Parti Communiste International
 
LA GAUCHE ITALIENNE ET L’INTERNATIONALE COMMUNISTE
(1919-1922)



[Sommaire]
 
 

V
LA NOUVELLE TACTIQUE DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE ET LA CRITIQUE DU P.C.d’I. (1921-1922)
 
 

1. LES PRÉMISSES DE LA NOUVELLE TACTIQUE
 

a) La crise du P.C. unifié allemand
[Cf. Comunismo n°8-1982, p.38]
A Livourne, le heurt ne se produisit pas entre trois courants (réformisme, maximalisme, communisme) comme on essaye de le faire croire aujourd’hui, mais entre d’un côté le courant social-démocrate chapeauté par Turati et soutenu par les maximalistes, et de l’autre la fraction communiste fondée sur le programme marxiste et les thèses programmatiques de la III Internationale (Cf. "La fonction de la social-démocratie en Italie", Il Comunista du 6.2.21 dans Comunismo n°4 p.61).

 Après Livourne, les réformistes et les maximalistes poursuivirent leur œuvre contre-révolutionnaire en attaquant continuellement leur ennemi commun: le communisme révolutionnaire du P.C.d’I.

Comme nous l’écrivîmes dans un article de Il Comunista du 6.3.21 intitulé "La scission italienne et la politique internationale: la crise dans la centrale du P.C. allemand", la séparation de Livourne aurait pu être un modèle (mais malheureusement il n’en fut pas ainsi) pour la "systématisation internationale définitive du mouvement communiste". Malgré les déclarations des représentants de l’I.C. selon lesquelles la scission de Livourne aurait dû servir d’exemple à tout le mouvement communiste mondial, la naissance du P.C.d’I. y engendra plutôt perplexité et critiques avec l’hostilité à peine voilée des ailes les plus modérées des partis français et tchécoslovaque, et avec surtout l’accélération de la crise déjà en cours du parti communiste allemand qui devait accoucher du désastreux échec de "l’action de mars" animée par la "théorie de l’offensive".

Que se passait-il donc pour le V.K.P.D.? La fusion entre le P.C. allemand (ou Ligue de Spartacus) et l’aile gauche du Parti indépendant survint à la fin de 1920. La dure expérience de bataille contre le front de la réaction capitaliste avait provoqué le besoin de redonner vie à un parti de masse. Mais les deux groupes du nouveau parti mirent en commun les "faiblesses" de leur passé et d’âpres luttes de tendance recommencèrent. A une aile de droite réformiste s’opposa une aile de gauche "infantile". La préoccupation partagée par L’Exécutif de l’I.C. de se distinguer du spontanéisme du K.A.P.D. entraîna une "ouverture" vers les couches petites bourgeoises avec des mots d’ordre "d’alliance avec la Russie soviétique, unique voie de salut pour la nation"; des éléments de droite du V.K.P.D., surtout en Bavière, appelèrent même les étudiants à s’unir aux ouvriers "dans un nouveau sentiment national"! La gauche du V.K.P.D. à Berlin s’insurgea contre cette tendance "nationaliste" et posa aussi le problème du "bureaucratisme" instauré par les dirigeants dans le parti.

 C’est dans cette ambiance "confuse" que le V.K.P.D. avec Radek et Levi prit l’initiative de la "lettre ouverte". Le 8.1.21 pour soutenir un mouvement des métallurgistes de Stuttgart encadrés par la section communiste locale, la Centrale proposa dans cette lettre non seulement aux quatre organisations syndicales mais aussi aux trois partis "ouvriers" (S.P.D., U.S.P.D., K.A.P.D.) une action générale et unitaire pour la défense des intérêts immédiats de la classe ouvrière, c’est-à-dire des objectifs économiques dont la liste était dressée. Il s’agissait d’éviter toute "exagération de propagande" (pas d’allusion au mot d’ordre de dictature du prolétariat!). Cette tactique se donnait pour but de rassembler le plus grand nombre possible de prolétaires dans la lutte. A travers l’expérience de cette lutte, les grandes masses devaient rejoindre le communisme, et les social-démocrates se démasquer. Cette lettre ouverte fut lancée par les organes directifs du V.K.P.D. sans préparation des masses ni du reste du parti, à qui elle apparut comme une manoeuvre de rapprochement vers les partis opportunistes, ou comme un repli du parti sur un programme minimum. En outre, elle ne fut suivie d’aucune action cohérente, et la proposition d’action unitaire fut clairement repoussée par les destinataires qui organisèrent au contraire une campagne d’expulsion des communistes des syndicats!

A Moscou les avis concernant cette initiative divergèrent comme le montre la lecture des procès verbaux des réunions de l’Exécutif du 22-23.2.21. Pour Zinoviev et Boucharine, les dirigeants du V.K.P.D. tentaient en fait par cette manoeuvre d’atténuer la démarcation d’avec le centrisme, appréhension vérifiée les mois suivants par l’attitude de Paul Levi; ils repoussaient donc en bloc la lettre et la tactique proposée. D’un autre côté, Lénine et Trotzky, préoccupés de la persistance en Occident d’un "infantilisme" de gauche qui pouvait faire obstacle à l’oeuvre de préparation des masses, insistèrent sur l’aspect positif de cette tactique qui utilisait les intérêts immédiats et les luttes partielles des travailleurs pour augmenter l’influence du parti et amener celui-ci dans le vif du mouvement social. Aucune concession ne devait pour autant être faite aux partis non communistes.. Mais il n’en était pas ainsi pour les dirigeants du VKPD qui seront rejoints par d’autres courants en dehors d’Allemagne, et pour qui la nouvelle tactique qui s’amorçait ne correspondait qu’à un "accommodement" des principes. C’est encore à la Gauche italienne que reviendra le mérite de formuler rigoureusement les bases de la tactique du III Congrès en en rejetant tous les aspects qui pouvaient permettre une certaine confusion, c’est-à-dire une utilisation à des fins opportunistes.

La prise de position des dirigeants du parti allemand vis à vis de la scission de Livourne et des centristes était un des premiers signes de cette "déviation", en montrant que la nouvelle tactique s’accompagnait de concessions faites aux opportunistes. Avant le Congrès de Livourne, Levi et Zetkin affirmaient que l’expulsion des réformistes turatiens en Italie devait se concilier avec la récupération de la grande majorité des maximalistes. C. Zetkin accusait même les Bolcheviks d’avoir par leur poing de fer poussé Serrati à droite! Au III Congrès de l’I.C., elle affirmera donc son désaccord sur la scission de Livourne, en agitant l’argument que derrière les unitaires italiens se trouvaient les grandes masses prolétariennes. Levi vint à Livourne et s’entretint avec les différents dirigeants dont Serrati, Graziadéi, Kabakcev-Rakosi d’un côté, et Bordiga-Bombacci de l’autre, afin de trouver un compromis. Sa tentative ayant échoué, il repartit à Berlin sans participer à l’assemblée de fondation du P.C.d’I., et rédigea le 20 janvier un rapport dont voici les principaux points: 1. Le groupe Serrati, équivalent en Italie des ex-indépendants de gauche en Allemagne, représentait une force dont il fallait tenir compte d’autant plus qu’ils tenaient 2500 communes sur 8000. 2. En l’absence de cet apport non seulement numérique, le nouveau parti se priverait d’un noyau de prolétaires sincèrement dévoués à la III Internationale. 3. Le danger était d’autant plus grave que le nouveau P.C.d’I. était un mélange de tendances hétérogènes. 4. Si les camarades italiens avaient eu un peu plus de tact, l’expulsion de la droite et la récupération de la grande masse de la fraction unitaire aurait été possible.

Le 23 janvier, la "Rote Fahne" publiait un article exprimant le même jugement déplorant même l’existence en Italie de deux groupes revendiquant avec la même légitimité (!) l’appartenance au Komintern. Dans une lettre au représentant de l’Internationale en Allemagne, Rakosi, lettre publiée d’abord dans l’organe de l’U.S.P.D. le 30.1.21 puis seulement dans la Rote Fahne le 2.2.21, Paul Levi revendiquait le droit de formuler des critiques vis à vis du C.E. de l’I.C. à qui revenait le droit de les corriger; il demandait si l’I.C. jugeait nécessaire ou seulement désirable son éloignement de la présidence du parti.

 La centrale du V.K.P.D. se réunit le 28.1.21; il s’agissait d’un organe analogue au C.E. du P.C.d’I., mais moins souple: 14 membres, 7 pour chaque tronçon du V.K.P.D. Elle repoussa la motion Levi comme celle de Radek qui liait l’expulsion de Turati au départ de Serrati, et vota le 1.2.21 à l’unanimité une motion de "compromis" contenant les amendements proposés par la Zetkin, et qui reconnaissait que le P.C.d’I. ("groupe de Bordiga-Bombacci ") est en Italie l’unique parti communiste légitime; cet ordre du jour de la centrale approuvait donc l’oeuvre de la III Internationale en Italie, et la fraction communiste constituée en P.C.d’I. Mais cette motion affirmait possible l’unification du P.C.d’I. avec la partie du groupe de Serrati sérieusement décidée à se séparer des éléments centristes. Cette motion affirmait:

"Le C.E. du V.K.P.D. affirme possible l’union entre le P.C.d’I. et cette partie détachée de la fraction Serrati sérieusement décidée à créer un organisme de luttes (...) en se séparant nettement de tous les éléments et tendances centristes. Le C.E. du V.K.P.D. propose pour tout ceci que le C.E. de l’Internationale intervienne pour obtenir un accord et une union des deux groupes, en maintenant naturellement comme condition préliminaire l’exécution des décisions du 2ème Congrès de l’I.C.". (publié dans Ordine Nuovo du 5.2.21). Cette analyse différait totalement de celle du P.C.d’I. qui souhaitait le "passage des bons militants, spécialement ouvriers, qui ont compris les dangers de la politique équivoque des unitaires du P.S.I., dans nos rangs" mais "ne croit pas qu’il faille prendre en considération la possibilité d’une unification sur le type de celle de Halle, d’agrégations à notre parti communiste de blocs détachés de l’autre parti; et ceci soit pour des raisons internationales d’organisation du mouvement communiste, soit à cause de notre conception du processus de formation du P.C.d’I." (Il Comunista du 24.2.21).

 Cependant Levi revint à la charge dans une série d’articles où il dénonçait la méthode de l’I.C. de formation des P.C. par des scissions "mécaniques", "artificielles", imposées par le haut et de l’extérieur; il demandait à l’Exécutif de permettre à l’aile gauche des serratiens de retourner dans l’I.C. non par la voie d’adhésions individuelles mais par celle de la fusion entre organisations.. L’attitude de la Centrale, non seulement pour sa position vis à vis de la scission de Livourne, fut désavouée par certains de ses membres comme Brandler et Thalheimer, et par des articles de Radek, Kabakcev, Rakosi. Lors de la réunion du C.C. du 22.2 à Berlin, les oppositions se déclarèrent nettement. Levi attaqua la "méthode" de l’Internationale expérimentée en Italie pour l’étendre à d’autres pays. La motion Thalheimer-Stöcker fut difficilement approuvée par 28 votes contre 25; elle affirmait que les masses prolétariennes qui suivaient le groupe Serrati ne pouvaient être conquis au communisme que si l’I.C. privait définitivement le groupe Serrati de la possibilité d’utiliser l’étiquette de la III Internationale. Levi, face à ce désaveu, démissionna de la Centrale, l’accusant de soumission à l’Exécutif. Par solidarité, quatre autres membres dont C. Zetkin, le suivirent. La Centrale accepta ces démissions, remplaça les deux présidents démissionnaires par Brandler pour les spartakistes, et Stöcker pour les indépendants. Levi poursuivit les attaques et le 15.3.21 il écrivait: "Les masses jugent sur la base de leurs expériences et, à la date de Livourne, elles n’étaient pas encore convaincues que Serrati fut un traître".

 La réponse du C.E. de l’I.C. fut ferme: "Cinq membres du C.C. du V.K.P.D. ont démissionné du C.C. parce qu’ils étaient insatisfaits de l’attitude du C.E. vis à vis de la scission à l’intérieur du P.S.I. N’importe quel communiste doté de jugement se satisfait du fait que le groupe des dirigeants centristes, se trouvant face à la nécessité de choisir entre réformistes et communistes, ait rompu avec 60 000 prolétaires communistes italiens en faveur de Serrati et de 12 000 réformistes. Ce fait a un poids plus important que tous les discours prolixes sur le comportement privé de tact de l’un ou de l’autre représentant de l’I.C. Ceci aurait dû être clair à tous les membres du C.C. allemand. Dans un parti communiste, les dirigeants, nommés par les travailleurs, n’ont pas plus le droit d’abandonner leur poste sans la permission du parti qu’un soldat de l’Armée Rouge a celui d’abandonner son poste de sentinelle. Dans les partis bourgeois et opportunistes seulement, un dirigeant pense avoir le droit d’agir de façon autonome, contre la volonté des membres du parti (...) Le C.E. est d’accord avec l’opinion selon laquelle le motif pour lequel le camarade Levi et son groupe sont sortis du C.C du V.K.P.D. n’est pas la question italienne, mais les hésitations opportunistes sur la politique allemande et internationale".

 C’est dans ce sens que Lénine tout en approuvant la tactique de la lettre ouverte désavoue celle vis à vis de Serrati des dirigeants allemands dans une lettre adressée à C. Zetkin et Paul Levi en date du 16.4.21 (Oeuvres tome 45 p.98):

"(...) je n’ai pratiquement pas eu la moindre possibilité de lire la presse allemande. J’ai lu seulement la lettre ouverte et je la considère comme une tactique parfaitement juste (j’ai condamné l’opinion différente de notre "gauche", qui était contre la Lettre) (...) Je considère que votre tactique à l’égard de Serrati est erronée. Toute défense franche ou même mitigée de Serrati était une faute. Et la démission du Comité Central!!?? C’est là, en tout état de cause, la plus grande des erreurs. Si nous tolérons des façons de faire telles que les membres du Comité Central démissionnent dès qu’ils s’y trouvent en minorité, le développement et l’assainissement des partis communistes ne suivront jamais un cours normal. Au lieu de démissionner, il vaudrait mieux discuter à plusieurs reprises des questions litigieuses conjointement avec le Comité Exécutif. Maintenant le camarade Levi veut rédiger une brochure, c’est-à-dire approfondir le différend! A quoi cela rime-t-il?? Ma conviction est que c’est une erreur profonde. Pourquoi n e pas patienter? Le premier juin il y aura ici le congrès. Pourquoi ne pas en discuter en privé, à la veille du congrès? Sans polémique publique, sans démission, sans brochures sur les divergences.. Nous avons si peu d’éléments expérimentés que je suis véritablement hors de moi quand j’entends des camarades parler de démission, etc. Il est indispensable de faire tout le possible, et même un peu l’impossible, pour éviter à tout prix la démission et l’aggravation des contradictions".

Le P.C.d’I. répondit amplement aux attaques des dirigeants allemands. Un des représentants de notre mouvement envoya le 28.1.21 une lettre à la "Rote Fahne" publiée dans Il Comunista le 3.2.21: "Nous sommes au contraire convaincus sur la base de mille et mille preuves, qu’il n’existait pas d’autre voie pour atteindre ce but (la séparation entre les unitaires et les réformistes, n.d.r.), et ceci en dehors du fait que la sortie de toute la fraction de Serrati de la III Internationale doit être considérée comme un événement utile et instructif pour la tactique communiste, et non comme une conséquence malheureuse de la situation créée à Livourne. Nous faisons allusion aux chefs, mais il n’y avait pas d’autre moyen pour séparer d’eux les masses qui les suivaient et qui avaient été trompées par eux sur les termes du problème, que celui de la scission complète, après laquelle nous avons entrepris une vive campagne pour attirer à nous le prolétariat italien". Cet article expliquait que les unitaires proposèrent lors de la préparation de Livourne l’épuration du Parti des réformistes, mais que cette proposition disparut lors du congrès, tandis que les unitaires se rapprochait de la droite. "Celui qui connaît l’ancienne politique et surtout celle récente des unitaires, et qui a entendu leurs discours au congrès et leurs invectives contre les représentants de l’I.C., pour ne pas dire contre les communistes italiens, sait que s’ils ne sont pas réformistes, ils s’en différencient seulement parce qu’ils sont plus dangereux qu’eux à cause du développement de la révolution prolétarienne en Italie".

 En réponse au vote de la Centrale allemande du 1.2.21, Il Comunista publia le 13.2.21 un article intitulé "Notre scission et le parti communiste allemand", et le 24.2.21 "Paul Levy et les communistes allemands". Le premier article affirmait sa dissension sur la possibilité d’une union du P.C.d’I. avec la partie de la fraction Serrati qui se mettrait sur le terrain de la III Internationale, que sur une grande partie de l’activité du P.C.d’I. sera absorbée par la lutte contre les réformistes, centristes et opportunistes de la fraction Serrati; mais "aucun obstacle ne sera posé au passage des ouvriers communistes, restés éventuellement dans le P.S.I., au P.C.d’I. Ainsi le P.C.d’I. ne considère pas comme possible des unifications sur le modèle de Halle, des agrégations au parti communiste de blocs détachés d’un autre parti; et ceci pour des raisons internationales d’organisation du mouvement communiste, et à cause de la conception du processus de formation du P.C. en Italie.

 Le 6.3.21, après les démissions dans la centrale allemande par solidarité avec les unitaires italiens, Il Comunista publia un article qui soulignait la valeur internationale de Livourne, tant comme un épisode de la lutte contre le réformisme que comme liquidation de positions équivoques.

 "Les démissionnaires ont (...) déclaré qu’ils approuvent la demande de l’Internationale pour l’élimination de la droite du parti italien, mais que leur opposition dérivait de la crainte que la politique rigoureuse de sélection impitoyable des opportunistes (...) commencée en Italie, doive, selon les déclarations des représentants de Moscou à Livourne, être étendue à d’autres pays, parmi lesquels la France et même l’Allemagne".

 En France, où le P.C.F. représentait in parti bien plus hybride que celui allemand et en désaccord avec le Komintern sur des problèmes vitaux de tactique et d’organisation, l’Humanité publia le 25.1.21 un article qui se demandait si "la situation est aujourd’hui vraiment révolutionnaire" et "si, étant donnée la situation, la meilleure tactique est réellement de provoquer une scission qui sépare de la masse du parti les éléments les plus jeunes et les plus combatifs". La Revue Communiste accusait même les délégués de Moscou de commettre comme tous les Bolcheviks "une erreur fondamentale: la croyance aveugle en la vertu de la centralisation" (!).

 Le 6.2.21, Il Comunista écrivait: "La solution tracée non par les Russes mais par le Congrès international pour la question italienne, était la séparation entre Serrati et Turati. Si les choses se sont passées autrement, sans surprise et avec l’acquiescement total des organes internationaux préposés à l’application des délibérations du Congrès, ceci montre que le Congrès de Livourne dans sa signification historique, va au delà de l’application volontariste d’une petite formule tactique; que la solution n’est pas la conséquence d’erreurs de Bombacci, Kabatcheff ou Lénine, sans lesquels les choses seraient complètement différentes, mais est l’indice d’un processus historique intéressant et complexe dans la formation des partis communistes, qu’elle enseigne quelque chose aux communistes et même à l’Internationale dans son effort continu de fonder, sur une compréhension de l’histoire la plus précise, l’action révolutionnaire la plus efficace (...); tandis qu’elle n’enseignera jamais rien à ceux qui ne peuvent rien apprendre qui va au delà des habituelles banalités et personnalismes".



b) Les marchandages du P.S.I.


Alors que la scission de Livourne avait été immédiatement ratifiée par le C.E. de l’Internationale qui reconnut le P.C.d’I. comme l’unique section italienne du Komintern, le P.S.I., opposé à cette décision, envoya au 3ème Congrès de l’I.C. sous la forme de la motion Bentivoglio, le recours suivant: "Le 17ème Congrès du P.S.I., rappelant et réaffirmant les délibérations par lesquelles il adhéra à la III Internationale, en en acceptant sans aucune réserve les principes et la méthode, proteste contre la déclaration d’exclusion émise à son égard par le représentant du C.E., sur la base d’une dissension concernant l’évaluation de la situation contingente, qui devait et pouvait être éliminée grâce à l’oeuvre d’éclaircissement amical et d’entente fraternelle; et réaffirmant pleinement son adhésion à la III Internationale, s’en remet au prochain congrès de Moscou pour discuter le différend, s’engageant dès lors à en accepter et à en appliquer les décisions".

 Le P.S.I. tentait là une ultime manoeuvre pour semer la confusion parmi les prolétaires, aidés en cela par l’aile "centriste" de Levi. Car l’attitude du P.C. allemand fut évidement exploitée par les centristes italiens, et Serrati se rendit le 5.2.21 à Berlin, où, bien qu’expulsé de l’Internationale, il rencontra Levi et d’autres dirigeants qui pouvaient se faire l’interprète auprès de l’I.C. des exigences d ’une réunification avec les communistes. Et pourtant depuis la scission de Livourne, la plume de Serrati n’avait cessé d’attaquer dans les colonnes de l’Avanti! autant le régime soviétique que la III Internationale. Les dirigeants de l’IC étaient accusés d’avoir constitué "une espèce de maçonnerie russe qui oeuvre dans le silence et le mystère et qui juge et commande à l’intérieur et au delà du parti; une espèce de maçonnerie rouge d’autant plus dangereuse qu’elle est irresponsable". Tellement irresponsable qu’elle risque de "mécaniser la révolution, d’en faire une espèce de pratique émargée par quelqu’un qui, passant de pays en pays, commis voyageur en émeutes et autres genres, visite la rue et fait les actes".

 Les dénigrements anti-communistes de Serrati furent reçus favorablement par la bourgeoisie qui publia un opuscule intitulé "Le bolchevisme jugé par les socialistes italiens" entièrement composé de citations tirées des articles de Serrati et de ses disciples! Tandis qu’il dénigrait la Russie et l’I.C., il encensait l’Internationale Syndicale d’Amsterdam qui, en envoyant 50 000 lires au syndicats italiens, avait fait preuve d’une "solidarité internationale sincère et cordiale accélérant ainsi cette unité prolétarienne des travailleurs de tous les pays, solidarité qui est le plus grand aiguillon vers l’unité de la classe pour la conquête de son émancipation" (Cf. l’Avanti! du 11.5.21). Serrati qui tempêtait contre l’"or russe" n’avait pas honte d’accepter celui des intermédiaires de la Société des Nations, et le mendiait même! Désormais libéré des communistes; le P.S.I. pouvait réaliser cette politique ouvertement social-démocrate de Turati. Les élections de 1921 signèrent une autre victoire avec la victoire de 123 députés dont la majorité appartenait à la droite. Trois furent "élus en signe de protestation, en tant que prisonniers politiques, mais non adhérents au parti"! Mais s’il s’occupait de soulager les peines des prisonniers politiques, le P.S.I. ne bougea pas le petit doigt pour organiser la défense des travailleurs contre l’offensive patronale et les assauts continuels des escouades fascistes soutenues ouvertement par les forces étatiques et démocratiques. Tandis que le P.C.d’I. prônait "l’organisation prolétarienne armée", le P.S.I. en appelait au pacifisme, à la légalité, à la sérénité qui triomphe de la violence, au désarmement!

L’attitude des organes et des militants du P.S.I. prouvaient de façon de plus en plus évidents que le maximalisme avait rejoint le réformisme. C’était la droite réformiste de Turati qui dominait le P.S.I. à travers la C.G.L., les administrateurs des communes et le groupe parlementaire. La campagne électorale du P.S.I. se déroula selon la direction du manifeste de Turati au prolétariat italien qui déclarait: "Frères, ne désespérez pas; ne vous laissez pas abattre ou effrayés. Je vous jure que la violence ne donnera pas de fruits aux violents. Quand l’ouragan aura jeté son dernier hurlement, vous serez de nouveau les plus forts (...) N’acceptez pas les provocations, ne fournissez pas de prétextes, ne répondez pas aux injures; soyez bons, soyez patients, soyez saints. Vous le fûtes des milliers d’années, soyez-le encore. Tolérez, compatissez; pardonnez aussi. Moins vous méditerez la vengeance, plus vous serez vengés. Et ceux qui auront déchaîné sur vous l’opprobre de la terreur trembleront face à leur oeuvre (...)".

 Un véritable sermon de cul-béni! Et c’était maintenant le langage de tout le P.S.I, enfin cohérent avec ses actes!

Bien différent était celui des communistes qui dans la campagne électorale appelait le prolétariat à participer aux élections non dans le but de remporter la coupe, mais pour "briser le préjugé parlementaire (...) briser le préjugé social-démocrate, et avec lui tourner le canon avec une intransigeance inflexible contre le parti social-démocrate (...) Voter communiste signifie adhérer aux phalanges de l’armée révolutionnaire qui demain mobilisera ses forces pour la guerre sainte de l’émancipation prolétarienne" (Bulletin d’information pour les communistes étrangers du P.C.d’I. de février-mai 1921).

A Baratono qui reprochait à la direction du P.S.I. sa politique ouvertement de droite et contraire à celle établie par le congrès, Serrati répondit: "Le résultat des élections doit nous enseigner quelque chose; il est vrai que nous devons dès aujourd’hui tourner le gouvernail du parti à droite. Ce n’est pas notre découverte ni celle de Turati, mais une nécessité historique. Lénine même en ce moment s’oriente vers la droite". Serrati utilisait des arguments identiques à ceux de Levi en Allemagne quand il écrivait: "Que font les Bolcheviques? Ils font des concessions aux ouvriers et aux paysans pour pouvoir rester en contact avec les masses. Et en Allemagne, moi Levi, j’ai proposé la même chose". Levi et Serrati feignaient d’ignorer qu’en Russie la classe ouvrière était au pouvoir! Et si dans un pays arriéré comme la Russie, le parti était contraint d’aller à "droite", c’est-à-dire à faire des concessions à la très grande majorité de la population non prolétarienne pour maintenir le pouvoir de la dictature prolétarienne, c’était dans l’attente de la révolution en Occident! Or en Allemagne et en Italie où la dictature prolétarienne n’existait pas, "aller à droite" signifiait se vendre à la dictature bourgeoise, c’est-à-dire à la contre-révolution!

Le sommet de l’infamie fut atteint quand le 2 juin 1921 le P.S.I. signa avec les représentants fascistes le "pacte de trêve" pour parvenir à la "pacification des âmes". Dans les intentions de Bonomi qui avec De Nicola avait patronné l’accord, le pacte "aurait permis d’en finir avec les communistes en les isolant aussi juridiquement". Bonomi avait en effet déclaré sur les communistes: "Nous cherchons à les isoler, puis tous ensemble nous ferons pression sur eux". Les dirigeants du P.S.I. et de la C.G.L., malgré les démentis communistes, avaient même cherché à tromper le prolétariat en affirmant que le P.C.d’I. avait participé aux consultations avec les fascistes et au Pacte de pacification, et que l’initiative de la pacification avait été établie d’un commun accord avec la mission russe à Rome! Le vrai but du pacte de pacification peut se déduire d’un accord local en Lodesan, entre socialistes et fascistes le 23.9.21, dans lequel on pouvait lire le "respect de toute action fasciste, et l’obligation de ne pas publier et ne pas permettre des phrases antipatriotiques et subversives. Expulsion des communistes des Ligues, scission directe des responsabilités, et obligation de dénoncer l’oeuvre des communistes". Et tandis que Maffi, Lazzeri et Riboldi, "pèlerins de Moscou", revendiquaient le droit pour le P.S.I. d’appartenir à l’I.C., Cesare Alessandri, du groupe Serrati (c’est-à-dire à la "gauche de Lazzeri!) parlait de la constitution d’une 4ème Internationale Socialiste, et Serrati répétait que la scission des réformistes ne se ferait pas.

 Voici ce qu’était réellement le P.S.I.! Il Comunista écrivait ainsi: "S’il reste dans le P.C. et l’Internationale quelqu’un qui a encore la velléité ingénue de renouveler aux serratiens l’invitation de venir à Moscou à condition de se défaire des réformistes de l’extrême-droite, celui-ci peut se convaincre de l’inutilité de faire cette démarche qui serait une fausse manoeuvre, qui soulèverait l’indignation de la très grande majorité des communistes, lesquels jugent contre-révolutionnaires toutes les tendances de l’actuel P.S.I.".

 Et le P.C.d’I ne cessa de dénoncer l’attitude contre-révolutionnaire du P.S.I. Ce dernier constituait en effet un obstacle direct à la préparation des masses pour la lutte contre l’offensive bourgeoise. Et le 15.5.21 Il Comunista dans un article intitulé "Hypocrisie" déclarait: "Pour lutter avec succès contre la bourgeoisie, il faut liquider le P.S. ".
 
 

c) Moscou accepte le recours du P.S.I.!

Le 4 avril, sans consulter le P.C.d’I., le C.E. de l’I.C. acceptait le recours du P.S.I. reniant en quelque sorte le délibéré par lequel il avait reconnu comme section de l’I.C. le P.C.d’I, et donc en excluait le P.S. L’Ordine Nuovo du 26.5.21 publiait une lettre de l’Exécutif de l’Internationale adressée aux partis adhérents sur les tâches du III Congrès; on y parlait aussi de la question italienne en mettant à l’ordre du jour du congrès l’appel "auquel le P.S.I. a un droit indiscutable".

 L’Exécutif du P.C.d’I. niait l’existence de ce droit sur la base même des statuts de l’Internationale Il Comunista du 2.6.21 dans un article intitulé "La question italienne au III Congrès communiste mondial" affirmait ainsi: "Contrairement à l’avis de l’Exécutif International, l’Exécutif du P.C.d’I. retient que selon les termes des statuts de l’Internationale ce droit n’existe pas du tout. L’appel du P.S.I., en plus d’être une triste comédie, ne peut s’appuyer sur aucune disposition statutaire ou de congrès de l’I.C. Le P.S. n’a pas été exclu de l’Exécutif, mais s’est mis en dehors tout seul des rangs de l’Internationale en refusant au congrès de Livourne l’application de ces conditions dictées au congrès de Moscou par tous les partis qui entendaient faire partie de l’Internationale On ne parle qu’en deux points des thèses de l’Internationale de faire appel aux décisions de l’Exécutif; à l’article 9 des statuts et au point 15 des conditions d’admission; et si le lecteur prend la peine de les confronter, il verra que ni l’un ni l’autre ne correspond au cas du P.S.I.".

 Nous jugions le recours du P.S. au III Congrès de façon totalement différente de celle de l’Exécutif de l’Internationale Pour celui-ci, la motion Bentivoglio avait été imposée aux serratiens par la pression des "ouvriers révolutionnaires" du P.S.I. Les communistes italiens étaient au contraire convaincus que cette tentative avaient pour unique but de tromper une nouvelle fois les masses en maintenant l’équivoque. Il Comunista du 24.7.21 écrivait: "Nous sommes fermement d’avis que la motion Bentivoglio fait partie – laissons de côté les appréciations personnelles – de l’attirail centriste pour tromper les ouvriers révolutionnaires et leur laisser croire que seuls de petits détails de forme conduisirent le P.S. à repousser les décisions du II Congrès de l’Internationale (...) Et, méprisant la démagogie, même de gauche, nous désignons comme ouvriers révolutionnaires ceux qui ont su ne pas se faire mener par le bout du nez par les intrigants parlementaires et syndicaux. Il y a cependant une importante distinction: les chefs ne peuvent redevenir révolutionnaires, mais iront de plus en plus à droite; les ouvriers peuvent et doivent, s’ils sentent les intérêts de leur classe, devenir révolutionnaires en tournant le dos aux premiers et en adhérant individuellement à leur parti, comme l’histoire l’a organisativement définit à Livourne, par le détachement des opportunistes".

Le P.S.I. aurait pu faire appel au III Congrès dans un seul cas: en exécutant les décisions du II Congrès et en demandant ensuite une modification!

La lettre du C.E. de l’I.C. citée par Ordine Nuovo du 26.5.21 annonçait que le prochain congrès aurait demandé une nouvelle fois au P.S.I de déclarer qu’il "consente à l’expulsion du groupe qui a pour organe La Critique Sociale, c’est-à-dire de Turati, Trèves et compagnie, puisque c’était la seule raison de dissension". Les affirmations de l’Internationale ne faisaient qu’amener de l’eau au moulin des socialistes qui pouvaient apparaître aux yeux des prolétaires comme des révolutionnaires restés en dehors de l’Internationale pour des raisons mineures, et qui étaient libres d’avoir une politique ouvertement social-démocrate. Les affirmations de l’Internationale étaient donc inacceptables pour les communistes italiens qui soutenaient qu’entre la gauche serratienne et les communistes existait un abîme. Il ne s’agissait pas, comme l’écrivait Il Comunista du 2.6.21, de se débarrasser de Turati. Ce n’était pas la seule question de l’élimination de la "fraction de concentration" qui nous séparait à Livourne des "communistes" unitaires, mais l’évaluation de tous les problèmes de programme et de tactique du mouvement national et international.

 D’autre part le P.C.d’I. ne cessait de répéter à l’Internationale comme il le faisait dans Il Comunista du 21.8.21 que: "l’aile gauche du P.S.I., unie ou détachée du reste, n’est pas communiste et ne peut faire partie par conséquent du P.C. et de l’I.C. (...) Le P.S. est entièrement (c’est-à-dire dans son ensemble organisatif) opportuniste et non communiste, puisqu’il affirme des principes et développe des actions non communistes".

 Que les fractions à l’intérieur du P.S.I se scindassent ou demeurassent unies ne les concernaient qu’elles-mêmes, et une éventuelle scission n’en aurait rapproché aucune du P.C.

 La position de l’I.C. ramenait ainsi le débat une situation pré-Livourne! La revue "Rassegna Comunista" dans son article intitulé "Moscou et la question italienne" essaiera de faire le point:

"Tout mécanisme a sa loi fonctionnelle qui n’admet pas de violation. Une thèse ressemblant à celle qui démontre l’impossibilité de prendre l’appareil de l’État bourgeois (...) prouve, parmi les multiples confirmations de l’histoire, que la structure des partis social-démocrates de l’avant guerre avec leurs fonctionnements parlementaires et syndicaux ne peut se transformer en structure du parti révolutionnaire de classe, organe de la conquête du pouvoir. La conclusion est que la scission de Livourne fut l’épilogue d’un développement qui non seulement dans ses causes et dans son processus va au delà de tous les Serrati du monde, mais de la volonté même de l’I.C. et des hommes responsables de on organe dirigeant. Les Conditions de Moscou eurent pour conséquence la scission qui advint à Livourne, en tant qu’elles sont une législation non arbitrairement imposée par une oligarchie, mais écrite avec le concours des notions issues de toute l’action prolétarienne mondiale et aussi de la situation italienne. Rien donc d’artificiel dans la séparation du P.S.I. S’il y eut quelque chose d’artificiel, ce fut son retard, mais ce caractère artificiel est accepté comme une de ces erreurs dont se déduisent de meilleurs orientations tactiques et, en l’espèce, la nécessité de la "guerre au centrisme".

 "Si quelque chose peut être artificiel, ce serait seulement une décision du 3ème Congrès (...) qui irait dans le sens de revenir sur la rupture faite par l’histoire à Livourne avec des décisions qui se rapprocheraient de demandes du P.S.I. Mais cette erreur serait une erreur stérile, car déjà existent des expériences suffisantes pour prouver qu’on devrait vite et amèrement s’en repentir".
 

d) L’"action de mars" et la "théorie de l’offensive"

Le 17 mars 1921, sous le prétexte de stopper les actes de sabotage et les attentats dont les grands industriels se plaignaient d’être l’objet, le gouvernement social-démocrate de la Saxe décidait d’occuper par la force la zone industrielle et minière de Mansfeld-Eisleben, en Allemagne centrale. Répliquant à l’occupation de la région de Mansfeld, où les ouvriers étaient restés armés depuis novembre 1918, ces derniers se soulevèrent, réussissant à tenir les forces de répression en échec pendant plus de huit jours, et leur infligeant de lourdes pertes. Le chef de ce mouvement fut le communiste Max Hoelz (qui adhérera par la suite au K.A.P.D.!). A l’échelle internationale, les luttes refluaient; la nouvelle direction du VKPD était convaincue de pouvoir "forcer" le cours de la situation objective, appuyée en cela par les envoyés hongrois en Allemagne de l’I.C. (Bela Kun, Gurallshy, Pogany). Il s’agissait de briser le mur de passivité des masses travailleuses "coupables " de résignation!

Dans Programme Communiste n°58 p.72, nous écrivions au sujet du mouvement de mars 1921, qu’après la démission de Lévi de la direction du parti en février 1921 (il sera exclu du parti en avril 1921), le cours "légaliste" de la section allemande de l’I.C. faisait place à un cours "aventuriste". Bela Kun (peut-être envoyé en Allemagne par l’Exécutif) insista sur le fait qu’il était nécessaire que "les dirigeants allemands comprennent enfin que leur parti est en mesure de modifier le rapport des forces par une intervention active et qu’il est par conséquent de son devoir de peser sur la lutte des classes". Brandler lui-même estimait qu’il y avait 90% de chances pour qu’on en arrive à des conflits armés (entre les bourgeoisies allemande et polonaise) et que seule "la révolution peut faire tourner les choses autrement". Paul Frölich renchérissait ainsi: "Nous devons par notre activité tout faire pour que se produise une rupture (entre l’Entente et l’Allemagne) au besoin par une provocation (...) Ce que la Centrale propose maintenant, c’est la rupture complète avec le passé (...) Jusqu’à maintenant, nous avions attendu et maintenant nous prenons l’initiative, nous forçons la révolution". A Mansfeld, un dirigeant du K.P.D. se rallia à l’action du kaapédiste Max Hoeltz. Entre les "deux" partis "communistes" (le KAPD a été admis dans l’I.C. comme parti "sympathisant" en novembre 20), un accord était conclu à Berlin sous l’égide de Bela Kun. Le KPD tenta d’organiser la grève générale à Hambourg, en Saxe prussienne, dans la Ruhr, et participa aux actions armées de l’Allemagne centrale. Mais le gros de la classe ouvrière ne suivit point, et le KPD lui-même fut très divisé.

En fait l’initiative de la bataille revint à la bourgeoisie; les prolétaires se mirent en mouvement, mais le parti allemand fut incapable de leur servir de guide en leur traçant clairement le chemin. Trotzky écrira en 1921 ("L’école de la stratégie révolutionnaire "): "Il y a peu de temps et durant la guerre encore, les prolétaires de l’Allemagne centrale, les ouvriers du district minier, représentaient un des secteurs les plus arriérés de la classe travailleuse allemande; ils suivaient en majorité non les sociaux démocrates, mais les cliques bourgeoises, patriotiques et ecclésiastiques; ils étaient fidèles à l’Empire, etc... Malgré la gravité de leurs conditions, ils prenaient vis à vis des ouvriers de Berlin une position identique à celle de nos ouvriers arriérés de l’Oural face aux ouvriers de Pétrograd. Mais, en des temps révolutionnaires, il arrive que le secteur le plus arriéré et le plus opprimé de la classe travailleuse, secoué pour la première fois par le grondement des événements, se mette à lutter avec la plus grande énergie et se montre prêt à se battre dans n’importe quelle circonstance, en ne tenant pas toujours compte de la situation et des possibilités de victoire, c’est-à-dire des exigences de la stratégie révolutionnaire".

 Le mouvement de mars ne correspondait pas par conséquent à un putsch anarchiste ou à un coup de main. Trotzky continue: "... les pointes avancées de la classe sont paralysées par leurs vieilles habitudes et sont retenues par la vieille bureaucratie de parti et de syndicat, ainsi, surtout dans les premiers stades de la révolution, et très probablement jusqu’à la conquête du pouvoir par le prolétariat, les forces entraînantes sont justement les secteurs de la classe ouvrière qui dans la phase précédente étaient les plus rétrogrades ", et les actions du prolétariat des districts miniers allemands étaient le produit de la "réaction des masses travailleuses restées longtemps les victimes de l’oppression morale et matérielle des patrons".

Il n’était donc pas nécessaire d’exhorter à l’action illégale un tel prolétariat comme le fit le 18 mars un manifeste de la Centrale, ni de l’exciter; mais il était urgent de lui fournir un organe capable de l’encadrer, le diriger, le contenir. Car il il s’agissait là d’une autodéfense ouvrière, plus que d’une "offensive révolutionnaire"! Trotzky remarquait que "les ouvriers (...) de Berlin et de la Saxe, après les expériences des années 1919-20, sont devenus plus prudents – ce qui a ses côtés positifs, mais aussi négatifs". Avant de lancer le 24 mars un mot d’ordre de grève générale nationale, il aurait été plus utile de s’assurer d’abord de son accueil et de préparer le terrain.

La répression fut implacable: arrestations, licenciements, condamnations. La presse communiste fut muselée, et en quelques semaines le parti perdit environ 200 000 inscrits. L’unique dirigeant communiste emprisonné fut Brandler. Dans le parti, les deux ailes entrèrent en conflit. Levi publia un violent réquisitoire contre la direction, et contre le Komintern et ses représentants en Allemagne, les accusant d’avoir cherché à créer des situations de lutte par des moyens non politiques mais policiers, comme la provocation; c’est-à-dire d’avoir cherché à organiser "le plus grand putsch bakouniste de l’histoire" donnant ainsi des arguments à la répression!

Le 7-8/4/1921, le C.C. repoussa une motion de C. Zetkin blâmant la Centrale et demandant un congrès extraordinaire du parti, et il adopta une résolution revendiquant la nécessité dans la situation actuelle d’une tactique offensive et la mise de l’organisation sur le pied de guerre! Il déclara obligatoire la tactique de l’offensive révolutionnaire sans se préoccuper d’être suivi ou non! Le 15/4, la Centrale décida d’expulser Levi pour son indiscipline qui équivalait à donner un coup de couteau dans le dos du parti, alors dans une situation difficile.

Ce désastreux échec ne fut pas sans confirmer les Bolcheviks dans la nécessité d’un changement de tactique et dans leur conviction que le plus grand danger à combattre pour l’appliquer était l’infantilisme de gauche dans l’I.C.!
 
 
 
 
 

2. LE 3èm CONGRES DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE: ALLEZ AUX MASSES!
 (juin-juillet 1921 à Moscou)
 

Y furent présentes plus de 50 sections nationales, 600 délégués dont 72 pour le P.C. russe. La délégation du P.C.d’I. comprenait Misiano, Terracini, Gennari, Mario Montagnana, et pour l’organisation des jeunes, Polano et Tranquilli.
 

a) La nouvelle tactique: la conquête de la majorité et allez aux masses!

Pour mieux comprendre l’attitude de l’Internationale vis à vis du mouvement révolutionnaire international en général et de la question italienne en particulier, il est nécessaire de décrire la situation mondiale à l’époque du 3ème Congrès. Le 1er Congrès était survenu à un moment où le communisme faisait ses premiers pas, mais où l’énorme vague révolutionnaire menaçait de se déferler sur le système bourgeois: on pouvait espérer qu’un assaut de la classe ouvrière renverserait la bourgeoisie qui, minée par la guerre, n’aurait pas eu la force d’arrêter la marée révolutionnaire. Cependant, malgré les puissantes attaques prolétariennes, la bourgeoisie avec l’aide des partis social-démocrates, réussit à se maintenir et à se renforcer. Dans le même temps, la Russie soviétique était soumise à un encerclement militaire et économique par les États capitalistes soutenant les armées blanches.

 En juin 1920, l’armée rouge reconquit le terrain précédemment occupé par les Polonais; et quand s’ouvrit le 2ème Congrès du Komintern les troupes soviétiques s’approchaient de Varsovie. On était alors certain que l’avancée de l’armée rouge provoquerait la révolution en Pologne, ce qui aurait eu de fortes répercussions en Allemagne. La thèse et les résolutions adoptées s’appuyaient sur la certitude que la révolution se diffuserait en Europe orientale et centrale grâce à la progression de l’armée rouge. Dans une réunion du C.E. des Soviets le 7-8-20, Zinoviev déclarait: "Je suis profondément convaincu que le 2ème Congrès mondial de l’I.C. est le précurseur d’un autre congrès mondial, le congrès mondial des républiques soviétiques "!

Mais 1921 signa le reflux de l’ondée révolutionnaire et le renforcement du pouvoir capitaliste qui passa fermement à l’attaque des organisations de la lutte de classe prolétarienne. Avec le lamentable échec du mouvement de mars en Allemagne, l’insurrection de Cronstadt en Russie, les difficultés économiques russes et mondiales, le 3ème Congrès devait reconnaître que le ferment révolutionnaire de l’après guerre s’épuisait et que le rythme de développement de la révolution prolétarienne devait être beaucoup plus lent que ce qu’on avait prévu. Mais le 3ème Congrès s’en prit surtout au danger d’"infantilisme de gauche" responsable du désastre de l’action de mars en Allemagne, faisant ainsi passer au deuxième plan le danger, qui pour nous était beaucoup plus menaçant, de l’opportunisme.

Le débat commença par le rapport de Zinoviev concernant l’activité de l’Internationale durant l’année écoulée. Le rapport fut approuvé par tous à l’exception de la délégation française (menée par Loriot et Souvarine) qui accusa la direction de l’I.C. d’avoir encouragé l’action de mars. Radek et les délégués allemands invectivèrent les délégués français qui quittèrent la salle.

 On aborda ensuite la question de la tactique nécessitée par la nouvelle situation mondiale et le reflux révolutionnaire. Deux thèses s’affrontèrent, celle de Bela kun et celle appuyée par Lénine et Trotzky.

La thèse de Bela Kun, soutenue par la délégation allemande (qui généralise sa tactique de mars) et les délégations polonaise, autrichienne, développe la théorie de "l’offensive révolutionnaire ", c’est-à-dire que le moment est propice pour attaquer sans relâche par des soulèvements, grèves, insurrections, les régimes bourgeois et de les renverser.

 La thèse soutenue par Lénine et Trotzky est présentée au 3ème Congrès par Radek et Trotzky. Le discours de Trotzky porte sur un thème plus général: "la crise économique et les nouvelles tâches de l’I.C." dont voici un passage: "L’histoire a accordé à la bourgeoisie un délai durant lequel elle pourra souffler... Le triomphe du prolétariat au lendemain de la guerre avait été une possibilité historique; elle ne s’est pas réalisée. La bourgeoisie a montré qu’elle sait profiter des faiblesses de la classe ouvrière... Les perspectives restent au fond profondément révolutionnaires: la situation redeviendra pour nous plus favorable; en même temps elle devient plus complexe. La victoire ne nous sera pas acquise automatiquement. Nous devons mettre à profit cette période de stabilisation relative pour étendre notre influence dans la classe ouvrière, en gagner la majorité avant que ne surgissent les événements décisifs".

La thèse de Lénine et de Trotzky prend acte de la situation révolutionnaire internationale. Elle est marquée par une crainte exagérée d’un danger d’"infantilisme de gauche "avec une critique très dure de la malheureuse action de mars en Allemagne et de la tactique de l’offensive préconisée par des groupes plus situés en marge du parti allemand qu’en son sein. Le mouvement de mars est donc violemment critiqué. La délégation allemande défend avec âpreté ce mouvement et la thèse de l’offensive révolutionnaire; mais les Bolcheviks attaquent le manque de préparation et le volontarisme du parti allemand qui n’a pas fait une étude approfondie de la situation révolutionnaire allemande, et ils mettent en garde contre des mouvements artificiellement provoqués.

Les conclusions de la thèse des Bolcheviks présentée par Radek et avec lesquelles la Gauche était entièrement d’accord étaient donc les suivantes:
1 - La possibilité de renverser la bourgeoisie est repoussée de plusieurs années;
2 - La formation de partis véritablement communistes et la conquête des grandes masses prolétariennes sont deux conditions qui non seulement ne s’excluent pas, mais coïncident parfaitement. Il faut que ces partis s’efforcent de rassembler autour d’eux des phalanges de plus en plus nombreuses de l’armée prolétarienne;
3 - La conquête de couches toujours plus larges du prolétariat à l’influence politique du parti ne s’obtiendra jamais par le seul travail de prosélytisme et de propagande. Elle exige que le parti participe activement aux luttes économiques. Est en dehors du marxisme aussi bien le parti qui rêve de lancer l’assaut final en faisant abstraction des rapports de force qu’il essaie en vain de modifier (volontarisme) que le parti qui ne s’assigne qu’une tâche "éducative" ou de "recrutement" (mécanisme).

Le KAPD voit dans ces thèses l’abandon de la lutte révolutionnaire, et accuse l’I.C. de faire sur le terrain politique la même retraite que sur le terrain économique critiquant âprement les relations commerciales de l’État soviétique avec les pays capitalistes. La Gauche italienne, quant à elle, est entièrement d’accord sur le fond, mais va présenter quelques réserves sur la forme. Si les Bolcheviks cherchaient surtout à prévenir le danger des "gauches", la Gauche craignait surtout le danger venant de droite, comme il en ressortait de son analyse de l’échec du mouvement de mars 20 en Allemagne. Elle craignait avant tout que des oscillations de droite à gauche, autour d’un barycentre de droite, ne s’instaurent dans l’I.C. C’est pourquoi elle s’opposait tenacement aux formules "mal définies" (mais dont le sens était juste) des Bolcheviks, qui se prêtaient et devaient se prêter aux interprétations les plus disparates.. Le mot d’ordre de "conquête de la majorité de la classe laborieuse" amena ainsi vite certains partis à le traduire comme une condition sine qua non de la conquête du pouvoir, c’est-à-dire que pour conduire victorieusement la révolution, il fallait que la majorité du prolétariat, et ensuite plus généralement des "masses" soit inscrite au parti. Certains courants au 4ème Congrès traduisirent même ce mot d’ordre dans le sens du parlementarisme le plus traditionnel, concluant des alliances avec les sociaux démocrates. Tout ceci contribuait à élargir les mailles du programme pour pouvoir permettre à cette "majorité" d’entrer dans le parti. Qu’on pense aux 400 000 inscrits du P.C. tchèque et à son incapacité à prendre la tête des généreuses luttes prolétariennes!

Le danger général était de croire qu’on pouvait surmonter des défaites temporaires ou accélérer le mûrissement du processus révolutionnaire en "fabriquant" artificiellement des partis, par le recollage de débris que la social-démocratie avait laissé tomber. Cela revenait à briser la stricte discipline de programme d’action, d’organisation, qui est le véritable critère distinctif du parti de classe. Ainsi Moscou acceptait de discuter de l’éventuelle adhésion du P.S.I. clairement contre-révolutionnaire, introduisant des partis "sympathisants ", pratique institutionnalisée au 5ème Congrès de 1924 avec le parti du bourreau de Chiang Kaï Chek!

C’est par la voix de Terracini que la Gauche va présenter ses réserves envers les mots d’ordre comme "Aller aux masses" et "Conquête de la majorité", mots d’ordre dont le sens était clair à Lénine et Trotzky, mais pouvaient être utilisés à contre sens par d’autres dirigeants de P.C. Les communistes italiens craignaient que les thèses sur la tactique du 3ème Congrès ne servent pas tant à tenir en échec les tendances "gauchistes et blanquistes", qui par ailleurs n’avaient pas une importance telle qu’il faille s’en préoccuper ainsi, qu’à favoriser l’orientation à droite.

Nous allons essayer de résumer ce long discours (publié dans Comunismo n°3-1980 p.42-46).

Terracini déclare tout d’abord que la délégation italienne ne désire pas modifier les principes généraux des thèses sur la tactique proposées par Radek et qui sont reliées aux thèses et au rapport de Trotzky, mais elle veut y introduire des amendements.

En ce qui concerne un des paragraphes de ces thèses qui traite de la situation dans les différents pays et partis, et qui doit donner la clé de la tactique à suivre dans ces pays. Ainsi ce qui se dit sur l’Italie ne correspond pas à la situation réelle dans le P.S. et dans les masses prolétariennes, et peut être utilisé par nos ennemis contre nous. On lit dans le paragraphe 4: "La politique de la tendance de Serrati, tandis que d’un côté elle renforçait l’influence des réformistes, augmentait de l’autre le danger constitué par celle des anarchistes et syndicalistes, et engendrait dans le parti même des tendances antiparlementaristes, radicales seulement en paroles". L’affirmation que les masses italiennes, pour lutter contre le capitalisme, cherchaient leurs chefs parmi les syndicalistes et les anarchistes et non dans le P.S., ne correspond pas à la vérité. La camarade Zetkin dans le C.C. du VKPD a même déclaré que le P.C.d’I. se compose en majorité de syndicalistes et a de nombreux anarchistes. Au contraire aujourd’hui entre réformistes et centristes d’un côté, et anarchistes de l’autre, il y a une grande force organisée, le P.C.d’I. Terracini propose donc que le passage du paragraphe 4 soit modifié ainsi: "Au moment de l’action, l’orientation centriste des chefs a eu pour effet que les partis n’ont pas su prendre avec toute l’énergie nécessaire le guide des actions de masse, ou bien que, durant l’action, des éléments centristes ou demi-centristes les ont attaqué dans le dos". Mais aujourd’hui ce risque n’existe plus, car c’est le P.C.d’I. qui guide les masses.

Le représentant de la Gauche affirme ensuite que les thèses de Radek combattent trop violemment les tendances radicales dans les P.C. Le délégué de la jeunesse communiste de France a cherché à montrer combien était encore fort l’opportunisme dans le P.C.F., mais la Gauche ne partage pas son avis, c’est-à-dire qu’à l’occasion de l’invasion de l’armée française dans le Luxembourg et l’appel aux armes des recrues de 1919, le P.C.F. aurait dû donner l’ordre de ne pas se présenter et d’opposer une résistance armée aux gendarmes qui venaient les chercher. Les thèses de Radek contiennent des expressions trop fortes contre les tendances radicales dans le P.C.F. Ce n’est pas la lutte contre les tendances radicales qui doit être mise au premier plan, mais celle contre les tendances de droite, spécialement en ce qui concerne le P.C.F. La III Internationale doit encore mener une grande bataille contre les tendances de droite, centristes, semi-centristes, opportunistes. Dans la III Internationale subsistent encore de fortes tendances centristes, et certains partis ont adhéré à la l’I.C. parce que les masses le voulaient, mais ces chefs peuvent refaire, contre le désir des masses, la tentative de passer à une politique réformiste. Il faut donc éliminer des thèses tout ce qui a une tournure trop rude et insérer des conseils pour les tendances radicales. Par exemple, on peut conseiller au C.C. du P.C.F. de travailler de façon à ce que les éléments radicaux ne fassent pas de bêtises, mais l’activité et l’attention de l’Exécutif du P.C.F. doit être tournée en premier lieu vers les tendances de droite.

 En ce qui concerne les "moyens à adopter pour conquérir aux principes du communisme la majorité de la classe ouvrière", la Gauche estime que ces paroles sont ambiguës. Au sujet de l’expression "conquérir les masses ", la Gauche préférerait dire qu’on doit chercher à conquérir la sympathie de la majorité du prolétariat pour la lutte révolutionnaire. Au sujet du P.C. tchèque dont les positions avaient été très discutées, qui avait été admis dans l’I.C. sous réserve qu’il corrige certaines de ses positions, et qui a 350 000 organisés, et après l’unification avec le parti allemand tchèque 400 3000 inscrits, la Gauche souligne qu’il faut plutôt travailler à la formation communiste de ces 400 000 membres.

 Selon la Gauche, il n’est pas nécessaire pour l’action révolutionnaire d’attendre que la majorité du prolétariat soit organisée et reconnaisse les principes du communisme. La classe ouvrière sera attirée au parti seulement à travers l’action. Les travailleurs qui aujourd’hui appartiennent aux partis démocrates et réformistes seront convaincus plus par l’action que par notre propagande. On ne doit pas proclamer que la majorité du prolétariat doit être nécessairement organisée dans le P.C., parce que de cette façon nous donnons aux réformistes une arme puissante contre nous, car ce sont eux qui ont toujours soutenu qu’on ne peut commencer la lutte révolutionnaire tant que la majorité des prolétaires n’est pas organisée dans le parti. On veut ici appliquer au P.C. un principe démocratique qui s’adapte seulement aux réformistes et non aux thèses de la III Internationale.

 Au sujet du parti allemand, on dit que le VKPD, né de l’union de la ligue Spartacus avec les masses ouvrières des indépendants de gauche, tout en étant déjà un parti de masse, a la tâche d’augmenter et de consolider son influence sur les grandes masses, de conquérir ses organisations. Selon la Gauche il a une tâche beaucoup plus importante, celle de se mettre à la tête des masses pour guider les luttes imminentes du prolétariat allemand. Le mouvement révolutionnaire en Allemagne est loin d’être terminé. L’action de mars a été très utile au VKPD: elle a contribué à démasquer les opportunistes; dans l’action de mars, le parti allemand a appris ce que doit être la discipline dans l’action, et il possède une capacité de lutte qui lui manquait. Le délégué italien déclarait ainsi: "Le camarade Radek et d’autres ont parlé sur un ton ironique de la théorie de l’offensive. Il est vrai que l’expression n’est pas très heureuse. Elle vient du langage militaire. Il semblerait que le camarade Radek ait beaucoup lu sur la tactique militaire du fait qu’il parle avec tant d’ironie de la tactique de l’offensive qui, après l’action de mars, aurait trouvé ses théoriciens en Allemagne. Ces paroles: Théorie de l’offensive ont cependant un certain sens, et il est nécessaire que nous comprenions clairement cette signification. Nous sommes convaincus que ceci profitera à la lutte révolutionnaire. Nous ne devons pas repousser cette théorie, mais chercher à en comprendre la signification.

"Quand on parle de théorie de l’offensive, on se réfère à une tendance qui amplifie l’activité du P.C. On veut souligner avec ceci le fait qu’une tendance dynamique remplacera celle statique qui jusqu’alors avait de solides racines dans presque tous les P.C. de la III Internationale. Avec la formule de la théorie de l’offensive, on veut indiquer le passage de la période de l’inactivité à celle de l’action. Dans ce sens seulement, dans cet esprit seulement, on peut, à mon avis, accepter la théorie de l’offensive. Si nous l’interprétons comme je le fais maintenant, nous devrions ne pas repousser a priori dans les thèses tactiques les affirmations des camarades qui parlent de théorie de l’offensive, mais chercher à corriger ce qui est exagéré dans de telles affirmations".

 Les deux conclusions du représentant de la Gauche seront d’une part qu’il ne faut pas procéder avec trop de dureté contre les tendances de gauche, mais au contraire combattre la droite qui représente pour le communisme un danger beaucoup plus grand; d’autre part qu’il n’est pas nécessaire pour la lutte révolutionnaire que la majorité des masses travailleuses soit déjà organisée et conquise par le P.C.: l’important est que les P.C. soient en mesure, au moment de la lutte, d’entraîner les masses.

A ce discours, fera suite celui de Lénine qui s’en prendra violemment aux opposants de la nouvelle tactique.

26 amendements seront proposées aux thèses de Radek sur la tactique par les délégations allemande, autrichienne, italienne le 5 juillet 1921 (Cf. Comunismo n°3 p.47).

Y seront mis en relief le danger du centrisme et semi-centrisme, et la fonction traître qu’il a eu dans l’action de mars en Allemagne avec l’oeuvre de délation du chef centriste Levi dont on demande que soit confirmée l’expulsion du parti allemand et de l’IC.

La délégation italienne fit une déclaration pour répondre aux "accusations de Lénine" concernant ces amendements: le P.C.d’I. n’a jamais soutenu la théorie du putschisme et n’a pas la moindre intention de le faire, et la meilleure preuve en est la lutte quotidienne qu’il conduit contre les anarchistes et les syndicalistes; la délégation italienne n’est pas contre l’organisation croissante des masses prolétariennes comme le montre son grand travail de prosélytisme parmi les masses. Dans son interprétation des propositions d’amendements, le camarade Lénine se bat contre le spectre du putschisme qui n’existe absolument pas dans le P.C.d’I. "Involontairement, il met ainsi dans les mains des tendances opportunistes et centristes contre lesquelles la lutte continue toujours, une arme et un instrument de bataille", affirmera la délégation. Elle déclarera aussi au nom des autres délégations qu’elle a décidé de voter pour les thèses et d’en accepter les lignes générales.

Les thèses de l’Exécutif furent approuvées intégralement avec le seul ajout de l’amendement 20 (sur les luttes partielles des travailleurs à relier entre elles) par toutes les délégations.

La gauche, face à la nouvelle tactique, émet donc trois réserves:
1. Ne pas procéder avec trop de dureté contre la gauche de l’I.C., car on donne ainsi des armes aux centristes et aux opportunistes dans leur lutte contre les tendances de gauche dans les P.C. Il faut au contraire combattre la droite qui représente pour le communisme un danger bien plus grand.
2. Sur la tactique concernant les moyens à adopter pour conquérir aux principes du communisme la majorité de la classe ouvrière, il n’est pas nécessaire pour la lutte révolutionnaire que la majorité des masses travailleuses soit déjà organisée et conquise par le P.C. L’important est que les P.C. soient en mesure au moment de la lutte d’entraîner les masses, c’est-à-dire qu’il faut travailler aussi à la formation communiste des membres du parti. La classe ouvrière sera attirée au parti par l’action révolutionnaire. Avant de commencer la lutte, seule une petite partie du prolétariat sera organisée dans les P.C.
3. Le P.C.d’I. a une attitude critique envers la théorie de l’offensive, et il n’a jamais soutenu comme l’affirme Lénine la théorie du putschisme. Le prouvent sa lutte quotidienne contre les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires en Italie, son désaccord avec les thèses de la tendance extrémiste du P.C.F. Par contre le P.C.d’I. soutient le KPD allemand dont la tâche actuelle la plus importante n’est pas de conquérir la majorité du prolétariat, mais de prendre la tête d’un mouvement qui est loin d’être terminé.
 
 

b) La résolution sur la question italienne: application de la nouvelle tactique

[Cf. Comunismo n°8-1982 p.44; Scritti sull’Italia de Trotzky; The first years of C.I. de Trotzky]
 

L’acceptation du recours du P.S.I. à l’I.C. par le Komintern permit donc à une délégation socialiste de se présenter au 3ème Congrès. Elle était composée de F. Maffi, Lazzari et Riboldi (qui se prononceront en faveur de la résolution de l’I.C., c’est-à-dire pour la fusion immédiate du P.S.I. avec le P.C.d’I., et qui à leur retour en Italie constitueront au sein du P.S.I. le courant des "terzini" ou troisième internationalistes).

La question italienne fut donc posée à l’ordre du jour (9ème session) d’abord comme partie du rapport du C.E. de l’I.C. sur son activité durant la période écoulée, ensuite en vertu du recours du P.S.I. Le congrès nia la thèse centriste qui faisait endosser au C.E. de l’I.C. la scission de Livourne et en faisait ainsi le produit artificiel de la volonté de Moscou; et il approuva au contraire la conduite du C.E. de l’I.C. et des communistes italiens durant le congrès de Livourne du P.S.I., confirmant ainsi l’expulsion du P.S.I. et la décision du C.E. de considérer le P.C.d’I. comme l’unique section de l’Internationale.

Malheureusement l’acceptation du recours du P.S.I. par le C.E. de l’ I.C. montrait déjà que la situation de 1920, caractérisée par le reflux de la marée révolutionnaire en Europe, la grave crise économique mondiale, l’échec du mouvement de mars en Allemagne, amenant les Bolcheviks à chercher une stratégie de retraite pour préparer une offensive future retardée de plusieurs années, leur faisait craindre plus les faiblesses de l’infantilisme de gauche plus que les dangers de l’opportunisme de droite. Le nouveau mot d’ordre de "conquérir la majorité des masses" entraînait les Bolcheviks à revenir sur la scission de Livourne, convaincus qu’ils étaient qu’une partie du P.S.I. cherchait confusément mais sûrement à rejoindre l’I.C. Au lieu d’inviter clairement les ouvriers membres du P.S.I. à adhérer individuellement au P.C.d’I., l’I.C. donna au P.S.I. une "dernière chance" en lui posant l’ultimatum suivant: convoquer un congrès dans les trois mois, y expulser les réformistes (ceux qui avaient participé à la conférence de Reggio Emilia), et s’unir au P.C.d’I. sur la base des délibérés du 3ème Congrès. L’Internationale s’adressait ainsi à nouveau au P.S.I., lui demandait d’éliminer la droite réformiste, chargeait l’E. de l’I.C. "au cas où cette condition préliminaire aurait été exécutée, de pourvoir à la fusion du P.S.I., épuré des éléments réformistes et centristes, avec le P.C. dans une section unique de l’I.C." (Ordre du jour sur le rapport du C.E. concernant la question italienne, approuvé à l’unanimité lors de la 9ème séance du 29.6.21).

 Trotzky interviendra plusieurs fois lors du congrès pour appuyer cette thèse accusant le P.C.d’I. de manquer de sang froid et de lucidité dans l’analyse de la situation italienne; leur erreur, affirme-t-il, "dérive d’une impatience révolutionnaire typique qui empêche de prendre en considération les tâches préparatoires importantes, et provoque de graves dommages" (Scritti sull’Italia p.55: discours de Trotzky de juillet 21). Dans un discours au 2ème congrès de l’Internationale des jeunes en juillet 21, Trotzky déclarera aussi:

"Au 3ème Congrès les critiques les plus dures ont été lancées par les camarades italiens. Ces critiques étaient surtout dirigées contre la résolution congressuelle sur le P.S.I. Les camarades Tranquilli et Polano partaient de la présupposition que cette résolution est peu claire en ce qui concerne l’analyse de la situation italienne, et qu’elle provoquera la confusion dans la tête des travailleurs italiens, sans avoir aucun résultat pratique dans le futur. Selon le camarade Tranquilli, on ne peut rien attendre du P.S., étant donné que non seulement ses dirigeants – qui sont pacifistes et réformistes – mais aussi les masses qui suivent ces dirigeants, ne sont pas révolutionnaires. Je crois que cette attitude envers le P.S.I. est absolument erronée. Ce parti, uni jusqu’à hier, a scissionné, comme vous le savez, en trois partis: les réformistes qui sont environ 14 000; l’aile "unitaire" qui comprend approximativement 100 000 militants, et les communistes environ 50 000. Le camarade Tranquilli affirme que environ 40 000 membres sont sortis du P.S., lequel ne compte plus actuellement dans ses rangs que 60 000 personnes, une moitié des quelles font partie des conseils communaux (...) La classe ouvrière italienne est révolutionnaire, mais ses secteurs sans parti n’ont pas les idées très claires, et c’est justement pour cette raison qu’ils n’adhèrent pas au P.C. (...) On devrait admettre que ces travailleurs qui poussent Lazzari et Maffi à venir à Moscou ne sont pas de la pire espèce, et que nous devrons chercher à les conquérir à nos positions (...) Évidemment l’impression est que les portes sont grand ouvertes pour quiconque veut entrer. En réalité la situation est un peu plus complexe. Nous avons décidé de fermer les portes pour deux ou trois mois durant lesquels le P.S.I. devra convoquer un congrès du parti et discuter un certain nombre de questions publiquement. Avant tout il doit expulser les réformistes de ses rangs (...) Il serait certainement beaucoup plus simple de jeter par la fenêtre tous les éléments incertains et de dire: "Nous resterons une petite secte, mais de cette façon nous serons absolument purs". D’un côté, vous insistez toujours sur les actions révolutionnaires; mais de l’autre vous voulez que le Parti soit formé seulement d’éléments chimiquement purs. Ces exigences sont contradictoires. En effet les actions révolutionnaires sont irréalisables sans les masses, mais les masses ne sont pas constituées seulement d’éléments absolument purs. Ceci est indiscutable. Les masses sont favorables à l’action révolutionnaire, mais elles n’ont pas encore perdu confiance en Smeral (dirigeant du mouvement ouvrier tchèque; NDLR). Par conséquent nous sommes face à l’alternative suivante: ou refuser Smeral avec les masses, ou l’accepter avec elles. Et du moment que Smeral accepte les thèses du III Congrès, je présume, camarade Laporte (dirigeant de la jeunesse communiste française, critique des thèses sur la tactique, et qui s’était exclamé lors de ce discours de Trotzky: "Étant donné que Smeral est d’accord avec les thèses, il s’en suit que les thèses ne sont pas bonnes "; NDLR), que celui qui a tort dans cette controverse, n’est pas Smeral mais vous. Vous ne tentez pas d’élargir votre base parmi les masses. Une tactique ne peut être unilatérale, elle doit tenir compte des moyens pour conquérir les masses. C’est une tâche très difficile. Mais vous dîtes: "Non, je resterai avec ma famille, les masses ne sont pas suffisamment pures pour moi, j’attendrai que les masses entrent graduellement dans notre Parti à petites doses homéopathiques" (...) Par rapport aux développements de la situation italienne dans le futur immédiat, je pense que si notre tactique envers le P.S. ne le fera pas entrer au complet dans nos rangs, elle ne sera pas cependant infructueuse, mais provoquera une scission dans le Parti même. Vous pouvez dire que les éléments qui sortiront du P.S. ne seront pas assez purs pour nous. Mais dans ce cas, nous pourrons soulever encore une fois dans le C.E. la question de leur admission dans la III Internationale. Vous insistez pour qu’il n’y ait rien de commun entre vous et eux. Mais nous ne serions jamais devenu un P.C. si nous avions compté seulement sur ces travailleurs qui ont voulu nous suivre à titre individuel. Non, avec de telles méthodes, vous ne conquerrez jamais la majorité de la classe ouvrière en Italie. Le C.E. de l’I.C. vous aidera à conquérir un ample secteur du P.S. Nous aurons ainsi peut-être dans nos rangs certains membres des équipes municipales. Mais ils pourront y être utiles seulement quand, une fois le pouvoir conquis, vous aurez besoin d’eux pour organiser les approvisionnements de vivres et ainsi de suite".

Cette tactique ouvrait la voie à celle du front unique politique avec les socialistes. Et pour les délégués italiens, la tâche centrale en cette phase de retraite était de démasquer la politique collaborationniste et traître des socialistes, et donc de refuser tout type de collaboration avec eux, comme la scission de Livourne le consacrait.

Le P.C.d’I. remarquait que cette position de l’I.C. était encore plus dangereuse que la thèse de Levi selon laquelle il était préférable de ne pas imposer le détachement des réformistes, et ne pas faire sortir à Livourne les communistes du P.S.I., mais y demeurer pour continuer la campagne contre la droite. Rassegna Comunista n° 13 de novembre 1921 affirmait que cette façon de voir: "... ne manquait pas de logique: elle revenait à dire que la tâche des communistes dans la situation italienne était encore une tâche de fraction et non de parti, thèse erronée, mais dont sortait une tactique conséquente, tandis que, si à l’opposé on reconnaît qu’à Livourne commençait la fonction de parti du communisme en Italie, il faut se résigner à conclure qu’après Livourne aucune fraction communiste était restée dans le parti socialiste".

Une éventuelle scission du P.S.I. après le 3ème Congrès de Moscou n’aurait pas eu la même valeur que celle survenue à Livourne. En effet à Livourne, la question fut posée clairement: accepter en paroles un programme communiste ne suffit pas, il faut satisfaire aux conditions précises dans lesquelles le congrès mondial a traduit le programme. A Livourne la scission se fondait sur les questions substantielles de la négation de la démocratie parlementaire au moyen de la conquête et de l’exercice du pouvoir par le prolétariat, en opposant à celui-ci la dictature prolétarienne et l’emploi de la violence révolutionnaire comme moyen d’action indispensable. Ceux qui affirmèrent vouloir tout ceci mais refusèrent de se séparer des partisans du vieux programme social-démocrate ne sont que des social-démocrates déguisés.

 La direction du parti maximaliste n’a jamais en effet, pendant et après Livourne, assumé une attitude de critique vis à vis de l’action de la droite; au contraire elle l’a toujours secondée, appuyée, ratifiée. Au congrès de Milan d’octobre 1921, Serrati arriva à dire que le concordat avec les fascistes ne pouvait être jugé comme collaborationisme, de même qu’on ne pouvait appeler collaboration la signature d’un concordat après 30, 40 ou 50 journées de lutte, quand une grève se concluait par un compromis et non par une victoire!

Au sujet d’une scission au sein du P.S.I., le P.C.d’I. affirmait catégoriquement (Il Comunista du 21-8-21) que: "La possibilité est celle d’une scission qui n’est plus la scission thermomètre de Livourne; qui ne signifie plus l’élimination de ceux qui sont contre les points cardinaux du communisme; qui ne se présente plus comme garantie d’observation de toutes les conditions organisatives de la III Internationale, mais elle pourrait survenir et rester concomitante d’une incompatibilité de l’aile gauche avec la méthode communiste".

Et le 26-8-21, le C.C. du P.C.d’I. votait, Gramsci compris, la résolution suivante: "Dans le P.S.I., où se trouvent de nombreux éléments particulièrement prolétariens que peuvent et doivent venir au communisme, il n’y a pas une fraction organisée, en vue du prochain congrès, qui dans son programme et dans sa tactique soit sur le terrain de l’IC. Au cas où la scission survinsse au prochain congrès dans le P.S.I., la fraction de gauche, comme elle est constituée, ne perdrait pas, en se séparant des réformistes possibilistes, ses caractères théoriques et pratiques anticommunistes. Le P.C. travaillera contre l’éventualité de sa fusion avec un pareil courant par tous les moyens que lui permettra la discipline internationale". Et cette résolution continuait ainsi:". La situation créée par le prochain congrès du P.S. (dans l’éventualité d’une scission entre maximalistes et réformistes, NDLR) sera considérée par un congrès du P.C. comme un fait accompli qui n’altère en aucune façon la position du second par rapport au premier".

Le congrès socialiste imminent devait en fait discuter sur l’éventualité d’une participation aux gouvernements bourgeois. Et l’ultimatum de l’Internationale fut placé au point 6 de l’ordre du jour des travaux. L’unique danger de scission se fondait en effet sur une participation au gouvernement! Il Comunista du 21-8-21 affirmait sur ce point, pour Serrati: "... on pourrait vérifier une certaine scission avec la droite, et puisque cette grande discussion aurait absorbé le congrès et qu’il n’y aurait plus eu de temps pour d’ultérieures discussions et des prises de position plus précises, les intransigeants social-démocrates italiens, les social pacifistes, signataires du pacte ignoble avec la garde blanche, les apologistes de l’action parlementaire et de la souveraineté de l’État bourgeois, communiqueraient à Moscou leur accord avec l’ultimatum du III Congrès et leur disposition à être "unifiés" au P.C.".

L’article se terminait par un appel au prolétariat d’abandonner le P.S. pour rentrer dans le P.C. avant le prochain congrès.

Le congrès socialiste de Milan reconfirma l’unité du P.S.I. malgré le collaborationisme de la droite. C. Zetkin, représentant le C.E. de l’I.C. au congrès de Milan, dans son rapport au Komintern du 14 octobre, écrivait: "Dans la situation qui s’était créée il était impossible de retenir le P.S.I. auprès de l’Internationale Les chefs de droite et du centre, comme ceux de gauche, étaient unanimes, fermement décidés à retenir la fraction Turati à tout prix dans le parti, même au prix de l’exclusion du parti de l’I.C. Tout ce qui se disait sur le sujet n’était que bavardage. Ceci était apparu déjà dans les dernières semaines dans les discussions de la presse et des organisations. Aucune tactique prudente et aucune action diplomatique fine n’aurait pu changer quelque chose à cette décision pour l’unité".

Ces phrases sorties de la plume d’une des principales accusatrices de l’oeuvre du C.E. de l’I.C. à Livourne sont significatives. Mais il suffisait seulement de jeter un regard à la composition du P.S.I. pour réaliser l’impossibilité d’une fracture. Sur 106 000 inscrits au P.S., seuls 84 000 furent représentés au congrès de Milan, dont 30 000 représentants syndicaux, de ligues, coopératives..; les autres 32 000 étaient des représentants communaux et provinciaux. Le P.S.I. était devenu un parti de bureaucrates pour lesquels une scission aurait mis en danger les majorités des conseils communaux et provinciaux.

Le résultat du 18ème congrès socialiste montrait que: "le bistouri de Livourne n’avait pas taillé excessivement, puisque Milan a montré qu’il s’est séparé d’un cadavre en putréfaction. Russes, Bulgares, et Italiens, ceux qui à Livourne collaborèrent à cette solution n’ont rien à se reprocher et ne demandent pas non plus des diplômes d’honneur spéciaux, ne sachant que trop bien qu’ils n’ont été que les assistants d’un opérateur qui ne faillit pas: l’Histoire". (Rassegna Comunista novembre 21).

Mais la signification de tout ceci ne fut pas compris e encore une fois par l’I., qui au contraire dès lors, à travers son homme de confiance en Italie, Chiarini, s’adressait à Gramsci afin que celui-ci adoptât une attitude pouvant "contrebalancer l’influence d’A. Bordiga et pour en prendre la place"! Et si l’honnête camarade Gramsci refusa en protestant qu’il ne se livrerait jamais à de telles manoeuvres, l’Internationale ne prenait pas moins directement contact, à l’insu de la section italienne, avec les "terzini", c’est-à-dire les partisans au sein du P.S.I. de la fusion avec le P.C., en les aidant par tous les moyens, financiers compris, voyant en eux "un porte-parole influent au sein du P.S.I.".

Le III Congrès accepta donc cette thèse, qu’il aurait dû éviter absolument, non seulement pour le sort du P.C.d’I. mais pour celui de l’Internationale dans son ensemble. Le Komintern affirmait ainsi qu’il y avait eu à Livourne deux fractions communistes et une fraction social-démocrate, ce que niait les communistes italiens. L’une des fractions communistes exigeait l’expulsion des social-démocrates en s’appuyant sur les 21 conditions d’admission du II Congrès de l’I., l’autre refusait de se mettre sur ce terrain, pensant que l’ I. ne considérait pas comme déterminante l’expulsion des réformistes. La confirmation de cet ultimatum par le III Congrès permettrait aux "communistes unitaires" de comprendre l’erreur commise à Livourne, de rompre avec la droite et de rejoindre le P.C. Mais pour le P.C.d’I., l’expulsion des turatiens ne suffisait pas. La revue Rassegna Comunista du 30-6-21 rappelait que cette expulsion réclamée à Livourne: "... n’était pas seulement le moyen de juger les turatiens, mais était une épreuve, l’experimentum crucis, de tout le parti italien. Le problème n’était pas tant de se libérer des réformistes, mais il s’agissait d’un jeu beaucoup plus complexe, traduisant la valeur des 21 conditions d’admission, pour la première fois appliquées par le parti italien, et indiquant que celui qui n’est pas pour l’expulsion des turatiens, qui ne comprend pas qu’il faut rompre avec Turati, est en dehors et doit être exclu de l’I.C. (...) Si l’application des délibérés du II Congrès a une valeur réelle, c’est-à-dire rejoint ces crises des partis que l’évolution historique a mûries, ce groupe unitaire doit être lui aussi jugé incompatible, être exclu non parce qu’est en jeu un problème de dépit d’un côté ou de l’autre, mais parce que son attitude dément toutes ses autres déclarations apparemment communistes, le présente comme non communiste malgré qu’il déclare ne pas vouloir rompre avec l’Internationale et en vient hypocritement aux appels".

La prévision que l’unité du P.S.I. aurait été maintenue n’était-elle pas un argument suffisant pour un acte qui constituait entre autre un grave précédent? La position du P.S.I. face aux 21 conditions à l’époque du III Congrès était-elle ou non identique à celle de la veille de Livourne? Pourquoi en refaire l’expérience? L’Internationale s’illusionnait-elle sur le fait qu’il suffisait d’expliquer à Serrati et Cie que le sacrifice de la droite n’avait pas été une exigence personnelle de Kabakcev et Bordiga, mais une demande du congrès de l’Internationale pour qu’ils rejoignissent avec discipline le P.C.? La répudiation de la violence, le pacte de pacification en cours, les hypothèses de collaboration au gouvernement, ne suffisaient-ils pas pour montrer combien la politique du P.S.I. s’éloignait de plus en plus du programme communiste? Il Comunista du 21-7-21 de conclure ainsi: "Si par hasard une partie des socialistes acceptait cette fois les conditions d’admission à la III Internationale, le P.C.d’I. serait gravement menacé dans sa solidité doctrinale et disciplinaire, dans son grand travail de préparation et d’éducation révolutionnaire, par l’infiltration de ces éléments socialistes qui à Livourne ne comprirent pas l’importance du fait historique que cela signifiait, et qui en ce temps ont été les acteurs et les complices de la guerre à notre parti et à la masse révolutionnaire. Notre discipline de parti révolutionnaire ne connaît pas de réserves. Nous sommes les très fidèles soldats de la révolution prolétarienne. Nous obéirons. Et nous exprimerons dans un autre lieu, comme cela se doit, notre pensée, qui est la pensée de nos camarades".
 

c) La question syndicale: un pas en arrière

D’autres thèmes furent traités lors de ce congrès. Lénine exposa le nouvelle politique économique (N.E.P.) qui rencontra l’opposition de "l’opposition ouvrière russe". Les autres questions furent: le mouvement des jeunes, le mouvement des femmes avec le rapport de C. Zetkin, le travail des communistes dans les coopératives, la question orientale, la structure organisatif des P.C. et les méthodes et contenus de leur travail, etc... La question syndicale amena de nombreuses discussions.

 Le congrès constitutif de l’Internationale Syndicale Rouge se déroulait en même temps que le III Congrès. Tenant compte de l’opposition irréductible des syndicalistes révolutionnaires qui ne voulaient pas subordonner l’Internationale Syndicale à l’I.C., il ne fut plus question comme lors du II Congrès de "section syndicale" de l’I.C., mais de créer une organisation syndicale internationale autonome. Le 12 juillet, le congrès adoptait la motion suivante: "Le parti a des noyaux communistes dans tel et tel syndicat, mais le syndicat lui-même ne lui est pas soumis. Ce n’est que par un travail continuel, soutenu et dévoué, des noyaux communistes que le parti peut parvenir à créer un état de choses où tous les syndicats suivront volontiers les conseils du parti".

 Puis la résolution abordait la situation du syndicalisme en France, appelait le P.C. à souligner les défauts de l’attitude du syndicalisme révolutionnaire encore attaché à la neutralité politique exprimée par la Charte d’Amiens. La résolution soulignait tout de même que "la situation idéale serait la constitution d’une I. prolétarienne groupant à la fois les partis politiques et toutes les autres formes d’organisation ouvrières". Mais la situation ne le permettait pas; "il faut donc constituer une union autonome des syndicats rouges acceptant dans l’ensemble le programme de l’I.C., mais d’une façon plus libre que les partis politiques appartenant à l’I.C.".

 La concession était évidente par rapport au II Congrès. Elle témoignait du reflux des luttes et du recul de l’influence des communistes dans les organisations syndicales. Au congrès de fondation de l’I.S.R. (3-19 juillet), une motion "radicale" présentée par Rosmer et Tom Mann fut adoptée malgré une violente polémique. Elle insistait sur la nécessité d’une liaison étroite entre l’I.S.R. et l’I.C. basée sur une représentation réciproque au sein des organismes exécutifs, et cette liaison devait avoir un caractère organique. Cette motion provoqua évidemment une vive réaction des syndicalistes révolutionnaires en France et le désaveu de Monatte.
 
 

d) La Gauche Communiste italienne se différencie nettement des autres fractions de gauche du III Congrès
 

[Cf. Comunismo n°3, p.36]

Face aux directives nouvelles du Komintern, une tendance de "gauche" se dessinait de plus en plus nettement dans l’I.C. Les Bolcheviks, craignant plus l’infantilisme gauchiste que l’opportunisme rampant, la combattirent vigoureusement sans en distinguer les différentes nuances. Et malheureusement ils perçurent dans les positions de la gauche italienne non pas un point de vue orthodoxe et pertinent, mais une forme de ce gauchisme qui aboutit, comme ils le prévirent et nous avec, à un lamentable désastre. Répétons encore une fois ici ce qui nous distinguait, et jusqu’à aujourd’hui nous distingue, des autres fractions de gauche de l’I.C.

La question du parlementarisme. Sur le fond, la gauche italienne ne s’opposa jamais à la thèse du parlementarisme révolutionnaire des Bolcheviks, mais tenta consciencieusement de démontrer combien ce stade était politiquement dépassé et impossible à revivre dans les États de "vieille" démocratie. Pour le courant "conseilliste" qua donna vie au P.C. Ouvrier allemand, les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes, le parlementarisme est un mal en soi, comme la légalité bourgeoise en général, car il dénature les individus, les actions et les théories. Pour eux l’action révolutionnaire devient un fait moral, une lutte du Bien contre le Mal, et non le fruit d’une expérience historique, d’une théorie de classe qui s’appuie non sur la croyance de l’esprit prédominant sur la matière, mais sur l’analyse fervente des rapports économiques déterminant les liens sociaux entre les hommes, et l’histoire apparemment chaotique des sociétés. Ce désaccord fondamental s’exprimait le plus clairement dans les conceptions radicalement divergentes concernant le parti. Et c’est pour cette raison que la gauche italienne demanda à ceux qui ne partageaient pas la conception marxiste du parti de ne pas adhérer à ses thèses abstentionnistes; en effet, cette conception du parti montrait combien l’abstentionnisme des anarchistes et des "conseillistes" était de principe, et non de tactique, c’est-à-dire relié à la situation historique, comme pour la gauche italienne.

La question du parti. Lénine, apte à diriger parfaitement le parti, aimait souvent à répéter qu’un parti pur et dur doit être en mesure d’utiliser toutes les formes, et ne doit pas craindre de "se salir les mains ", de se contaminer. Nous lui avons donné, et nous lui donnons encore aujourd’hui, raison; mais nous lui répliquâmes que notre refus d’entrer dans le parlement bourgeois n’était pas dicté par des raisons morales ou esthétiques, mais par des considérations politiques, par des évaluations tactiques et organisatives. Par la suite, durant les discussions sur la tactique et sur le parti dans les Congrès internationaux et dans les réunions de l’Exécutif élargi, la Gauche put approfondir ses positions et poser sur la base de la dialectique marxiste la question du parti. Les Bolcheviks, qui eurent le grand mérite d’"obéir" à Lénine, concevaient le parti comme une organisation "de fer", fortement centralisée, disciplinée, comme une armée, une "avant garde de la classe ouvrière" consciente et courageuse. Il ne fait pas de doute pour nous que le parti doit posséder toutes ces potentialités "techniques". Mais nous avons bien montré que si elles furent indispensables à cette époque elles ne suffisent pas pour définir le parti et que ces qualités "exceptionnelles" ne le préservèrent pas, comme le prétendaient alors les Bolcheviks, du révisionnisme et de l’opportunisme.

 La Gauche ne prétend pas que la "théorie révolutionnaire" permet de gagner toutes les batailles, mais elle pose le problème d’un point de vue matérialiste qui affirme que "sans théorie révolutionnaire, il n’y a pas d’action révolutionnaire", thèse qui est de Lénine! La conception la plus "parfaite" du parti ne peut prémunir ce dernier à coup sûr de la dégénérescence, mais sans cette théorie le parti révolutionnaire de classe ne peut exister.

 La Gauche donne cette définition du parti: "École de pensée et de méthode d’action émanant de la classe ouvrière et de son expérience de lutte". Et dans un texte de 1945, intitulé "Nature, fonctions et tactique du parti révolutionnaire", la Gauche, sur les traces de Lénine, affirme: "Les principes et les doctrines n’existent pas en soi comme une base établie avant l’action; ils se forment au contraire dans un processus parallèle à celui de l’action. Ce sont leurs intérêts matériels concurrents qui poussent les groupes sociaux dans la lutte pratique, et c’est de l’action suscitée par ces intérêts matériels que naît la théorie qui devient le patrimoine caractéristique du parti. Que viennent à changer les rapports d’intérêts, les stimulants et la direction pratique de l’action, et la doctrine du parti sera du même coup modifiée et déformée. Croire que du seul fait qu’elle a été codifiée dans un texte programmatique et que l’organisation du parti a été dotée d’un encadrement strict et discipliné, la doctrine du parti est devenue intangible et sacrée, et que par conséquent on peut se permettre d’emprunter des directions variées et de recourir à de multiples manoeuvres dans le domaine de l’action tactique signifie simplement qu’on ne voit pas de façon marxiste quel est le véritable problème à résoudre pour parvenir au choix des méthodes d’action".

 Le parti est défini comme un "organe" de la classe qui a des finalités historiques, et non comme "partie" de la classe "statistiquement entendue". Le "sacrifice" de la perspective révolutionnaire aux contingences détruisait l’organe même, le parti politique de classe, et avec lui aussi les revendications immédiates, la défense de la classe "contingente"!

La tactique. Pour la Gauche, les questions de théorie sont à la base des questions pratiques d’action tactique et aussi de travail et d’organisation du parti. Elle a toujours souligné que le Parti Communiste Révolutionnaire est un parti spécial, non comparable aux autres partis, à ceux soi-disant prolétariens, à plus forte raison à ceux bourgeois ou démocratiques. C’est un parti qui se structure, s’organise de façon complètement différente des autres partis, parce qu’il est l’organe d’une classe qui a des finalités diverses et opposées à celles des autres classes de la société.
 
 
 
 

3. LA TACTIQUE DU FRONT UNIQUE PROLÉTARIEN
 

a) Le Comité Exécutif de l’I.C. du 4.12.21

Lors du C.E. de l’I.C. du 4 décembre 1921, Lénine donna une forme précise d’application de la nouvelle tactique proposée au III Congrès: "Le front unique du prolétariat ", forme d’application qui fut adoptée lors de ce C.E.

 Pour se rapprocher des masses influencées par les sociaux démocrates, disait en substance Lénine, il ne faut pas les effrayer en leur parlant de "dictature du prolétariat", mais les soutenir dans leurs revendications immédiates. L’action des grandes masses pour des augmentations de salaires aboutira à faire ressortir les antagonismes irréductibles de classe. Lénine approuvait donc l’attitude du KAPD en Allemagne avec sa tactique de la "lettre ouverte", soutenant que "la lettre ouverte est un pas politique modèle,... première application de la méthode pratique pour conquérir la majorité de la classe ouvrière. "Dans l’esprit des chefs de l’I.C., il était possible par cette tactique de causer des dommages irréparables à l’organisation social-démocrate complice de la politique bourgeoise. Les dangers de cette tactique "audacieuse" devaient être compensés par le ralliement de masses prolétariennes imposantes.

Lénine déclara: "Celui qui ne comprend pas que en Europeoù presque tous les ouvriers sont organisésnous devons conquérir la majorité de la classe ouvrière, est perdu pour le mouvement communiste"! Lénine soutenait que, presque tous les ouvres étant organisés dans les syndicats et dans les partis politiques sociaux démocrates, on devait chercher à les déplacer dans le camp communiste en compromettant ces partis et ces chefs syndicaux face aux masses, en les contraignant à des engagements qui, s’ils étaient maintenus, auraient démontré la supériorité de la méthode communiste, et s’ils étaient trahis, la duplicité des partis opportunistes et des chefs syndicaux.

Le front unique prolétarien, proposé par les Bolcheviks, était donc un moyen pour rassembler la classe ouvrière en partant de ses revendications immédiates, mais sans dissimuler le but final qu’est la révolution.

En vue de la décision définitive, on convoqua à Moscou une session élargie du C.E. pour le mois de février 22. Dans un appel daté du 1er janvier 1922 sur le front unique prolétarien, le C.E. affirmait la nécessité de la lutte commune en rapport avec la conférence de Washington et l’offensive générale du capitalisme contre la classe ouvrière. Les résolutions et l’appel du C.E. furent rapidement répandus dans tous les pays, devinrent l’objet de longues discussions au sein des P.C. et des partis sociaux démocrates. A cause de la grève des cheminots allemands, cet Exécutif Élargi ne put se réunir qu’à la fin de février.

Rosmer, dans son livre "Moscou sous Lénine" (tome 2 p.54) cite un article de Radek qui expose clairement l’origine et le sens de la tactique du front unique prolétarien: "Peu après le congrès de Halle, la scission du Parti social-démocrate indépendant qui s’ensuivit et la formation d’un Parti communiste allemand unifié, celui-ci adressa aux deux partis social-démocrates et à la Centrale syndicale une "Lettre ouverte" les conviant à une action commune pour la défense des intérêts immédiats de la classe ouvrière. La plupart des membres du Parti communiste trouvèrent cette tactique excellente, mais quelques militants du Parti, et même de l’I.C. en furent choqués". Comment, après avoir fait la scission, après avoir traité ces hommes de traîtres au prolétariat, nous leur proposerions une action commune!". On n’était pas moins choqué du caractère des revendications formulées dans la "Lettre ouverte". On n’y trouvait pas un mot sur la dictature du prolétariat. D’un ton raisonnable et modéré, elle évitait toute exagération de propagande... En présence de l’offensive patronale, les masses considéraient toute nouvelle scission comme un crime. Les communistes devaient se rapprocher d’elles. Comment? En affirmant la nécessité de la dictature du prolétariat? Mais bien des ouvriers ne restaient-ils pas dans les partis social-démocrates parce qu’ils avaient encore foi dans les anciennes méthodes? Le seul moyen de se rapprocher de ces masses non communistes était donc de s’inspirer de leur misère actuelle et de les soutenir dans leurs revendications immédiates. En assumant cette tâche le Parti Communiste démontrerait, plus efficacement qu’il n’avait pu le faire jusqu’alors, la nécessité de combattre pour la dictature du prolétariat. Une fois déclenchée, en présence de la désagrégation actuelle du régime capitaliste, l’action de grandes masses pour des augmentations de salaire compensant quelque peu la hausse incessante du coût de la vie, aboutirait à faire ressortir les antagonismes irréductibles du prolétariat et de la démocratie bourgeoise, et l’urgence de revendications beaucoup plus énergiques, par exemple celle du contrôle ouvrier de la production. Elle obligerait en même temps les chefs social-démocrates et syndicaux à s’orienter vers la gauche sous peine de faillite. Cela non pas dans la question de la dictature du prolétariat ou de la démocratie, où il ne serait pas difficile de créer des équivoques, mais dans celle des heures de travail et du pain quotidien, autrement claire dans l’esprit des travailleurs.

 La résistance acharnée des chefs social-démocrates et syndicaux à la tactique du Parti communiste allemand fut la meilleure preuve de sa justesse. Il est vrai que le Parti communiste se bornait à proposer une action sur la base des revendications les plus immédiates. Loin d’en être amoindrie, la force attractive du Parti en fut sensiblement accrue. Les social-démocrates réussirent à parer le premier coup, mais le Parti élargit et consolida ses positions dans les syndicats. Sa "Lettre ouverte" a réparé le préjudice que lui avaient causé les fautes commises pendant l’Action de mars... Comme tout revirement tactique d’un grand parti, celui-ci n’est pas né des méditations théoriques de quelques hommes. Personne ne l’a inventé. Lorsqu’il fut proposé par le Comité Central du Parti à une assemblée de représentants des sections il s’avéra que déjà bon nombre d’organisations provinciales travaillaient dans ce sens. Cette tactique est née des besoins pratiques du mouvement allemand. On reconnut bientôt qu’elle répondait aussi aux besoins des autres pays".

Et Rosmer de commenter ainsi cette tactique: "Notons seulement ici qu’elle n’avait rien de commun avec ce "front populaire" qui sera beaucoup plus tard une invention stalinienne, ni avec le "cheval de Troie" de Dimitrov (de même fabrication), simple modèle d’infiltration chez l’ennemi. Le front unique se donne ouvertement et franchement pour ce qu’il est: un moyen de rassembler la classe ouvrière en partant de ses revendications immédiates, mais sans dissimuler le but final qui est la révolution socialiste, vers lequel conduira la tactique par le développement normal du mouvement, ranimant dans la classe ouvrière la confiance en soi et la foi révolutionnaire. Si elle est une menace pour les chefs réformistes, elle ne l’est que pour ceux qui sont définitivement ralliés à la collaboration avec la bourgeoisie, pour ceux qui veulent aujourd’hui maintenir l’action ouvrière dans les cadres du régime et de l’Europe non viable de la paix versaillaise, après avoir accepté de diviser les ouvriers en alliés et en ennemis pendant la guerre. Ceux-là, le front unique aiderait à les démasquer, mais ce ne serait jamais qu’un résultat secondaire et accessoire de la tactique.

 La tactique du front unique fut fort mal accueillie par les dirigeants des partis sociaux-démocrates et par ceux des syndicats réformistes; ils la dénonçaient tantôt comme un recul de l’I.C., donc comme un aveu de faiblesse, tantôt comme une manoeuvre; toujours avec la même aigreur. Leur hostilité ne pouvait surprendre. Ce qui surprit davantage fut la réponse que donnèrent les partis communistes à l’appel de l’Internationale. En dehors de sa vertu propre, la tactique eut, à l’intérieur même de l’I., un effet important mais imprévu; elle agit à la manière d’un réactif qui, arrachant les façades, mit à nu l’état véritable des partis communistes, plus particulièrement de leurs directions. Dans quelle mesure ces nouveaux partis, de formation différente, à peine vieux de deux années, étaient-ils en fait des sections d’une I., des secteurs d’un grand et même parti, ayant même programme et activité identique?

On avait insisté sur le caractère distinctif de la nouvelle I.: un parti fortement centralisé, discutant ses problèmes en des congrès réunis chaque année, et plus souvent si c’était nécessaire, où les débats étaient prolongés et libres, mais où les décisions prises devenaient la règle pour tous. Rien de commun avec la 2ème I. où chaque parti restait libre d’agir à sa guise. Le mépris qu’on éprouvait pour cette I. de trahison faisait penser que tous ceux qui venaient à la III Internationale étaient d’accord sur cette conception fondamentale. La tactique du front unique, dès le moment où elle fut soumise aux partis communistes, montra qu’il n’en était rien".

Ainsi dans les thèses sur le front unique, on prend acte que désormais la classe bourgeoise est passée à l’offensive et que le prolétariat se bat avec énergie pour la défense de sa subsistance et de son poste de travail, et par conséquent doit se mouvoir avec le maximum d’unité possible. Le problème, pour les partis de la III Internationale, est posé en des termes qui semblent recouvrir ce que le P.C.d’I. avait mis au centre de sa bataille depuis Livourne: agitation d’un plan de tactique défensive de tout le prolétariat qui, tout en se basant sur des objectifs et des revendications contingentes pour étendre et généraliser les luttes économiques selon la poussée des masses ouvrières, ne s’arrête pas cependant à ceci, mais se prépare à une contre offensive de l’action révolutionnaire. En ce sens et dans ces limites le front unique prolétarien aurait pu être ce que le P.C.d’I. avait le premier proclamé et défendu à travers le réseau syndical communiste. Nous étions sûrs que les prolétaires luttant pour des objectifs et avec des méthodes d’action compatibles, sur la ligne de principe, avec l’affiliation à d’autres partis à base ouvrière, grâce à l’expérience de la lutte et sous le stimulus de notre propagande et de notre exemple, auraient été convaincus que la défense du pain quotidien est possible seulement en préparant et en réalisant l’offensive dans ses développements révolutionnaires. Mais les thèses de l’I., si elles réaffirmaient l’exclusion de tout retour à l’unité organisative après les scissions faites, reprenant certaines initiatives du parti allemand, proposaient toute une série d’actions qui, de la fameuse "Lettre ouverte" à d’autres partis, permettait d’en arriver à des accords ou alliances, mêmes temporaires, et de là à l’appui parlementaire à des gouvernements social-démocrates définis comme "ouvriers".

Les thèses sur le front unique affirmaient ainsi: "En Allemagne le parti communiste (...) avait déclaré possible d’appuyer aussi un "gouvernement unitaire ouvrier", disposé à entreprendre avec un certain sérieux la lutte contre le pouvoir des capitalistes. L’Exécutif de l’I.C. retient comme étant absolument juste cette décision " (Point 9). Et encore: "En Suède, après les dernières élections, il existe une telle situation que le petit groupe parlementaire communiste peut jouer un grand rôle (...) L’E.I.C. retient que le groupe parlementaire suédois, dans des circonstances données, doit accorder son appui au ministère menchévique de Branting, comme l’ont fait justement les communistes allemands dans certains gouvernements régionaux de l’Allemagne" (point 14).

Comme nous l’écrivons dans l’introduction aux thèses tactiques du P.C.d’I. (1922) dans notre ouvrage "En défense de la continuité du programme communiste" (p.30): "Nous comprenions le "front unique" comme une action commune de toutes les catégories, de tous les groupes locaux et régionaux des travailleurs, de toutes les organisations syndicales nationales du prolétariat, qui devait, de par sa logique même et de par le mûrissement de la situation, déboucher un jour sur la lutte de toute la classe prolétarienne dans une direction communiste; il ne signifiait pas et ne pouvait pas signifier un mélange informe de méthodes politiques différentes, un effacement de la démarcation entre révolutionnaires et opportunistes, ou un amoindrissement (même temporaire) de notre caractère spécifique de parti d’opposition permanente envers l’État et les autres partis politiques".

C’est sur ce point là que commença notre dissension avec l’Internationale! Le front unique prolétarien syndical, oui! Le front unique prolétarien politique, non! C’était remettre en question l’acquis historique qui avait permis le passage de la II à la III Internationale!
 
 
 

b) La première session de l’Exécutif Élargi de l’I.C. à Moscou
(du 24 février au 4 mars 1922)

Dans un appel concernant le front unique prolétarien daté du 1er janvier 1922, le Comité Exécutif insista sur la nécessité de la lutte commune en rapport avec la conférence de Washington et l’offensive générale du capitalisme contre la classe ouvrière. Les résolutions et l’appel du Comité Exécutif furent rapidement répandus dans tous les pays et devinrent l’objet de longues discussions des communistes et des social-traîtres. L’Exécutif Élargi fut donc convoqué pour confirmer définitivement les résolutions adoptées par le Comité Exécutif de l’I.C mi-décembre pour le début de février, mais à cause d’une grève des cheminots allemands, cette réunion ne put se tenir qu’à la fin du mois. Elle se composait de plus de cent délégués représentant 36 pays. L’ordre du jour était très chargé: rapports des partis les plus importants, tâches des communistes dans les syndicats, la question de la lutte contre les dangers de guerre, la nouvelle politique économique de la Russie des Soviets, celle de la lutte contre la misère de la jeunesse ouvrière.. Mais les questions principales furent celle du front unique et celle de la participation à la conférence commune proposée par l’Internationale 2 et demi (ou "Union Internationale des P.S.").

Les réactions à la nouvelle tactique au sein des P.C. avaient été très diverses, allant de l’approbation avec réserves jusqu’au rejet absolu. En Allemagne elle suscita une opposition à Berlin; en Italie, la Sinistra développa une critique serrée. Mais ce fut en France au sein du P.C.F. que la crise fut la plus aiguë. La quasi totalité de sa direction déclara inacceptable la nouvelle tactique. Rosmer écrivit: "Le parti incontestablement le moins communiste se montrait le plus exigeant."! Les délégués français à Moscou furent Cachin, Daniel Renoult, Metayer et Louis Sellier. Face aux réactions violentes du P.C.F., une commission fut nommée pour étudier la question française, comprenant Zinoviev, C.Zetkin, Ambrogi, Kolarov, Waletski, Humbert Droz, et présidée par Trotzky.

La délégation italienne était menée par Togliatti (Ercoli). Sa position se démarquait nettement de celle des Français. Togliatti dut résister aux attaques qui l’assaillirent de toutes parts, mais il accepta en conclusion des débats de signer une déclaration commune avec les Français. La délégation italienne par la voix de Terracini défendit le principe du front unique entre organisations économiques et non politiques et mit sévèrement en garde contre une déformation entachant la nature même des P.C. Elle repoussa le projet d’adhésion de l’I.C. à la conférence des 3 Internationales, en proposant de la remplacer par une rencontre entre les "organisations syndicales de toutes nuances" sous réserve qu’on y admette "une représentation proportionnelle de tous les courants politiques". Cette motion présentée avec l’appui des délégations espagnole et française (D. Renoult) fut repoussée à une large majorité (pourtant de nombreuses délégations portaient des réserves sur la nouvelle tactique!).

Trotzky le 26/2 répondit aux discours de Daniel Renoult et de Terracini. Il reconnut que la position de Terracini restait dans la continuité de ses critiques présentées au 3ème congrès vis à vis de la thèse du front unique avec la social-démocratie et la nécessité de la conquête de la majorité du prolétariat. Pour convaincre la gauche italienne et le P.C.F. de leur erreur, il parla de la "psychologie" du prolétariat qui ne pouvait comprendre les divisions entres les différents partis qui affirmaient le représenter, de la "psychologie" du communiste qui supportait difficilement le dialogue avec les social-démocrates dont il venait à peine et ô combien douloureusement de se séparer. Et Trotzky de réaffirmer une nouvelle fois qu’il s’agissait pour les communistes de trouver le "moyen" de démasquer la fourberie des réformistes, et ce moyen devait être identique, que les organisations fussent syndicales ou politiques: proposer le front unique, et le refus des réformistes à l’action commune les démasquerait face au prolétariat aveugle! Or la gauche italiennes appuyait ses convictions sur bien d’autres bases théoriques que celle de ses "sentiments" ou de la "psychologie" des masses, et à celles-ci Trotzky ne répondait pas! Il s’en prenait bien vite et beaucoup plus vivement au parti français dont il connaissait bien les "coulisses", et dont l’opposition à la nouvelle tactique ne s’appuyait guère sur une solide argumentation théorique comme celle du P.C.d’Italie. Il affirmait ainsi que derrière son refus du front unique se cachait en fait une accusation: l’I.C. défendait les intérêts des hommes d’état russes à renouer des rapports commerciaux avec la bourgeoisie occidentale, accusation déjà portée par le KAPD lors du 3ème congrès pour répondre à la condamnation du mouvement de mars par l’I.C.

Les thèses sur le front unique prolétarien de décembre 1921 furent donc confirmées. Les trois délégations française, italienne et espagnole firent une déclaration dans laquelle elles acceptaient de s’incliner devant les décisions de la majorité et assuraient le Comité Exécutif qu’elles demeuraient disciplinées et fidèles aux résolutions de la III Internationale.

A cet Exécutif Élargi un nouveau mot d’ordre inspiré par le parti allemand fit son apparition, celui de "GOUVERNEMENT OUVRIER". Certaines sections, comme celle allemande, le comprenaient dans le sens d’une combinaison parlementaire de "transition" vers l’assaut révolutionnaire du pouvoir, après la première étape, déjà expérimentée, de l’appui "de l’extérieur" à d’éventuels gouvernements social-démocrates. Thalheimer, représentant du P.C. allemand, déclara lors de cet Exécutif Élargi: "La situation en Saxe et peut-être en Thuringe est telle que les majoritaires seraient volontiers disposés à entrer dans un gouvernement bourgeois de coalition, et la seule chose qui les retienne est précisément l’appui que nous donnons au gouvernement des majoritaires et des indépendants". Bel exemple de théorisation du "meilleur gouvernement": la coalition ministérielle des Noske-Scheideman-Haase, les bourreaux des mouvements révolutionnaires d’octobre-décembre 1919, tendrement parrainés par "nous" et ainsi empêchés de se démasquer devant les masses! En mars 1922 le délégué allemand au Congrès de Rome du P.C.d’Italie parlera sans fard de "gouvernement ouvrier" avec la social-démocratie à soutenir en y participant si nécessaire.

Dans Il Comunista du 26 mars 22, la Gauche italienne rétorqua: "Si sur le plan politique, nous nous refusions à serrer la main des Noske et des Scheideman, ce n’est pas parce que ces mains sont souillées du sang de R. Luxembourg et de K. Liebknecht, mais parce que nous savons bien que si, dans l’immédiat après guerre, les communistes avaient refusé de serrer ces mains-là, le mouvement révolutionnaire du prolétariat en Allemagne aurait très probablement déjà vaincu". Et au sujet du gouvernement ouvrier: "Nous demandons: pourquoi veut-on s’allier avec les sociaux démocrates? Pour faire les seules choses qu’ils savent, peuvent et veulent faire, ou bien pour leur demander de faire ce qu’ils ne savent, ne peuvent ni ne veulent faire? Veut-on que nous disions aux social-démocrates que nous sommes prêts à collaborer avec eux, même au parlement et même dans ce gouvernement qu’on a baptisé "ouvrier"? Dans ce cas, c’est-à-dire si l’on nous demande d’élaborer au nom du P.C. un projet de gouvernement ouvrier auquel devraient participer des communistes et des socialistes, et de présenter ce gouvernement aux masses comme un "gouvernement anti-bourgeois", nous répondrons, en prenant l’entière responsabilité de notre réponse, qu’une telle attitude s’oppose à tous les principes fondamentaux du communisme. Accepter cette formule politique signifierait en effet tout simplement déchirer notre drapeau, sur lequel il est écrit: il n’existe pas de gouvernement prolétarien qui ne soit constitué sur la base de la victoire révolutionnaire du prolétariat".
 
 

c) La conférence préliminaire des trois Internationales
(Berlin, 3-6 avril 1922)

En effet l’Union de Vienne ou Internationale deux et demie avait proposé aux deux autres Internationales une rencontre pour discuter des initiatives communes afin de répondre à l’offensive capitaliste, et par conséquent à l’aggravation des conditions de vie des travailleurs. Elle proposait de faire pression par une manifestation des trois Internationales sur les décisions de la conférence de Gènes de mai 22 qui réunissait les diplomates des différents pays européens dont l’U.R.S.S. (une invitation personnelle avait été adressée à Lénine) sur le thème de la reconstruction économique. La direction du P.C d’Italie était violemment opposée à cette collaboration; mais l’Exécutif Élargi de février-mars 1922 accepta cette invitation, et dans son discours du 26/02/1922, Trotzky en réponse à Terracini, affirmait que, étant donné que les ouvriers soutenant l’Internationale deux et demi étaient beaucoup plus nombreux que ceux soutenant la III Internationale, il fallait chercher au moyen de cette réunion à éclairer le prolétariat: si la conférence ne devait pas avoir lieu, ce devait être la faute des réformistes et non des communistes! L’Exécutif Élargi proposa d’y inviter l’Internationale Syndicale Rouge, l’Internationale Syndicale d’Amsterdam, les organisations anarcho-syndicalistes et les organisations syndicales indépendantes, et de mettre à l’ordre du jour de la conférence, à côté de la lutte contre l’offensive capitaliste et contre la réaction, la question de la lutte contre de nouvelles guerres impérialistes, celle de la restauration de la Russie des Soviets, celle des réparations et du Traité de Versailles!

Lors ce cette conférence à Berlin, chaque délégation était composée de dix membres, dont Radek et Boukharine pour l’I.C.. Les représentants de la II Internationale essayèrent très vite de saboter la conférence et posèrent des conditions à l’I.C., exigèrent des "garanties" contre la tactique des "noyaux", et se mirent à discuter la question de la Géorgie et celle du procès des social-révolutionnaires. Il en résulta une situation telle qu’on put craindre que la conférence ne dût se séparer. Grâce à l’attitude énergique des délégués de l’I.C., qui exigèrent le front unique sans conditions, les délégués de l’Internationale de Vienne se rangèrent à leur avis, ce qui obligea les délégués de la II Internationale à reculer. Après quatre jours de négociations, on décida de convoquer, dans le délai le plus court, une conférence générale. On nomma une commission composée de trois membres de chaque Comité Exécutif, chargée de la préparation de cette conférence.

En attendant la réunion de cette conférence générale, on décida d’organiser des manifestations communes de tous les partis adhérents aux trois Internationale pour le 20 avril suivant et, partout où cela ne serait pas techniquement possible, le 1er mai, avec les mots d’ordre suivants: pour la journée de 8 heures; pour la lutte contre le chômage provoqué par la politique de réparations des puissances capitalistes; pour l’action unie du prolétariat contre l’offensive capitaliste; pour la révolution russe, pour la Russie affamée, pour la reprise des relations politiques et économiques avec la Russie; pour le rétablissement du front unique prolétarien national et international. La Commission d’organisation fut chargée de s’entremettre entre les représentants de l’Internationale syndicale d’Amsterdam et ceux de l’Internationale rouge des syndicats. Les délégués de l’I.C. firent une déclaration aux termes de laquelle le procès des social-révolutionnaires aurait lieu en toute publicité et se terminerait sans condamnation à mort. La résolution constata encore que la conférence générale ne pourrait pas avoir lieu en avril, parce que la II Internationale la repoussait sous différents prétextes; cette dernière refusait également d’inscrire à l’ordre du jour de la conférence la question du traité de Versailles et de sa révision. Lénine dans un article du 9 avril 1922 (Oeuvres t.33 p.336) intitulé "Nous avons payé trop cher", tout en insistant sur le bien fondé de ce type de conférence, souligne les faiblesses de la diplomatie bolchevique. Nous citerons cet article dans son entier car Lénine y expose de façon lumineuse sa vision sur la nouvelle tactique et son interprétation des positions de la Gauche italienne:

"Imaginez qu’un représentant des communistes doive pénétrer dans un local où des délégués de la bourgeoisie font leur propagande devant une assemblée assez nombreuse d’ouvriers. Imaginez ensuite que pour y entrer la bourgeoisie exige de nous un prix élevé. Si nous avons payé trop cher pour entrer dans ce local, nous avons incontestablement commis une erreur. Mais il vaut mieux payer cher (du moins, tant que nous n’aurons pas appris à marchander comme il faut) que renoncer à la possibilité d’exposer nos idées aux ouvriers qui, jusqu’à présent, étaient le "patrimoine" exclusif, si je puis dire, des réformistes, c’est-à-dire des amis les plus fidèles de la bourgeoisie.

Cette comparaison m’est venue à l’esprit lorsque j’ai lu dans la Pravda d’aujourd’hui l’information, transmise par télégraphe de Berlin, annonçant à quelles conditions a été réalisé l’accord entre les représentants des trois Internationales.

Nos délégués ont eu tort, à mon avis, d’accepter les deux conditions suivantes: primo, le pouvoir soviétique n’appliquera pas la peine de mort dans l’affaire des 47 socialistes-révolutionnaires; secundo, le pouvoir soviétique autorisera des représentants des trois Internationales à assister au procès.

Ces deux conditions ne sont rien d’autre qu’une concession politique faite par le prolétariat révolutionnaire à la bourgeoisie réactionnaire. Si quelqu’un en doute, il suffit, pour montrer sa naïveté politique, de poser la question: le gouvernement anglais, ou un autre gouvernement actuel, accepterait-il que des mandataires des trois Internationales assistent au procès des ouvriers irlandais accusés d’insurrection, ou au procès des ouvriers de l’Afrique du Sud accusés pour leur récente insurrection? Le gouvernement anglais, ou un autre, accepterait-il, dans ces cas et des cas semblables, de promettre de ne pas appliquer la peine de mort à ses adversaires politiques? Un peu de réflexion sur cette question suffit pour comprendre la simple vérité suivante: nous assistons, dans le monde entier, à la lutte de la bourgeoisie réactionnaire contre le prolétariat révolutionnaire. En l’occurrence, l’ I.C., qui représente une des parties dans cette lutte, fait une concession politique à l’autre partie, la bourgeoisie réactionnaire. Car tout le monde sait (excepté ceux qui veulent cacher une vérité évidente) que les socialistes-révolutionnaires ont tiré sur les communistes et organisé des insurrections contre eux, agissant en fait, et parfois aussi dans la forme, en front uni avec toute la bourgeoisie réactionnaire internationale.

La question se pose: quelle concession la bourgeoisie internationale nous a-t-elle faite en échange? A cela il ne peut y avoir qu’une seule réponse: elle ne nous a fait aucune concession.

Seuls des raisonnements qui obscurcissent cette vérité simple et claire de la lutte des classes, seuls des raisonnements qui jettent de la poudre aux yeux des ouvriers et des masses laborieuses peuvent tenter de voiler cette vérité évidente. Aux termes de l’accord signé à Berlin par les représentants de la III Internationale nous avons déjà fait deux concessions politiques à la bourgeoisie internationale. En échange, nous n’avons reçu d’elle aucune concession.

Les délégués des Internationales II et II 1/2 ont joué le rôle de maîtres-chanteurs qui ont extorqué la concession politique faite par le prolétariat à la bourgeoisie, tout en refusant délibérément d’obtenir, ou du moins même de le tenter, une concession politique quelconque de la bourgeoisie internationale en faveur du prolétariat révolutionnaire. Naturellement, ce fait politique incontestable a été camouflé par les habiles porte-parole de la diplomatie bourgeoise (la bourgeoisie a enseigné pendant de nombreux siècles aux représentants de sa classe à être de bons diplomates), mais une tentative de camoufler un fait ne change en rien le fait lui-même. Que tels ou tels délégués des Internationales II et II 1/2 soient liés directement ou non à la bourgeoisie, c’est, dans le cas présent, une question absolument de dixième ordre. Nous ne les accusons pas de liaison directe. Qu’il y ait eu une liaison directe ou une liaison indirecte assez embrouillée, cela est absolument hors de la question. Ce qui est en question, c’est uniquement le fait que l’I.C. a fait une concession politique à la bourgeoisie internationale sous la pression des délégués des Internationales II et II 1/2, et qu’en échange nous n’avons obtenu aucune concession.

Que conclure de cela? Tout d’abord, que les camarades Radek, Boukharine et les autres, qui représentaient l’I.C., ont eu tort.

Ensuite, en découle-t-il que nous devons rompre l’accord qu’ils ont signé? Non. Je pense qu’une telle conclusion serait erronée et que nous ne devons pas rompre l’accord signé. Nous devons seulement en conclure que, pour cette fois, les diplomates de la bourgeoisie se sont montrés plus habiles que les nôtres, et que la prochaine fois, si le prix pour entrer dans le local n’est pas convenu à l’avance, il nous faudra marchander et manoeuvrer plus adroitement. Nous devons nous fixer pour règle de ne pas faire de concessions politiques à la bourgeoisie internationale (aussi habilement que ces concessions soient camouflées par des intermédiaires quels qu’ils soient), si nous n’obtenons pas en échange des concessions plus ou moins équivalentes de sa part à l’égard de la Russie des Soviets, ou à l’égard d’autres détachements du prolétariat international en lutte contre le capitalisme.

Il se peut que les communistes italiens et une partie des communistes et des syndicalistes français, qui étaient opposés à la tactique du front unique, tirent des considérations ci-dessus la conclusion que la tactique du front unique est erronée. Cette conclusion serait évidemment fausse. Si les délégués des communistes ont payé trop cher pour entrer dans un local où ils ont une certaine possibilité, quoique faible, de s’adresser à des ouvriers qui sont encore le "patrimoine" exclusif des réformistes, il faut s’efforcer de corriger cette erreur la fois suivante. Mais ce serait une faute incomparablement plus grande que le refus de toute condition et de tout prix permettant de pénétrer dans ce local fermé, protégé assez solidement. L’erreur des camarades Radek, Boukharine et des autres n’est pas grande; elle l’est d’autant moins que le risque le plus grand, pour nous, est que les adversaires de la Russie soviétique, encouragés par le résultat de la conférence de Berlin, organisent deux ou trois attentats contre certaines personnes, avec succès peut-être. Car maintenant ils savent à l’avance qu’ils peuvent tirer sur les communistes en comptant sur une conférence semblable à celle de Berlin pour empêcher les communistes de tirer sur eux.

Du moins, nous avons ouvert une brèche dans ce local fermé? Du moins, le camarade Radek a réussi à dénoncer, ne serait-ce que devant une partie des ouvriers, la II Internationale qui a refusé de faire figurer, parmi les mots d’ordre de la manifestation, l’annulation du Traité de Versailles. La plus grande méprise des communistes italiens et d’une partie des communistes et des syndicalistes français, c’est qu’ils se contentent de leur savoir acquis. Ils se contentent de ce qu’ils savent parfaitement, de savoir que les représentants des Internationales II et II 1/2, ainsi que messieurs Paul Levi, Serrati, etc., sont les plus habiles des porte-parole de la bourgeoisie et des promoteurs de son influence. Mais les militants et les ouvriers qui savent cela vraiment bien, et qui en comprennent vraiment la signification, sont à coup sûr une minorité à la fois en Italie, en Angleterre, en Amérique et en France. Les communistes ne doivent pas cuire dans leur propre jus, mais apprendre à agir, sans s’arrêter devant certains sacrifices et sans craindre les erreurs inévitables au début de toute entreprise nouvelle et difficile, de façon à pénétrer dans le local fermé où les représentants de la bourgeoisie exercent leur influence sur les ouvriers. Les communistes qui ne voudront pas le comprendre et qui ne voudront pas apprendre cela ne peuvent pas espérer conquérir la majorité parmi les ouvriers ou, en tout cas, ils rendent plus difficile et ralentissent la conquête de cette majorité. Or, c’est là une chose tout à fait impardonnable pour des communistes et pour tous les partisans véritables de la révolution ouvrière.

La bourgeoisie, en la personne de ses diplomates, s’est montrée encore une fois plus adroite que les délégués de l’I.C. Telle est la leçon de la conférence de Berlin. Nous n’oublierons pas cette leçon, et nous en tirerons toutes les conclusions nécessaires. Les représentants des Internationales II et II 1/2 ont besoin du front unique, car ils espèrent nous affaiblir par des concessions excessives de notre part; ils espèrent pénétrer dans notre local, dans le local communiste, sans rien payer; ils espèrent, au moyen de la tactique du front unique, persuader les ouvriers de la justesse de la tactique réformiste et de la fausseté de la tactique révolutionnaire. Nous avons besoin du front unique parce que nous espérons persuader les ouvriers du contraire. Quant aux fautes de nos mandataires communistes, nous les ferons retomber sur eux-mêmes et sur les partis qui les commettent, en nous efforçant de nous instruire par l’exemple de ces erreurs, de les éviter à l’avenir. Mais, en aucun cas, nous ne ferons retomber les erreurs de nos communistes sur les masses du prolétariat, en butte dans le monde entier à la poussée du capital qui lance son offensive contre lui. C’est pour aider ces masses à lutter contre le capital, pour les aider à comprendre le "mécanisme ingénieux" des deux fronts dans toute l’économie internationale, et dans toute la politique internationale, c’est pour cela que nous avons accepté la tactique du front unique et que nous l’appliquerons jusqu’au bout"

Les manifestations du 20 avril et du 1er mai suivant, auxquelles participèrent des masses ouvrières immenses, montrèrent que le prolétariat était décidé à lutter en commun pour les mots d’ordre qui avaient été lancés. La II Internationale et les partis qui la composaient essayèrent de saboter le front unique par tous les moyens. Ils se refusèrent à organiser des manifestations communes, retardèrent l’exécution des décisions prises. La première séance qui fut aussi la dernière de la Commission des neuf eut lieu le 23 mai à Berlin. Or le 21 mai une réunion du Labour Party, du Parti ouvrier belge et du Parti socialiste français décidait d’une conférence générale de tous les partis socialistes à l’exception des communistes! Malgré cela, l’Internationale communiste fit tout son possible pour permettre la réunion d’un congrès international de tous les partis "ouvriers". Elle se déclara prête à rayer de l’ordre du jour du Congrès la question du secours à la Russie des Soviets, déjà adoptée dans la plate-forme commune. L’accord fut "payé trop cher", et ce congres ouvrier mondial ne vit jamais le jour! En outre les deux Internationales jaunes s’empressèrent de violer l’accord: elles ne participèrent à aucune des manifestations "communes" prévues et elles fusionnèrent peu après, montrant ainsi à quelle "unité" elles avaient aspiré en fait! L’effet produit fut désastreux, en particulier en Italie, où les manifestations contre L’Internationale syndicale jaune d’Amsterdam réunie en congrès à Rome, déjà prévues et organisées par le parti, durent être suspendues à cause des décisions de Berlin! Non seulement cet épisode pour le moins instructif ne permit pas de démasquer les sociaux démocrates aux yeux des masses, comme le clamait dans leurs définitions de la nouvelle tactique les Bolcheviks, mais il sema la confusion dans les rangs des ouvriers et de l’I.C. Et ceci nous ne cessâmes de l’énoncer.
 

d) Session de l’Exécutif Élargi de Juin 1922

L’I.C. convoqua alors une nouvelle session de l’Exécutif Élargi les 7-11 juin 1922. Y participèrent 60 délégués représentant 27 pays. La conférence discuta la question de la tactique à suivre, après les enseignements de la première étape de la lutte en faveur du front unique, et l’attitude des sections dont la politique ne correspondait pas à la politique générale de l’I.C., enfin la position de l’I.C. vis-à-vis du procès des social-révolutionnaires, et la convocation du congrès mondial.

En ce qui concerne la tactique du front unique, la conférence constata que, malgré l’échec de la Commission des neuf, les postulats politique et économique de la tactique du front unique, subsistaient comme auparavant et que, par conséquent, la tactique des diverses sections de l’I.C. devait consister à établir l’unité de front contre l’offensive du capital. Les partis français, italien et norvégien n’ayant pas exécuté la tactique du front unique ou ne l’ayant exécuté qu’avec hésitation ou en partie, la conférence s’occupa en détail de la situation de ces partis et exprima le voeu que cette tactique fût appliquée également dans ces pays. En ce qui concerne le parti français, étant donné que l’existence d’une droite opportuniste importante faisait obstacle à son activité et à son développement, le Comité exécutif déclara que le meilleur moyen de remédier à la situation était l’union du centre et de la gauche contre la droite. Trotzky prononça deux longs discours sur la situation du P.C.F. et rédigea le texte des décisions prises en vue du 2ème congrès de ce parti. La conférence examina également la situation du parti communiste tchécoslovaque où apparaissaient les symptômes d’une crise prochaine. On en vit la raison dans une certaine passivité de la direction du parti, et l’on fixa les instructions utiles pour la faire disparaître.

Sur la question du procès des S.R. – les deux Internationales jaunes menaient une campagne contre l’I.C. et la Russie des Soviet sur ce thème – il fut décidé que l’I.C. y participerait activement en y envoyant des accusateurs, des défenseurs, des témoins et des experts.

La question italienne fut évidemment abordée. Le P.C. d’Italie., tout en respectant dans la pratique les conclusions de l’Exécutif Élargi de février 22, avait réalisé un formidable travail pour tenter de redresser la barre avec ses Thèses de Rome publiées en janvier 1922. Dans notre texte "En défense de la continuité du programme communiste" (p.54), nous développons l’attitude lors de cet Exécutif Élargi de la majorité de gauche de la délégation italienne. Elle se fit l’interprète de l’inquiétude suscitée dans le parti par le tournant pris avec la nouvelle tactique. Après un exposé approfondi sur l’activité du P.C.d’Italie depuis sa constitution, l’Exécutif reconnut que "aucun conflit d’organisation et de discipline ne s’est produit entre le parti et l’Internationale" et que "les comités locaux d’ouvriers de tous les partis ou sans parti" ont déjà été constitués sur l’initiative du parti italien: ce sont en effet les comités de l’Alliance du Travail que le parti italien avait été le premier à proposer et à constituer dès le mois d’août 21 et dont il était devenu la vraie force motrice.

La majorité du P.C.d’Italie (à laquelle Gramsci appartenait) s’efforçait d’enlever au mot d’ordre de "gouvernement ouvrier" tout caractère de volontarisme abstrait, tout en évitant soigneusement de l’interpréter dans le sens d’un accord parlementaire. L’I.C. exigeant qu’une date précise (le 15 juillet) fût fixée pour lancer ce mot d’ordre, la délégation précisa que "le moment où le mot d’ordre devra être lancé devra correspondre à un tournant concret de la situation, du point de vue des objectifs réels comme de la réalisation complète des mouvements d’ensemble du parti; ce tournant pourra consister dans la réalisation d’une grève générale provoquée par un épisode marquant de l’offensive bourgeoise, ou dans la convocation d’un congrès national de l’Alliance du Travail, comme aboutissement de la campagne menée depuis longtemps par le parti communiste". A propos des critiques adressées aux Thèses de Rome par le Présidium avec les accusations habituelles de doctrinarisme, de sectarisme, d’infantilisme, et de nouvelle version de la "théorie de d’offensive" (sic!), la délégation précisait qu’elle y avait "défini une conception de la tactique communiste en général, et de son application au front unique en particulier, dans un tableau précis et complet, où l’application de la tactique du front unique a une valeur et des buts nettement politiques et vise à intensifier l’influence du parti dans la lutte politique. Ces thèses définissent la tâche du parti communiste dans l’ensemble du mouvement; il s’agit d’éviter la coalition avec d’autres partis politiques comme base d’un organe commun de direction de la lutte prolétarienne, mais sans diminuer le moins du monde l’importance de cette tâche et les caractères politiques de la lutte".
 
 

4. LA RÉPONSE DE LA GAUCHE ITALIENNE A LA NOUVELLE TACTIQUE
(1921-1922)

La Gauche italienne ne se contenta pas d’émettre des réticences lors des congrès et des réunions internationaux, mais elle fonda ses conclusions sur un rigoureux travail théorique à travers des thèses et de nombreux articles parus dans sa presse. Nous allons essayer ici de résumer les points essentiels de notre critique et de notre réflexion de parti sur ce virage tactique dangereux pour le mouvement ouvrier international.

La nouvelle tactique de l’I.C. amorcée par le mot d’ordre "vague et arbitraire" du III congrès de l’I.C.: "Conquérir la majorité de la classe ouvrière", puis renforcée par des directives de plus en plus dangereuses: "Le front unique prolétarien" (Comité Exécutif de l’I.C. de décembre 1921) et de "Gouvernement ouvrier" (1er Exécutif Élargi de février 1922), était, comme nous l’avons déjà affirmé, la tentative de répondre au reflux des luttes prolétariennes lié à la féroce offensive de la bourgeoisie internationale, et à la crise du parti allemand qui culmina dans le désastreux échec de mars 1921. Pour nous, il était alors bien clair qu’en prenant ce chemin non étayé par de solides barrières de protection, les révolutionnaires risquaient de se fourvoyer. La Gauche communiste se trouvait ainsi, en ce carrefour historique de 1921-1922, dans la nécessité de clarifier, préciser, approfondir deux points de la doctrine communiste, essentiels et fondamentalement liés entre eux, c’est-à-dire d’une part la question du parti, du lien avec la classe et de son type de fonctionnement (le centralisme organique), d’autre part la question de la tactique qui en découle.

Les deux années 1921-1922 furent marquées par l’élaboration de textes de notre parti aussi importants que: Parti et classe (avril 1921), Parti et action de classe (mai 1921), Thèses de Rome sur la tactique (janvier 1922), Le principe démocratique (février 1922).

Il s’agissait en reprenant l’impitoyable critique marxiste de la démocratie et du parlementarisme de transformer le parti de fraction en organe de la classe, de préciser les bases du fonctionnement communiste (parti et société future), c’est-à-dire le centralisme organique. Il s’agissait aussi d’affirmer la fonction traître de la social-démocratie, tristement expérimentée dans le mouvement allemand et italien de 1918 à 1921, et la nécessité d’une rupture définitive et irréversible du mouvement révolutionnaire avec elle. Nous posions ainsi, avec les éclaircissements et les précisions maximales, les fondements indispensables au choix d’une tactique "adaptée" aux circonstances difficiles du moment, et qui n’abandonne pas nos points de repères doctrinaux, et ceci dans le but de ne pas fourvoyer le prolétariat et son parti dans une voie catastrophique.
 
 

a) Nos divergences avec les Bolcheviks sur la tactique et la fonction de la social-démocratie

En nous aidant de l’important travail publié dans Programme Communiste (n° 58-1973) intitulé: "La gauche marxiste d’Italie et le mouvement communiste international" (p46-158), voyons comment, entièrement en harmonie avec les Bolcheviks sur la théorie, les principes, le programme et le but final communiste jusqu’en 1919-1920, nous nous en sommes éloignés progressivement dès 1921 sur la question de la tactique.

La Gauche italienne s’appuyait sur un bilan d’expériences de plusieurs décennies en Occident où l’infâme tendance légaliste, gradualiste, électoraliste, démocratique gangrenant la social-démocratie, entretenait toute la gamme des illusions opportunistes et des déviations réformistes du prolétariat. En Russie, où le croisement de deux révolutions mettait en mouvement toutes les classes, où les institutions démocratiques, historiquement en retard, étaient destinées à disparaître sitôt après leur naissance, le réformisme à la Kérensky et le "centrisme" menchévique étaient de bien pâles reflets de la social-démocratie européenne des années 1910-1920 aux multiples vices et facettes: la férocité des Noske-Scheidemann, la confusion théorique et l’ambiguïté des Kautsky-Hilferding, les circés hypnotiques Turati-Serrati, etc... Le danger n’était pas grand pour un prolétariat russe jeune et vigoureux et pour un parti solidement ancré dans la théorie communiste et dans les principes, comme les Bolcheviks; et pourtant, combien d’entre eux furent victimes de la sirène démocratico-parlementaire en février et en octobre 1917? Au contraire le péril était immense dans les pays assommés de démocratisme et de parlementarisme, possédant une aristocratie ouvrière embourgeoisée, un prolétariat exposé depuis des dizaines d’années à toutes les séductions idéologiques de la classe dominante, et où les partis socialistes nourris aux mamelles de la démocratie s’étaient pervertis jusqu’à soutenir l’horrible massacre de 1914-1918.

Avec Livourne en 1921, les communistes révolutionnaires italiens décidèrent de rompre définitivement avec les social-démocrates dont la fonction réactionnaire s’imposait dès lors à eux comme un phénomène historique irréversible et définitif. Or l’Executif de Moscou ne le comprit pas, et contribua de ce fait au maintien de l’équivoque au lieu de préparer "le prolétariat à étouffer dans l’oeuf ce produit monstrueux de la contre-révolution", cet "ultime et le plus parfait obstacle que le régime en vigueur élève contre la menace de son renversement", comme nous l’écrivions dans un article intitulé "La fonction de la social-démocratie en Italie" publié dans notre revue Il Comunista du 6/02/21; et nous terminions par ce verdict malheureusement toujours valable de nos jours: "La social-démocratie suivra fatalement sa voie, mais les communistes doivent se proposer de la lui barrer le plus tôt possible avant qu’elle ne parvienne à planter le poignard de la trahison dans les reins du prolétariat". Chose qu’elle fit, et refit et refait depuis tant de décennies!

Comme nous l’écrivions dans notre organe italien Comunismo n°4 p.61 (1980), la Gauche, quand elle affirme, faisant le bilan de l’I.C., l’expérience positive de l’Internationale jusqu’au II Congrès, veut signifier qu’après 1920 l’oeuvre de l’Internationale ne fut pas limpide et cohérente; en effet, s’il était un devoir de construire des partis communistes qui ne fussent pas seulement solides en doctrine, mais aussi forts et puissants dans l’action tactique et dans l’organisation centralisée et disciplinée, il ne fallait pas pour autant accepter une agrégation des forces à tout coût. Considérer qu’il était un devoir de rassembler toutes les forces disposées à se ranger sur le front prolétarien sans pour cela accepter la discipline de la Centrale de l’I.C. pouvait se justifier au maximum jusqu’à l’action de mars en Allemagne. Mais après la défaite de l’héroïque tentative des prolétaires et communistes allemands, on ne pouvait plus admettre aucune exception, aucun compromis, pour l’adhésion des partis à l’I.C. On devait ainsi rompre irrémédiablement les ponts avec la social-démocratie.

La grande force du parti bolchevique tenait au fait que son processus de formation s’était poursuivi sans interruption pendant des dizaines d’années, souvent dans l’illégalité, et à travers des luttes incessantes et des scissions douloureuses; et de nombreuses fois la fermeté de roc de Lénine permit au navire de ne pas dévier de sa route. Mais en Europe il s’agissait de renouer le fil rouge de la continuité théorique, programmatique, brisé par les pratiques légalistes de l’avant guerre et par la guerre, et souvent sur des vestiges corrompus par la démocratie. Les mots d’ordre devaient donc être limpides, ne laissant aucune prise aux déviations.

Les Bolcheviks, dans l’étau mortel d’un isolement organisé par les forces réactionnaires, s’efforçaient désespérément de s’en dégager par crainte de l’asphyxie. Seuls les mouvements révolutionnaires occidentaux, surtout allemand, pouvaient les alimenter en oxygène. Or en 1921 ils s’en montraient encore bien incapables. Alors que la vision de la situation européenne leur apparaissait clairement à Zimmerwald, les Bolcheviks apprécièrent les rapports de force dans l’Europe de l’après guerre d’une manière erronée. Ils attribuèrent ainsi aux P.C. occidentaux, nés récemment et souvent dans la confusion théorique, la même cuirasse d’acier que celle du parti bolchevique trempé dans la révolution. Ils pensaient que ces partis manquaient d’influence sur les masses et étaient numériquement petits principalement parce qu’ils ne s’étaient pas assez enracinés parmi les prolétaires par absence d’expérience et de méthode, et non à cause – comme La Gauche en était fermement convaincue – de leur faiblesse intrinsèque et du recul du mouvement révolutionnaire en général. En outre ils négligèrent le poids désastreux sur le prolétariat de la social-démocratie et du centrisme occidental, et ne leur attribuèrent guère plus de force que celle des Mencheviks et des socialistes révolutionnaires russes dont la débilité avait favorisée la révolution. Ils sous estimèrent complètement l’adversaire: en Europe, il s’agissait d’un ennemi puissant et pervers qui constituaient de plus la bouée de sauvetage et l’allié à utiliser pour le régime bourgeois à la recherche d’une solution pompier.

Les Bolcheviks étaient pressés et refusèrent de voir que la situation n’était pas mûre. Ils avaient hâte que les P.C. se mettent à l’avant garde des masses pour permettre à la Russie révolutionnaire de souffler, de sortir enfin de sa forteresse assiégée par la contre-révolution. Pour notre part, nous étions convaincus que le processus de formation des P.C. n’en était qu’à ses débuts et qu’une tactique inadaptée, erronée, non seulement retarderait le processus, mais risquait de l’inverser.

La première erreur de tactique fut de revendiquer le parlementarisme révolutionnaire en 1921 et pour une Europe pourrie par le verbiage démocratique. Pas plus que les Bolcheviks, nous ne faisions de la "question parlementaire" une question capitale. Ce qui était capital, c’était de jeter les bases sans lesquelles il ne pouvait y avoir de P.C. Si nous ne faisions pas de l’abstentionnisme un principe absolu, nous le considérions néanmoins comme essentiel pour la cohérence et l’efficacité de notre action dans ce duel historique entre le système de la représentation démocratique et celui de la dictature prolétarienne. Toute notre lutte pour défendre l’abstentionnisme s’appuie sur deux points fondamentaux:

1- Les problèmes tactiques ne se résolvent pas localement, mais doivent faire l’objet de solutions internationales. Un des plus graves défauts de la 2ème Internationale avait précisément été la liberté tactique laissée aux partis adhérents dans le cadre de leur pays, et ceci avait conduit à la liquidation du mouvement en le ravalant à l’état d’assemblage informe et hétéroclite de partis n’ayant plus aucun lien entre eux et partisans de méthodes opposées et discordantes. Nous étions les disciples les plus résolus de la centralisation qui constitue le caractère fondamental et distinctif du communisme. Le centralisme et l’internationalisme sont des questions de principes. Ceci explique pourquoi d’une part nous sommes restés si longtemps dans le P.S.I., obéissant en cela aux directives de l’I.C., alors que nous étions déjà convaincus qu’il fallait faire la scission non seulement avec la droite mais avec le centre, et pourquoi d’autre part, bien que persuadés de la justesse de fait et de principe de notre thèse abstentionniste, nous avons appliqué les décisions de l’I.C. sur le parlementarisme révolutionnaire. Et quand finalement nous rompîmes avec l’I.C., ce fut pour des raisons de doctrine et de principes et parce que la "centralisation" était mise au service d’une autre cause que celle du communisme. De plus, le centralisme est une condition nécessaire mais non suffisante, de l’unité et de l’homogénéité du parti.

2 - Pour les communistes, la tactique à appliquer dans les diverses phases de la lutte des classes "découle" des principes. La tactique est un aspect organiquement relié à l’ensemble de notre vision du processus historique, de ses phase successives et des facteurs qui contribuent à l’issue révolutionnaire. La tactique peut être juste ou erronée selon que les rapports de force auront été correctement appréciés ou non, et les principes respectés. Elle est donc déterminée par avance. Il en était ainsi sur la tactique à avoir pour détruire le parlement de l’intérieur par le parlementarisme révolutionnaire comme le pensait les Bolcheviks, ou de l’extérieur comme l’affirmait la Gauche, ou sur la tactique pour conquérir les masses au communisme, par des alliances avec l’adversaire dans le but de le démasquer, ou par l’isolement. Que nous ont donné Marx et Engels dans "Les luttes de classe en France" et "Révolution et contre-révolution en Allemagne", Lénine dans "Deux tactiques de la social-démocratie" ou dans "Que faire?", Trotzky dans "Terrorisme et communisme", sinon des traités de stratégie et de tactique universellement valables?

Nos adversaires ont voulu par facilité opposer notre inflexibilité sur la voie des principes révolutionnaires à la "souplesse" du léninisme. En 1924 Boukharine n’avait-il pas coutume de représenter la position "souple" de la droite du P.C.d’Italie (Graziadéi-Tasca) sous les traits d’un singe, et la nôtre sous ceux d’un éléphant! Or ce que Lénine dit, et nous avec lui, c’est que celui qui sait être inflexible sur les principes, et celui-là seul, pourra être souple dans le choix des moyens tactiques.

Répétons une nouvelle fois quelques définitions de notre Bible marxiste.

Avec Lénine nous distinguions théorie, principes, but final, programme et tactique, comme des moments différents de la fonction du parti. La théorie ou doctrine du parti traite de l’histoire des sociétés humaines et de leur enchaînement. Elle comprend le matérialisme historique ou dialectique, la doctrine de la lutte des classes, du conflit entre formes de propriété et forces productives, de la succession des modes de production, de la science de l’économie capitaliste et de la genèse de la société communiste. Les principes du parti sont les phases de la doctrine historique qui correspondent à la lutte et à la victoire du prolétariat. Ils ne sont que la phase contemporaine de la théorie, ainsi la dictature du prolétariat dans la période de transition. Le but final est la société communiste avec ses caractères précis. Le programme n’est ni la théorie, ni les principes, mais il ne peut être en contradiction ni avec elle ni avec eux. Le programme est la perspective de l’action prochaine, au sens historique et non immédiat. Il concerne l’action pratique, mais il se détruit lui-même s’il admet une action pratique niant la théorie et acceptant donc la victoire de l’ennemi sur notre classe. Quant à la tactique, pour Lénine comme pour nous, elle est liée aux principes, et établir les lignes maîtresses de la tactique est une tâche centrale du mouvement communiste. Et si la tactique de Lénine semblait d’une souplesse remarquable par rapport à la nôtre, il a toujours été attentif aux rapports de forces, véritable noeud de la question tactique.

Les divergences entre les Bolcheviks et nous ne viennent donc pas d’une conception différente de la façon d’élaborer la tactique, mais d’une appréciation différente du rapport des forces en jeu. Que ce soit dans la question du parlementarisme ou dans celle de la conquête des masses, en donnant la possibilité aux P.C. de formation trop récente, immatures, d’utiliser les armes légales, telle celle du Parlement, même dans un but révolutionnaire, ou des alliances avec des partis traîtres, même dans un but révolutionnaire, on risquait de tenter le diable, d’ouvrir la porte aux vieux démons, prêts à se réveiller sous la pression de la contre-révolution en cours; et l’on risquait de semer la confusion parmi les masses qui elles-aussi avaient tout juste mûries, ou suivaient encore la sirène réformiste.

Par conséquent notre divergence entre les Bolcheviks et nous porta, et nous l’affirmons avec force, sur l’appréciation du rapport des forces en présence, révolution et contre-révolution; ceci nous amena à des conclusions tactiques différentes, mais ô combien déterminantes pour le futur révolutionnaire!

Le problème pour nous était, et est toujours, de fixer les limites au-delà desquelles la manoeuvre, de moyen utile et indispensable, se change en moyen inutile et nuisible; ainsi l’horreur du putschisme devint dans le KPD de 1920 légalisme pacifiste, le parlementarisme révolutionnaire se transforma dans le P.C.F. en crétinisme parlementaire, la haine du légalisme se mua en aventurisme infantile dans le KPD de 1921. Et dans le n°4 de l’Iskra, Lénine conclura avec nous en parlant de "ce plan systématique d’action, éclairé par des principes fixes et rigoureusement appliqué, qui seul mérite le nom de tactique" (Cf. "Que faire?" chap. 2). Le jugement des Bolcheviks, en particulier à l’égard de la Gauche communiste italienne, a malheureusement été obscurci par leur légitime méfiance devant la résurgence de courants pré-, extra-, ou anti-marxistes dans toute l’Europe, et par le soupçon que le "gauchisme" dissimulât de vieilles déviations incompatibles avec une saine vision révolutionnaire. Et les hommes de la vieille Europe prisonniers de leurs habits réformistes ou gauchistes n’aidèrent en rien les Bolcheviks à corriger leur appréciation sur les rapports de force.

Lénine et les Bolcheviks espéraient que, ensemble à un généreux élan prolétarien, la rigueur théorique, la clarté programmatique, la solidité organisationnelle du centre de l’I.C. auraient raison de tous les obstacles. L’élan révolutionnaire était toujours présent, mais les Bolcheviks sous estimèrent la capacité de séduction de la démocratie et de son attrait sur le prolétariat. La pulsion révolutionnaire devait être plus forte que celle réactionnaire, sinon le mouvement ouvrier ne perdait pas seulement la partie en jeu dans l’immédiat, mais aussi ses points de repère pour l’avenir; et la Gauche en avait pleinement conscience. Le pari était trop risqué, d’autant plus que pour nous, les rapports de forces n’étaient pas du tout en faveur d’une victoire du communisme. Nous savions fort bien, grâce à l’histoire du mouvement ouvrier européen à travers ses échecs sanglants, ses errements épuisants, que nous ne pouvions pas vaincre par la ruse, la manoeuvre, l’alliance même formelle, l’ennemi planté dans la chair même de la classe ouvrière, comme un vampire suçant les forces vives de la grande barbare. On ne peut manger à la même table de l’adversaire quand on n’est pas certain d’être le plus fort, et les Bolcheviks le savaient fort bien, eux qui avaient refuser de le faire à Brest-Litovsk. Non seulement nous risquions l’existence même de notre parti, mais celle du mouvement prolétarien dans son ensemble.

Voyons maintenant plus précisément le travail théorique réalisé par la Gauche italienne pour tenter de maintenir le cap puis de redresser la barre.
 
 

b) Défense et critique de la tactique du front unique prolétarien

Dans un article paru le 28/10/21 dans son organe Il Comunista intitulé "Le front unique" (publié dans notre organe italien Comunismo n°4 p.64), la Gauche développe les raisons de son soutien à la nécessité de l’"unité prolétarienne" et à la proposition de "front unique" prolétarien comme action à mener contre l’offensive économique et politique de la classe patronale. Elle affirme cependant que ce rassemblement concerne uniquement les syndicats, et dépasse les catégories professionnelles, les situations locales, les frontières nationales et raciales. Une alliance de partis politiques du prolétariat, ou même une union formelle, fédérative de syndicats de catégorie, tout en apportant des effectifs plus grands, ne réalise pas le postulat fondamental de l’union de tous les travailleurs, puiqu’elle ne possède pas l’unicité des buts et des méthodes. Les communistes sont contre la scission des syndicats, travaillent à l’unification des organisations syndicales divisées parce que l’unité syndicale est la situation la plus favorable à la diffusion de l’idéologie révolutionnaire, et le parti de classe fait au sein du syndicat unique le meilleur recrutement possible et la meilleure campagne contre les méthodes erronées de lutte des autres partis. Les communistes italiens soutiennent donc l’unité prolétarienne parce qu’ils sont convaincus qu’au sein d’un organisme syndical unique se fera avec un plus grand succès le travail d’orientation du prolétariat vers le programme politique de l’I.C. Du "front unique" du prolétariat syndicalement organisé contre l’offensive bourgeoise surgira le front unique du prolétariat sur le programme politique du P.C. en démontrant par l’action et la critique incessante l’insuffisance de tout autre programme.

Remplacer les formules d’unification syndicales et de front unique par celle d’un bloc de partis prolétariens entraînerait une grossière équivoque et ferait perdre au prolétariat la claire vision du processus révolutionnaire. Et l’article de conclure ainsi: "Les communistes ne ’cachent’ jamais leur parti, leur milice politique, leur discipline inviolable. Ce ne sont pas des choses dont ils doivent rougir en aucun cas; puisqu’elles ne sont pas dictées par l’intérêt personnel ou par une espèce d’honneur politique mais seulement par le bien de la cause prolétarienne; puisque ce ne sont pas une concession faite à des exigences peu avouables de ’division’ du prolétariat, mais le contraire, le contenu même de l’oeuvre d’unification du prolétariat dans son effort d’émancipation".

Puis dans une série de cinq articles, publiés dans Ordine Nuovo du 12 au 31/01/ 1922, la Gauche s’engageait dans la défense de la nouvelle tactique; elle s’efforça de répondre aux cris d’horreur provoqués par la nouvelle tactique au sein des partis européens, et de repousser toute interprétation favorisant le réformisme. Elle réfuta les arguments de ceux qui tendaient à confondre cette tactique avec celle des opportunistes en parlant d’une conversion à droite; et elle déclara, que même si du point de vue communiste, elle estimait que ces propositions, ou du moins certaines de leurs applications, devaient être repoussées, personne n’avait le droit d’affirmer que nous nous trouvions devant une crise de principes dans le mouvement communiste mondial et une révision fondamentale de la méthode suivie jusqu’ici! Ces articles se proposaient donc d’exposer la signification véritable des propositions tactiques énoncées, d’exposer le point de vue différent du P.C. d’Italie (qui fut véritablement développé dans les Thèses de Rome), et de préciser que l’approbation ou non de cette tactique incomberait au prochain Exécutif Élargi.

Dans le premier article, la Gauche soulignait que le 3ème congrès de l’I.C. de juin 1921 ne s’était pas prononcé sur la tactique du front unique prolétarien, tactique proposée pour la première fois dans la "lettre ouverte" du P.C. allemand à toutes les organisations politiques et économiques du prolétariat; de plus, lors de ce congrès l’action de mars 1921 avec sa tactique de l’offensive avait été fort critiquée, et une série de conclusions sur les rapports entre le P.C. et la masse du prolétariat avaient été formulées avec le mot d’ordre: Allez vers les masses! Il ne fallait pas donner une interprétation démocratique à l’expression de Lénine: "Nous devons avoir la majorité du prolétariat". "Le contenu indubitablement marxiste de la pensée de l’Internationale est tout juste le contraire: la conquête des masses et la formation de partis vraiment communistes sont deux conditions qui loin de s’exclure coïncident parfaitement, et c’est pourquoi en développant sa tactique en vue d’encadrer de larges couches du prolétariat, l’I.C. ne renie pas, mais au contraire développe rationnellement et utilise le travail de scission qu’elle accomplit dans le mouvement prolétarien, qui devait être débarrassé des traîtres et des parasites", commente Ordine Nuovo.

La deuxième idée fondamentale de ce 3ème congrès que les opportunistes interprétaient dans leur sens, était que le parti révolutionnaire devait participer aux mouvements des différents groupes de la classe laborieuse pour la défense de leurs intérêts contingents. Il ne fallait pas mépriser les impulsions primordiales de la classe ouvrière mais chercher à les faire converger dans l’action générale révolutionnaire. Mais un tel travail comportait des dangers que seul un P.C. exempt de toute tare opportuniste pouvait surmonter, un P.C. qui avait liquidé l’équivoque centriste, serratiste. A L’Exécutif Élargi du 4/12/21, Zinoviev avait été bien clair en affirmant que quelque soit la tactique proposée, la condition primordiale à son application était la sauvegarde de l’indépendance absolue des P.C. (pas de fusion, d’alliance), et que la proposition d’une tactique défensive du prolétariat ne signifiait en aucun cas le renoncement à la lutte révolutionnaire pour nous contenter de conserver les conditions actuellement imposées au prolétariat.

Dans le 2ème article, la Gauche développe la thèse selon laquelle le moyen utilisé est fonction du but à atteindre: "Le moyen peut avoir des aspects contraires à la fin en vue de laquelle on l’utilise". Mais: "De même qu’il n’existe pas d’argumentation sérieuse qui puisse exclure l’utilité d’employer les même moyens d’action que la bourgeoisie pour abattre la bourgeoisie, de même ne peut-on pas nier à priori qu’il soit possible d’abattre les sociaux démocrates en adoptant les moyens tactiques des sociaux démocrates". Et pourtant le domaine de la tactique ne peut être illimité et toutes les méthodes ne sont pas bonnes pour arriver à nos fins. Il existe des critères, non pas infantiles, mais profondément marxistes, qui permettent de tracer les limites des initiatives tactiques, et nous devons les définir. Le fait qu’une tactique soit dangereuse ne suffit pas à la condamner; il s’agit d’évaluer la nature du risque par rapport aux bénéfices possibles. A mesure que la capacité d’initiative du parti révolutionnaire grandit, la maturité des situations tend en général à lui faire porter son effort dans une direction toujours plus précise, en faisant apparaître plus clairement l’objectif de l’action. Il est simpliste de dire qu’en proposant une action commune au parti indépendant et au parti social-démocrate, le P.C. allemand renie les raisons de la scission avec l’un et l’autre. Une alliance n’est pas la même chose qu’une fusion, mais dans une alliance politique on sacrifie une partie de son programme pour pouvoir se rencontrer sur une position intermédiaire. Le danger d’une renonciation devient prépondérant si la base du front unique est transférée de l’action directe du prolétariat et de l’organisation syndicale au terrain parlementaire et gouvernemental. Il faut donc définir les limites précises de la tactique du front unique qui la rende compatible avec notre but final.

Le 3ème article commente l’article de Radek intitulé "Les tâches immédiates de l’I.C." d’une part, "Le Manifeste de l’I.C. et de l’Internationale des syndicats rouges aux ouvriers de tous les pays" adressé par l’Internationale, et les thèses adoptées par le Comité Exécutif à la séance du 28/12/21 d’autre part. Selon Radek, l’unité effective et non mécanique, l’unité pour la révolution et non pas l’unité pour elle-même, doit se faire autour du noyau bien solide du parti; toutes les forces ouvrières doivent entrer en lutte simultanément par delà toute division de catégories et de localités; l’unité d’action précède l’unité de foi politique, et ultérieurement l’unité d’action se fera sur les revendications révolutionnaires du communisme. Mais Radek en arrive à proposer le front unique du prolétariat non seulement pour les problèmes de la résistance à l’offensive capitaliste, mais également dans la question du gouvernement; il se réfère à la situation allemande qui constitue l’épicentre de la crise mondiale en marche et il est convaincu qu’un gouvernement ouvrier formé sur le mot d’ordre: les capitalistes allemands doivent payer, déterminerait la lutte du prolétariat allemand pour la dictature. Quant au Manifeste de l’Internationale, la Gauche souligne qu’il est adressé au prolétariat de tous les pays et non aux partis et aux organisations syndicales des autres Internationales. En outre, les thèse du Comité Exécutif établissent certains points fondamentaux: indépendance organisative des P.C., liberté absolue de critique et de polémique active à l’égard des partis et des organisations des Internationales 2 et 2 et demi, liberté d’agir "dans le domaine des idées" pour défendre notre programme bien précis, et l’unité d’action de tout le front prolétarien.

Avec ces trois articles, la Gauche exposait d’abord le résumé de la question du front unique tel qu’il ressortait des documents officiels de l’I.C. de façon à éviter les interprétations opportunistes et "simplistes", et proposait ensuite la méthode à adopter pour discuter de ces questions de façon à demeurer à la hauteur de l’expérience tactique et théorique de l’I.C.

Dans le 4ème article, la Gauche – en se référant aux discussions du Comité Exécutif du P.C.d’Italie – précisait sa position, position que présenterait les camarades à la prochaine réunion à Moscou. En effet cette thèse était plus à "gauche" que celle de Radek et des camarades allemands, mais la divergence s’expliquait plutôt par une connaissance plus complète et plus exacte des données de la question. Nous étions d’accord sur la vision de la situation: la présente phase de crise du capitalisme ne pouvait avoir pour résultat qu’une vaste offensive bourgeoise. L’agitation et la préparation révolutionnaires communistes se faisaient surtout sur le terrain des luttes du prolétariat pour ses revendications économiques: ceci expliquait la tactique de l’unité syndicale avec l’action commune de toutes les catégories, de tous les groupes locaux des travailleurs, de tous les organismes syndicaux nationaux du prolétariat; il n’était nullement gênant ni contradictoire que la plate-forme d’agitation des masses fut faite de revendications concrètes et contingentes et qu’on proposât comme forme d’action un mouvement d’ensemble de tout le prolétariat sur le terrain de l’action directe et guidé par ses organisations de classe, les syndicats.

Cette tactique ne compromettait pas les deux conditions du processus révolutionnaire: l’existence et le renforcement d’un solide parti de classe, et le concours toujours plus large des grandes masses. Mais les conclusions auxquelles on devait aboutir changeaient radicalement quand la tactique, comme celle de Radek et des camarades allemands, incluait l’emploi du mécanisme politique de l’État démocratique aux fins de l’action prolétarienne. Les masses ne voyaient pas la révolution comme une issue immédiate mais pensaient qu’une action donnée du pouvoir d’État pourrait résoudre le pressant problème économique comme dans le cas des revendications à obtenir par l’action syndicale; le parti communiste devrait alors épouser cette attitude, s’unir aux autres forces ouvrières pour une conquête pacifique du gouvernement parlementaire pour profiter de l’inévitable échec et mener le prolétariat sur le terrain de la conquête de la dictature. Nous affirmâmes qu’un tel plan contenait les éléments d’un échec inévitable.

L’utilisation des mouvements non conscients des grandes masses n’est bénéfique que si, tout en se plaçant sur le terrain des grandes masses et en travaillant ainsi à l’un des deux facteurs essentiels du succès révolutionnaire, on était sûr de ne pas compromettre l’autre facteur non moins important, c’est-à-dire l’existence et le renforcement progressif du parti et de l’encadrement de cette partie du prolétariat qui avait déjà été amenée sur le terrain d’action du parti. Le parti, en tant qu’organisation, et le degré de son influence politique ne sont pas des résultats intangibles, mais subissent toutes les influences du cours des événements. Si le parti communiste prenait des positions politiques de nature à annuler ou à invalider son caractère intangible de parti d’opposition vis-à-vis de l’État et des autres partis politiques, la masse ouvrière, quand elle arriverait à la conscience qu’il lui faut affronter directement l’appareil d’État lui-même, se trouverait alors privée de la contribution du parti. Un parti qui s’enferme volontairement dans les limites de la légalité n’est pas un parti prolétarien mais un parti bourgeois. La plate-forme défendue par notre parti était et demeure: FRONT UNIQUE SYNDICAL DU PROLÉTARIAT, MAIS OPPOSITION POLITIQUE INCESSANTE ENVERS LE GOUVERNEMENT BOURGEOIS ET LES PARTIS LÉGAUX!

Le 5ème article rappelait certaines leçons du marxisme concernant les conditions objectives et subjectives de la Révolution. Nous en faisons ici un résumé tant la lecture de ces lignes limpides nous servent fièrement de bannière. Les conditions objectives concernent la situation économique et les pressions qu’elle exerce directement sur les masses prolétariennes, les conditions subjectives désignent le degré de conscience et de combativité du prolétariat et surtout de son avant-garde, le P.C. Une condition objective indispensable est la participation à la lutte de la plus grande partie des masses qui n’ont pas conscience le plus souvent de tout le développement de la lutte. Pour le Parti, il serait anti-marxiste de prétendre que chaque militant du P.C. doit atteindre un "état de perfection"; les conditions subjectives de l’action révolutionnaires consistent dans la formation d’un organe collectif, comme le parti, qui est à la fois une école (au sens théorique) et une armée avec sa hiérarchie et son entraînement propres. Mais ce serait du volontarisme que de condenser les conditions subjectives dans la volonté éclairée d’un groupe de chefs. Le parti n’est pas le "sujet" invariable et inaltérable, mais un élément objectif de la situation. La tactique du Parti n’est pas analogue à celles des problèmes de l’art militaire, et la formation de notre armée se réalise au cours des hostilités mêmes.

Une excellente utilisation des conditions objectives révolutionnaires consiste à participer et à susciter les actions de masses pour les revendications économiques défensives que l’offensive patronale provoque. En poussant ainsi les masses à suivre des impulsions qu’elles ressentent déjà clairement, nous les conduisons sur la voie révolutionnaire. Le but de la défense bourgeoise est d’opposer à la révolution prolétarienne des contre-conditions subjectives, de compenser la pression révolutionnaire que la misère et les difficultés provoquées par la crise exercent sur le prolétariat, en s’efforçant de soumettre son activité au monopole politique et idéologique de la classe dominante par l’intermédiaire des chefs ouvriers. L’influence des partis social-démocrates emprisonne une grande partie du prolétariat dans l’idéologie bourgeoise parce qu’elle la rend inapte à agir collectivement dans le domaine politique selon des directives sûres et de façon organisée.

La bourgeoisie et ses alliés répandent dans le prolétariat la conviction que, pour améliorer son sort, il n’est pas nécessaire de se servir de moyens violents. Il faut par conséquent former une organisation collective dont l’attitude et l’action constituent un point d’attraction pour le plus grand nombre possible de travailleurs afin que la déception qui dissipera inévitablement demain les illusions démocratiques puisse être suivie de leur conversion aux méthodes de la lutte révolutionnaire. La majorité du prolétariat se trouve encore sur la plate-forme de la légalité et de la social-démocratie. C’est pourquoi rien ne s’oppose à ce qu’on passe de l’action du front des grandes masses pour des revendications que le capitalisme ne peut ni ne veut accorder, à l’action pour l’émancipation intégrale des travailleurs; mais tout nous conduit à condamner la tentative de passer du front des grandes masses pour une action qui se situe sur la plate-forme politique de la démocratie légale à une action anti-légalitaire et pour la dictature prolétarienne. Une telle conversion tactique n’est possible que pour des armées encadrées et entraînées depuis longtemps.

Le Parti est nécessaire pour la victoire révolutionnaire, parce qu’il est nécessaire que bien avant celle-ci une minorité du prolétariat incite les autres prolétaires à s’armer pour le combat suprême. Le Parti doit démontrer par sa propagande que la voie pacifique et légale est une voie insidieuse, et doit empêcher la partie la plus avancée du prolétariat de s’endormir dans l’illusion démocratique; il doit l’encadrer dans des formations qui font une critique incessante des partis sociaux démocrates et les combattent à l’intérieur des syndicats.

Dans certaines situations, l’expérience social-démocrate doit être utilisée par les communistes, mais les responsabilités doivent être très nettement séparées, sinon il se produira une situation nullement différente de celle du P.S. italien quand il était composé de tendances opposées: les masses déçues par les méthodes réformistes attendent un mot d’ordre qui ne vient pas parce que les éléments extrémistes n’ont pas une organisation indépendante, et partagent donc les responsabilités des réformistes dans le découragement général. Notre Parti affirme par conséquent qu’il ne faut pas parler d’alliances sur le terrain politique avec d’autres partis, ni souscrire à des programmes impliquant une participation du P.C. à la conquête démocratique de l’État. Entre soutenir une mesure de l’intérieur de l’État (voie démocratique, action gouvernementale) et la soutenir de l’extérieur (pression des masses), il y a une différence énorme. Avec l’action directe des masses de l’extérieur, si l’État ne veut pas céder, on en viendra à la lutte pour le renverser, et s’il cède on aura valorisé la méthode de l’action anti-légalitaire. Avec la méthode de la conquête de l’intérieur, il n’est plus possible de compter sur les forces capables d’attaquer l’appareil d’État, parce que leur processus de regroupement autour d’un noyau indépendant aura été brisé.

L’action des grandes masses sur un front unique ne peut se réaliser que sur le terrain de l’action directe et par des accords avec les organisations syndicales de toutes les catégories, localités ou tendances; et l’initiative de cette agitation incombe au P.C., indépendant, toujours en opposition au mécanisme des institutions actuelles et à tous ceux qui se placent sur leur terrain.

Avec ces cinq articles, le P.C.d’Italie donnait ainsi une interprétation dialectique de la tactique du front unique. Il fut dans la pratique le seul qui l’appliqua en en tirant des effets notables, malgré la gigantesque offensive fasciste soutenue par l’infâme pacifisme socialiste. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler qu’au congrès national de juin 1922 du P.C.F. qui se montrait récalcitrant à la tactique du front unique, l’Internationale se fit représenter par un membre du Comité Exécutif du P.C.d’Italie et de la Sinistra (Bordiga). Ce représentant y fit un travail optimal pour disperser les illusions immédiatistes et soi-disant de gauche des camarades français.

Les trois mots d’ordre agités par la nouvelle tactique "Conquête de la majorité", "Front unique" et "Gouvernement ouvrier" dominèrent les débats des congrès et les réunions des Exécutif Élargi jusqu’à la triste fin de l’I.C.! Lors du 4ème congrès de l’I.C. en novembre 1922, la Gauche par le discours de son représentant répondant à celui de Zinoviev, tentait une nouvelle fois dans un plaidoyer précis, cohérent et limpide, d’exposer son analyse et sa prévision catastrophique. En voici le contenu intégral publié par "Il lavoratore di Trieste" du 9/12/23 et notre organe italien Comunismo n°4 p.66-67. Il constitue un formidable morceau de clarté théorique:

"Le Camarade Zinoviev a rappelé, pour les confirmer, certains points fondamentaux établis par le III Congrès et qui sont partagés par le parti Italien.

Le premier se réfère à la situation du capitalisme, il y a une crise qui n’est pas passagère, mais est la décadence même du capitalisme; c’est une crise qu’on peut dire définitive.

Le second point établit que pour inscrire dans cette situation la victoire révolutionnaire, il est nécessaire que le Parti Communiste étende son influence sur les grandes masses, ce qui se réalise en participant aux luttes pour les les intérêts concrets de la classe ouvrière.

Les communistes italiens n’ont pas soutenu ni en théorie, ni en pratique une méthode putschiste qui croit conquérir le pouvoir avec un petit Parti révolutionnaire; seulement ils n’acceptent pas la formule de la majorité de la classe ouvrière, qui est vague et arbitraire. Elle est vague parce qu’on ne peut pas dire s’il s’agit du seul prolétariat ou aussi des couches semiprolétariennes des organisés politiques ou syndicaux. Cette formule nous semble arbitraire en ce sens: rien n’y peut exclure que l’attaque révolutionnaire soit rendue impossible par une situation de rapports de forces où nous possédons la majorité; comme on ne peut exclure d’autre part que l’attaque soit possible avant d’avoir obtenu cette majorité.

Notre opinion sur les tâches de l’Internationale et sur l’exposition qu’en a fait le camarade Zinoviev est que l’Internationale n’a pas encore résolu le grand problème tactique de la façon la plus heureuse. D’habitude on reconnaît la tendance de gauche par la confiance qu’elle a dans la venue prochaine de la révolution. A cet égard je suis un peu plus pessimiste que le camarade Zinoviev.

Si une condition objective indispensable pour la révolution est l’existence d’une grande crise capitaliste, il faut constater que les conditions subjectives pour l’existence d’une I.C. forte et pour son influence sur les masses sont dans un certain sens compromises par l’influence directe de la crise sur les organisations ouvrières, sur les syndicats et sur les organisations analogues.

La manière la plus directe de conquérir les masses consiste à profiter d’une intense activité syndicale. La crise économique et le chômage rendent cette tâche plus difficile. La solution que les opportunistes donnent à ce problème est qu’il faut attendre un nouvelle éclosion capitaliste pour la libération du prolétariat.

En réalité, pour s’en tenir à une solution classique, il faudrait au Parti révolutionnaire durant la période florissante du capitalisme conquérir le maximum d’influence, pour pouvoir, quand la crise se manifeste, entraîner les organisations économiques sur le terrain de l’action révolutionnaire, en leur donnant un contenu nouveau, quand la crise fait obstacle à leur activité ordinaire. C’est précisément ce que les opportunistes ont empêché. Cependant l’I.C. ne cesse de poser comme tâche la mobilisation révolutionnaire du prolétariat mondial. Ce problème se présente dans des conditions difficiles mais non insurmontables.

A mon avis, nonobstant l’exception de quelques pays, la situation économique empirera encore, déterminant le chômage et la raréfaction des syndicats.

Le mécontentement augmentera non seulement parmi le prolétariat, mais aussi parmi les classes semiprolétariennes, sous l’effet du danger de nouvelles guerres. Organiser ce mécontentement chaotique en une force capable de lutte révolutionnaire, voici le formidable problème. La solution de ce problème est recherchée par l’Internationale dans l’exploitation des conditions mêmes créées par l’offensive du capital; d’où la tactique du front unique.

Nous acceptons entièrement l’esprit de cette tactique. Les réserves que nous faisons et qui se rapportent au travail général de direction de l’Internationale proviennent des considérations suivantes.

Si la conquête des masses est pour nous le but fondamental, ceci ne veut pas dire qu’on doive forcement la réaliser par une progression mécanique continue, et même qu’à un moment donné on doive forcement trouver un expédient pour avancer à grands pas. Il se peut que nous soyons contraints de ne pas voir s’agrandir pendant un certain temps le parti alors qu’un travail propre à nous garantir de pouvoir conquérir les masses dans un moment ultérieur s’accomplit. Zinoviev a dit que certaines sections de l’Internationale ont vu leur influence augmenter parmi les masses alors que leurs effectifs diminuaient.

Par conséquent, la conquête des masses ne doit pas être réduite aux oscillations d’un indice statistique. Elle est un processus dialectique, déterminé avant tout par les conditions objectives sociales, et notre initiative tactique ne peut l’accélérer que dans certaines limites, ou, pour être clair, à certaines conditions que nous considérons comme préalables. Notre initiative tactique, c’est-à-dire notre habilité à manoeuvrer, se base sur les effets qu’elle produit dans la psychologie du prolétariat, le mot psychologie étant utilisé dans le sens le plus large en se référant à la conscience, à l’état d’âme, à la volonté de lutte de la masse ouvrière.

Il faut rappeler que dans ce domaine il existe deux facteurs de premier ordre, selon notre expérience révolutionnaire: une clarté idéologique complète du parti, et une continuité sévère et intelligente dans sa structure organisative.

Nous disons seulement que tolérer que ces deux conditions soient compromises pour réaliser une amélioration apparente des effectifs du parti ou des ses sympathisants est un mauvais gain sur le chemin de la conquête véritable des masses,(...); cette capacité exige une préparation qui ne peut être improvisée et qui dérive des facteurs déjà cités, c’est-à-dire la clarté de l’idéologie et la solidité de l’organisation. Ceci étant posé, nous suivons parfaitement la ligne de l’Internationale quand elle se propose, comme elle l’a fait entre le 3ème et le 4ème Congrès, (et comme notre parti le fit le premier, bien avant que sa délégation au 3ème Congrès ne s’en retournât), de profiter du phénomène mondial de l’offensive patronale pour attirer vers le Parti Communiste les couches de la classe ouvrière qui sont avec les socialdémocrates ou qui sont isolées.

Nous ne répéterons pas ici l’analyse des causes et des caractères de l’offensive bourgeoise lancée par la classe dominante du fait même que la crise est irréparable. Il y a un alinéa spécial à l’ordre du jour qui traite du fascisme italien; nous pourrons montrer comment la bourgeoisie sait utiliser simultanément toutes ses méthodes de défense contre-révolutionnaire.

L’offensive patronale soulève des revendications politiques et économiques qui intéressent de façon immédiate l’ensemble des travailleurs; elle donne au parti une occasion favorable pour soutenir l’unité d’action de la classe ouvrière et démontrer par les faits que les autres partis prolétariens sont impuissants à mener la défense des intérêts même les plus immédiats du prolétariat, ceci ayant le double effet révolutionnaire de gêner le plan de reconstruction du capitalisme menacé et d’élargir l’influence du Parti Communiste sur les masses. Nous avons dit que nous concevions des limites aux moyens d’application de cette tactique, limites qui rejoignent la nécessité de ne pas compromettre les autres facteurs d’influence du parti sur les masses et la préparation révolutionnaire interne de ses adhérents; car nous ne devons jamais oublier que notre parti n’est pas un mécanisme rigide que nous manoeuvrons, mais une chose réelle sur laquelle les facteurs extérieurs agissent, et qui est susceptible d’être modifié par la direction même que nous imprimons à notre tactique. C’est pour cela que nous disons que la formation d’un organe dirigeant permanent, composé de représentants des partis prolétariens, qui aurait des pouvoirs au delà des partis, est en contradiction avec le but même de la tactique du front unique. Il faut se préparer évidemment tant au refus qu’à l’acceptation des opportunistes de participer à une action commune, mais dans ce cas la responsabilité de l’action doit retomber sur un organe de nature telle qu’il émane de la classe ouvrière à travers les organisations économiques et qui puisse en principe être conquis par tous les partis.

De cette manière le Parti Communiste pourra être discipliné à cet organe et donner l’exemple en se mettant à l’avant-garde de l’unité d’action prolétarienne; mais il n’aura pas face aux masses la responsabilité des mauvaises conséquences des méthodes d’action qui seront dictées par une majorité non communiste des organisations prolétariennes. Car sur le terrain de la conquête de l’influence sur les masses et de leur psychologie, il faut tenir compte des responsabilités et des traditions du passé des partis et des groupes politiques et des hommes dont les masses suivent l’action. Il ne s’agit donc pas du tout d’exclure la possibilité que parmi les revendications du front unique figurent les questions politiques comme les questions économiques; il ne s’agit pas par principe et par on ne sait quelle "pruderie" des "pourparlers" transitoires même avec les pires des chefs opportunistes. Il s’agit de ne pas compromettre la préparation des couches les plus larges possibles du prolétariat à la situation révolutionnaire, dans laquelle l’action mènera sur le terrain des méthodes propres au seul Parti Communiste, sous peine d’une défaite prolétarienne; il s’agit de conserver à notre parti toute la liberté de continuer durant le développement du front unique à construire son propre encadrement des forces prolétariennes dans tous les camps. La tactique du front unique n’aurait aucun sens sans cette oeuvre d’organisation des masses dans des mouvements que le parti crée autour de lui, dans les Syndicats, les usines, etc...

Nous affirmons que le danger de voir dégénérer le front unique en un révisionnisme communiste existe, et que pour l’éviter il faut tenir ces limites.
En ce qui concerne le mot d’ordre de "Gouvernement ouvrier", s’il se confirme comme lors de l’Exécutif Élargi du mois de juin qu’il signifie exactement "la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière pour le renversement de la domination bourgeoise", nous trouvons que dans certains cas il peut convenir d’utiliser cette parole en remplacement terminologique de la dictature du prolétariat. Dans ce cas nous ne nous y opposons pas, à moins que ce besoin de masquer notre véritable programme n’apparaisse pas trop opportuniste. Mais si ce mot d’ordre de Gouvernement Ouvrier doit donner à la masse ouvrière l’impression qu’il correspond non pas à une situation politique transitoire, ni à un rapport momentané des forces sociales, et que le problème essentiel des rapports entre la classe prolétarienne et l’État (problème sur lequel nous avons fondé la raison d’être du programme et de l’organisation de l’Internationale) puisse résoudre d’une autre manière que celle de la lutte armée pour la conquête du pouvoir et pour son exercice sous la forme de la dictature du prolétariat, nous repoussons alors ce moyen tactique, puisqu’il compromet, pour le résultat douteux d’une popularité immédiate, une condition fondamentale de la préparation du prolétariat et du parti aux tâches révolutionnaires.

On pourra dire que le gouvernement ouvrier n’est pas ce que nous supposions; et je dois remarquer que j’ai plusieurs fois entendu expliquer ce que le gouvernement ouvrier n’est pas, mais j’aimerais entendre de la bouche de Zinoviev et des autres ce que le gouvernement ouvrier est. S’il s’agit d’exposer objectivement la réalisation d’un régime de passage qui précédera la dictature prolétarienne, je crois que là où la victoire prolétarienne ne parviendra pas à prendre une forme extrêmement décisive, on doive plutôt prévoir que le processus se dirigera à travers les coups de la réaction vers des gouvernements bourgeois de coalition, dans lesquels la droite des opportunistes participera probablement de façon directe et les centristes disparaîtront de la scène politique après avoir accompli leur tâche de complices de la social-démocratie. En Allemagne, par exemple, nous voyons, à la veille d’une crise industrielle générale, se présenter dans le mouvement des Conseils ouvriers le problème du contrôle de la production. Il y a une certaine analogie avec la situation italienne de septembre 1920 qui précéda une grande défaite prolétarienne. Si un fait révolutionnaire ressemblant à l’occupation des usines devait se produire, le Parti Communiste Allemand devra se préparer à voir toutes les tendances opportunistes sans exception refuser le plus modeste appui à ce mot d’ordre de contrôle. Et le Parti Communiste pourra accomplir une tâche autonome à partir de ce moment, ou il est possible qu’une situation contre-révolutionnaire se développe préparant un gouvernement dans lequel un fascisme allemand aurait la collaboration des traîtres de la droite social-démocrate.

C’est pour cela que nous ne partageons pas entièrement le projet de thèses de Zinoviev ni la direction de l’activité de l’Internationale Communiste jusqu’à aujourd’hui. Ceci se rapporte non seulement à la tactique mais aussi au travail de formation de notre organisation internationale. Nous somme pour le maximum de centralisation et de pouvoir aux organes suprêmes centraux. Mais un sermon solennel pour la discipline d’un côté et de l’autre les plus sincères engagements de la respecter ne peuvent pas à eux seuls assurer l’obéissance aux initiative du centre dirigeant: il ne s’agit pas d’une application formelle et minutieuse de la démocratie interne et du contrôle de la part de la masse des organisés, qui souvent se réduit à une fiction. La garantie de la discipline doit être cherchée ailleurs, si nous nous rappelons à la lumière de la dialectique marxiste quelle est la nature de notre organisation, qui n’est pas un mécanisme, qui n’est pas une armée, mais qui est un ensemble unitaire réel, dont le développement est en premier lieu un produit et en second lieu un facteur du développement de la situation historique.

La garantie d’une discipline ne peut être trouvée qu’en précisant les limites à l’intérieur desquelles nos méthodes d’action doivent s’appliquer, les programmes et les résolutions tactiques fondamentales et les mesures d’organisation.

La révolution Russe a donné au mouvement révolutionnaire internationale les bases pour un rétablissement de son idéologie et de son organisation de combat; ceci constitue un bénéfice inestimable et qui produira ses effets ultérieurs dans la mesure où le lien entre la révolution russe et le mouvement prolétarien international sera maintenu. Nous critiquons, justement parcequ’elle nous éloigne de ce but, la tendance à laisser trop de liberté dans les mesures d’organisation et dans les moyens tactiques dont le choix doit être remis au centre dirigeant. Ce choix doit rester, nous l’affirmons, au centre et non aux organisations nationales selon les jugements qu’elles prétendent donner de leurs conditions spéciales. Si l’extension de ce choix reste trop large et parfois même imprévisible, il en découlera fatalement de fréquents cas d’indiscipline qui briseront la continuité et le prestige de l’organisation révolutionnaire mondiale. Nous croyons que l’organisation internationale doit être moins fédérative dans ses organes centraux; ceux-ci ne doivent pas être fondés sur la représentation des sections nationales, mais doivent émaner du Congrès de l’Internationale.

Il est absolument évident que seule la révolution russe peut nous donner le siège et l’État major de l’I.C.: mais cet État major, pour disposer avec sécurité des mouvements des forces mondiales qu’il doit avoir sous sa dépendance, doit avoir, en collaboration avec eux, construit les plans de la stratégie révolutionnaire prolétarienne à l’obéissance desquels on ne pourrait tolérer aucun refus. Nous avons malheureusement des exemples des mauvaises conséquences produites par l’élasticité et par l’éclectisme excessif dans le choix des moyens d’action. La déplorable situation du parti français est la plus évidente et nous devons remarquer ce fait significatif que tous les partis qui détiennent la majorité absolue des ouvriers politiquement organisés et tirent leur origine directe des partis social-démocrates traditionnels, traversent une crise, comme la France, la Tchécoslovaquie et la Norvège le démontrent. Nous nous permettons de dire qu’il y a en un certain sens une erreur volontariste qui consiste à considérer l’Internationale des partis ouvriers comme trop similaire dans sa structure aux organisations étatiques et militaires.

En voulant trouver à n’importe quel prix des moyens décisifs pour obtenir des grands succès révolutionnaires, on a peut-être pris une voie qui, à travers les crises qui se sont déterminées sans qu’aucune force à la disposition de notre volonté puisse les empêcher, nous éloigne de résultats vraiment sûrs et solides; et il est possible que lors de moments décisifs ils nous trouvent avec des questions embarrassantes sur les bras. Je ne prétends pas que cette expérience n’ait pas été en un certain sens nécessaire; je me permets d’apporter ici une contribution qui dérive non de spéculations abstraites, mais de l’expérience de parti qui occupe son poste dans la lutte sur le front commun.

Notre Internationale est trop de fois considérée comme quelque chose qui est en dehors des partis qui y adhèrent: ces partis ou des fractions de ces partis se permettent parfois avec elle des débats polémiques soutenus publiques et insolents. L’Internationale est réduite à faire des fractions dans les partis qui devraient être à ses ordres, ce qui me semble absurde et désastreux.

Nous nous voyons contraints de liquider trop de questions d’organisation et de discipline au moment même où nous constatons que l’adversaire déchaîne une réaction telle à rendre pratiquement impossible les "pourparlers", les négociations, toute la procédure qui s’impose dans ces cas là.

Je terminerai avec une phrase prononcée par Zinoviev: nous sommes un véritable Parti Communiste International, solidement centralisé et trempé pour la lutte révolutionnaire. J’observerai que dans un tel parti il ne surviendrait pas de changements dans la structure organisative d’un secteur isolé, que lors de ses congrès souverains on ne verrait jamais des délégués provenant d’une circonscription donnée qui ne sont pas d’accord avec les règles générales d’organisation".
 
 

c) Parti, Classe, Centralisme Organique

D’avril 1921 à février 1922, la Gauche, pour répondre à la nouvelle situation de luttes, élabora trois textes devenus pour nous des classiques et qui tiennent une des clés fondamentales du communisme et de son mode de fonctionnement, le centralisme organique. Les deux premiers, "Parti et classe" (avril 1921), "Parti et action de classe" (mai 1921), précèdent la survenue du III Congrès de l’I.C. (juin-juillet 1921), tandis que le 3e, "Le principe démocratique" (février 1922), est publié juste après les Thèses de Rome. Ces trois textes sont dans la continuité des Thèses sur le rôle du P.C. dans la révolution prolétarienne approuvées au II Congrès de l’I.C. en 1920 et entièrement revendiquées par notre courant. Ces thèses présentées par Zinoviev sont dans la lignée marxiste du Manifeste de 1848 et avaient pour principal but de distinguer la position des communistes de celle des révisionnistes de droite (réformistes, social-démocrates, labouristes) et de gauche (syndicalistes révolutionnaires, anarchistes) avec leur condamnation de tout individualisme, de tout localisme, de tout apolitisme et antipartitisme, l’affirmation que le prolétariat n’agit réellement comme classe historique qu’en tant qu’il se constitue en parti politique.

Pourquoi la Gauche est-elle contrainte en 1921-22 de préciser, solidifier, développer, compléter les thèses des deux premiers congrès de l’I.C. sur la nature, le rôle, la fonction du parti dans la révolution, et les caractères de ses liens avec la classe prolétarienne?

D’abord, en Allemagne, aire décisive pour l’avenir de la révolution et du communisme des signes de fragilité théorique apparaissaient. Le mouvement ouvrier germanique n’avait pratiquement pas connu ces courants anarcho-syndicalistes ou syndicalistes révolutionnaires – c’est-à-dire la conception qui nie le rôle central et déterminant du Parti dans la révolution prolétarienne – qui infestèrent les pays latins dès le siècle dernier et les pays anglo-saxons dans les vingt premières années de ce siècle. Pourtant la vision marxiste correcte du Parti, de ses rapports avec la classe et de ses tâches au cours de l’assaut violent du pouvoir et de la dictature avaient du mal à s’implanter dans l’avant-garde révolutionnaire allemande. Ceci est particulièrement net pour ce courant du mouvement révolutionnaire qui se détacha du KPD (P.C.d’Allemagne) en 1920 pour fonder le KAPD (P.C.Ouvrier d’Allemagne). Aux yeux des kaapédistes, le parti s’il ne coïncidait pas avec l’ensemble de la classe salariée et n’en était pas "l’expression directe" était susceptible de violer et de corrompre l’authenticité du mouvement d’émancipation du prolétariat. De même les spartakistes avec R. Luxembourg étaient réticents à accepter le rôle dirigeant du parti dans la révolution prolétarienne et attendirent ainsi d’être "mandatés" par la "base" du parti pour réaliser la scission avec le S.P.D. puis l’U.S.P.D., au lieu de la précéder. Le mouvement révolutionnaire allemand oscillait entre le "légalitarisme" de Levi, et en 1922-23 le volontarisme activiste de l’action de mars 21. Ce sont ces deux erreurs dialectiquement liées et symétriques qui sont visées dans le texte "Parti et action de classe". Le 30/06/21 notre parti dans "Moscou et la question italienne" (Rassegna Comunista) défendra la scission effectuée à Livourne et attaquée en Allemagne par Levi et C.Zetkin, s’insurgeant contre les propositions qui s’élèvent déjà de faire un Parti communiste unifié comme en Allemagne en regroupant le P.C.d’Italie et les maximalistes du P.S.I.!

La deuxième raison qui explique cet impressionnant travail est l’apparition de nouveaux mots d’ordre de l’I.C. dès 1921 avancés pour répondre au reflux des luttes révolutionnaires mondiales, et aussi aux vicissitudes du mouvement prolétarien allemand. En effet ces mots d’ordre par leur "imprécision" pouvaient encourager non seulement le mouvement allemand à poursuivre dans l’impasse, mais permettre aux vestiges opportunistes d’autres sections européennes de s’engouffrer dans les failles du barrage programmatique.

Pour la Gauche les règles d’organisation du parti basées sur des critères de centralisation maximum sont nécessaires mais insuffisantes pour "nous donner le parti dont nous avons besoin". Elle se bat afin que la théorie et le programme du parti mondial du prolétariat soient établis de façon univoque et invariable et qu’on y codifie les grandes éventualités tactiques dont le parti doit posséder la notion anticipée (Cf. Les Thèses de Rome); la solution reconnue est obligatoire pour tous et ne peut être abandonnée au hasard ou aux "choix" nationaux, locaux, contingents, personnels. Dans les trois textes que nous allons étudier, le rôle primaire du Parti non seulement dans la préparation et dans la réalisation de la conquête révolutionnaire du pouvoir, mais aussi dans l’exercice de la dictature prolétarienne y est à nouveau affirmé. Cependant ces textes traitent plus à fond la question en précisant clairement les concepts de Parti et de classe et le lien qui les unit.

En effet, le Parti et la classe qu’il représente (et avec elle l’humanité future) ne sont pas unis par un lien mécanique ou pire statistique, mais par un lien dialectique. Le Parti n’est pas seulement la partie ou la fraction la plus avancées de la classe ouvrière, comme l’affirme les thèses de 1920, mais il constitue son organe; cette distinction nouvelle élimine tout errement dans le piège démocratique et dans celui de la statistique, que pourrait tendre le mot d’ordre de conquête de la majorité du prolétariat. Dans le respect de ce lien dialectique qui unit le Parti à la classe, le centre du Parti à sa périphérie, dirigeants et militants de base, générations passées, présentes et futures du mouvement communiste, Internationale et sections "nationales", se trouve la clé d’une centralisation et d’une discipline qui ne sont pas mécaniques, qui ne sont pas extérieures, mais qui représentent l’expression vivante d’une force réelle, le Parti, se déplaçant comme un bloc unique vers un objectif unique.

Pour la Gauche, le centralisme démocratique fonctionne encore trop comme pour la démocratie bourgeoise, comme le "pouvoir" de la majorité; le fonctionnement efficace de l’organisation centralisée du Parti réside non dans les élections "accidentelles" des organes supérieurs par ceux inférieurs, ou de la consultation démocratique de la base comme praxis normale, mais du lien unique et uniforme qui dialectiquement unit "centre" et "base" au programme connu par tous, et à ses implications tactiques "fermées". Le "centralisme organique" théorisé par la Gauche dès 1921 avec son texte "Le principe démocratique" précise que la discipline et la confiance spontanée de l’organisation périphérique vers l’instance centrale du Parti dérivent du fait que cette dernière est l’organe technique indispensable pour l’application unitaire et invariable de normes fixes et connues par la base, et non le dépositaire d’une sagesse "supérieure" ni de la capacité de "découvrir" des solutions originales à des problèmes "nouveaux".

Il ne faut donc pas n’importe quel parti pour diriger la révolution prolétarienne. Et Trotzky dans ses "Leçons de la Commune" (1920) ne disait rien d’autre: "C’est seulement à l’aide d’un parti qui s’appuie sur toute l’histoire de son passé, qui prévoit théoriquement les voies du développement et toutes ses étapes, et qui en tire la forme d’action la plus correcte à un moment donné, que le prolétariat peut se libérer de la nécessité de recommencer toujours son histoire, ses hésitations, ses tâtonnements et ses erreurs".

Voyons maintenant les trois textes. Le premier "Parti et Classe" fut publié dans la revue nouvellement créée Rassegna Comunista le 15/04/21 (n°2). Ce texte reprend les Thèses de 1920 pour redéfinir de façon plus dialectique les concepts de classe, de parti et les liens qui les unissent. Si le parti de classe ne peut comprendre dans ses rangs qu’une partie de la classe – jamais sa totalité, ni peut-être même sa majorité – cette vérité évidente aurait été mieux mise en relief si on avait précisé quon ne peut même pas véritablement parler de classe tant qu’il n’existe pas une minorité de cette classe tendant à s’organiser en parti politique.

Ce texte nous donne une formidable leçon de dialectique en nous définissant de façon synthétique la classe, le parti et les rapports dynamiques qui les unissent. Le Parti n’est pas le produit de la classe. Parti et classe sont le produit d’un mouvement social. Le Parti est une école théorique et d’action pour mener la classe à son but, à sa raison d’être. La classe sociale se définit non à travers un cliché instantané qui fige la société à un moment donné, ni à travers des analogies de situation économique et sociale d’un grand nombre d’individus, de leur position par rapport au procès de production, des données de la statistique! Elle se définit à travers un mouvement social, un enchaînement d’événements et d’éléments dans leurs interactions réciproques.

Cette conception dialectique et donc dynamique de la classe nous met hors d’atteinte du statisticien, des visions figées. La classe correspond à une tendance sociale, un mouvement dirigé vers un but. Mais au fur et à mesure qu’elle se forme, se concrétise de petits groupes de cette collectivité qui possèdent une conscience plus précise, une vision du but et des méthodes d’action pour l’atteindre. Le parti de classe est une école de pensée politique et donc une organisation de combat pour réaliser un but. Doctrine et méthode d’action sont inséparables, et ne peuvent se trouver condensés que dans le parti de classe.

Permettons-nous une petite comparaison dans le domaine de l’organique: le Parti et la classe sont comme le noyau et le cytoplasme de la cellule; ils sont nés du grand mouvement de la matière! Le premier programme et encadre les immenses énergies et potentialités présentes dans le cytoplasme et qui permettent la continuité du mouvement vital de la matière organique, et... son dépassement. Mais le noyau comme le Parti est le résultat et non la cause des caractéristiques du milieu et de son évolution. De même le noyau n’est pas le produit du cytoplasme, comme le Parti n’est pas le produit de la classe: l’idée d’un droit du prolétariat à disposer de son action de classe, de son Parti détruit cette vision dialectique et dévie sur les conceptions ouvriéristes et pire encore électorales bourgeoises qui utilisent la majorité des travailleurs pour perpétuer leur propre exploitation. On peut assimiler ce rapport Parti-classe à celui qui unit dans le Parti le centre au reste des militants; le centre par rapport à la périphérie du Parti, comme le Parti par rapport à la classe étant définis par la Gauche comme des nécessités "techniques"!

Et pour terminer sur ce premier texte, citons-le: "La faillite des partis social-démocrates de la II Internationale ne fut pas celle des partis prolétariens en général, mais, qu’on nous permette l’expression, celle d’organismes qui avaient oublié qu’ils étaient des partis parce qu’ils avaient cessé de l’être". Et encore un passage à saluer chapeau bas: "La révolution exige une organisation de forces actives et positives, unies par une doctrine et par un but. Des couches importantes et d’innombrables individus appartenant matériellement à la classe dans l’intérêt de laquelle la révolution triomphera sont en dehors de cette organisation. Mais la classe vit, lutte, avance, vainc grâce à l’oeuvre des forces qu’elle a engendrées dans les douleurs de l’histoire. La classe part d’une homogénéité immédiate de situation économique, qui nous apparaît comme le premier moteur de la tendance à dépasser, à briser l’actuel système de production mais pour assumer cette tâche grandiose elle doit avoir une pensée propre, une volonté propre visant précisément à atteindre les buts que la recherche et la critique ont définis, une organisation de combat propre qui canalise et utilise avec le meilleur rendement les efforts et les sacrifices. Tout cela, c’est le parti".

Le deuxième texte "Parti et action de classe" fut publié le 31 mai 1921 dans le n°4 de Rassegna Comunista. Il précise les dangers du mot d’ordre "Conquérir la majorité de la classe ouvrière", et pose donc le problème de la tactique de l’I.C. face aux nouveaux rapports de force internationaux. Il reprend la notion de la nécessité "technique" du Parti avant et après la prise du pouvoir, le gouvernement de classe ne pouvant être qu’un gouvernement de parti. Le Parti reste l’organe indispensable de toute l’action de classe.

La III Internationale, le Parti du prolétariat mondial, a reconstitué le cadre de sa doctrine, mais elle a encore à tracer un plan général de ses méthodes tactiques. En effet deux repères essentiels ayant été retrouvés – le parti politique est l’organe indispensable de la révolution, le parti ne peut être qu’une fraction de la classe et non sa totalité – il reste à savoir préciser quels rapports il doit y avoir entre les propres effectifs du parti et les masses qu’il encadre. Et la Gauche va développer la question de la vision arithmétique du parti, fraction de la classe, et la question de la tactique "volontariste" dite "tactique de l’offensive" expérimentée en mars 21 en Allemagne. Ces deux conceptions erronées s’expliquent aussi par une vision mécanique du lien qui unit Parti et classe. Le rapport ne peut se baser sur des considérations arithmétiques menant à une puérile déception statistique.

On ne peut juger le processus de formation des P.C. d’après un critère numérique puisque cette formation est présidée par des normes qualitatives et politiques. Évidemment il est préférable que les partis soient le plus nombreux possible, et qu’ils réussissent à entraîner derrière eux les couches les plus larges des masses: ce sont alors des indices sûrs de la maturité du développement des énergies prolétariennes. Mais aucune méthode, aussi raffinée soit-elle, ne met en mesure le P.C. de forcer ou de renverser les situations dans leur essence fondamentale. Et leur faculté d’attirer les masses dépendra de leur fidélité à une étroite discipline de programme et d’organisation interne, et non le contraire avec le relâchement des mailles. Un autre aspect du problème tactique qui se pose aux P.C. est celui du choix du moment où il faut lancer les mots d’ordre pour l’action. La Gauche vise ici les erreurs du KAPD avec sa tactique de l’offensive et sa conception volontariste du mouvement révolutionnaire: "On dirige les partis et les révolutions en unifiant toutes les expériences révolutionnaires utiles à l’échelle internationale, afin d’assurer le maximum de chances de victoire du prolétariat dans la bataille qui est l’aboutissement inévitable de l’époque historique que nous vivons". Ces deux erreurs concernant la tactique, l’action de classe, l’action que le parti propose à la classe, correspondent pour la Gauche à deux déviations "opportunistes". Et le texte se termine ainsi par cette belle apostrophe: "Les révolutionnaires communistes doivent au contraire être ceux qui, trempés collectivement par les expériences de la lutte contre les dégénérescences du mouvement prolétarien, croient fermement dans la révolution, veulent fermement la révolution, mais qui n’ont pas tiré sur elle une traite dont ils attendraient le paiement, et qui ne céderont pas au désespoir et au découragement si l’échéance est retardée d’un seul jour".

Enfin voici le troisième texte "Le principe démocratique" paru le 28/02/22 dans le n°18 de Rassegna Comunista, après la publication d’un texte qui constitue la synthèse de toute cette bataille pour la tactique: les Thèses de Rome, que nous commenterons à la suite. Nous posons ici ce grand texte classique de la Gauche en continuité des deux précédents parce qu’y culmine l’analyse critique de la démocratie bourgeoise, du principe démocratique en général, de son utilisation dans les organisations prolétariennes, syndicats et parti, et donc le mode de fonctionnement du Parti. La Gauche cherche à éliminer au sein du programme et des mots d’ordre toutes les "faiblesses théoriques" qui peuvent faire tomber le Parti du prolétariat mondial dans les pièges de l’opportunisme; et l’utilisation du terme "démocratie" en est un parmi les pires! En 1921-22, la Gauche ne peut encore clamer que le P.C. a dépassé depuis sa naissance le système démocratique et qu’il fonctionne sur un mode qui lui est propre dans l’histoire des partis politiques, un mode qui anticipe la société communiste future pour laquelle il bataille, le centralisme organique. Il ne s’agit pas de fuir la démocratie comme la peste mais d’analyser dans le fonctionnement du Parti un mode dialectique de rapports entre le centre et l’ensemble des militants, un mode qui n’utilise pas le système démocratique pour la simple raison qu’il n’en a pas besoin.

Il faut donc en 1921-22 éliminer toute équivoque sur l’utilisation, acceptée par les communistes et à laquelle ils participent, du principe démocratique au sein des organisations syndicales; il faut éliminer toute équivoque aussi sur le fonctionnement du parti qualifié de centralisme démocratique. Pour la Gauche, une erreur de doctrine est toujours à la base d’une erreur de tactique politique. Ainsi la politique et la tactique pernicieuse des sociaux démocrates se reflètent dans l’erreur de principe présentant le socialisme comme l’héritier d’une partie substantielle de la doctrine que le libéralisme a opposée aux vieilles doctrines politiques basées sur le spiritualisme. Au contraire en édifiant sa propre doctrine de l’histoire, le marxisme a en fait démoli du même coup l’idéalisme médiéval, le libéralisme bourgeois et le socialisme utopique.

Ce texte démonte les valeurs sur lesquelles se basent le système démocratique des sociétés de classe et le concept bourgeois "unité-individu" qui est le pendant dans l’hypothèse idéaliste et métaphysique d’une société fondée sur la volonté divine. La Gauche décrit ici de façon lumineuse, utilisant la méthode du matérialisme historique, le mouvement des différents types de sociétés humaines, et critique impitoyablement celle bourgeoise fondée sur le fallacieux principe démocratique. Puis elle aborde l’utilisation du mécanisme démocratique au gouvernement de l’État prolétarien -c’est-à-dire la dictature du prolétariat – sa conclusion est la suivante: aucun schéma constitutionnel n’a de valeur de principe et la démocratie majoritaire au sens formel et arithmétique du terme n’est qu’une méthode possible pour coordonner les rapports qui se présentent au sein des organismes collectifs. Le facteur de tout premier ordre est le parti politique; celui-ci est l’ORGANE dont les caractéristiques se rapprochent le plus de celles d’une collectivité unitaire, homogène et solidaire dans l’action.

Dans le parti politique est réalisée la participation continue et ininterrompue de tous les membres à l’exécution du travail commun. Et les caractères positifs qui mettent le parti à la hauteur de sa tâche ne réside pas dans le mécanisme de ses statuts mais se réalisent à travers son propre processus de développement et sa participation aux luttes, avec une certaine conception du processus historique, un programme fondamental et une discipline d’organisation. Ces thèmes sont développés dans les Thèses de Rome. Dans la période initiale de la dictature prolétarienne, si les conseils des différents échelons doivent désigner leurs délégués aux organes exécutifs locaux en même temps qu’aux organes législatifs des échelons supérieurs, il faut laisser au centre la responsabilité absolue de la défense militaire et, de façon moins rigide, de la campagne économique. En ce qui concerne l’application du principe démocratique aux syndicats, la Gauche admet que le nombre des travailleurs organisés reste l’élément décisif et que la consultation majoritaire y a une grande valeur d’autant plus que le prolétariat organisé n’est pas homogène dans ses intérêts économiques et ses choix politiques.

Mais le rôle des groupes d’avant-garde que le parti révolutionnaire y constitue est de dénoncer les fonctionnaires syndicaux qui se servent du mécanisme démocratique pour couvrir leur trahison, d’affirmer que la représentation statutaire doit être supprimée pour donner aux organes exécutifs une plus grande efficacité, une fois que les syndicats sont conquis par les communistes. Et ce texte se termine sur l’analyse de l’organisation parti déjà évoquée dans la question de l’État ouvrier. La Gauche affirme que le Parti "est l’organe spécifique dont la conscience et l’action reflètent les exigences de la victoire tout au long du processus d’émancipation révolutionnaire du prolétariat". Elle propose d’éliminer l’usage du terme démocratie pour caractériser le mode de fonctionnement du parti; le centralisme organique étant une expression plus appropriée que celle de centralisme démocratique. En effet si le centralisme est un principe de fonctionnement, la démocratie n’en est pas, et le terme d’organique, tout en gardant le mécanisme démocratique comme un mécanisme pouvant peut-être encore servir (replaçons cette concession dans le contexte de la dure bataille théorique du moment), permet de qualifier de façon plus dynamique et plus dialectique l’organisation parti et les liens qui unissent le centre à la périphérie du parti.

Citons ici le dernier passage de ce texte biblique: "Le critère démocratique est pour nous, jusqu’ici, un élément matériel et accidentel dans la construction de notre organisation interne et la formulation de nos statuts de parti: il n’en est pas la plate-forme indispensable. C’est pourquoi, quant à nous, nous n’érigerons pas en principe la formule organisative bien connue du "centralisme démocratique". La démocratie ne peut pas être pour nous un principe; le centralisme, lui, en est indubitablement un, puisque les caractères essentiels de l’organisation du parti doivent être l’unité de structure et de mouvement. Le terme de centralisme suffit à exprimer la continuité de la structure du parti dans l’espace; et pour introduire l’idée essentielle de la continuité dans le temps, c’est-à-dire la continuité du but vers lequel on tend et de la direction dans laquelle on avance à travers des obstacles successifs qui doivent être surmontés, mieux, pour relier dans une même formule ces deux idées essentielles d’unité, nous proposerions de dire que le parti communiste fonde son organisation sur le "centralisme organique". Ainsi, tout en gardant de ce mécanisme accidentel qu’est le mécanisme démocratique ce qui pourra nous servir, nous éliminerons l’usage de ce terme de "démocratie" cher aux pires démagogues mais entaché d’ironie pour les exploités, les opprimés et les trompés, en l’abandonnant, comme il est souhaitable, à l’usage exclusif des bourgeois et des champions du libéralisme dans ses divers accoutrements et ses poses parfois extrémistes".
 

d) Les Thèses de Rome sur la tactique
(janvier 1922)

Ces thèses ne sont pas un essai de définition d’une tactique "nationale" ou d’une voie italienne au "socialisme", mais bien une contribution à l’élaboration de la tactique de l’I.C. dans son ensemble. Elles se rattachent à l’histoire dramatique de l’Internationale et de tout le mouvement communiste; elles sont nées au coeur même des luttes du prolétariat et non des élucubrations de cervelles "géniales".

Dès 1921, la Sinistra en effet oppose à l’Internationale une ligne tactique qui doit permettre d’affronter non seulement les phases de montée mais aussi celle de déclin du mouvement révolutionnaire, sans jamais perdre le fil qui unit indissolublement la théorie et la pratique. Cette ligne est tracée par les faits eux-mêmes et ne dépend pas de la volonté ou du libre arbitre d’individus, de groupes ou de sections de l’I.C. Or le Comintern face aux oscillations du mouvement révolutionnaire, surtout en Allemagne, tend de plus en plus à chercher dans les situations des recettes permettant d’inverser les rapports de force de façon quasi volontariste. "Le parti, considéré en tant qu’organisation de militants et, plus largement, des masses qu’il encadre entre autres dans les syndicats, n’est pas une simple machine, mais précisément à la fois un produit et un facteur du processus historique", écrivions-nous dans un article intitulé "La tâche de notre parti" dans Il Comunista du 21/03/22. C’est précisément pour cette raison que la tactique réagit sur l’organisme collectif qui la met en oeuvre, et le modifie lorsqu’elle ne concorde pas avec les bases programmatiques de cet organisme; et les modifications peuvent ainsi porter sur sa structure, son mode de fonctionner, sa capacité d’agir, ses méthodes d’action, et à la longue sur ses principes mêmes!

La Sinistra part du principe que la tactique doit être intégralement soumise aux positions programmatiques et aux buts du communisme, et que toute formule tactique doit résulter d’une critique scientifique des conditions historiques de la lutte et des forces en présence. La tactique doit donc définir une ligne d’action parfaitement cohérente avec les buts à atteindre et le programme. Il faut saisir un à un les maillons de la chaîne conduisant à l’insurrection, comme Lénine l’affirmait, mais en aucun cas les maillons d’une autre chaîne – celle de l’opportunisme – en croyant qu’ils pourraient résister à la charge révolutionnaire.

Il faut donc codifier dans des thèses les attitudes tactiques que doivent adopter toutes les sections de l’Internationale dans des situations précises, les définir par avance dans le cadre d’une vision mondiale de la révolution et de ses buts, et que leur respect devienne obligatoire. Il faut poser des LIMITES nécessaires de la tactique, limites à ne pas franchir et fixées non par nous, mais par l’histoire, notre programme et nos buts, des limites tirées du bilan des dernières décennies. Et un de ces bilans a pour conclusion la fonction traître de la social-démocratie pour le prolétariat, ce qui nous interdit toute alliance politique et organisationnelle, et nous oblige à un travail acharné non pour la couvrir mais pour la dénoncer aux yeux des prolétaires encore aveuglés par ses mirages.

Et la Gauche, dans l’article déjà cité plus haut, "La tâche de notre parti", concluait ainsi le 21-3-22 comme une prophétie: "Il y a des limites tactiques qui sont tracées non par la théorie, mais par la réalité. Cela est si vrai que sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, nous pouvons prévoir que si on continue dans cette voie des oscillations tactiques illimitées et des alliances contingentes avec des partis politiques opposés, on détruira peu à peu le résultat des sanglantes expériences de la lutte de classe vécues par le prolétariat, pour aboutir non pas à des succès sensationnels, mais à l’extinction de l’énergie révolutionnaire, de sorte qu’on risque de voir une nouvelle fois l’opportunisme célébrer ses saturnales sur la défaite de la révolution".

Ce cri d’alarme lancé par la Gauche en mars 22 n’eut malheureusement aucun écho. Dans l’impasse dramatique où se trouvait la révolution russe, seuls les P.C. occidentaux et surtout celui allemand, auraient dû fournir l’impulsion énergique permettant aux Bolcheviks de redresser la barre. L’abandon de l’ancre que constituent l’intégrité programmatique, la continuité dans l’action et la solidité du lien organisationnel qui en découle, signifiera en effet pour l’I.C. la chute dans l’abîme du "socialisme dans un seul pays" et de la contre-révolution stalinienne.

Les "Thèses sur la tactique" furent d’abord approuvées par le C.C. du P.C.d’Italie le 19-20/12/21, puis publiées dans Il Comunista le 31/12/21 pour être finalement approuvées au 2e congrès national à Rome du P.C.d’Italie le 20/03/22. Nous allons en faire un résumé bien succinct. Elles se divisent en un préambule suivi de sept parties. Le préambule retrace en dix points le programme du P.C.d’Italie de Livourne, fruit de la doctrine et de la méthode marxiste. La première partie précise en 4 points la nature organique du P.C., thème développé aussi dans "Le principe démocratique". La 2e partie porte sur le processus de développement du P.C. avec deux principes fondamentaux d’organisation exigés: il ne peut y avoir dans chaque pays qu’un seul P.C., et l’adhésion à l’I.C. ne peut se faire que par l’admission individuelle au P.C. du pays donné. La 3e partie traite des rapports entre le P.C. et la classe prolétarienne en 7 thèses. La 4e partie décrit les rapports du P.C. avec les autres mouvements politiques prolétariens (sociaux démocrates, courants syndicalistes et anarchistes): le P.C. doit développer une critique incessante du programme de ces mouvements et ne pas organiser de fractions communistes en leur sein. La 5e partie développe en 6 thèses comment le P.C., pour déterminer sa tactique, peut tirer des éléments de l’étude de la situation. Par exemple c’est en examinant la situation qu’on jugera des forces respectives du Parti et des mouvements adverses, mais l’influence exercée par la situation économique sur la combativité de classe du prolétariat dépend de lois complexes. La 6e partie aborde l’action tactique "indirecte" du P.C., l’action tactique directe correspondant à l’assaut au pouvoir bourgeois. Ce chapitre concerne évidemment la nouvelle tactique et les limites d’acier à lui donner. Enfin la 7e partie porte sur l’action "directe" du P.C.: action unitaire syndicale, action d’attaque du P.C. pour abattre le pouvoir bourgeois.

Le Présidium de l’I.C. répondit par écrit aux Thèses de Rome. Cette réponse, adressée au C.C. du P.C.d’Italie., écrite mi-mars 22, fut publiée d’abord en russe dans le Bulletin communiste international n°23 à Pétrograd le 4/11/22, et en Italie dans Stato Operaio n°13 de 1924. Ce texte (publié dans "Scritti sull’Italia" p.77) montre le niveau d’incompréhension atteint par les Bolcheviks vis à vis de la Sinistra en qui ils persistaient à voir un parti de gauchistes infantiles. Le Présidium y affirme tout d’abord que ces thèses sont écrites de telle manière que la majorité du parti ne peut les comprendre (sic!). Nous pensons que cette critique s’adresse aux formulations concernant le mode de fonctionnement du parti, c’est-à-dire le centralisme organique), et que les points les plus importants sont en opposition avec les décisions du III Congrès. Primo sur la question de la conquête de la majorité, la Gauche diminue par des objections doctrinaires la nécessité de la lutte pour cette conquête qui constitue pour l’I.C. la tâche la plus importante qui s’impose aux P.C.

Secundo, le Présidium accuse la Sinistra de lui servir une nouvelle recette de la théorie de l’offensive qui fut refusée au III Congrès. La Gauche aux paragraphes 24 et 25 de ses thèses (5e partie sur les éléments de la tactique du P.C. tirés de l’examen des situations), faisant évidemment allusion à la nouvelle tactique choisie en 21/22 par l’I.C. pour répondre à la situation de reflux révolutionnaire, affirme: "L’examen de la situation permettra de contrôler l’exactitude de la perspective de développement que le Parti a formulée dans son programme; le jour où cet examen imposerait une révision substantielle de celle-ci le problème ne pourrait se résoudre par une simple volte-face tactique: c’est la vision programmatique elle-même qui subirait inévitablement une rectification, non sans conséquences graves pour l’organisation et la force du Parti. Celui-ci doit donc s’efforcer de prévoir le développement des situations, afin de déployer dans chacune d’elles tout le degré d’influence qu’il sera possible d’exercer, mais les attendre et se laisser indiquer et suggérer par elles des attitudes éclectiques et changeantes est une méthode caractéristique de l’opportunisme social-démocrate. Si les Partis communistes se la laissaient jamais imposer, ils souscriraient à la ruine du communisme en tant qu’idéologie et action militantes.

25- Le Parti communiste ne possède d’unité, ne tend à réaliser le développement prévu dans son programme qu’autant qu’il groupe dans ses rangs la fraction du prolétariat qui a surmonté la tendance à se mouvoir uniquement sous l’impulsion immédiate des situations économiques particulières. Ce dépassement se réalise précisément par la voie de l’organisation politique. Si la conscience critique et l’initiative volontaire n’ont qu’une valeur très limitée pour les individus, elles se trouvent pleinement réalisées dans la collectivité organique du Parti, d’autant plus que celui-ci se présente comme un précurseur de ces formes d’association humaine qui, au lieu de subir passivement la loi des faits économiques, seront réellement en mesure de les diriger rationnellement, parce qu’elles auront dépassé l’informe organisation économique actuelle".

Et à travers ces lignes limpides, le Présidium voit des stigmates volontaristes du putchisme!

Terzo, le Présidium qualifie de point de vue syndicaliste (sic!) la position de la Sinistra qui limite le front unique aux seuls syndicats dans le paragraphe 36 de la 6e partie sur l’action tactique "indirecte" du P.C., repoussant ainsi sans même la discuter l’argumentation dialectique du P.C.d’Italie.

Quarto, le Présidium affirme que le mot d’ordre de gouvernement ouvrier est plus que jamais important en ce moment en Italie pour tenter de sortir de la situation d’anarchie dans laquelle elle se trouve. Il réaffirme qu’il s’agit encore là d’un moyen de démasquer la social-démocratie et son incapacité à défendre les intérêts vitaux du prolétariat.

Et le texte se termine par une condamnation du PC. d’Italie en ces termes: "L’Exécutif de l’I.C. serait heureux d’adhérer à l’opinion du Parti italien; il n’en est malheureusement pas ainsi. Les thèses de la Direction du Parti démontrent qu’elle n’a pas dépassé l’infantilisme, la maladie d’un jeune radicalisme stérile, d’un radicalisme qui se résume en une peur sectaire du contact avec la vie réelle, en un manque de confiance dans ses propres forces et dans les tendances révolutionnaires de la classe ouvrière quand cette dernière entre en lutte, même pour des buts seulement transitoires".

L’incompréhension était totale et le travail théorique entrepris courageusement par la Gauche italienne ne portait aucun fruit.

La voix claire et sonnante de la Gauche italienne ne fut donc pas entendue. La confluence de deux facteurs historiques – l’immaturité idéologique du parti allemand et le début de la déviation de l’Internationale par rapport à la voie glorieuse de ses premières années – sera fatale au mouvement prolétarien non seulement en Allemagne mais dans le reste du monde. Ce n’est pas que dans le cas contraire la victoire ait été assurée, mais du moins la défaite – si tel devait être l’épilogue de ces années qui semblaient pourtant susceptibles d’être décisives – ne se serait pas accompagnée de la capitulation théorique et pratique devant l’ennemi. Le mouvement prolétarien aurait alors pu tirer les leçons de la contre-révolution momentanément triomphante et y puiser la force de se remettre en marche sur une voie jamais abandonnée, au lieu d’avoir à retrouver péniblement, douloureusement son chemin dans la nuit et dans les difficultés d’une désagrégation totale.