existe pas de secrétariat général mais le noyau directif essentiel compte cinq personnes interchangeables qui assurent au parti une continuité dans le travail de tous les jours" (...); "les décisions sérieuses ne peuvent être prises que dans un cercle restreint. Il faut les laisser à 4,5 ou 6 camarades qui jouissent de la confiance du parti", en ne commettant pas, sous prétexte d’empêcher la naissance d’un "centralisme oligarchique" (comme le soutenait le comité directeur parisien et la puissante Fédération de la Seine)" l’erreur de diminuer le rôle de ces camarades en les confinant à l’examen de questions mineures. Naturellement le petit bureau doit comparaître devant le Comité directeur à intervalles réguliers, pour en recevoir un programme et des directives générales de travail et pour rendre compte de son action; mais entre chaque séance du comité, il doit avoir les mêmes pouvoirs que celui-ci plus grands même en réalité car composé de spécialistes qui se dévouent entièrement au parti "(...)" Dans le cours d’une semaine peuvent surgir des problèmes qui exigent des décisions immédiates. Le petit bureau doit être sans réserve compétent pour prendre des décisions dont il devra ensuite rendre compte ".

Dans une lettre à Ambrogi du 16-9-22 (Cf. Annales Feltrinelli 1977), Bordiga affirmait que les "chefs" d’alors montraient qu’ils appartenaient vraiment au type d’hommes qui "aux postes de direction du partisans vouloir faire ici du sentimentalisme et se poser en chevalier de l’idéaltravaillent sérieusement et austèrement et à chaque instant se sentent prêts à retourner dans l’ombre d’un poste simple et à reprendre le travail dans un autre domaine pour se procurer les moyens nécessaires à leur niveau de vie modeste", n’ayant pas "le besoin d’être cloués à leurs charges" et ne souffrant pas "d’être enlevés à l’atmosphère insidieuse de la notoriété et de l’autorité".

 Dans un tel organisme, il était évident que la direction effective du parti était assurée non par un organe compliqué et à tendance parlementaire comme le comité directeur du P.C.F., ou comme la Centrale allemande, mais par un exécutif restreint composé de cinq membres militant à temps plein.

"L’interprétation et l’exécution des principes acceptés dans les congrès sont toujours de la compétence du C.E. du parti", déclare l’article 48 des statuts de Livourne, précisant que le C.E. assume la direction de l’organe centrale communiste, nomme et "peut remplacer à n’importe quel moment les rédacteurs des quotidiens du parti et des organes fédéraux et de tous les autres organes politiques d’organismes dépendant du P.C.", tient sous son contrôle et son guide l’Exécutif de la Fédération des Jeunes et sous sa dépendance directe les C.E. des Fédérations provinciales du parti (dont il valide la nomination des secrétaires), et il "peut dissoudre à n’importe quel moment les sections du parti pour des motifs disciplinaires et politiques"; il lui revient la "direction du travail parlementaire en relation à l’activité du groupe" qu’il a nommé, comme à celle de ses composants. Il est en somme le véritable organe central de travail politique du parti.

 L’acceptation du nouvel inscrit est conditionnée par "l’adhésion inconditionnée au programme, ainsi qu’à l’observance des statuts et à la plus rigoureuse discipline envers les délibérations du Parti et de l’ I.C."; s’il ne provient pas d’une section de jeunes, le Parti le soumet à une période de candidature de six mois durant laquelle il ne peut avoir de charges, mais a toutes les autres obligations des autres inscrits et doit fournir des garanties pratiques de "fidélité et d’esprit de discipline"; l’inscrit a des devoirs envers la section (la base du Parti est constituée par les sections territoriales; les groupes communistes de l’usine ou du syndicat leur sont subordonnés) et le Parti.

 Le 7-4-21, un article de Il Comunista intitulé "Notre Parti" fait allusion à une révision des inscrits au P.C.d’I. selon des normes qui seront établies le 27-5-21:

 "Il est bien difficile de trouver un parti qui – au moment même où il s’organise – accomplit des amputations et des révisions. Seuls les communistes peuvent accomplir des actes de ce genre sur leur propre organisme: ils n’ont aucune aspiration éphémère, abhorrent les adhésions nombreuses, trop nombreuses; ils ont besoin d’évaluer attentivement les qualités de ceux qui entendent s’inscrire dans les rangs révolutionnaires (...) Puisque notre Parti ne recrute pas selon le système de la coercition, celui qui n’aspire pas à faire tout ce que le Parti veut qu’il fasse, peut librement et tout de suite s’éloigner de nous. Mais ceux qui acceptent d’y rester, signent en entrant dans le P.C. la déclaration de renoncer à de nombreuses libertés (...) Nous voulons avoir l’assurance que personne ne manquera à son devoir lorsque le Parti exigera des sacrifices et des renonciations".

Des commissions de contrôle furent instituées dans chaque section, et elles devaient présenter aux C.E. des sections une liste complète des inscrits effectifs en notant ceux qui avaient montré une activité peu disciplinée ou une fidélité douteuse, et qui n’étaient pas retenus dignes de rester dans le Parti. Les listes étaient remises aux C.E. fédéraux pour un autre examen et devaient être approuvées définitivement par le C.E. du Parti. L’opération se termina en novembre 1921 par un nombre limité de radiations.

 Les tâches que le Parti avaient à accomplir étaient donc énormes. Il fallait se débarrasser rapidement des habitudes du passé, accepter de ne pas remettre en question la scission. Les groupes adhérant à la Fraction Communiste reçurent à Livourne la directive de se constituer le plus rapidement possible en sections du P.C.d’I., d’éviter toute convocation du P.S.I. La scission devait apparaître comme un fait irrévocable. Le 20-2-21 fut organisée la première grande manifestation de masse du nouveau Parti dédiée à travers des meetings tenus dans toute l’ Italie à l’exposé de son programme et à faire connaître sa presse. Cette manifestation permit aussi de vérifier la discipline et l’efficacité d’organisation du Parti un mois après sa formation. Un communiqué du C.E. le 27-2-21 n’hésita pas à dénoncer certaines insuffisances de camarades et organes du Parti, et même à donner la liste de ceux qui avaient manqué à l’appel !

En un peu plus d’un mois, le C.E. qui disposait de maigres moyens, mais qui avait l’appui et la ferveur d’une base composée de 98% d’ouvriers, put ainsi compléter dans les grandes lignes le processus de constitution à l’échelle nationale des fédérations, sections, groupes syndicaux d’usines, cercles communistes. Le C.E. avait son siège à Milan où dès le 30-1-21 était publié deux fois par semaine IL Comunista; ce siège devint le foyer d’une intense activité de liaison, coordination, orientation du travail de propagande dans la classe. Il impulsa un efficace Comité Central Syndical et un premier embryon de Bureau Central des Femmes. Il veillait à l’application rigoureuse de la tactique du "parlementarisme révolutionnaire" par le groupe parlementaire composé de 18 députés, et par les membres des conseils communaux et provinciaux. De grands quotidiens sortaient régulièrement (L’Ordine Nuovo à Turin, Il Lavoratore à Trieste); et le C.E. jetait les bases d’ une publication mensuelle intitulée Rassegna Comunista, et contrôlait toute une série de revues provinciales.

 Dans le première année de sa formation, une sélection s’opéra au sein des militants du Parti. Le nombre des inscrits fut inférieur à celui des votes recueillis à Livourne, et à la fin de 1921 il y avait 43 000 inscrits; la chute fut plus importante dans la Fédération des jeunes (presque la moitié au cours de 1921). Cette diminution se retrouva dans les partis français et allemand et s’expliquait aussi par les divergences sur la conduite à tenir face à l’offensive bourgeoise. Présent sur tout le territoire national, le Parti était cependant concentré pour 89% des inscrits dans le Piémont, la Vénétie, l’Emilie, la Lombardie, la Toscane, la Ligurie, les Marches. Il devait se consolider dans ces places fortes avant de chercher à conquérir le Mezzogiorno. Distinct dès le début de tous les autres P.C. occidentaux par le volume et l’intensité de ses interventions dans les luttes revendicatives, le P.C.d’I. s’étendit rapidement dans les catégories ouvrières et les fédérations de métier très combatives mais relativement secondaires, comme celle des travailleurs du bois, alors que l’emprise sur les masses du P.S.I. et de la C.G.L. demeurait forte. De même sa pénétration fut plus importante en province que dans les chefs-lieux, dans les villes petites et moyennes que dans les grandes. A la fin de 1921, le Parti comptait 42.956 inscrits dans 1200 sections avec 3858 inscrits à Turin, 3338 à Novara, 2314 à Milan, 2672 à Forli et 2147 à Ravenna, 2505 à Florence, 1516 à Gênes et 1130 à Cremona.

 Mais au travail d’organisation, de propagande et de clarification théorique du jeune P.C.d’I. s’ajoutait la lutte contre la répression gouvernementale et l’offensive fasciste.
 
 

b) Lutte contre l’offensive bourgeoise (1920-21)
A la réaction bourgeoise caractérisée par des arrestations, des licenciements, des occupations de sièges des organisations s’ajoutait donc l’offensive fasciste commencée à l’automne 1920 au moment du reflux des luttes ouvrières après l’échec du mouvement d’occupation des usines. Le P.C.d’I. interpréta (Cf. le rapport sur le fascisme du représentant du P.C.d’I. au 4ème congrès de l’ I.C.) le mouvement fasciste comme une grande tentative unitaire de la classe dominante, capable de mettre à son service tous les moyens, tous les intérêts partiels et locaux de groupes d’entrepreneurs agricoles et industriels, et d’enrôler des éléments insatisfaits de leur situation sociale, comme les boutiquiers, les intellectuels, les étudiants, et même les ouvriers.

 En ce qui concerne l’attitude du P.C.d’I. face à l’offensive fasciste, nous renvoyons les lecteurs à l’ample travail publié dans Programme Communiste des n° 45 à 50.

 Le mouvement fasciste de 1920-21 naquit dans le coeur même de la grande industrie et de la finance, c’est-à-dire Milan. L’offensive contre-révolutionnaire à base urbaine s’attaqua d’abord aux campagnes à culture intensive de l’ Emilie-Romagne qui avait connu un vigoureux mouvement des salariés agricoles; puis les fascistes purent s’en prendre aux grandes concentrations urbaines du triangle industriel Milan-Turin-Gênes. Par contre dans le Mezzogiorno, excepté les Pouilles, il n’y eut pas de mouvement fasciste, pour les mêmes raisons qu’il n’y eut pas de mouvement socialiste important.

 Les prolétaires se défendirent héroïquement, subissant des pertes graves tout en en faisant subir à l’adversaire. Malheureusement III guide qu’ils suivirent fut inefficace: le P.S. n’avait rien fait pour préparer ses militants à une lutte autre que économique ou électorale. Turati et Mattéoti reprochèrent même aux prolétaires d’avoir provoqué l’adversaire, tandis que la direction du P.S.I. appelait au calme, c’est-à-dire au désarmement !

Face à cette offensive, le P.C.d’I. donna dès février 21 la double directive d’éviter de se laisser entraîner à des actions désorganisées pour se défendre, et dans certains cas à prendre l’initiative de l’attaque: économie des forces mais organisation solide et discipline de fer. En effet une tradition d’autonomie de décision des sections sur les questions de tactique étaient en vigueur dans le P.S.I. et servaient à couvrir des alliances entre partis. Un communiqué du 23-3 avertit les fédérations provinciales et les sections du P.C. que des ententes avec d’autres partis ou courants politiques pour des actions communes ne pouvaient se faire sans l’autorisation du C.E.

 En 1924 nous écrivions dans Lo Stato Operaio du 22-5-24:

"Les conditions de la lutte prolétarienne au début de 1921 avaient été désormais compromises par les insuffisances du P.S., d’autant plus qu’une offensive révolutionnaire de la part d’un parti, comme le notre, minoritaire, apparaissait impossible. Mais l’action du parti pouvait et devait se proposer d’obtenir la plus grande efficacité de résistance du prolétariat à l’offensive bourgeoise et, à travers cette résistance, parvenir à concentrer la force ouvrière dans des conditions les meilleures autour de la bannière du Parti, le seul qui possédât une méthode capable de garantir la préparation d’une rescousse".

Le 2-3-21, le P.C.d’I. et la Fédération des Jeunes publia, pour répondre au meurtre d’un militant communiste à Florence, "L’appel contre la réaction fasciste" qui résume les mots d’ordre des communistes:

 "(...) L’infériorité prolétarienne – qu’il serait inutile de dissimuler – dépend de l’absence dans les rangs de notre généreux prolétariat d’un encadrement révolutionnaire que seule peut lui donner la méthode communiste, à travers la lutte contre les vieux chefs et leurs méthodes dépassées d’action pacifiste. Les coups de la violence bourgeoise montrent aux masses la nécessité d’abandonner les dangereuses illusions du réformisme et de se défaire des lâches prédicateurs d’une paix sociale qui est en dehors des possibilités de l’histoire.

 Le P.C. (...) ne prêche pas le désarmement des esprits et la renonciation à la violence; il dit haut et clair aux travailleurs que leurs armes ne peuvent être seulement celle de la métaphore ou de l’abstraction de la propagande de la persuasion ou de la légalité électorale; il proclame avec enthousiasme sa solidarité avec ces travailleurs qui ont répondu à l’offensive des blancs par les mêmes moyens. Le P.C. désigne aux travailleurs comme leur pire ennemi les chefs de ces organisations qui reculent hypocritement face à leurs responsabilités, et qui par une propagande dont les adversaire se rient à juste titre, suivant des utopies idiotes de civilité et de chevalerie dans les luttes sociales, sèment le défaitisme parmi les masses, et encouragent la hardiesse de la réaction.

 Le mot d’ordre du P.C. est donc celui d’accepter la lutte sur le terrain que la bourgeoisie, attirée par la crise mortelle qui la déchire, a choisi; il s’agit de répondre par la préparation à la préparation, par l’organisation à l’organisation, par l’encadrement à l’encadrement, par la discipline à la discipline, par la force à la force, par les armes aux armes. Il ne peut y avoir de meilleur entraînement à l’offensive inévitable qui un jour sera déclenchée par les forces prolétariennes contre le pouvoir bourgeois, et qui sera l’épilogue des luttes actuelles.

 Tandis que l’action et la préparation doivent devenir de plus en plus effectives et systématiques, abandonnant toute trace de rhétorique démagogique, il est inévitable de constater dans la situation actuelle qu’il y a encore beaucoup à faire pour que la réponse prolétarienne aux attaques de l’adversaire assume ce caractère d’action générale et coordonnée, qui seul pourra assurer une victoire décisive.

 Pour une action du pays dans son ensemble, le prolétariat ne pourrait aujourd’hui recourir à d’autres formes d’action que celles adoptées plusieurs fois, et dont la direction, étant donné le développement des organismes de classe, resterait, au moins en grande partie, sinon totalement, entre les mains de ces organismes nationaux, autant politiques que économiques, dont les méthodes et la structure ne peuvent conduire qu’à de nouvelles désillusions, qu’à lancer les masses sur une voie sans autre issue que l’inévitable situation d’être ou arrêtées ou abandonnées par ceux qui les guident, puisque ceux-ci usurpent encore des postes importants dans la direction de l’appareil qui encadre les masses. Le P.C. ne commencera pas un mouvement général avec de telles perspectives et à travers des rapports avec de tels éléments, sinon dans une situation sans autre possibilité et qui nous contraigne à la subir. En l’état actuel des choses, le P.C. affirme qu’on ne doit pas accepter une action nationale dirigée par ceux dont la méthode ne peut conduire qu’au désastre. Si cette action doit commencer, le P.C. fera son devoir et tout son possible afin que le prolétariat ne soit pas trahi, et surveillera de tous les côtés les adversaires de la révolution.

 Aujourd’hui le P.C. donne donc à ses militants le mot d’ordre de résistance locale sur tous les fronts de l’attaque des blancs, de la revendication des méthodes révolutionnaires, de la dénonciation du défaitisme des social-démocrates que les moins conscients pourraient considérer comme de possibles alliés dans le danger (...)"

Il s’agit là de mots d’ordre non d’offensive ni de défaitisme, mais de défense active. L’encadrement militaire du P.C. se réalisa avec de grandes difficultés d’autant plus que le parti devait faire aussi faire front à l’encadrement politique. Le 20-5-21 le C.E. écrivait à Moscou:

 "Il faut penser que dans sa période d’organisation, le P.C. a dû constater l’absence de toute préparation systématique à l’armement du prolétariat, à la propagande dans l’armée, à l’encadrement des forces révolutionnaires, etc...; et penser à résoudre ces graves problèmes. La difficulté majeure est constituée par les idées confuses et infantiles de la plus grande partie des camarades, qui, se voyant conseillés de renoncer à certaines méthodes ingénues sans être mis au courant, comme cela est naturel, de la direction diverse donnée au travail et des initiatives sérieuses, imaginent qu’en leur absence rien ne se fera, demandent à tout savoir, et ne réussissent jamais à apprendre la discipline de l’exécution silencieuse et celle de l’obéissance dévouée et discrète".

 Il fallait un encadrement spécial pour organiser les différentes escouades communistes des principales fédérations ou sections. Cet encadrement fut fourni par une des branches de l’appareil illégal du parti, et son organe directif fut le "Premier Bureau" confié à la responsabilité de Bruno Fortichiari, et qui était le centre de l’appareil illégal.

 Le combat du P.C.d’I. en 1921 fut celui de rassembler les forces du prolétariat sur un terrain solide, déblayé de toute équivoque, de tout compromis qui puisse freiner ou paralyser la lutte prolétarienne. Le C.E. fut rapidement amené à fixer rigoureusement l’attitude à tenir vis à vis d’autres partis et courants politiques. Pour cela nous nous reférons aux textes publiés dans Programme Communiste n°65 (Décembre 1974). Le premier document parut dans Il Comunista du 20-3-21 et précisait le cadre de toute action commune (manifestation, publications, comité d’étude) avec d’autres groupes; en effet le C.E. interdit d’entreprendre de manière autonome ou improvisée des actions de ce type sans pour autant les exclure par principe, mais il affirmait la nécessité de les encadrer dans un plan central. Le C.E. voulait ainsi rompre avec la "tradition" d’autonomisme du P.S.I. Il déclarait ainsi: "Ceci ne signifie pas que tout accord de ce type est inacceptable; mais il s’agit seulement de s’assurer que de tels accords ne soient conclus qu’à l’intérieur des limites, pour les buts, et selon les modalités que la Centrale du Parti établira éventuellement et communiquera dans chaque cas particulier, pour éviter des actions non coordonnées et décentralisées".

Une autre circulaire du C.E. publiée dans Il Comunista du 21-8-21 reprenait la circulaire précédente pour reformuler encore plus clairement la tactique du parti vis à vis d’initiatives, comme celle de l’aide aux victimes politiques, organisées par les syndicats. Le P.C. ne devait pas y envoyer de représentants politiques, mais y participer indirectement par l’intermédiaire de ses membres qui militent dans les syndicats. Il affirmait catégoriquement entre autre que l’encadrement militaire est la fonction spécifique du parti.

Il Comunista du 14-7-21 publia les dispositions suivantes "Pour l’encadrement du Parti":

 "Sur la base du travail développé jusqu’à maintenant dans de nombreuses localités pour l’encadrement de type militaire des inscrits et des sympathisants du P.C. et de la Fédération des Jeunes Communistes, et des expériences qui en sont résultées, la Centrale du Parti et celle de la Fédération des Jeunes préparent un communiqué qui contiendra les normes à appliquer partout dans ce travail indispensable d’organisation et de préparation révolutionnaire.

 Puisque surgissent en même temps en divers centres italiens des initiatives de ce genre de la part d’éléments non dépendant du P.C. et auxquelles le P.C. ne participe pas officiellement, ni n’y a de responsabilités, nous avertissons tous les camarades d’attendre ces dispositions avant de créer des faits accomplis locaux qui fassent obstacle aux directives générales adoptées par le Parti.

 La préparation et l’action militaire exigent une discipline au moins égale à celle politique du P.C. On ne peut obéir à deux disciplines distinctes. Le communiste donc, comme le sympathisant qui se sent réellement lié au Parti (et ne mérite pas la définition de sympathisant celui qui ne milite pas au Parti à cause de "réserves sur la disciplin") ne peuvent ni ne doivent accepter de dépendre d’autres organisations d’encadrement de type militaire.

 En attendant des dispositions plus précises, qui du reste à travers la pratique, s’élaboreront de mieux en mieux, le mot d’ordre du P.C. à ses adhérents et ses disciples est: FORMATION DE BRIGADES COMMUNISTES DIRIGÉES PAR LE P.C. POUR LA PRÉPARATION, L’ENTRAÎNEMENT, L’ACTION MILITAIRE RÉVOLUTIONNAIRE, DÉFENSIVE ET OFFENSIVE, DU PROLÉTARIAT".

Le communiqué du C.E. intitulé: "Dispositions pour l’encadrement des forces communistes" apparu dans Il Comunista du 21-7-21 donnait des indications précises pratiques et la base théorique qui distinguent le P.C.d’I. de la praxis traditionnelle du P.S.I. et de la social démocratie en général:

"Le parti politique prolétarien de classe doit remplir avec son organisation de multiples tâches et former les organes adaptés pour toutes ses fonctions.

 Une des premières tâches du parti est de nature idéologique et politique, consistant dans la formation d’une conscience sociale et historique de l’avant garde de la classe travailleuse, qui critique et interprète les événements pour en tirer les expériences utiles à ses buts révolutionnaires. Dans sa fonction de donner les conclusions générales ainsi obtenues, le Parti apparaît comme un organe de discussion et de délibération (dans son réseau international), et à ceci correspond une structure d’organisation basée sur la démocratie interne, avec le critère que prévaut l’avis des majorités qui se déterminent dans les sections et donc dans les congrès provinciaux, nationaux, internationaux.

 De cette tâche à caractère consultatif et délibératif, on passe par un enchaînement logique aux tâches exécutives, comme on passe de la théorie du Parti et des principes généraux qui en régissent la tactique à l’application dans l’action. Interviennent ici des critères organisatifs de discipline et de hiérarchie qui s’accentuent d’autant plus que l’on passe, pour le développement général de la lutte prolétarienne, de l’époque de la critique théorique à celle de la propagande et du prosélytisme, et enfin à celle de l’action et du combat révolutionnaire.

 Dans ce second type de fonctions et d’organes peut encore intervenir une distinction utile résultant de ce que nous avons dit précédemment. Tant que le Parti ne se trouve pas en présence des nécessités immédiates d’une action "militaire", il suffira qu’il ait un réseau exécutif de charges disciplinaires et hiérarchiques, qui s’occupent de la propagande, du prosélytisme, de la presse, de l’activité syndicale, électorale et similaires. Pour cela chaque section aura son Comité Exécutif qui dirigera toute l’action sur la base des délibérations des assemblées et des congrès supérieurs; et un C.E. sortira des congrès périodiques, provinciaux, nationaux, internationaux. Il ne suffira pas pourtant, comme cela se faisait presque tout le temps dans les partis traditionnels, de demander l’explication des activités du Parti à ces comités, et autres comités spéciaux (presse, etc...) ou occasionnels (pour les élections, ou autres activités d’agitation). Ce premier réseau exécutif normal doit être aussi complété par un encadrement plus étendu qui utilise, sous la direction des Comités compétents, l’oeuvre de tous les inscrits du Parti selon leur capacité. Au concept bourgeois selon lequel le militant d’un parti se limite à engager son adhésion idéologique et son vote politique et à payer sa cotisation périodique en argent, se substitue celui selon lequel l’adhérent au P.C. est tenu de fournir continuellement une activité pratique fonction des exigences du Parti.
Ceci se réalise par l’encadrement de tous les inscrits au Parti et à la Fédération des Jeunes, effectifs ou candidats, en groupes locaux, même plus restreints que les sections, qui nomment leur chef, confirmé par le C.E. de la section. Ce groupe composé de camarades habitant un village, un quartier, ou un groupe de maisons contiguës, par l’intermédiaire de son chef, est à la disposition permanente du Parti pour le travail de propagande, de distribution des journaux et de la presse du Parti, de prosélytisme, d’activité électorale, d’informations, de participation aux manifestations du Parti, etc...

 A la tête de l’organisation militaire de chaque province se trouvera un représentant, nommé par le C.E. de la Fédération adulte ensemble à celui de la Fédération des Jeunes, dans la personne d’un camarade à la fidélité éprouvée pour le Parti et à la compétence technique adéquate.

 Les brigades (composées de 10 éléments au maximum) naîtront de toutes les sections du Parti et de la Fédération des Jeunes. Dans ce but toutes les sections (celle adulte s’accordant avec celle des jeunes, quand les deux existent au même endroit) nommeront par l’entremise de leurs C.E. un représentant local provisoire qui s’occupera du choix des éléments à organiser dans les brigades. Elles seront constituées par tous les camarades adultes et jeunes qui n’ont pas d’empêchement physique réel à cette fonction, qu’ils soient effectifs ou candidats, ou sympathisants non inscrits à d’autres partis politiques, d’une fidélité éprouvée à notre Parti et s’engageant formellement à la plus stricte discipline. (Chaque province est divisée en zones, les brigades y sont regroupées en compagnies de 5 à 10 brigades; les chefs de brigades sont des membres effectifs du Parti et de la Fédération des Jeunes; les grandes villes sont considérées comme des zones (...)

 Des dispositions plus précises sur l’encadrement seront communiquées le moment voulu aux fédérations et aux sections. En attendant il est établi que cet encadrement doit se fonder sur la discipline la plus sévère et sur l’esprit de sacrifice de ceux qui y participent. Une véritable instruction technique des brigades avec des exercices périodiques pour compléter leur préparation à tout mouvement doit être organisée.

 Quand le réseau sera suffisamment étendu, tous les ordres du Parti se transmettront par la voie ainsi constituée, du centre à la périphérie; il en est ainsi pour les normes précises réglementaires comme pour les objectifs de l’action à accomplir. Les représentants provinciaux et les C.E. recevront des indications précises sur les limites des initiatives qu’ils sont autorisées à avoir.

Aucun membre du Parti ou de la Fédération des Jeunes ne peut faire partie d’autres organisations similaires qui ne soient celle constituée et dirigée par le Parti.

Nous attendrons que dans ce domaine tous les camarades se mettent indistinctement au travail, avec la plus grande énergie, pour donner au Parti une force réelle et une capacité effective d’action. Le prolétariat ne peut compter pour son émancipation que sur sa force, sur l’organisation et l’obéissance à cette dernière".

Ce communiqué taisait le fait que l’organisation avait un commandement général composé d’un membre du C.E. (Fortichiari), d’un membre du C.E. de la Fédération des Jeunes, et d’un "technicien"; il taisait aussi la constitution de "brigades d’action communiste" spéciales, composées par les éléments les plus combatifs et les plus disciplinés dont le reste de la brigade devait ignorer la fonction.

 Mais des polémiques surgirent tout de même au sein du Parti sur la participation à d’autres organisations militaires, comme celle par exemple des Arditi del Popolo. Il s’agissait là d’une formation née audébut de l’été 1921 sur l’initiative et sous la direction d’ex officiers des sections d’assaut de la guerre 1915-18, dont le plus fameux se nommait Vittorio Ambrosini. Elle se donnait pour but d’armer les masses prolétariennes, de les organiser militairement afin de défendre la légalité démocratique contre les fascistes. Sa base était en grande partie "populaire" et souvent combative, mais elle avait une direction équivoque, facilement manoeuvrée par un groupe politique parlementaire bourgeois contre l’autre. La direction du P.C.d’I. refusait donc de laisser intégrer des groupes militaires du Parti dans cette organisation.

 Et un nouveau communiqué du C.E. parut le 31-7-21 sur Il Comunista:

 "Puisque nous sommes harcelés par une copieuse correspondance dans laquelle on nous demande des informations concernant l’encadrement du Parti, nous avertissons les camarades qui sont à la tête des Fédérations et des sections que nous avons donné publiquement des normes à ce sujet et que d’autres plus détaillées suivront ces jours-ci; les communistes ne peuvent adhérer à d’autres initiatives qui ne les concernent pas. A cette occasion, répétant les concepts de discipline auxquels tous les inscrits à un P.C. doivent obéir, nous devons affirmer que l’encadrement militaire du Parti ne peut être accompli et répondre au but sinon à travers la renonciation des camarades à des points de vue tactiques particuliers qui ne peuvent être soutenus qu’en des lieux opportuns (assemblées, congrès).

 L’ordre d’encadrement militaire du Parti a été donné par le C.E. en accord avec le C.E. de la Fédération des Jeunes, et non seulement par ce dernier, comme certains camarades l’ont cru par erreur.

 L’encadrement militaire du P.C.d’I. n’a pas été "inventé" par nous selon le modèle d’autres organisations similaires créées aujourd’hui. Notre encadrement répond aux critères d’organisation révolutionnaire de tous les P.C. adhérant à la III I.

 Et si nous ne l’avons pas commencé plus tôt, ceci provient du fait que l’encadrement des P.C. doit être précédé de l’encadrement politique que nous avons spécialement soigné depuis le Congrès de Livourne jusqu’à maintenant.

Les deux encadrements ne se remplacent pas ni se s ’opposent, mais se complètent réciproquement".

Et dans le long Rapport du Comité Central, pour son 2ème congrès. (Rome mars 1922), le P.C. d’I. confirmait son interprétation du fascisme, appelait à la résistance par tous les moyens possibles, et s’expliquait sur sa décision de rester indépendant des Arditi del Popolo tout en luttant à leurs côtés contre la réaction. En voici quelques passages publiés dans Programme n° 65 p42-43:

 "(...) Un second problème tactique fondamental était de savoir dans quelle mesure on pouvait collaborer avec d’autres partis prolétariens qui adoptaient une attitude antifasciste, et qui furent à l’origine, aucours des événements de juillet 1921, de la création des organes de combat appelés Arditi del popolo.

La Centrale décida sans hésitation que notre organe d’encadrement devait rester tout à fait indépendant des Arditi del Popolo, tout en luttant à leurs côtés – comme cela est arrivé souvent – contre les forces du fascisme et de la réaction.

 Les raisons de cette tactique n’étaient pas d’ordre théorique, et ne relevaient pas d’un a priori; elles étaient d’ordre essentiellement pratique et découlaient d’un examen attentif de la situation et des éventualités envisagées dans l’un et l’autre cas, surtout sur la base d’informations confidentielles, obtenues avec les moyens dont on disposait, sur les Arditi del popolo et leur mouvement.

 Étant données la grande unité et la forte centralisation organisationnelle que doit avoir un organisme militaire, étant donnée la faible interchangeabilité de sa hiérarchie dirigeante qui en découle, l’action d’un tel organisme et son orientation dans les diverses phases de la lutte revêtent en les accentuant les traits caractérisant l’action des organisme politiques: elles ne sont pas indépendantes de son "programme", c’est-à-dire de la plate-forme sur laquelle il naît et recueille les adhésions. L’organisation qui se constitue dans un cas donné reste strictement liée aux objectifs pour lesquels elle est née; elle ne peut être le domaine de la suprématie de certaines tendances qui se proposent de l’amener graduellement et avec toutes ses vastes formes sur la voie entrevue au départ par une minorité.

 Toutes ces raisons (...) montrent qu’on ne pouvait pas faire un travail utile au sein des Arditi del popolo et qu’à un certain moment ceux-ci devaient s’immobiliser dans une position bloquant tout parti ne disposant pas d’une organisation encadrée de manière indépendante: on en serait ainsi arrivé à une situation semblable aux situations bien connues d’impuissance révolutionnaire dans lesquelles, par la "force d’inertie" de sa tradition au niveau des méthodes et de l’organisation, le parti socialiste mettait non seulement la minorité de gauche mais même les chefs de la tendance révolutionnaire.

 Cette différence de buts entre l’organisation des Arditi del popolo et la nôtre était due au fait que ces derniers avaient pour objectif, en commun avec les social-pacifistes, d’arriver à un gouvernement qui respecte la liberté de mouvement du prolétariat sur la base du droit commun, en évitant la phase de la lutte contre l’État et en prenant au contraire position contre quiconque troublait la lutte d’idées soi-disant courtoise entre partis. Un tel organe de lutte n’était donc en rien orienté ni sur la base de la riposte directe au fascisme, ni sur celle de la lutte révolutionnaire dirigée contre l’État bourgeois, puis de la solide formation d’une organisation militaire du pouvoir prolétarien.

(...) L’organisation [des Arditi del popolo] ne partait pas de la base, mais d’un centre qui tendait à monopoliser le contrôle de l’union prolétarienne. On était dans une situation de type parlementaire dans laquelle il était de l’intérêt d’une partie des partis bourgeois de gouvernement de freiner le fascisme qui menaçait de devenir non pas un moyen de la politique complexe de la bourgeoisie, mais un organe ayant en soi sa propre finalité, en raison même de l’énorme développement qu’il avait pris. L’opposition des Arditi del popolo a coïncidé avec la période située entre les gouvernements Giolitti et Bonomi [...]. L’expérience prouve que c’est là où nos forces se sont placées par hâte ou manque de discipline sur le terrain des Arditi del popolo que la résistance prolétarienne a été la plus faible. [...] Au cas où un gouvernement de teinte Nitti se serait formé, les Arditi del popolo auraient pu devenir une force illégale du gouvernement légal, et ce moins pour tenir en respect les bouillantes bandes fascistes que pour intervenir lorsqu’il serait apparu par la suite que des groupes de prolétaires s’organisaient pour provoquer une action révolutionnaire contre l’ État dirigé par un gouvernement de gauche, voire même à collaboration socialiste.

 D’autres arguments d’ordre pratique découlent des cas de manque de sérieux de nos alliés de diverses nuances constatés au cours d’opérations illégales, qui ont pratiquement convaincu le parti que dans ce domaine d’action les coalitions ne sont pas réalisables".
 

c) La lutte syndicale: appel au Front Unique Prolétarien pour la bataille contre l’attaque patronale et bourgeoise

Le P.C.d’I., né sur la base des 21 conditions de Moscou, mena un travail rigoureux d’encadrement politique et militaire, d’agitation, de propagande, et surtout d’actions dans les formidables luttes économiques soutenues par un prolétariat encore vigoureux. Le Parti était bien loin de vouloir créer une organisation d’élus qui fuyaient et méprisaient le contact avec les masses. Bien au contraire il lança le mot d’ordre de "Front unique prolétarien", dans le domaine syndical uniquement, pour que le prolétariat se libère de la néfaste influence de la social-démocratie et choisisse le front révolutionnaire derrière le P.C.

 L’invitation à la fusion des trois organisations syndicales (CGL, Syndicat ferroviaire, U.S.I..), celle d’unifier toutes les catégories sur une plate-forme revendicative unique, avec une méthode unique d’action, la grève générale, la constitution à l’intérieur de la CGL d’un réseau efficace de groupes communistes qui savaient opposer aux trahisons des bonzes syndicaux et social-démocrates l’action de classe correcte, tout ceci servait de façon déterminante à la conquête de la très grande majorité du prolétariat à l’influence des directives communistes, comme le 3ème congrès devait le réclamer. L’éventuel passage de quelques dizaines de chefs maximalistes dans le P.C., tout en affaiblissant la structure programmatique et organisative du Parti, n’aurait pas libéré les prolétaires de l’influence réformiste qui dominait la classe ouvrière à travers ses syndicats. Le problème était celui d’enrôler des milices prolétariennes et non des généraux sans armée. L’unique moyen d’amener le prolétariat sur le terrain révolutionnaire était celui de livrer bataille à la social démocratie, de droite ou de "gauche", en considérant la lutte contre cette dernière comme faisant partie intégrante de la lutte du Parti contre la bourgeoisie, son organe central et ses formation militaires, légales ou "illégales ".

 Le P.C.d’I. développa donc dans le domaine syndical une propagande et une activité intense. Il organisa toute une série de réunions, d’assemblées dans les principales Chambres du Travail et dans les Fédérations de métier où le P.C. était fort, et il publia de nombreux articles. Il prépara son intervention au 5ème congrès de la CGL à Livourne (26-2 au 3-3-21) auquel le P.C.d’I. avec Repossi, Tasca, Vota et Azzario, participa dans l’intention d’exposer son point de vue aux masses: lutter contre la politique contre-révolutionnaire de D’Aragona et du P.S.I., c’est-à-dire chercher à orienter et à diriger les masses vers la préparation à l’assaut révolutionnaire; briser le pacte d’alliance entre la CGL et le P.S.I. et exposer la vision communiste des rapports entre syndicats et Parti; adhérer à l’ I. des Syndicats Rouges en rompant avec Amsterdam. Les lignes directrices de l’intervention communiste au congrès de la CGL furent exposées dans un article intitulé "La bataille communiste pour le congrès de la CGL" de Il Comunista du 10-2-21. Les communistes présentèrent donc à ce congrès une motion. Sur deux points de l’ordre du jour les votes calculés pour les fédérations et pour les chambres du Travail donnèrent les résultats suivants:

Point I - Chambres du Travail: motion socialiste 598 241 votes, motion communiste 293 428, abstentions 17 371. Fédérations de métier: motion socialiste 836 932, motion communiste 139 130, abstentions 4 815.
Point II. Chambres du Travail: motion socialiste 556 608, motion communiste 287 966, abstentions 6 000. Fédérations de métier: motion socialiste 797 618, motion communiste 130 499, abstentions 15 347.

Une âpre bataille se développa au sein de la CGL, particulièrement lors des Conseils nationaux confédéraux du 22-25/4/21 à Milan et de début novembre à Vérone. Le 4 mars une réunion des organisateurs communistes compléta le Comité Central Syndical constitué à Livourne avec le secrétaire Repossi.

Au printemps 1921, l’offensive bourgeoise menée par Giolitti et appuyée par le mouvement fasciste s’accompagnait d’une attaque générale aux conditions de vie et de travail du prolétariat: prolongement de la journée de travail, intensification des rythmes, etc... Le réformisme syndical cherchait à neutraliser la propagande communiste dans les rangs de la CGL et à se mouvoir sur le terrain de la paix sociale et du désarmement prolétarien.
L’acuité du problème des licenciements et du chômage amena la convocation pour le 31-3-21 d’un congrès des Fédérations de métier, des Chambres du Travail de Milan, Turin et Gênes, et du secrétariat confédéral. La motion votée prévoyait des plans grandiloquents de contrôle syndical sur les entreprises, de demande de subsides à l’État pour les chômeurs et d’un programme de travaux publics à confier aux coopératives de travailleurs: il ne s’agissait pas d’un plan de lutte mais d’une plate-forme de collaboration directe ou indirecte à la gestion du système, à la renonciation aux moyens efficaces d’action syndicale contre les patrons.

 En juin éclata une grève parmi les employés étatiques. Un communiqué du C.E. et du Comité Syndical du P.C. dénonça le 11-6-21 dans Ordine Nuovo le fait que les grandes organisations prolétariennes offraient une solidarité verbale sans s’engager à soutenir leur cause. Il affirmait:

"Le P.C. revendique le droit de lutte, par tous les moyens syndicaux jusqu’à la grève, pour les employés des administrations étatiques (postulat qui réunit la cause des employés et celle des ferroviaires, des ouvriers de l’industrie d’ État et similaires), en cohérence avec sa doctrine qui nie à l’ État bourgeois le caractère de représentant d’intérêts collectifs et voit en lui l’organe de politique d’intérêts parasitaires de la classe capitaliste".

Le P.C.d’I. dans de nombreux articles et réunions lança dès avril 21 aux prolétaires le mot d’ordre d’une action d’ensemble de toute la classe ouvrière, basée sur une plate-forme revendicative dont les différents points à défendre, et non à réclamer, sont élevés par l’organisation syndicale à des questions de principe, excluant ainsi tout compromis: sauvegarde des 8H, respect des concordats en vigueur et de la valeur globale des salaires, assurance de l’existence pour les travailleurs licenciés et leurs familles d’une indemnisation proportionnelle au coût de la vie et au nombre de personnes dans la famille de façon à atteindre le niveau du salaire intégral pour une famille ouvrière moyenne, intégrité du droit d’organisation.

 Élever ces revendications à des questions de principe signifiait répondre par la grève générale de toutes les catégories organisées des ouvriers et des paysans à toute atteinte patronale, quelque soit la catégorie, la zone,..., des positions obtenues par les travailleurs sur ces points. Les proposer publiquement à la CGL, USI et au syndicat des ferroviaires, signifiait jeter les bases de ce que le P.C.d’I. appela "le front unique prolétarien" (Cf. article de Il Comunista du 28-10-21 intitulé "Le front unique").

 Mais la direction réformiste de la CGL cherchait au contraire à empêcher la pénétration d’une telle position et pour ceci utilisait soit l’exclusion des éléments encombrants des syndicats, soit l’introduction des éléments destinés à imposer une discipline formelle. Au Conseil national de la CGL à Milan le 22-24/4/21, D’Aragona chercha à modifier les statuts; il proposa ainsi que les Chambres du Travail, où se déroulait une vie politique et syndicale très active et qui étaient évidemment la cible privilégiée de l’offensive patronale et fasciste, fussent transformées en sections de la Confédération dirigées par des hommes de "confiance". Les communistes combattirent ces propositions de révision, c’est-à-dire de bureaucratisation et de stérilisation de la CGL, qui furent renvoyées à plus tard !

 Le P.C.d’I. lança aussi une autre proposition avec son manifeste "Pour l’unité prolétarienne" signé du C.C. et du Comité Syndical, et paru le 8 mai 21 dans Il Comunista, et qui anticipait l’appel au "front unique prolétarien" du 3ème congrès de l’IC, mais en se plaçant sur le plan syndical uniquement. Il invitait les travailleurs organisés dans les syndicats et toutes les forces syndicales ennemies de la politique défaitiste et ruineuse des réformistes à se rassembler dans une organisation ouvrière pour réaliser avec la "fusion de toutes les organisations syndicales qui se réfèrent à la lutte de classe "(CGL, USI, Syndicat des ferroviaires)" la mise en valeur maximale de toutes les oppositions à la politique des social-traîtres qui tant de fois a compromis les issues des luttes décisives du prolétariat italien ". Voici le texte de ce manifeste:

 "Aux travailleurs organisés dans les syndicats pour l’unité prolétarienne.

 Camarades !

 Pour le P.C. un des problèmes qui se pose en toute première ligne parmi ceux de la préparation révolutionnaire est le problème syndical.

 Dans tous les pays du monde la question est à l’ordre du jour. Le degré de conscience et de force révolutionnaire de la classe travailleuse est étroitement lié à la situation des organisations économiques dans les rangs desquelles se regroupent les travailleurs de toutes les catégories, de toutes les professions.

 En Italie, le P.C. à sa naissance se trouve face à une situation, qui si elle n’est pas fondamentalement différente, n’en est certes pas moins difficile à affronter que celle des autres pays, du point de vue des rapports du Parti avec les grandes masses organisées, de la propagande du communisme et de la préparation efficace de la révolution.

 Le P.S., dont notre parti est récemment sorti après une scission, a toujours dans son oeuvre côtoyé la plus importante numériquement des grandes organisations syndicales italienne: la Confédération Générale du Travail. Dans les années précédant la guerre, beaucoup d’organisations se détachèrent de celle-ci, tandis que les syndicalistes sortaient du P.S.; aujourd’hui ces organisations sont nationalement rassemblées dans un autre organisme, l’Union Syndicale Italienne.

 Il y a ensuite de grandes organisations nationales de catégorie qui, dans une telle situation, ne sachant pas choisir entre les deux centrales syndicales existantes, sont restées en dehors: le Syndicat des ferroviaires italiens, la Fédération des travailleurs de la mer, la Fédération des travailleurs des ports et quelques autres groupes syndicaux mineurs. Nous ne parlons pas non plus évidemment de ces mouvements à caractère pseudo-syndical, qui côtoient ouvertement des partis manifestement bourgeois, le plus souvent sous le masque habituel de l’apolitisme, et qui sont issus des partis populaires, des interventionnistes, ou des fascistes.

 En sortant du P.S., les communistes ont examiné le problème syndical selon une vision qui dérive de leur doctrine marxiste et de la discipline, qu’ils observent de façon inconditionnée, aux directive tactiques de la III I.

 Selon les communistes italiens et de tous les pays, le moyen le plus efficace pour faire gagner du terrain aux tendances révolutionnaires parmi les masses organisées n’est pas celui de scinder les syndicats qui se trouvent dans les mains de dirigeants manoeuvriers, réformistes, opportunistes, contre-révolutionnaires. Les ponts étant coupés, nationalement et internationalement, avec ces traîtres de la classe ouvrière, l’organisme qui rassemble les seuls travailleurs pleinement conscients des directives révolutionnaires de l’ I.C. étant constitué dans le P.C., les membres et les militants du parti révolutionnaire ne sortent pas des syndicats, ne poussent pas les masses à les abandonner et à les boycotter, mais au sein de ceux-ci, de l’intérieur de l’organisation économique, ils mettent en oeuvre la lutte la plus fière contre l’opportunisme des chefs.

 Sans répéter ici toutes les raisons de principe et les expériences pratiques sur lesquelles se base cette tactique précise et invariante, adoptée par les communistes du monde entier, nous voulons exprimer la conviction que tous les travailleurs italiens ont bien compris l’esprit de l’attitude prise par les communistes de ne pas sortir de la Confédération Du Travail, dirigée notoirement par des éléments réformistes qui ont toujours été à l’extrême droite du vieux parti, qui sont responsables de toute une politique anti-révolutionnaire constante, d’une véritable série de trahisons vis-à-vis du prolétariat italien et de compromis avec la bourgeoisie.

 Nous sommes, plus que n’importe quel autre groupe d’ouvriers révolutionnaires, décidés à lutter contre la politique de ces ennemis à notre cause. Si nous croyions qu’une autre méthode – mettons celle de sortir en masse de la Confédération pour entrer dans l’USI, ou celle de fonder un autre organe national syndical – offrît un avantage dans la lutte contre les D’Aragona et compagnie de la Confédération, et menât plus rapidement à leur liquidation, nous embrasserions avec enthousiasme cette méthode-là. Mais il n’en est pas ainsi. Si notre parti avait adopté cette attitude, il aurait fait le plus grand plaisir et rendu le plus grand service aux contre-révolutionnaires qui siègent aux postes suprêmes confédéraux. Parmi les nombreuses preuves qui appuient cette vérité élémentaire dans nos écrits de propagande, celle qui explique que dans beaucoup d’autres pays du monde les sociaux-démocrates ont entrepris une campagne afin d’exclure des syndicats qu’ils ont en mains, par les moyens les plus déloyaux, les organisés et les organisateurs communistes qui – comme ils s’en apercevaient très bien – minaient les bases de leur dictature en ouvrant les yeux aux masses.

 Ceci va se vérifier aussi en Italie comme réponse des chefs de la Confédération et de certaines grandes organisations à la campagne que nous menons vigoureusement contre eux au sein des organisations mêmes. Le P.C. a rapidement entouré les forces syndicales qu’il dirige, et organisé l’opposition aux réformistes – c’est-à-dire à tous les socialistes, car rien ne distingue plus aujourd’hui les Serrati des Turati et des D’Aragona – dominant dans l’organisation la plus grande. Une première bataille s’est déroulée lors du congrès confédéral de Livourne, et des batailles partielles se déroulent chaque jour au sein des Ligues, des Chambres du Travail, des Fédérations nationales.

 Aucun travailleur organisé, qu’il soit communiste, syndicaliste ou anarchiste, ne voudra voir une contradiction entre notre présence dans les rangs de la Confédération et notre très ferme résolution de lutter à fond contre ses chefs actuels.

 En plus des ouvriers communistes, il y a des milliers et des milliers d’autres organisés fièrement hostiles aux directives des réformistes confédéraux, et il y a beaucoup de ceux-ci dans les autres organisations que nous avons citées plus haut. C’est à ces camarades, organisés et organisateurs, que nous voulons adresser notre appel.

 Nous savons très bien, et nous n’avons aucune raison de le dissimuler, qu’il y a des divergences de vue politiques entre les communistes, les syndicalistes et les anarchistes. Nous savons aussi très bien que ces différences se reflètent même sur l’attitude que chacune de ces tendances adopte précisément par rapport aux questions syndicales.

 Mais ces tendances ont une position commune: supprimer la domination sur les masses travailleuses des réformistes, des social-pacifistes, des négateurs et des saboteurs de toutes les actions révolutionnaires. Dans le camp international, toutes ces tendances, de même qu’elles sont contre la défunte seconde I. politique des traîtres, de même sont-elles opposées à l’ I. syndicale d’ Amsterdam qu’elles considèrent d’un commun accord comme une organisation de traîtres asservis à la bourgeoisie impérialiste mondiale, à la ligue des grands capitalismes négriers de l’ Entente.

 Syndicalistes et anarchistes ont avec les thèses de l’I.C. politique des divergences qui les mettent en dehors de ses rangs et de sa discipline précise. Mais ces divergences, qui divisent les organismes politiques et écoles politiques prolétariennes, n’ont pas de raison de diviser le mouvement syndical, qui doit compter sur le gros de l’effectif numérique prolétarien. Syndicalistes et anarchistes peuvent accepter le plan d’action des communistes contre Amsterdam: démolir l’ I. syndicale jaune, non par le boycott des syndicats nationaux qui lui sont affiliés, parce qu’ils comprennent le gros du prolétariat organisé dont la direction est, par une série d’expédients bien connus, usurpée par les grands mandarins syndicaux; mais en luttant à l’intérieur de ces organes nationaux syndicaux pour les arracher un à un à la tutelle insidieuse des jaunes d’ Amsterdam.

 Par conséquent, à côté de l’ I.C. politique, naît l’I. syndicale, dans les rangs de laquelle convergent tous les travailleurs organisés avec l’objectif de lutter contre la bourgeoisie jusqu’à son renversement. Cette I. Syndicale révolutionnaire rouge, opposée sans confusion possible à celle opportuniste et jaune d’ Amsterdam, tiendra prochainement son congrès mondial, et y prendront part tous les syndicats qui acceptent la lutte contre la bourgeoisie et contre l’opportunisme réformiste.

 En Italie, la proposition, diffusée par certains éléments de gauche du mouvement ouvrier, selon laquelle les communistes, en sortant avec leurs importantes forces syndicales de la Confédération du Travail, pourraient constituer un plus grand organisme syndical révolutionnaire, dénote d’une connaissance inexacte de la position prise depuis longtemps par les communistes en Italie et ailleurs sur la question syndicale; elle dénote pourtant aussi de la tendance à intensifier avec toutes les forces syndicales de gauche la lutte pour détruire l’influence néfaste des réformistes sur les masses, quitte à délimiter ensuite de façon plus exacte les nouvelles directives à adopter, et si celles-ci doivent être celles des communistes, des syndicalistes ou des anarchistes.

 Alors que les communistes font de leur présence dans la Confédération une question fondamentale, les travailleurs organisés dans l’Union Syndicale et dans les autres organismes non seulement ne sont pas par principe partisans de l’existence de deux organismes ouvriers opposés, mais ont souvent montré et déclaré être favorables à l’unification des organisations syndicales italiennes (...)

 Toutes les forces syndicales qui sont contre la politique défaitiste et ruineuse des réformistes, pourraient donc rejoindre la plate forme commune, c’est-à-dire travailler dans la Confédération contre ses chefs actuels, réalisant la fusion de toutes les organisations syndicales et surtout la mise en valeur maximale de toutes les oppositions à la politique des social-traîtres qui a compromis tant de fois les issues des luttes décisives du prolétariat italien.

Camarades travailleurs !

 C’est pour toutes ces raisons, sur lesquelles vous devez porter l’attention la plus grande, que le P.C., accomplissant en cela son engagement formel et son devoir précis, lance son appel à entrer dans la Confédération à tous les syndicats prolétariens rouges qui n’en font pas partie.

 Mille artifices subtiles bureaucratiques et de procédure, que les manoeuvriers réformistes exploiteront au maximum, s’opposent à ce résultat. Mais le but de toutes ces machinations, de cet obstructionnisme bureaucratique, sous lesquels le prolétariat organisé est suffoqué, est précisément celui d’exclure les éléments rénovateurs, qui seuls pourraient conduire la masse de leurs camarades à ébranler la dictature des bonzes. Rester en dehors par peur de leurs armes déloyales, mais non invincibles, est le moyen le plus direct de s’avouer vaincus face à nos adversaires.

 Le P.C. se tourne vers tous les camarades travailleurs de l’industrie et de l’agriculture et vers leurs organisations qui sont en dehors de la Confédération, et les invite chaudement à surmonter les obstacles dérivant de petites questions de procédure et de forme pour s’occuper de la substance.

 Le P.C. est convaincu que ces travailleurs, qui ressentent une répugnance insurmontable envers les éléments de droite du mouvement ouvrier, trouveront son appel différent et incomparablement plus loyal que les déclarations hypocrites que les social-démocrates font quand à leur tour ils parlent d’unité syndicale. Le récent congrès confédéral a voté à l’unanimité une invitation analogue, mais il a eu un sens et une valeur bien différente du notre; et nous demandons qu’il ne soit pas confondu avec le notre. Alors que dans les masses organisées existe le désir spontané et diffus de l’unité prolétarienne, dans l’intention des chefs socialistes qui à Livourne affectèrent de voter ce principe, se cache une subtile hypocrisie et l’intention de barrer, par une politique habile d’obstructionnisme, la route à une valorisation des forces qui leur sont ennemies. Ils confondent subtilement l’unité des masses organisées avec la neutralité bénévole envers eux, avec le désarmement de l’opposition à l’actuelle majorité confédérale dirigée par eux. Nous, au contraire, nous voyons dans l’unité organisative des masses syndiquées la condition indispensable pour bien mener à terme la campagne contre l’opportunisme niché dans le mouvement prolétarien, et qui prétend parler au nom du prolétariat, alors qu’il avantage seulement la bourgeoisie.

 Nous exhortons donc encore les organisés, qui sont dans les organismes extérieurs à la Confédération, à vaincre leurs hésitations. Il ne s’agit pas d’aller vers les opportunistes, d’accepter leur invitation en s’engageant à les épargner, mais d’accepter du P.C. et de l’I. de Moscou la proposition d’adopter une méthode tactique qui veut servir et servira à démonter impitoyablement la dictature des contre-révolutionnaires et des opportunistes sur les masses syndiquées.

 Certes, dès que cet appel et tout notre travail auront – et nous le souhaitons ardemment – convaincu les travailleurs auxquels nous nous adressons, d’autres problèmes et obstacles nombreux se présenteront avant de parvenir à la systématisation du mouvement syndical italien, en relation naturellement avec celui international, dans le sens que nous souhaitons.

 Nous sommes certains cependant qu’il ne s’agira pas de problèmes insolubles et d’obstacles insurmontables, à condition qu’on trouve de la bonne volonté, de la clarté, de la sincérité. Nous sommes certains que nos paroles ne tomberont pas dans le vide, que les assemblées prolétariennes, tous les organismes qui regroupent les travailleurs de toutes les catégories s’occuperont de la question comme nous la posons, que chacun amènera sa contribution afin que les points les plus difficiles du travail à accomplir soient heureusement dépassés. Celui qui aura fait ceci, aura fait son devoir envers la cause de la révolution prolétarienne.

 Le P.C. attend avec intérêt l’issue de cette initiative; il emploie à son succès toutes les énergies dont il dispose, l’activité de tous ses adhérents, et surtout des organisés, des organisateurs, des organisations qui sont sur les directives du Parti, tant au sein de la Confédération que des autres organismes syndicaux. Le P.C.d’I. salue avec enthousiasme tous les travailleurs révolutionnaires qui lui viendront en aide dans cette oeuvre fondamentale pour la préparation du prolétariat italien aux suprêmes batailles de sa libération.

Camarades travailleurs organisés !

Nous sommes certains que notre cri aura auprès de vous un écho formidable:

 Vive l’ I. des Syndicats rouges ! A bas l’I. des jaunes et des renégats !
 Vive la victoire de Moscou sur Amsterdam, de la révolution sur la trahison opportuniste !
 Vive l’unité des travailleurs sur le terrain de la lutte révolutionnaire pour l’abattement de la bourgeoisie et le triomphe du communisme !
 Vive l’unité des forces prolétariennes italiennes, qui fera d’elles un faisceau unique, contre la dictature des pompiers, autour de la bannière de l’I. !"

Ce mot d’ordre d’unité syndical du P.C.d’I. s’accompagna de dispositions bien précises. Le 13-3-21 dans un communiqué sur "L’organisation et la coordination" des groupes communistes d’entreprise, le Parti demandait: 1 - qu’avec l’ensemble des groupes d’une industrie donnée se constitue le groupe du syndicat de cette industrie, et que le Comité syndical communiste de chaque localité agisse en contact étroit et sous la direction de la section locale du Parti. 2 - que les groupes participent aux élections des organes représentatifs et directifs de l’entreprise et du syndicat respectifs en présentant ses listes propres composées de communistes inscrits et aussi de sympathisants non inscrits à d’autres partis politiques. Les positions seront finalement codifiées dans les "Normes pour la constitution et l’organisation des groupes communistes" parues dans Il Comunista du 31-6-21.

Confédéraux et socialistes répondirent par le silence à cette invitation, tandis que les anarcho-syndicalistes et les ferroviaires lui opposèrent un refus net (peu de temps après, l’USI sortit de l’ I. Syndicale rouge et les ferroviaires décidèrent de ne pas y adhérer). En février 22, le mot d’ordre d’unité syndicale trouva une première réalisation dans l’Alliance du Travail. Début novembre, le Conseil national de la CGL repoussa toute proposition d’action d’ensemble du prolétariat ! La contre-révolution triomphait !
 

d) La participation aux élections de mai 1921

Après la dissolution de la Chambre, les élections furent annoncées pour le 14 mai. Elles eurent pour conséquence d’institutionnaliser le mouvement fasciste comme parti parlementaire (35 députés fascistes siégeront dans la nouvelle Chambre), de détourner les prolétaires de la voie révolutionnaire, et d’engager les énergies du jeune P.C.d’I. dans la lutte électorale au détriment de ses autres tâches.

 Mais la section italienne de la III I. obéit avec discipline et unité aux normes fixées par le III Congrès. Le C.E. du P.C.d’I. se réunit le 14-16/4/2, la première fois après Livourne, pour garantir les engagements programmatiques du parti et s’opposer à toute proposition abstentionniste. En effet la préparation électorale présenta au début des difficultés importantes, car de nombreux camarades et organisations se montraient hostiles à la participation démocratique.

 Nous écrivions dans Il Comunista du 17/4/21 dans un article intitulé "Les élections":

 "La centralisation est le point cardinal de notre méthode théorique et pratique: en tant que marxistes, je suis d’abord centraliste et ensuite abstentionniste (...) Nous, abstentionnistes, furent les seuls qui opposèrent aux thèses proposées par des hommes, dont l’autorité était et est justement formidable, des conclusions précises in contrario (...) Nous, abstentionnistes, devons même être ceux qui donneront l’exemple de la discipline, sans chicaner ni tergiverser.

 Par conséquent, le P.C. n’a pas de raison de discuter s’il ira ou non aux élections. Il doit y aller".

Il s’agissait donc de saisir l’occasion pour propager notre programme sur la base d’une intransigeance et d’une rigueur absolue, et non de faire campagne pour obtenir le maximum de votes ! Le lourd travail de participation à la campagne électorale se fit donc "courageusement, avec un esprit de sacrifice et de discipline, sans espérer des succès immédiats, sans découragement par rapport aux difficultés à affronter, avec la sévérité et la persévérance qui doivent être celles du révolutionnaire marxiste, lequel évalue le moment historique à dépasser, reconnaît la nécessité de l’oeuvre spécifique à fournir, façonne et soude un nouvel anneau de la chaîne qui conduit à l’émancipation de sa classe et à la libération de l’humanité" (Manifeste du 21/4/21). Dans les circonscriptions sans liste du P.C., les camarades firent tout de même la propagande des principes et du programme, et demandèrent aux électeurs de s’abstenir de voter pour tous les autres partis. Il y eut deux manifestes du P.C. Le premier paru dans Il Comunista du 21/4/21, intitulé "Manifeste pour les élections politiques. Aux prolétaires italiens", désignait deux fronts ennemis: l’impérialisme capitaliste et le P.S. Le prolétariat ne pouvait vaincre la bourgeoisie sans avoir d’abord débarrassé son chemin du cadavre en putréfaction de la social-démocratie ! Le P.C. devait devenir l’unique parti politique la classe ouvrière italienne. Le deuxième manifeste du 15/5/21, intitulé "A la veille des élections", répétait les positions du Parti et de l’ I.C. sur les élections qui étaient incapables d’apporter le moindre changement aux conditions d’exploitation du régime bourgeois.

"Voter pour les communistes signifie adhérer aux phalanges de l’armée révolutionnaire qui mobilisera demain ses forces pour cette guerre sainte de l’émancipation prolétarienne".

Les résultats donnèrent 15 députés communistes élus sur les 27 circonscriptions où une liste avait été présentée. Les suffrages s’élevèrent à 291.952. Alors qu’en 1919 le P.S.I. avait recueilli 1.840.593 votes sur la base d’une démagogie "révolutionnaire" en 1921, il en recueillait 1.569.553 sur la base d’une propagande contre-révolutionnaire: 123 députés en 1921 contre 156 en 1919; 108 députés au Parti populaire. Quoiqu’il en soit, les élections de mai 1921 représentèrent un formidable test de la discipline et de la vitalité du P.C. Les dispositions pour l’intervention avaient été très sévères; les actes d’indiscipline se comptèrent sur les doigts. Ce succès valait des centaines de milliers de bulletins !

 Le bilan des élections fut donné par un article de Il Comunista du 26/5/21 intitulé "Pour qui ont voté les prolétaires ":

 "(...) pour parler de cette consultation, nous ne lui avons pas donné un sens majoritaire, comme le font les sociaux-démocrates. Comme les communistes organisés dans les rangs du parti ne seront jamais qu’une minorité des travailleurs, de même les électeurs communistes ne pourront être une majorité tant qu’il y aura le régime bourgeois; constatation d’autant moins douteuse que, avec le bagage d’arguments théoriques et historiques bien connus aux lecteurs de notre presse, elle forme la base de notre critique de la méthode, de l’illusion social-démocrate. Tant que les élections se feront dans le cadre de la démocratie bourgeoise, le groupe de prolétaires qui se manifesteront politiquement en votant pour le P.C., c’est-à-dire contre le système démocratique bourgeois même, ne pourra aussi n’être qu’un groupe d’avant-garde. C’est justement parce que nous donnons à cette consultation non pas la valeur d’une action positive dans laquelle se résume toute la contribution que la masse doit apporter à la lutte politique, mais la valeur d’un indice indirect de l’entité des forces prêtes à agir demain sur un autre terrain, que nous ne tenterons jamais dans notre tactique électorale d’augmenter le nombre des électeurs au détriment de leur qualité, c’est-à-dire de leur conscience d’avoir embrassé le programme communiste dans sa partie extra-électorale prépondérante. Pour des raisons identiques à celles qui font que les effectifs du P.C., où l’on s’occupe beaucoup plus de la qualité des adhérents que dans les partis sociaux-démocrates et travaillistes, seront toujours inférieurs à ceux de ces autres partis, le nombre des électeurs communistes dépassera difficilement celui des électeurs sociaux-démocrates. De plus on doit retenir que le nombre de sympathisants non organisés dans le Parti est beaucoup plus bas proportionnellement pour les communistes que pour les sociaux-démocrates; d’où une double raison de diminution.

 Par conséquent, tandis que le nombre des électeurs communistes, comme celui des inscrits au Parti, en augmentant, indiquent sans aucun doute une élévation de la force révolutionnaire du Parti, à condition que l’augmentation ne soit pas due à des atténuations et concessions opportunistes, quand on pose la question en confrontant les votes communistes et ceux sociaux-démocrates, il faut faire des considérations beaucoup plus complètes en tenant compte que le noyau des communistes inscrits au Parti et la plus grande partie des électeurs communistes, au moment d’actions non parlementaires, mais directement révolutionnaires, verront une large part des masses immatures qui se laissent enrégimenter par les sociaux-démocrates dans l’arène électorale, les rejoindre".

L’article tire ensuite les conséquences de l’influence du P.S. sur une partie prépondérante des masses:

1 - La confrontation des résultats des élections de 1919 et de celles de 1921 pour le P.S. pourrait sembler décourageante pour le communisme si on oublie que les élections de 1919 donnèrent pour le P.S.I. en majorité déjà social-démocrate une grande partie de députés réformistes et pseudo-maximalistes. La propagande ne se basa pas sur un programme précis, et s’appuya sur l’opposition à la guerre du P.S., recherchant un écho parmi des éléments non maximalistes et non prolétaires. Le P.S. réussit ainsi à rassembler les votes de prolétaires potentiellement révolutionnaires et ceux d’éléments indécis de classes intermédiaires potentiellement social-démocrates. Ainsi les élections de 1919 avec le triomphe du P.S.I. furent avant tout une issue de secours pour la bourgeoisie et non un indice de forces révolutionnaires ascendantes.

2 - Avec les élections de 1919, le P.S. paralysa la formation parmi les masses d’une conscience communiste en leur suggérant le concept démocratique "majoritaire" avec la formule de l’unité à tout prix. 156 députés qui apportèrent non pas une accélération révolutionnaire mais un recul ! Le prolétariat italien a encore cru que le nombre des bulletins et de députés était une arme de classe. La propagande communiste n’a eu ni le temps ni la possibilité de démasquer ce concept ignoble. Et si à Livourne nous avons eu le tiers des votes du P.S.I., les députés de gauche représentèrent le 1/7 ème de ceux unitaires (18 contre 132) selon une règle qui donne toujours moins de députés à la tendance de gauche; proportions que les élections de mai ont conservé presque exactement (15 députés, 3 perdirent à très peu de voix). De plus la scission de Livourne fit gagner au P.S. en lui enlevant les communistes beaucoup de voix de droite. Et les communistes de conclure ainsi: "Nous avons demandé et eu les votes de ceux qui sont sur la ligne précise du programme communiste ".

Ainsi le P.C.d’I. apparaissait comme un parti d’offensive, comme ne peut pas ne pas l’être un parti d’opposition permanente au régime capitaliste. Il se savait contraint par la situation historique elle-même à relever le défi suprême de l’ennemi, et même en position de retrait, il n’acceptait absolument pas de se placer sur le terrain du désarmement idéologique et matériel du prolétariat et de suivre n’importe quelle tactique pour retrouver un terrain révolutionnaire. Et tandis que le prolétariat se trouvait constamment abandonner à lui même, ou pire encore trahi par les "chefs" réformistes qu’il suivait encore, l’énorme obstacle que le parti rencontrait dans son combat pour le réarmement véritable du prolétariat était formé par la droite et le centre social-démocrate. C’est pourquoi précisément la lutte contre la social-démocratie faisait indissolublement partie de la lutte du Parti contre la bourgeoisie, contre son organe central, l’État, et contre ses formations militaires légales et illégales. Par conséquent le parti pouvait prévoir que la défaite de l’opportunisme de droite et du centre serait à la fois le résultat et la condition d’un accroissement de sa propre influence sur le prolétariat. Or la tactique qui consistait à tendre la main à l’ennemi pour mieux l’écraser ne pouvait, et l’histoire le confirmera, que le renforcer au prix de l’aggravation de la confusion des masses et de l’affaiblissement du parti communiste.
 

(3ème partie -»)